CHAPITRE DEUXIÈME
AJlf ARI DEVENU ARABISANT A PARIS POUR ÉCRIRE L*HISTOIR£ DE LA SICILE MUSULMANE. — SON MINISTÈRE DES FINANCES DANS LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE SICILIEN DE 1848. — DEUXIÈME SÉJOUR A PARIS DANS LE POSTE DE COMMISSAIRE SPÉCIAL PRÈS LA RÉPUBLIQUE FRAN- ÇAISE. — RETOUR A PALERME, BIENTOT SUIVI D*UN TROI- SIÈME EXIL A PARIS EN MAI 1849.
Paris était enseveli sous une couche épaisse de neige lorsque la malle-ik)ste y déposa Texilé. Sa réputation d'écrivain l'y avait précédé, et quelques exemplaîiet des yêpres sicilieiuies étaient parvenus à ceux de ses compatriotes, qui étaient ses frères par les idées et ptr les espérances. Les deux foyers des revendicatÎM» siciliennes étaient Londres et Paris. Selon les tempéraments, les goûts et les affinités, on s'échauffisiit et oê se réchauffait à l'un ou à Tautre, souvent i l'un et i l'autre. Il s'était établi un va-et-vient continuel à tnh> vers le détioit, et il semble que les difficultés des voyages en faisaient valoir les attraits à une époque oA ils étaient réservés à un petit nombre de privilégiés.
Ce ne fut pas sans avoir un serrement de cœur qu'Amari vit s'ouvrir l'année 1843 sur la mansarde étroite, sans air et sans feu, où le reléguait la misère, dans la grande ville, « la patrie incontestable de toas les persécutés * ». Cette « patrie » nouvelle ne s*éfait pas présentée tout d'abord à Michèle Amari sous sa
^ Massimo D*Azeglio, dans le Cartcggio, I, p. 96.
Notice sur Michèle Ainari 111
parure de charme pénétrant qui finit par inspirer un amour spécial à ses enfants d'adoption. Le temps n'avait pas tardé à redevenir « très doux et, certains jours peut-être, à la température de Palerme* ». Malgré la nostalgie initiale, Âmari ne tarda pas à s'acclimater dans ce milieu sympathique, où les Français de marque lui firent une réception aussi cordiale que ses compagnons de bannissement. Ces transplantés comme lui, c'étaient le comte Pellegrino Rossi, Giacînto Carini, Tetenzio Mamiani, le baron di Friddani, les deux Pepe> Guglieimo et Giuseppe, Filippo Canuti» Cesare Airoldi^ le marquis Arconati Visconti, sans compter les femmes patriotes et aimables^ la princesse di Belgiojoso, une héroïne de roman ^, et la marquise Arconati Visconti, une correspondante délicieuse et attentive \ sans compter les comparses des deux sexes empressés à saluer la venue et à rechercher la conraaisaance d'mat homme jeune encore et déjà célèbre ^« Gu^LielDio Libri seul, après s'être nikontré affable, cour- \fm et même généreux de promesses, avait changé ^d*atlitude à l'égard d'Amari. Celui-ci s'en étonne naï- ;mBent dans une lettre à Antonio Panizzi ^ : c( Je sais que» si l'on ne me connaît pas personnellement, peut émettre une opinion défavorable sur ce que
* Lettre d' Amari, du 19 janvier 1843, dans le CarteggiOy I, p. 84.
* Sous ce titre : Une princesse italienne à Paris, Christine Tri- Belgkg'es&y Mademoiselle Dora Melegarî a finement ana-
dans le Temps du 1er août 1902 le livre de Raffaello Barbiera: principessa di Belgiojoso. I suoi amici e nemici. Il siio tempo,
la princesse, voir Amari dans le Carteggio, I, p. 81 et 537; la, ïbid.y I, p. 81-82.
^ Cinq lettres de Costanza Arconati ont été insérées ihid.y l, ^,151,200,202,225.
Voir l'impression qu'Amari fit sur Giuseppe Arcangeli, ihid,,
Vâi., I, ^ 118.
j'ai écrit et se montrer mal disposé envers moi. Mais, une fois la connaissance ébauchée, un galant homme (le cas serait différent avec une femme, plus différent encore avec un coquin), un galant homme, dis-je, ne peut qu'acquérir de l'amitié pour moi, car je suis certainement un honnête homme. » Mais c'est précisément ce que n'était pas Guglielmo Libri, pas plus qu'il n'était un galant homme I
Les Français qui accueillirent de prime abord l'étranger n'étaient pas moindres que Thiers, Villemain, Guizot, Michelet, Edgar Quinet, Augustin et Amédée Thierry, Longpérier, le duc de Luynes, Charles Lenormant, Hase, Reinaud, Buchon, l'éditeur du Panthéon littéraire^ Alexandre Dumas que, nous l'avons vu, il avait déjà connu et goûté en Italie. Le cours de Michelet au Collège de France n'avait pas d'auditeur plus passionné que ce jeune historien, plein d'enthousiasme pour les nationalités mortes dont le maître annonçait en prophète la résurrection prochaine. 11 prenait pour la Sicile les appels chaleureux que son professeur lançait en faveur de la Pologne. Mais le dîner que lui offrit Thiers, la soirée chez le ministre Villemain, les invitations des Thierry et de la colonie italienne, l'assiduité au cours de Michelet, les succès de bon aloi dans les salons n'empêchaient pas Amari d'être sans ressources, d'avoir faim et froid, d'aspirer à ces amitiés intimes, «qu'on ne prend pas et qu'on ne quitte pas comme un vêtement* ». Il rencontra heureusement, pour le tirer d'affaire en attendant une meilleure aubaine, les deux frères Baudry, qui, devançant leurs temps, avaient fondé une « librairie européenne i, destinée à répandre en France la connaissance
* Lettre d'Amari, du 22 février 1843, dans le Carleggio, I, p.
Notice sur Michèle Amari 113
langues et des littératures étrangères. Les Vêpres siciliennes^ arborant cette fois leur vrai titre devant Tancien, dans une réédition qui ne serait pas une simple réimpression, étaient appelées à prendre place, dès le mois d'avril 1843, dans leur Collection des meilleurs auteurs italiens ^ Le traité, signé le 4 mars, stipulait une somme de 1,000 francs attribuée à l'auteur. L'année ne se passa pas sans qu'une contrefaçon éhontée, tournant le livre à l'exaltation de la cour de Rome, parût à la librairie religieuse de Debécourt, sous le titre de : Les Vêpres siciliennes ou Histoire de V Italie au xiif siècle, par H. Possien et J. Chantrel. «Je déclare hautement, écrit Amari à la fin de septembre 2, que, sur les 460 pages de ce livre, 390 ne sont qu'une traduction du mien, très littérale ordinairement, quelquefois un peu libre, jamais sans erreurs.» Amari se consola de ce «pillage » par la vogue de sa nouvelle rédaction que, par une revision méticuleuse du style, il avait réussi, sans rien changer au fond, à rendre de langue moins exclusivement sicilienne et plus véritablement italienne 3. L'exemple des frères Baudry ne trouva pas d'imita-
* Collezione de* migliori aniori italiani aniichi o modérai, vol. XXXIX et XL, contenant Michèle Amari, La guerra del Vespro sicilianOy o un periodo délie islorie siciliane del secolo xni ; seconda edizione accresciuta e corretta dall* autore e corredata di nuovi document!, I, viii-348 p. ; II, 372 p. La préface porte à la fin : « Parigi, Aprile 1843. »
* Carteggio, I, p. 127, note 1.
^ Amari, en parlant de cette revision littéraire, se demande s'il est parvenu à la forme qui, à lui-même, lui paraîtrait la meilleure (édition de Paris, I, p. 1). Les changements apportés au style de Touvrage ont obtenu, malgré les défiances de l'auteur, l'approbation sans réserve d*un Alessandro Manzoni (Carieggio, l, p. 152). L'édition deuxième de Paris fut reproduite sans changement dans une réimpression clandestine et non autorisée par l'auteur, comme 3° édition, à Lugano, en 1844.
144 Op«ii»cules d'an arabisant
teiiTs parmi les éditeurs parisiens, « qui n'achètent cpae' des drames ou des romans* ï). Quel remède apporter à te détresse d'Amari, puisque les cipcooislances te conr damnaient à se passer des relations avet les personnes qu'il avait chéries le plus vivement, dies chasses avec son chien Giaour gardé et soigné à Palerme, de la vue de son cher Mont Pellegrino, des courses parmi lesarbres et les édifices qui avaient réjoui son enfaiice, dn contact avec ces fripons au parler et à l'accent siciliens^ qu'il s'était i)lu naguère à écouter devisant sur la plage, de la lutte avec ces paires d'3^eux noirs qui l'avaientsi souvent assailli aussi brusquement que le démon saint Antoine dans le désert? Amari, exilé de son pays, se d*écida à en étudier le passé pour s'y réfugier contre les tristesses présentes. 11 se proposa de remonter au delà de l'époque normande jusqu'à la période nsusuinoane et peut-être jusqu'à la domination byzantine. Le 3© mars, veille de l'anniversaire des Vêpres siciliennes, il écrivait de Paris à Giovani Notarbartolo di Sciarra, resté à Palerme 2 : « Je vais très bien. Mon pauvre corps (corpicciiiolo) résiste à dix à douze heures d'études par jour, comme il supportait 10 à 12 milles de courses avec mes chiens sur le Mont Pellegrino... Je ne suis ni sourd à quelques éloges, ni indifférent à l'espoir de mettre en lumière le passé de notre malheureux pays, en écrivant son histoire, comme personne ne l'a fait jusqu'ici. »
L'originalité de la tentative que méditait Amari consistait dans l'adjonction des documents arabes et grecs aux documents italiens dont il avait tiré les- élénicuto
^ Lettre d'Amari, du 17 juillet 1843, dans le Carteggio, I, p. fltt
'^ Ibid., I, p. 98. C'est d'une combinaison de cette lettre avec
d'autres confidences au même ami (ibid., I, p. 86) qu'est formé f .^
ce paragraphe. m-^
Notice sttr Miehele Ainmri il 5
de sa première monographie. C'est probablement Yilh lésion d'apprendre pratiquement l'arabe qui l'avait poussé à vouloir, dés son arrivée en France, se faire incorporer dans la légion étrangère à Alger. Le gowvernement lui aurait assuré les vivres et le coucher, même une solde, pour insignifiante qu'elle fût, el il se serait instruit par la fréquentation des indigènes. Par la même occasion, il eût satisfait son goût pour la chasse, « la maladie principale de sa vie ».
On le sauva de cette aventure par l'assurance d'une subvention régulière et par l'insistance amicale de conseillers judicieux. Puisque l'un des enfants de la Sicile se préparait à s'armer de tous les moyens, dont une saine érudition dispose, pour élucider les trois siècles où l'islamisme y prévalut, n'était-ce pas un devoir national d'assurer à ce patriotique effort des loisii-s studieux sans préoccupation matérielle, de le soustraire au fléau, qui le menaçait, des leçons d'italien au cachet*. Amari opposa d'abord un refus au projet de souscription à son profit. On veut, dit-il plaisamment, lui donner les moyens « d'aller courir les théâtres, de caresser les grisettes, de s'habiller en dameret, de dîner en gastronome- ». Quelle ironie d'orgueilleux I II capitulera, en acceptant, sous forme de prêt, l'avance d'une pension alimentaire, qui ne prévoit ni les spectacles, ni la luxure, ni la toilette, ni les excès de table. On se cotise pour subvenir sans parcimonie aux besoins plus que modestes d'un ascète laborieux et de son vieux père, impotent et aigri, qui est demeuré en arrière à Palerme ^. Amari nous a conservé la liste de ses bien-
* CarteggiOy I, p. 110.
* Lettre d' Amari à Panizzi, du 10 mars 1883, ibid., I, p. 89. Ubid,, I, p. 92 et 109.
faiteurs. Mariano Stabile, « par délicatesse et par générosité », ne lui a révélé leurs noms que lorsque tous deux furent exilés ensemble à Paris en 1850 ^ Âmari a ainsi énuméré les souscripteurs d'après l'ordre alphabétique ^ : Cesare Airoldi, Massimo D'Azeglio, la signera Carpi, le baron di Friddani, la famille Gargallo, Giovanni Merlo, Domenico Peranni, le marquis RufTo, le duc di San Martino, le prince di Scordia, le comte de Syracuse ^, Mariano Stabile, Troysi, Salvatore Vigo. Cette association, que favorisait sans souscrire ouvertement le prince di Granatelli, alors président de l'Académie palermitaine des sciences et lettres, maintint son action réconfortante de 1844 à 1846*, et, s'il y eut quelques défections ou quelques retards dans les payements, les deux promoteurs, le baron di Friddani et Césare Airoldi, surent les dissimuler à leur ombrageux et fier ami.
Celui-ci s'était laissé convaincre que, sous Reinaud et Hase, il apprendrait l'art d'exploiter « l'immense mine des manuscrits de la Bibliothèque Royale^» plus fructueusement que par des séjours prolongés dans les pays musulmans et en Grèce. En dehors de Reinaud, il eut la bonne fortune de fréquenter deux arabisants aussi avisés que Noël Des Vergers et le baron Mac Guckin de Slane. C'était l'école de Silvestre de Sacy dans ses représentants les plus autorisés^'». Bien que Reinaud
* CarteggiOf II, p. 15.
' Amari, Storia (ici Mnsulnmni di Sicilia, I (1854), p. xxxv.
'•' Le comle de Syracuse, qui vivait à Paris, était le frère cadet du roi Bomba, de Ferdinand II (voir plus haut, p. 99).
'' Peut-être même jusqu'en 1848, d'après Amari, Solivan el Mota' (Florence, 1851), p. vin.
•' Préface de l'édition de Paris des Vêpres siciliennes, I, p. ii.
^' J'avais un remords d'avoir omis Noël Des Vergers parmi les orientalistes qui ont été formés par Silvestre de Sacy; voir mon
Notice sur Michèle Aknari 117
iît été un pâle reflet du grand homme dont il eut en 1838 le périlleux honneur de continuer les leçons, le ;>restîge de l'École de Paris continue à y attirer disciples ît auditeurs. Les successeurs actuels de Caussin de Perceval, de Defrémer)'^ et de Reinaud s'appliquent et s'appliqueront à mériter et à maintenir le bénéfice de cette affluence persistante qui leur est échue par voie d'héritage.
La méthode directe, qu'on essaie aujourd'hui d'expérimenter en France, n'y exerçait pas encore ses ravages K La grammaire, qu'on traite en suspecte et qui se défendra, je l'espère, contre les menaces d'élimination ou de déchéance, régentait maîtres et étudiants sans se heurter à aucune opposition. Amari se mit à l'école à trente-six ans chez Reinaud et à trente-huit chez Hase, chez « papa Hase^ », comme il appelle familièrement cet helléniste de premier ordre, Allemand égaré à Paris qu'il a honoré par sa science, étonné par ses allures, désavoué par le legs de sa bibliothèque à la ville de Breslau ^.
L'histoire de la Sicile byzantine ne devant être
Silvestre de Sacy, édition du centenaire de l'École des langues orientales vivantes (Paris, octobre 1895), p. 56-59. J'ai comblé cette lacune dans l'édition publiée au Caire en 1901.
* Je n'ai pas changé d'opinion depuis l'exposé de mes idées, que j'ai publié dans L* islamisme et la science des religions (Paris, 1896), p. 87-93. Mon point de vue a eu l'honneur d'être adopté par un homme que j'admire et que j'aime, D. Eduardo Saavedra, doyen de l'Académie de l'Histoire à Madrid. Il a traduit en espagnol cette partie de mes conférences dans la Revista de geografîa comercial (Madrid, Julio- Setiembre de 1886), p. 96-98. ^ Carteggio, I, p. 179, lettre d' Amari du 5 décembre 1845. ^ Michel Bréal, La jeunesse d'un enthousiaste. La Jeunesse de ^' Hase, dans la Revue des deux mondes du 15 mars 1883, p. 347-367.
118 Opuscules d*nn aurabtsant
abordée i>ar Âmari que par régression après achèvement do ses travaux sur la domination musulmane, il commença par concentrer son activité sur la culluK intensive du champ de l'arabe. Avant son départ de la Sicile, il lui était tombé entre les mains un volume, qui éveilla d'abord sa jalousie, comme une incursion étrangère sur le terrain de son choix. M. Noâ Des Vergers avait eu l'audace de publier et de traduire les i)assages relatifs à la Sicile de l'Histoire universelle, inlulée : Les exemples (Al-Ibar), compilée au xi\ * siècle de notre ère par le Tunisien Ibn Khaldoiin*. Cette lecture avait démontré péremptoirement au jeune historien la nécessité, qui slmposait à lui, d'éludier a fond, dès qu'il en trouverait l'occasion, la huigue et la paléographie arabes, s'il voulait avec compétence remonter dans le passé de son île au delà des Vêpres siciliennes. On ne jx)uvait s'en tenir à «la maigre récolle » faite par Rosario Di Gregorio malgré le litre Je: lirnim Aiabicarum quœ ad hisioriam siciilam sprchtiît Ampla Collcciio'^. L'essai de Noël Des Vergers renoimil la chaîne interrompue depuis 1790 '• Le clieittin l'iail de nouveau ouvert. Amari s'empressa d'y enlrer.
' Nt)t'l \)vs Vorj^ors, Histoire de T Afrique sons la dyanstie des .Xt/liltihUrs ri de la Sicile sous la domination musulmane. Texte iWixUc (Tlhii Khnldoun, accompagné d'une traduction française «•I i\v noirs. Paris, 1841, in-8«'.
' Pniuumi, 171H), un volume in-folio; cf. D'Ancona, dans le r'nr/r.(,(//(). |, p. lî)!), note 1. Dans cette note, M. D'AncoDa «'nniniul U's doux (^aussin de Perceval, le père et le lîls.
' .'<* i»r inenlionne que pour mémoire l'Histoire de Sicile in- ''•'d«- i\v l'arabe d'An-Nouwairî, par le citoyen J.-J.-A. Caussin, l»'d.lii'.r (Ml \H{)2 h la suite des Voyages en Sicile, par le baron de iHnbvH-l. Ici, rommc partout ailleurs, j'ai substitué, pour le ••«Mil (||. l'iiiiionr, ma transcription à celle qui est employée par
* "«•« f*t les autres.
Nolioe sur Michèle Amari 119
L'élève de Reinaud était jugé mûr en 1845 pour imprimer et traduire en français, dans le Journal asiatique^ « journal de paix et d'érudition * », la Description de Palerme au milieu du x^ siècle de Vère vulgaire, par Ibn Haukal -. A la fin de la même année, il était admis à publier dans le même recueil le Voyage en Sicile de Mohammad Ibn Djobair de Valence sous le règne de 4jruillaum-e le Bon. Au texte arabe il ajoutait « une tra- ^duction française et des notes ^ ». Ce sont des oeuvres de début, mais non de débutant, que leur auteur a sans doute retouchées, mais dont il annonçait déjà la mise au point le 28 juillet 1844 ^. Pas de ces incertitudes qui trahissent les premiers pas dans une voie inexplorée. L'historien s'est doublé d'un arabisant et Tunestàla hauteur de l'autre. Celui-ci du reste fréquenie non seulement le dépôt de la Bibliothèque Royale, qu'il sera plus tard appelé à inventorier^ mais il va passer le mois de septembre 1845 à Oxford; à Cambridge, à Londres % où, mis en présence de nombreux
* Carteggio, I, p. 159.
2 Journal asiatique de 1845, II, p. 73-114 ; cf. celui de 1846, p. 241-242. Une édition complète du «Livre intitulé: Les voies et les royaumes » par Ibn Haukal a été donnée par M. J. De Goeje, dans sa Bibliotheca geographorum arabicorum, II (Leide, 1873).
' Journal asiatique de 1845, II, p. 507-545, continué dans celui de 1846, I, p. 73-92 et 201-241. Le voyage dlbn Djobair de Grenade à La Mecque pendant les années 578-581 de l'hégire (1182- 1185 de notre ère) a été publié par William Wright (Leide, 1852). Un de mes disciples, M. Emmanuel Thubert, en prépare une traduction intégrale. Nous espérons, lui et moi, qu'il pourra collationner le texte de Wright avec le manuscrit conservé dans la grande mosquée de Fez ; voir le catalogue manuscrit 4725 de la Bibliothèque Nationale, cité par Ed. Fagnan, dans Homenaje a D. Francisco Codera (Zaragoza, 1904), p. 111. n. 1. Des « fragments » (noubadh) se trouvent aussi à TEscurial sous le no 488, 3o; voir mes Manuscrits arabes de VEscurialy I, p. 328.
^ Carteggio, I, p. 145.
5i/7/d., I, p. 171, 173 et 178.
manuscrits arabes, il les déchiffre, les copie et les dépouille avec l'ardeur et la fougue d'un novice, avec la perspicacité et la sagesse d'un vétéran.
Ni la description de Palerme au x° siècle, ni celle de la Sicile au xni'' n'absorbent Amari au point de lui laisser oublier un instant les maux de son île opprimée au xixS ou de lui faire considérer comme définitive sa « toute petite hégire * », ainsi qu'il a rétrospectivement appelé son émigration à Paris 2, en se comparant au Prophète des Musulmans. 11 désire abréger son « hégire » et, comme le Prophète, quitter Médine pour La Mecque reconquise. Et pourtant le séjour à Tétranger a modifié ses conceptions. Le patriotisme provincial, dont son cœur déborde, s'élargit peu à peu, maintenant que le cap napolitain ne dérobe plus à sa vue le reste de l'Italie. L'avènement du Pape Pie IX en 1846 a été, à ses yeux, comme aux yeux de ses compatriotes et de tant d'autres spectateurs plus désintéressés, le commencement d'une ère libérale, d'une aurore de salut pour le grand pays affaibli par ses divisions. Amari ne souhaite pas pour cette agglomération d'hommes l'unité politique dans laquelle la Sicile risquerait de perdre sa physionomie particulière et de se confondre dans l'ensemble, mais la fédération fraternelle qui permettra aux forces des Etats composant la grande famille italienne de se coaliser pour la défense de leurs intérêts
^ Amari. Préface ù la neuvième édition du Vespro (Milan, 188G, 3 vol. in-8"), I, p. viii.
"'^ « Émigration », telle est la traduction exacte du mot arabe hidjra, que nous avons transformé en hégire et qu*il est d'usage de traduire par « fuite ». Cette erreur traditionnelle provient des circonstances pénibles qui imposèrent au Prophète son « émigration » de La Mecque à Yathrib, comme s'appelait alors Médine. Voir plus haut, p. 29.
Notice sur Michèle Amari 121
communs ^ Mais, dans cette phase de son évolution, Amari n'admet pas qu'en dehors des Autrichiens, ces intrus qu'il faut chasser, on touche aux possessions, on discute les droits, on se partage les territoires d'aucun des princes détenteurs de l'autorité, pourvu que la Sicile soit détachée et rendue indépendante du royaume des Deux-Siciles, que la prépondérance de Naples aurait dû faire appeler plutôt le royaume des Deux- Naples. Il se contenterait à la rigueur d'une union à la manière de la Suède et de la Norvège, non pas à l'image de l'Angleterre et de l'Irlande^, ce A la fin de 1847, dit Amari ^, lorsque se produisit le bouillonnement des âmes en Italie et que de toute part on parlait de réforme, j'avais mis un peu de côté les Musulmans pour traiter des Bourbons, en publiant l'œuvre posthume de Palmieri sur la « constitution du Ro3^aume « de Sicile jusqu'en 1816, avec une introduction et de « nombreuses notes * ».
L'ouvrage était dédié par son auteur au Parlement anglais. Amari mit son introduction anonyme, datée de //a/m, décembre 1846, et publiée à Lausanne en 1847, sous les auspices de « cet autre Parlement sans tête, sans nom et sans statuts, qui, des Alpes à la pointe de Lilvbée, commence dès maintenant à délibérer sur ses
« Carteggio, I, p. 376, 381, 384, 395, 396, etc.
2 Ibid., I, p. 191.
^ Amari, Solivan cl Mota\ p. xi.
* Saggio storico-politico snlla coslUazione del Regno di Sicilia infino td 1816, cou un' Appendice sulla Rivoluzione dell820, Opéra posluma di Niccolo Palmieri, con una Introduzione e Annotazion^ di Anonimo ; Losanna, Bonamici, 1847. Je cite d'après l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale; cote K, 12893 ; voir le Catalogue des imprimés de la Bibliothèque Nationale, Noms d'auteurs, II, col. 815. La fiction d'une Italia imaginaire, lieu d'origine de rintroduction rédigée à Paris, est caractéristique de l'évolution qui s'était accomplie dans les idées d'Amari.
propres affaires ». Ce pamphlet de politique italieime contemporaine * » fut répandu par centaines d'exemplaires en Sicile, où la révolution grondait, n^attendant qu'une amorce pour s'enflammer. Amari la lui fournit; on y réimprima secrètement son Introduction^ et bientôt elle fut dans toutes les mains, échauifant tous les cœurs, sansqu'aucune indiscrétion tmhît la provenance de la traînée de feu et de lumière qu'elle propageait. Les mobiles les plus nobles avaient empêché Aman de proclamer hautement sa collaboration à une publication séditieuse. Il ne craignait pas de se compromettre, et d'ailleurs son séjour en France le mettait à l'abri des vengeances bourboniennes. C'est sur scb amis, adeptes de ses opinions, hommes d'opposition courageuse, restés au pays, appelés a retenir ou à déchaîner le courant populaire, que s'exerceraient les re-
présailles. 11 importait que ces chefs fussent maintenus à leur j)oste d'attente et de préparation, lorsqu'il faudrait renoncer à toute chance d'un dénouement paciiique, d'un accord amiable entre la Sicile résignée, mais non satisfaite, et Ferdinand II, « mal conseillé, mais non disposé à trahir sottement la cause italienne '^ ».
La révolte éclate à Palerme le 12 janvier 1848*, le
' CarleijgiOy I, p. 194.
2 D'Ancona, d'après le marquis dlTorrearsa, dans le Car/cflf^'io, I, p. 193, notes. D'Ancona. ihid.^ signale la publication à Palerme, en 1848, de la partie intitulée Storia délia Rivoluzione del 18W, con note criiichc di Michèle Amari. Je ne sais vraiment ce qu'est l'édition de Paris, citée par O. Tommasini, Scritti, p. 311» a. 1.
'^ Amari, dans le Carteggio, I, p. 238.
» G. Romano-Catania, Rosalino Pilo e la Rivoluzione siciliana del WtH-18^9 (Roma, 1904; extrait de la Nuova Antologia), p. IS- IS.
Noti<îe sur Michèle Am^rl 123
jour même de la fête du roi Ferdinand, plus d'un mois avant la révolution de Paris contre Louis-Philippe. Les troupes napolitaines, bloquées par le peuple, n'ont opposé qu'un simulacre de résistance du 12 au 26. C'est l'efTondrement de la tyrannie, la perspective de l'émancipation. Les événement de Sicile préludent à ceux qui se préparent dans Paris surexcité. Ils y sont accueillis, selon les oj>inions, avec sympathie ou avec indignation. Amari ronge son frein et se désole de ne pas faire le coup de feu contre les suppôts du roi Bomba. Les lettres qu'il reçoit attisent encore la fièvre qui le dévore. De Florence, Costanza Arconati lui écrit le 18 janvier* : « Om, venez. Je me fais une idée très triste de la vie d'un Italien amoureux de la patrie, absent de l'Italie à l'heure présente. Si les nouvelles qui circulent aujourd'hui sont vraies, la Sicile aura suivi votre conseil. Je suis chaque jour plus émerveillée de la rapidité avec laquelle s'avance le feu italien. » Et de Palerme, Mariano Stabile lui adi'esse le 24 l'appel vibrant du lutteur lancé dons la mêlée- : «Nous sommes depuis le 12 en pleine révolution. Nous avons un Comité général de défense et de salut publics présidé par le maréchal Settimo, et dont je suis le Secrétaire général... Le peuple a été et continue à être sublime. Les hautes classes ont montré leur confiance dans le peuple, le peuple a mis sa confiance en nous... Tout le monde parle de toi et te désire. Le jour de ton arrivée sera un jour de fête publique. »
Un cas de force majeure empêchait le proscrit d'obéir à l'élan de son cœur, aux démarches de ses amis. Dans sa noble discrétion, dont il ne s'est jamais départi, sans que son âme ouverte manquât jamais à l'expres-
* CarteggiOj I, p. 225.
* Ibi(L, I, p. 228 et 229.
sion franche et sincère de ce qu'elle ressentait, il n'accuse personne, il ne récrimine pas contre les individus qui entravent son départ, il attaque seulement et « maudit le destin qui le retient loin de la Sicile, pendant qu'on y combat et qu'on y meurt pour la liberté * ». Tout en criant : « Vive Païenne et la Sicile I * », Amari voit maintenant plus loin. Le mouvement insurrectionnel se communique de proche en proche à l'Italie entière et c'est pour tous ses frères, pour l'île à la fois et pour la péninsule, qu'Amari réclame des constitutions libérales dans une ligue dont la solidarité sera affirmée par un traité d'union offensive et défensive. L'arabisant sicilien a changé de ton en regardant la marche des événements du haut de son observatoire parisien. Le 27 janvier, il écrit à ses éditeurs Bonamici de Lausanne^ : « Le gouvernement de Naples jette le gant à toute l'Italie, à toute l'Europe civilisée... Heureux ceux qui combattent en Sicile pour la liberté italienne, tandis que d'autres se consument de désir et d'anxiété sur la terre étrangère ! La guerre étant déchaînée, quel que soit le succès, je ne veux pas que manque aux commentaires sur l'œuvre de Palmieri le nom de Michèle Amari. » L'auteur revendique hautement son Introduction comme une arme de guerre dont il connaît le maniement et dont l'origine divulguée augmentera la portée.
Le 3 février, Amari adresse une sorte de proclamation collective « aux amis Siciliens * » pour les féliciter de leur valeur, de leur bon sens, de leur constance et de leur modération. Il a enfin réussi à se procurer un
* Amari (24 janvier 1848), dans le Caiieggio, I, p 230. '' Id., ibid., I, p. 237.
=' Id., ibid., I, p. 238.
* Id., ibid., I, p. 239-240.
Notice sur Michèle Amari 125
►seport^ Mais il retarde son départ pour rédiger au svite un manifeste destiné à démontrer que la Sicile demande pas au roi l'octroi d'une constitution noule, mais la convocation de son Parlement, le retour ^loi politique de 1816, le règlement du contrat avec pies.
^ès le 9, cette autre arme était aiguisée et Amari, L espérait le concours moral de la France en faveur i révoltés, la dégainait sous forme d'une plaquette ligée en français, qu'il intitulait : Quelques observaions sur le droit public de la Sicile^. Après avoir rmé que <( le peuple sicilien a été le premier en ie à remplacer par ce mot de constitution celui fort ue de réforme », Amari termine sa démonstration cette éloquente péroraison : « J'espère que les nou- Lix Ministres de Naples, soutenus par l'opinion lique de Naples, de toute l'Italie, de toute l'Europe, imenceront leur gouvernement par un acte solennel justice en convoquant le Parlement sicilien qui lit dû siéger depuis longtemps selon l'article 10 de oi du 11 décembre 1816. Le Parlement sicilien, elé à délibérer sur les termes de l'union politique a Sicile à Naples, ne fera pas défaut à la cause enne, j'en suis sur, je le sens bien dans mon cœur. ?arlement sicilien saura remplir sa mission aussi i que le peuple a rempli la sienne les armes à la n. C'est le peuple du seul état d'Italie qui, après le frage de 1815, sauva une planche sur laquelle on it encore le mot de Liberté. »
mari croit encore à la possibilité d'un lien fraternel e Naples et Palerme sous un même roi constitu-
Vmari, dans le Carleggio, I, p. 239 ; cf. p. 172. ^aris, imprimerie de Poussielgue, 1848, 22 p., sans coiiveret sans titre autre que celui qui est en tête de la page 1.
12G Opuscules d'un arabisant
tionncl, avec des garanties suffisantes pour sauvegarder contre les excès de l'absolutisme les droits des deux pays associés. Il sera moins disposé à entrer en composition avec le despote, lorsqu'il respirera Tair embrasé sur le théâtre de la lutte. « Parti le 17 février, écrit Amari', je fus à Païenne le matin du l«r mars et, le soir du même jour, ils m'avaient déjà nommé Membre du (^lomité révolutionnaire, dans lequel ils firent ensuite de moi le Vice-Président de la section de guerre -. Le Parlement ayant alors été convoqué, je fus élu, parmi les députés de Palerme,le deuxième par le nombre des sullVages après Huggero Settimo^; ensuite, après Touverture des Chambres, je fus mis en croix au Ministère des finances. »
Dans rénumération des honneurs dont Aniari fut accablé aussitôt après son retour et que, « au risque de compromettre sa réputation, il accepta*», il oublie de nous dire qu'un des premiers actes du nouveau gouvernement fut de l'appeler, dès le 2 mars, à la chaire, vacante depuis la mort de Rosario Di Gregorio, de droit public sicilien et qu'en cette qualité il prononça, le 20 mars, le discours d'ouverture à l'inauguration solennelle de l'Université \ Ce fut une journée sans lendemain, le professeur improvisé ayant plus d'aptitude que de goût pour renseignement public. Cinq jours plus tard, le 25 mars, le Parlement était ouvert et le Ministère, présidé par Mariano Stabile, se présentait
• A mari, lettre de Paris du 24 novembre 1848, dans le CarteggiOf I, p. 450-451,
- Le 8 mars.
^ Le 1() mars, par 2.370 voix, deux de moins seulement que Ruggero Scttimo.
^ Amari, Appiinti aiilobiografici, passage communiqué par Tommasini, Scritli, p. 313.
" IVAncona, dans le Carteggio, II, p. 347.
Notice swF Miehele Amari 127
dievant la « Chambre des communes y> avec une déclaration qu'Amari, dans ses Notes autobiographiques^ reconnaît avoir rédigée*. Lorsque, le 29, il vint confirmer son acceptation du Ministère des finances, il te fit avec la modestie d'un financi»er qui avait à Paris un budget à peine supérieur à 150 francs par mois ~, qui maintenant, à court d'appointements et de subventions^ en était réduit à loger chez son beau-frère Giuseppe Del Fiore ^, Si le Ministre n'avait pas de domicile, il veillait aux destinées d'une caisse qui n'avait presque pas de ressources, où chacun demandait à puiser, où personne ne voulait rien verser. « On se refusait à payer les impôts, écrit Amari ^; tous voulaient des emplois, par injonction du peuple souverain. Dix-liuit heures par jour je restais au travail, à me sentir déchirer l'âme par les postulants ou les oreilles par les honorables Membres des deux Chambres, qui ne se sentaient Membres qu'à condition de faire opposition au Ministère pour préserver les libertés publiques menacées sans trêve par les Ministres, par moi, par Mariano Stabile, etc., nous qui, pendant quinze années, avions mis nos têtes sous la hache pour cette cause. A direvrai, je paraissais personnellement le moins usurpateur de tous, et le Ministère tint jusqu'en août; quand moi et mes collègues nous nous retirâmes, ce fut par suite
* Amari, Appunti autobiografici, cités par D'Ancona, dans le Carteggio, II, p. 383. Amari a donné une traduction française in extenso de ce « Discours lu par le vénérable Président » dans son « mémoire », intitulé La Sicile et les Bourbons (Paris, janvier 1849), p. 74-87. J'y vois une raison de plus de lui attribuer l'original italien.
* C'est ce que j'infère d'une lettre d'Aman, dans le Carteggio, f, p. 235.
3 Amari, Appunti auiobiografici , dans Tommasini, Scritti p. 313, no 3.
* Lettre de Paris, citée plus haut, du 24 novembre 1848 ; voii le Carteggio, I, p. 451.
de l'opposition l'aile par la Chambre des pairs à un projet d'emprunt que j'avais proposé et qui avait élé consenti à l'unanimité par la Chambre des communes. »
L'amertume du pouvoir dans ces temps Iroublés n'avait été adoucie pour le Ministre des finances que par k sentiment d'un devoir â remplir, d'un service à rendre. Le 13 aoilt, il quitta sans regret des fonctions qu'il n'avait pas sollicitées, mais subies « par ordre du premier citoyen d'Italie », qu'il avait essayé de résigner le 14 juin', sans obtenir alors que l'on mit fin l'i ses « tortures ». Le rêve d'une « fédération italienne d« Etats-Unis d'Italie » s'évanouissait dans les brunies d'un avenir lointain : la Sicile, « en guerre avec le roi de Naples, en paix avec les frères italiens du royamne de Naples ^ », avait vainement offert, le 10 juillet 1848. la couronne à Ferdinand de Savoie, duc de Gènes, fils de Charles-Albert, roi de Piémont^, « par une sorte rfe prévision fatidique de la domination heureuse qu'établirait sur l'île la dynastie gardienne des Alpes*»; l'Europe monarchique regardait avec une curiosité hostile un mouvement qui ne rencontrait une neutralité plutôt bienveillante que dans la France républicaine et dans l'Angleterre parlementaire; enfin, le roi de Naples, Ferdinand II, n'attendait qu'une occasion favorable, un temps opportun, la répression des troii-
' Amari, dans le Citrteggio, I, p. 250.
'AniHri.ifift/., I, p. 243 et 244.
■' La lettre, écrite par Ferdiiiami de Savoie pour « ne pus accepter l'honneur qu'on veut lui faire », datée de Milan Gaoiil 1848, adressée par le prince au marquis Lorenzo Parelo, ministre des afTaires étrangères du Piémont, a été publiée par M- G' Romano Caetana, op. cil., p. 19-2(1, d'après l'autographe déposé au Musée de Paiernie.
' Toramasini, ScrUli, p. 314.
Notice sur Michèle Amari 129
blés qui l'avaient menacé dans sa résidence de Naples les 14 et 15 mai, pour écraser la rébellion, minée d'avance par sa durée» par Tinsuffisance de ses ressources, par la rivalité de ses meneurs^ par Tincapacité de ses généraux, par les dissensions intestines, la mollesse et les excès de leurs soldats désœuvrés.
Ruggero Settimo, président du gouvernement de Sicile*, appela, le 13 août 1848, à la présidence du nouveau Ministère Vincenzo Fardella, marquis di Torrearsa, depuis le 13 avril président de la Chambre des communes*. Ce grand seigneur, ouvertement affilié à la révolution de janvier, se réser\^a le double portefeuille des affaires étrangères et du commerce. Alors qu'Amari se flattait de goûter un repos chèrement gagné, alors que sa présence éclairait d'une lueur de sérénité la vieillesse sombre de son père, qu'il se préparait à respirer librement l'air vivifiant de sa ville natale et à reprendre ses courses dans la campagne et ses ascensions sur son son cher mont Pellegrino, il fut, sans délai et sans merci, sollicité d'apporter à Fétranger un concours immédiat à ses successeurs, arraché à sa vie de famille, condamné à s'expatrier. Son premier exil, qui lui avait fait voir Paris et entrevoir Londres, suggéra l'idée de lui infliger le deuxième, qui lui permettrait d'utiliser dans ces deux villes, au profit de la Sicile, son expérience des hommes et des choses. Le 31 août, Amari fut muni d'instructions écrites signées par le marquis di Torreai^a, en qualité de (( Commissaire spécial du Pouvoir exécutif du royaume de Sicile près la République française et près le Gouvernement britan-
* J'emprunte ce protocole à Amari, La Sicile et les Bourbons, p. 88.
* D'Ancona, dans le Carteggio, I, p . 287.
nique ' o. Il doit se rendre à Londres, en passant Paris, où il se concertera avec le « représentant a officieux de la Sicile, son ami le baron di Friddani. On accrédite le Commissaire spécial, à Paris, auprès du général Cavaignac, président de la République, el du citoyen Jules Bastide, ministre des affaires étrangères; à Londres, auprès de lord Palmerston, ministre des affaires étrangères dans le cabinet whig présidé parle comte John RusscU, et auprès de lord Minto. Le jeune négociateur saurait-il d'emblée tenir tête aux s vieux renards de la diplomatie»-? Ses instructions lui intimaient l'ordre de joindre ses efforts à ceux de ses collègues, le baron di Friddani à Paris, Luigi Scaliael le prince Granatelli à Londres, pour obtenir des deux puissances la reconnaissance officielle de la Sicile, irrévocablement séparée du royaume deNaples, placée sous la souveraineté ofTerte par le vote du Parlement au duc de Gênes, qui finira par l'accepter, ou, â son défaut, conférée à un prince de la maison de Toscane^; une intei-vention pressante ou au moins une médiation cfiicace pour arrêter le roi de Naples, si, au mépris des engagements qu'il a pris avec l'Angleterre et la France, il trame, ainsi que l'affirme lord Napier, une expédition pour chercher à usurper de nouveau ses anciennes conquêtes ; enfin, un appui moral et matériel prêté franchement au Statut nouveau que le Commissaire aura pour mission spéciale de détendre à Londres en ce qu'il a de contraire aux idées et aux usages aristocfi]tiques de l'Angleterre.
' Ces instruclioDs sont reproduites inlégralcincnl ilanslcCcr-
icggio, I, p. 264-266.
I ' Expression empruntée à ibid., I, p. 362.
[ ' La clause relative au prince de Toscane devait rcbic
secrète el ne pas être communiquée par Amari à ses coUèguc*. L Voir cependant le Carteggio, ï,p. 297 et 298.
Amari a'ombaïqua.sansprotesteret sans larder, sur un vapeur de guerre anglais, la Porcupiiie. Ce fui pour lui un déchiremcnl de cœur que ce départ liàlif, mais la voix publique l'avail indiqué à un Ministère composé exclusivement de ses amis '. Le i septembre, il est en rade dans le golfe de Naples, à la barbe du tyran-, y apprend avec émotion le bombardement par le roi Bomba et la résistance héroïque de Messine^, arrive à Marseille le 7, à Paris le lû *. L'arabisant de la veille et du lendemain n'y fréquente plus avec suite ni ses anciens professeurs, ni les manuscrits tant aimés de la Bibliothèque devenue Nationale^. On le rencontre dans les antichambres, il court les audiences, il assiste et il prend part aux réceptions officielles, il s'accroche dans les soirées des ministères et partout ailleurs aux personnages, qu'il obsède et qui essaient en vain de se dérober. On concède à son insistance des promesses vagues qui aboutissent le plus souvent à d'amers déboires. Sa santé de fer lui permet de faire sans relâche la navette entre la gare du Nord à Paris et celle de London Bridge à Londres". Ses entretiens çà et là développent les qualités de son esprit observateur. Dans le véritable Lihro Venle, que M. D'Ancona nous a transmis sur cette période de négociations pénibles et absorbantes ', que de croquis vivants, rapides, ressemblants, malicieux sans aigreur, spirituels sans pré-
' Corleggio, I, p. -151.
» Ibid., I, p. 274.
» Ibid., I, p. 273 et 281. La ville, ravagée, décimée et ruinée, capitula le 7 septembre, non sans avoir infligé des pertes sérieuses aux assiégeants; cf. ibid., I, p. 282 et 2'Jl ,
' Jbid., I, p. 282.
' Ibid., I, p. 547-548.
' Ibid.. 1, p. 307, 310. 314, etc.
' Ibi(l.,l, p. 3(i7-56G,
«ae
Opuscn)«s 4'nn «raMsimt
tention, Amari a Iracés de sa plume bien taillée, l'image de Ferdinand II, « le roi sacripant' a, de Paimerston, « on whig aristocrate, praliquanl d'éeoiiler en silence avec autant d'attention qii patience* w, de lord Noimanby. « le vrai ro France à l'époque actuelle », de Thiers, « l'cspi pins élevé et le premier oraleur (piî reste à la Fi" ce petit avorton », avec sa « forte odeur de ps cette miniature de réactionnaire^ h, du général gnac, <i chef du gouvernement eu titre et dt.' fa toujours aussi loyal et d-e plus eu plus impopui aux réparties d'une rondeur et d'nue briisqut tcsque *, du a très honnête » Basiide ^, du cai Louis Napoléon, le » Napoléouide », comme l'appelle avec inévérence", parce qu'il le juge homme « inepte, qui n'a ni talents, ni habiletés, é qualités autres que des qualités médiocres'' p. I respondynce diplomati(|ue d'Aman contient aussi ifcs jugements sommaireset tranchants sur Mazziiil, n excellent et saint, mais nullement politique* », sur Garibal(U> « qui n'a jamais été un général, mais un chel résolu (l rieu d'autre " », sur ses deux « àuiîs incrédules el réfHfblicains*" », Michekt, " affolé de la Sicile" », el K(^
» est en rraii^^| ,488 et 489. ^Ê
' Cartet/gio. J, p, 310, 314, 315, etc.
" Ibid., I, p. 2a7, 399, 560 et 561,
' ibid.,1, p. 285.
' Ibid., I, p. 423 et 490. Le mot « parvenu cf. ibid.. I, p. 549.
" Ibid. , I, p . 316, 320, 336, 342, 400, 425. note, 488 et 489.
• Ibid., I, p. 410.
■• Ibid., I, p. 313 et 347.
« Ibid., I, p. 4-22,
^ Ibid.,l,p. 431. Amari ne soiipçi jouerait pour seconder Garibatiti (in la Sicile. Cf. aussi ibid., I, p. 415.
'"/fcid.,!, p, 480.
' Ibid.,l,p. 345.
luilpiis alors le rôlr <i" la libération délinili^C'l'
Notice sur Hicfaele A.inari
Quîiiet, M écrivain pour l'Italie ' », pour ne ciler qu'un petit Dombre de célébrités incontestées.
La reprise des bostilités entre les troupes du lyian dépossédé et ses anciens sujets, voilà un duel qu'il faut éluder à tout prix, tout en se préparant à l'affronter, s'il devient inévitable. Un double remède s'impose pour parer aux dangers que court la Sicile. Amari sent vivement qne, d'une part, il importe d'accroître les forces militaires dont elle dispose, afin qu'elle soit en état de se défendre contre les assaillants et de les tenir en respect, que, d'aulj-e pari, la grande famille italienne, des Alpes à Lilybée, en deçà et au delà du Phare, doit s'associer dans une fédération intime, sans, aucun remaniement de territoire, avec l'admission à tifa'e égal de toutes les subnationalités géographiques,, ethniques ou liisLorîques, sous le patronage de l'Angleterre et de la France plutôt que de l'Auti'iche et de la ■ Russie ^.
Pour faire figure dans ce pacte, qui laissera à chaque élat son indépendance *, la Sicile a besoin de montrer combien son concours peut devenir précieux et recherché, combien son appoint mérite considération, quelle quantité et quelle qualité d'auxiliaires elle mettra eu ligue dans l'iatérêt de la cause commune. I^a diplomatie ne peut pas se passer d'une victoire sicilienne *. C'est pourquoi, tandis que les deux nations amies se touchent les oreilles pour ne rien entendre, Michèle
mCarteggio, I, p, 346. Voir au bas do ccUe luôine page la îante et judicieuse note, par laquelli' M. D'Ancona ilémontre ie« Quinet mérite viaiiDent ce nooijet celui d'anijite l'Italie ».
Voirauasi ibid., I, p. 550.
' Amari, La Sicile et les Boarboia (Paris, janvier 1S4LI), p. 91
et HE ; Posl-scriptum (Paris, 29 mars 1849>. p. 29-30. ' Ainari, La Sicile, p. 91 ; cf. Carleggio, I, p. 486. ' Ibid., I, p. 322.
Amari et son collègue, le baron di Friddani, entament à Paris, leur « point stratégique * », des pourparlers avec plusieurs officiers disponibles de toute arme et de toute origine : ce sont le vieux général français « vert et valide », Jacques de Trobriand, « impatient de faire avec nous sa dernière campagne * », le Polonais Louis Mieroslawski, le condottiere né des soulèvements européens 3, le colonel polonais Wiercinski, « l'homme de la chose * », le colonel Gaertner de Brunswick ^ et d'autres, bien décidés à tenter l'aventure. On mettra sous leui's ordres des combattants de l'empire encore solides, des républicains exaltés avides de transporter au dehors leurs personnes et leurs idées, des troupes cosmopolites à la solde de qui les enrôle ^ Les achats de canons, de fusils, de matériel et de munitions sont, non seulement tolérés, mais encouragés', et, le 3 octobre 1848, le général Cavaignac se laisse aller à promettre « un petit crédit ® ». On marchande et on se dispose à équiper le vapeur YHellespont ®. Les préparatifs de guerre se poursuivent ouvertement à Païenne et à Paris, sous le couvert d'un armistice arraché au roi de Naples par la médiation francoanglaise, qui lui lie les mains *^, parfois interrompus et souvent contrariés par la disette des finances, avec la
* Carteggio, I, p. 410.
« Ibid,, I, p. 343, 344, 354, 391, 405, 417, 430, 431, 459, 514.
» Ibid., I, p. 515, 568, 571 et 582.
' Ibid., I, p. 391, 405, 418, 429, 459, 472.
5 Ibid., I, p. 343-344.
« Ibid., I, p. 308.
' Ibid., 1, p. 322, 364, 395, 426, 427; cf. p. 459.
• Ibid., I, p. 342; cf. p. 413.
» Ibid., I, p. 282, 307, 335, 351, 355, 356, 357, 373; cf., sur d'autres vapeurs à acquérir ou acquis, ibid., I, p. 302, 391, 427, 499, 540 551; II, p. 1 et 2.
'" Ibid., I, p. 394.
nnivence avérée des deux puissances neutres. La ^ile puise un regain de confiance dans l'ardeur impéeuse de ces recrues bruyantes, dans l'inaction pro- Dgée du roi Bomba, qui se réserve pour le printemps ochain, dans le succès éclatant d'un emprunt forcé i fut couvert sans difficulté dans a ce pays des racles » et qui remplit pour un moment les caisses les des Siciliens à Palerme et à Paris ^ Jn sage comme Amari, tout en coopérant aux sures qui relèvent les courages de ses compatriotes, se dissimule pas la nécessité urgente de résoudre à f délai le problème de l'union, « puisque, pour le ment et pour longtemps, il ne sera pas question ni té en Italie ^ ». H faut lire d'un bout à l'autre le larquable rapport rédigé en français, que le 8 déibre 1848, Michèle Amari et le baron di Friddani essèrent au ministre Bastide ^. On y reconnaît la cision et la fermeté de pensée et de langage qui inguent les écrits d'Amari , scientifiques ou poliles, historiques ou littéraires, et je n'hésite pas à le oncer comme le rédacteur du manifeste, signé par et par son collègue de Paris, qui n'hésita pas à soure les termes de son éloquente déclaration, a situation est ainsi dépeinte dans un tableau salant, destiné à porter la conviction dans l'esprit du
^arteggio, I, p. 499; lettre du marquis di Torrearsa à Amari du lécembre 1848. L'emprunt étatt de 100.000 onze, dit la lettre; m {La Sicile, p. 39) parle d'un million et demi de francs qui aient été versés. Uonza sicilienne, sur laquelle je n'ai pas ivé à me renseigner, valait donc 15 francs. Un projet d'emnt, à contracter à Paris, venait d'échouer misérablement es des remises successives; cf. le Carteggio, I, p. 417, 458- , 495-496, etc.
Amari, La Sicile et les Bourbons, p. 104.
Carteggio, I, p. 485-488.
Ministre auquel est adressé cet exposé lumineux < : « La Sicile, dans sa révolution de 1848, ne s'est pas écartée un seul instant du principe de l'union nationale de l'Italie. Les objets de cette révolution ont été : !«> d'abroger ua pouvoir illégal et despotique ; 2** de chasser un prince sanguinaire, l'ennemi de ses peuples, de l'Italie et de la civilisation ; 3» enfin de briser non pas un lien fraternel, mais une chaîne d'esclavage, forgée par les traités de 1815... Maintenant, sous le coup de la réaction de la Lombardie et de Naples, il ne reste d'autre parti à prendre que de consolider au plus tôt les idées de fédération. Il ne paraît pas difficile qu'on tombe d'accord sur deux points essentiels : l'élection populaire pour la Diète Constituante et l'admission, à titi*e égal^ de toutes les subnationalités historiques ou géographiques : Piémont, Lombardie et Vénétie, Toscane, États Romains, Naples, Sicile. Peut-être les diff^érents projets formés en Piémont, en Toscane, à Rome, ne tarderontils pas à se fondre en un seul, et celui-ci à recevoir la sanction des Parlements, des Princes et des peuples... Personne ne peut douter de l'efficace coopération de la France à la fédération italienne, quand on a pour gages les principes proclamés par la République, le haut intérêt politique de la France à voir l'Italie constituée d'après ces principes, les déclarations réitérées de rAssemblée nationale et du Pouvoir exécutif pour l'aff'ranchissement de l'Italie. Quant à la Sicile en particulier, ne devrait-elle pas compter sur Tappui de la France pour devenir un des membres indépendants de
* On aura profit à étudier la genèse et le développement de ce point de vue, qui va toujours en s'élargissant dans Tesprit clairvoyant d'Amari, en lisant, dans l'ordre où ils se suivent, les passages suivants publiés dans le Carteggio, I, p. 376, 377, 381, 384, 395-397, 462, 464, 466 (important), 470, 483,. 492 et 499.
Notice sur Michèle Amari 137
la fédération? Les hommes d'Etat appelés aux Conseils de la République connaissent trop bien Thistoire et la position actuelle de la Sicile pour ne pas être convaincus que l'union de cette île à Naples, sous Ferdinand de Bourbon, est devenue impossible, et ce lien fragile et odieux ne servirait qu'à attirer les ambitions de l'étranger sur la Sicile *. La République a reconnu de fait rindépendance de cette île; le canon français a salué cent fois le pavillon sicilien . La France ne pourrait sourire à un despote, qui le foulerait tout sanglant à ses pieds ».
Au moment où Amari s'évertuait à placer sous la sauvegarde de la France le pavillon sicilien « aux trois couleurs italiennes ^ », les pensées à Paris et dans les départements convergeaient vere l'élection présidentielle fixée au 10 décembre 1848. Qui l'emporterait, d» général Cavaignac ou du prince Louis Napoléon? Les pronostics les plus autorisés étaient d'accord pour annoncer avec certitude que le suffrage universel réservait au prince une majorité écrasante. Amari eût préféré ne pas croire à cette issue qu'il considérait comme une calamité pour la France ^. Mais il avait assisté aux progrès des « idées napoléoniennes * » et il se rendait à l'évidence. Il s'indignait déjà en prévoyant
* Le 28 février 1849, Amari, à la page 30 et dernière de son Post-scriptum à La Sicile et les Bourbons, agitera devant la France etVAngleteiTe, témoins sympathiques, mais spectateurs immo* biles, le spectre d'(( une garnison napolitaine, croate ou cosaque, peu importe », mise par rAutriche ou la Russie dans « Tîle la plus importante de la Méditerranée, qui, dans le commerce comme dans la guerre, pouvait devenir la clef de l'Italie et de l'Orient » .
* Carleggio, I, p. 486.
» Ibid., I, p. 338, leUre d'Araarl du 30 octobre 1848. ^ J'emprunte cette expression au titre d'un des premiers opuscules de Louis Napoléon ( Paris, 1839).
que, dans les rues de la capitale, « la neige serait teinte du sang versé * y> et que les protestations des meilleurs républicains risquaient d'amener la guerre civile. Amari n'entretint jamais aucune relation directe ni avec le Prince Président, ni plus tard avec Napoléon III, empereur des Français.
Drouyn de Luys ayant été nommé, le 20 décembre, Ministre des affaires étrangères, Friddani et Amari, admis auprès de lui le 25 2, essayèrent de le gagner à la cause de leur malheureux pays avec autant de chaleur qu'ils l'avaient fait auprès de son prédécesseur, le citoyen Bastide, et trouvèrent en celui-là un interlocuteur aussi sourd à leurs prières, mais moins aimable et plus décourageant que ne l'avait été celui-ci. Le Ministère des affaires étrangères n'a pas cessé d'être, dans les pays civilisés, celui dans lequel les traditions se perpétuent avec le plus de continuité, quel que soit le régime, royauté, république ou empire. Néanmoins, Drouyn de Luys met à dessein plus de raideur et de sécheresse dans son accueil pour accentuer plus nettement l'attitude désormais inexorable de la France envers la Sicile. Le baron di Friddani ne veut plus gravir les marches du Ministère ; et moi, écrit Amari ^ 0: je vais seul subir avec dédain toutes ces humiliations, qui sont pour moi un sacrifice fait au pays ».
Ce fut à la parole écrite, comme à un instrument plus efficace d'action sur gouvernants et gouvernés, qu'Amari, pour s'épargner le retour dépareilles « humiliations », résolut d'avoir recours dans l'accomplissement de sa mission. Il organisa une propagande active
^ CarieggiOflfP. 410.
* Giovanni Lucifora, dans les Memorie délia Rivoluzione siciliana (sur cet ouvrage, voir p. 150, note 2), I. p. 229. 3 Carleggio.y I, p. 532; cf. p. 563.
Notice sur Michèle Amari
par des insertions d'articles dans les journaux français et anglais, ainsi que dans celles des Revues qui donnent le branle à l'opinion publique '. A ses Quelques observations sur le droit public de la Sicile, vieilles de près d'une année ', il médite de substituer un manuel où il mettra en parallèle les droits sacrés de la Sicile et les méfaits iniques des Bourbons. Ferdinand II n'a-t-il pas donné récemment de nouveaux gages à la réaction en recueillant, le 25 novembre, à Gaète, le Pape Pie IX, qui a été mis en fuite par l'insurrection romaine, ses sujets ne lui ayant pas pardonné sa volte-face an libéralisme de ses débuis ^ ? Amari parle d'abord d'un « opuscule docunienlé de 200 à 300 pages* u, qu'il ne signera pas de son nom, pour ne pas froisser les convenances parlementaires ^, et finalement il condense la matière dans une plaquette de 108 pages, datée de janvier 1849, en tête de laquelle on lit : La Sicile et les Bourbons, par Amari, membre du Parlement sicilien^. Le 29 mars, « malgré la répugnance que lui inspire ce blasphème contre les droits sacrés de la Sicile », il reproduit dans un Posl-scriptum '^ le projet de constitution de Gaète, en cinquante-six articles, proposé à la Sicile, comme « concession royale », par Ferdinand II le 28 février, et Amari, conformément à ses opinions profondément enracinées, justifie « le refus de ces condi-
' Carlegg\o, I, p. 351), 3;>(i, 367, 371, 4SI, etc. ' Les Quelques observalîons sont du 9 février 1848; voir plus haut, p. 125.
• Ciirteggio, I, p. 471. « Révoiuliou heureuse à Rame », avait écrit Amari, aussitôt que la nouvelle lui en était parvenue ; cf. ibiit., l,p. 453, une lettre précisément dalée du '.'5 novembre 1848.
^ Ibid., I, p. 416. Si c'est là un «opuscule )•, que sera un livre?
• Ibid., I, p. 4U.
• Paris, A. Franck; cf. Carleggio, I, p. .Vil, note, 527-5'28. ' Paris, Pion, 30 pages; y voir p. 4-14.
OfmscuM
lions parle Comité sicilien », et juge sévèremeot « l6 refus par Ferdinand des conditions que le Comité loi proposait à son tour ' ». il préconise la sololion des difficnltés pendantes dans une brochure anonyme dont le litre indique suffisamment l'objet : La médialioR française dans les affaires de SHilc -, en même temps cpie, sous un titre analogue ^, il publie à Londres, en la signant de son nom, une traduction anglaise de son Post-scviplumt allégée du texte de la « charte oBerle». Devançons Amari en Sicile, dont la situation s'est a^ravée, et à Palerme, oCi il abordera le 16 avril 1849'. Pendant qn'îi écnvaît, « comme on dit en Sicile, avec le sang aux yeux ^ », les événements se précipitaienl et Ja catastrophe finale paraissait imminente. La patience du roi Bomba est à bout; il a laissé passer l'hiver l'arme au bras, sans coup férir, non pas seulement par longanimité, mais aussi sur les instances réitérées, impérieuses, de lAngleterrc et de la France. Les prétentions de la Sicile ont, dans le Prince Président et dans son Ministre des affaires étrangères, des antagonistes plntôt que des alliés. Si l'ctiquetle républicaine n'est pas effacée en F'rance, le gouvernement se solidarise avec les rois ponr acheminer le pays vers la restauration de l'empire. Il y a plusieurs mois que l'Angleterre, i pacifique et réactionnaire ^ », a déçu les espérances qu'avait mises en elle Amari, «à l'origine anglophile, sinon anglo-
' Amari, Post-scriptum, p. 29.
' Paris, Pion, sans date (1849|, 14 pages jjr. în-8".
3 The anglo-french Médiation in Sicilij or Post-scriplum to Sicily andlhii Bourbons, Loiidon, 1849; cf. Tommastni, ScritU, p. iHî, note. La bibliothèque de l'Instjlut de France possède un exemplaire de celte traduction anglaise.
' Caiieggio, I. p. 569, Ô80, 582 et 586.
= Ibid., I, p. ûll.
' Jbid., I, p. 389.
Notice sur Michèle Ainari . 141
mane ». « A présent, écrit-il le 6 décembre 1848 * , ne me parlez pas de John Bull. » La crise ministérielle si malencontreuse qui, à Palerme, renversa du pouvoir, le 15 fiévrier 1849, des hommes tels que le marquisdi Torreai-sa et ses collègues^ dontla vertu et le dévouement rehaussaient . l'autoritéau dedans et au dehors, aurait pu avoir des conséquences graves pour la Sicile, si Pietro Lanza, prince di Butera, chef du nouveau cabinet, n'avait pas inspiré et mérité pleine confiance ^. Il inaugura ses fonctions ea recevant de Gaètela« charte octroyée d, datée du 28 février ^ accompagnée d'un ultimatum, u Les conditions ci-dessus, dit en terminant le roi de Naples *, seront considérées comme non avenues, non faites et non promises, si la Sicile ne se soumet pas immédiatement à l'autorité de son légitime souverain. Dans le cas où l'armée royale se vendait dans la nécessité d'agir pour reprendre possession de cette partie des pays du Roi, la Sicile s'exposerait à tous les dommages qu'entraîne la guerre et à la perte des avantages que lui assurent les présentes concessions. » Cette proclamation aux Siciliens, avec les « dispositions » que le Roi « se réserve de formuler à la fin de juin de Tannée courante », 2omn^nçait par ime amnistie a pour tous les faits et délits politiques^ ». Amari, dans son indignation courroucée, avant d'entreprendre une analyse partiale de la « charte octroyée *, la flétrit comme une « étrange
* Carteggio, I, p. 480.
^ Amari n'approuve pas tous les choix et demande « un changement partiel ». Lettre du 7 mars 1849, ibid., I, p. 549. M. D'Ancona, ibid,, note, énumère les membres du Ministère au 15 lévrier et ceux qu'il s'adjoignit dans un remaniement conforme aux vœux d'Amari, en date du 13 mars.
' Voir plus haut, p. 139.
* Amari, Post-scripium, p. 14, 5 Ibid., p. 5 et 6.
Opusenles d'nn arabisant
concession royale qui coinuience par l'insulle et^H mensonge et finit par la menace d'une guerre d'ext^H mination' s. ^M
Au cas où les Siciliens n'acquiesceraient pas aup^H don et à la rentrée en grâce accordés au « pays ^H Cérès ^ I) s'il abandonne les armes pour la charr^H l'ouverture des hostilités serait Cxée au dixième j<^H après le refus des propositions^. La répression cnei^| que, implacable, ne cbônierait pas, le bourreau, ^H en est chargé, n'étant autre que le généralissime Cs^| Filangieri, prince de Satrîano, « le boucher de M^| sine * », qui a remis l'ultimalum aux ministres pt^H potentiaires anglais et français à Naples, Sir Willi^H Temple et Alphonse de Rayneval, pour qu'il fiit colH muniqué au Gouvernement du Royaume de Sicile pari les amiraux anglais et français Parker et Baudin'. 1 Amarî ne se soucie plus que d'aller immédia lemeol I faire le coup de feu à Palerme, où le sort de la Sicilï se décidera, comme en janvier 1848. Sa conscience lui enjoint de s'associer autrement que de loin aux périls et au destin de ses anciens amis politiques. Au premier coup de canon, il quittera Paris et regagnera son poste, qui peut devenir périlleux, à la Chambre des communes, dans les rangs de !a Garde nationale mobilisa, dans les troupes de citoyens qui sortiront à la rencontre de l'ennemi. Il aspire à combattre et à mourir pour
' Amari, Post-scripttim, p. 14.
' Expression du Roi dans sa prciclamalion ; ibid., p. '>.
^ Carleggio, I, p. 551.
* Ibid., I, p. 3111 et 550; Amari, Posl-scriptum, p. 4.
" D'Ancona, dans le Cai-teggio, I, p , 557. C'est l'amiral BauJ'l qui a indiqué expressément la durée du délai au prince di Butera. Quant à l'amiral Parker, il n'avait spécifié aucune dalf pour la rupture de l'armistice. Lettre du prince di Butera Jf* mars 1849, ibid., I, p, 551,
Notice sur Michèle Amari 143
la noble cause, dont il espère la victoire, en conseillant la résistance jusque sous le couteau ^ Ce n*est pas à Palerme, où ses sentiments les plus intimes le poussent à exposer sa vie allègrement, c'est à Londres, où « la confiance immense » du prince di Butera lui a fait « rhonneur d^une importante mission - », qu'Amari va se rendre tout d'abord . Il part le 8 mars 1849, la mort dans l'âme, pour tenter une démarche suprême auprès de lord Palmerston, silencieux et impénétrable à son ordinaire, avec la complicité active de lord Minto, « toujours courtois et amoureux comme un père à l'égard de la Sicile^ ». Dans ces entretiens, la candidature éventuelle de Ferdinand de Savoie, duc de Gênes, à la royauté de la Sicile, est de nouveau posée et soutenue par Amari, mais sans qu'il obtienne créance sur l'acceptation possible du prince, au moment où son père, Charles Albert, roi de Sardaigne, abandonné à lui-même par l'Angleterre et par la France, était combattu sans merci par l'Autriche *. Amari, rentré à Paris le 13 mars ^, n'y rencontra pas de dispositions plus favorables à la Sicile . La « crainte des rouges ^ » y prédominait. Les propositions « très infâmes » du roi Bomba paraissaient acceptables, et le mieux serait de
1 Carteggio, I, p. 496, 519, 526, 528, 530, 537, 556, 562, 563, 566, 580,582. Ma rédaction donne le sens et en partie les termes de ces passages écrits pour la plupart du 16 décembre 1848 au 22 mars 1849.
' Ibid., I, p. 549.
^ Ibid., I, p. 552; cf p. 553 et 557.
* Ibid. y I, p. 556, 560 et 566. Les hostilités contre le royaume <ie Sardaigne, reprises après une trêve le 12 mars, aboutirent ïc 23 à la défaite de Novarre, qui eut pour conséquence Tab- ^ication de Charles Albert en faveur de son lils aîné, Victor Emanuel II.
'Ibid., I, p. 556.
' Ibid., I, p. 563.
s'y résigner. Amari n'admet pas qu'on transige et, le 27, il écrit de Paris au marquis di Torrearsa * : « Notre politique est unique et très claire, et Ton ne peut s'y tromper. Résister et nous faire égorger, ne jamais céder, surtout ne jamais faire une ligne de convention que dans l'avenir on puisse alléguer comme une renonciation a nos droits... Combattons sans compter sur aucun appui. »
Le principe de non-intervention est donc invoqué parles deux Puissances indiflérentes, qui donnent carte blanche au roi Bomba. Après avoir vainement attendu la soumission du Gouvernement sicilien, il donne à son armée Tordre de prendre l'offensive. Il commente par s'emparer de Taormina, mal défendu par Mieroslawski^. Le 6 avril, vers le soir, c'est Catane qui se rend « après une courte résistance traversée par mille malentendus et parce qu'une partie de la troupe s'e«t débandée^ ». Ces échecs étaient des symptômes de la démoralisation générale qui, d'avance, condamnait Tile vaincue à de nouvelles souffrances et à une oppression pire que celle du passé. Dès le 9, le prince di Butera épanche « en ami et confidentiellement * » sa douleur et son désespoir dans le cœur d'Amari, qui souffre plus que jamais, dans cette période critique, de n'avoir pas su échapper à sa servitude parisienne. Il la secoue enfin et arrive à Palerme le 16 avril.
Le spectacle qui le trappe et qui le navre, aussitôt qu'il a mis le pied dans sa ville natale libre encore du joug napolitain, c'est le laisser-aller qui y règne, l'iner-
* Torrearsa, dans le Carteggio, I, p. 558.
2 Ibid,, I, p. 565-566.
3 Ibid., I, p. 568; cf. p. 571.
♦ Le prince di Butera à Amari, le 9 avril; ibid,, I, p. 566; cf. p. 568.
tie des chefs, l'indiaciplme des soldats, le mauvais vouloir de la bourgeoisie, lasse de quinze mois de révolulioa dans l'isolement d'une ile, épouvantée de l'apparition et des progrès du choléra, qui y choisit le pins souvent ses victimes. Il venait payer à la Sicile le tribut de son sang et il trouve Palerme à la veille d'une catastrophe dont elle ne s'alarme pas, d'une capitulation plus désirée que redoutée, d'une reddition en faveur de laquelle la Garde nationale et le Parlement sicilien sont disposés favorablement'. Les bateaux à vapeur français s'apprêtent à supprimer leur relâche à Trapani, sur la route de Marseille à Malle. « 11 feul absolument, écrit Amari dés son débarquement -, consei*ver ce service, au moins tant que notre bannière n'est pas abattue à Palerme... S'il cessait, nous perdrions l'unique voie de communication qui nous reste dans les conditions présentes, dont nous ne pouvons pas pressentir la durée » S'il avait connu plus tôt la populace dont le contact l'effarouche maintenant, qu'il avait crue attachée à ses droits et acharnée contre les Bombons, il aurait sans doute montré quelques défaillances de la volonté dans l'accomplissement de son mandai à Paiîs et à Londres. Ce qui le désole, c'est que le grondement du canon ne couvre pas la voix de la diplomatie et des diplomates, que « la Sicile ne veut plus combattre pour sa liberté'' ». Il n'a plus retrouvé le Ministère Butera qui, le 14 avril, a dû céder la place I, A un n fantôme de Ministère, dont l'âme est le baron Hiso, devenu préteur de Palerme ». Comme les médecins se succèdent au chevet des moribonds, nombreux sout les cubiuets qui président l'un après l'autre à l'ago-
' Carleg^io, l, p. 582. ' Ibid., 1, p. 569-570.
nie du Gouvernement du Royaume de Sicile. Le dernier, le ministère de la ploutocratie, des appétits et de la capitulation, n'a pas laissé les meilleurs souvenirs^ Le 20 avril, Amari assiste à un Conseil extraordinaire des notables, convoqué par le « très saint y>^ et vénérable Président du Gouvernement, Ruggero Settimo. Amari, La Farina et quelques autres parlei.l contre la reddition. Une autre séance est tenue le lendemain. Amari s'abstient cette fois d'intervenir, parce qu'il ne se sent soutenu que par une minorité impuissante^.
« Tout effort de ma part, écrivait Amari quatre mois plus tard, après avoir eu le temps de la réflexion sur ce qu'il avait vu et éprouvé *, tout effort de la part d'un autre auraient été vains, et je vous confesse qu'il nous manqua le courage de déchaîner une guerre civile comme prélude à la continuation de la guerre contre les Croates ou les Cosaques, comme vous vous plaisez à les appeler, du roi de Naples. Le peuple nous aurait suivis; mais qui pouvait répondre de la modération d'un peuple qui avait bu les premières gouttes du vsang de ses concitoyens, d'un peuple qui, sous l'empire des lois, a l'habitude d'être malheureusement trop enclin à répandre le sang ? Le rôle de chef d'une multitude... méfait peur, à moins que je ne voie la probabilité d'une issue heureuse, qui justifie toujours les moyens par la sainteté de la cause victorieuse. Nous nous laissons, pour ainsi dire, chasser
• D'Ancona, dans le Carleggio, I, p. 573, note.
2 Amari, ibid., I, p. 563.
•^ Amari et D'Ancona, ibid., I, p. 576; cf. Giovanni Lucifora, dans les Memorie délia liivoluzione siciliana (sur cet ouvrage, voir p. 150, noie 2), I, p. '227.
^ Le 6 août 1849; cf. le Carleggio,!, p. 582-583. Nous avons déji\ donné des fragments ^de cette lettre d'Amari à Giovanni Arrivabene.
Notice sur Michèle Amari 147
3ar la Garde nationale que nous aurions pu, en une demi-journée, renvoyer dans ses foyers. »
Àmari, déçu, désenchanté, réveillé brusquement de «es illusions, déprimé par le dégoût de tant de basasses et de complaisances, presque « chassé » par ses isompagnons de la Garde nationale, éprouva Timpaiiencede s'éloigner avec la même intensité avec laquelle, Baguère, il avait rongé son frein, lorsque mille causes avaient différé son départ. Il avait eu la consolation de revoir son vieux père, débris d'un lointain passé. Une autre diversion aux nausées dont il souflfrait lui fut fournie par l'arabisant qui sommeillait en lui. ce Au bout d'une semaine, dit-il, dans une lettre à M. Adrien de Longpérier écrite à la fin de 1849 ^ je fus obligé de chercher un asile à l'étranger. L'idée me vint alors d'employer les deux derniers jours, faute de mieux, à l'estampage de l'inscription de la Couba. . . Montés sur des échelles jusqu'à un petit escalier tournant en pierre, que je crois né avec le château ^, nous gagnâmes la terrasse qui sert de toit et d'où l'on jouit d'une vue magnifique. On estampe l'inscription sous nos yeux, et M. Cavallari se charge d'en reprendre les traits au crayon, en examinant l'inscription d'en bas à l'aide d'une bonne lunette. C'est ainsi qu'a été pris le calque
^ Revue archéologique de 1849, p . 669-683 . Le passage cité est p. 682.
' Le palais de la Couba (correctement la Kouhha « la Coupole »), le Trianon des rois de Sicile, aux portes de Palerme, remonte au xiie siècle de notre ère, ayant été construit, d'après le texte de rinscription arabe, par Guillaume II le Bon, vers 1180. Le pluriel se rapporte à Amari et à ses deux collaborateurs, l'habile artiste Saverio Cavallari et le colonel Giacinto Carini, « mon ami et maintenant mon compagnon d'exil ». Sur le premier, voir D'Ancona, dans le Carteggio, II, p . 62 ; sur le second, plus haut, p. 111; D'Ancona, dans le Carteggio, I, p. 577; G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez durante e dopo Vesilio (Palermo, 1904), p. 55, n. 1 ; plus bas, p. 150.
que je me suis empressé tie vous soiimelfre. » Atiiari raconlera plus tard au professeur Antonio Saliiias ' comment il avait eu « la folie de risquer une chute de celle hauteur en ciiculant sur les poutres, pendant que la milice municipale, commandée par le patriote MorlilUuo et excitée par le virus de Filangieri, voulaU tailler en pièces ces révolul ion na ires qui avaient troublé la paix |>ublique. Mais, dans l'espace d'unesemaine, j'échappai, non seulement à ces deux espèces de mort, mais aussi à une troisième sur l'écneil des Porcelii. » Arrivé à Palerme avec une charge d'armes pour y faire son devoir, Amari en reparlait, portant sous le hras une petite casselle où étaient déposés ses traraus aralies. Il les avait laissés en 1848 chez son lieau-frère Del Fiore, lorsque avait commencé son deuxième exîL 11 y avait là ses copies de textes arabes, res notes et la première ébauche de l'histoire, aux trois quarts rédigée. Embarqué sur la frégate à vapeur VOdin h 23 avril 1S49, où il fut admis à se réfugier avec trois de ses collègues, Mariano Stabile, le marquis di Torrearsa et le prince di Scordia, Amari fut transbordé le lendctnain dans le port de Trapani sur le vapeur français le Wiatnsés. Une demi-heure après, le Rltainsès donnait droit contre un écueil bien connu qui s'élève au-dessus des eaux dans ces parages, et cela en plein midi, eu plein calme. VOdin revint en an-ière pour recucitllr les naufragés et les transporter à Malte, puis de là fi Marseille, Amari, en regagnant dansles premiers jouiî de mai Paris où il était acclimaté, dut sentir son âme soulagée d'un poids qui l'avait oppressée déniesiil"é-
» Carteggio, II, p. 245-216, lettre du 5 mars 1879; cf. ibid.. U. p. 18 et 114; Amari, Frammenll dell' iscrizione arabica defb Cabti. leltera del prof. Michèle Amari al prof. A . Saliiias ; Palermo, B. Virzi, 1877; m-4", 15 p., 1 planche.
Notice sur Michèle Amari 149
ment. Il n'avait pas égaré la précieuse cassette, la seule marcbsmdise qu'il lui importât de sauver ^ .
Son troisième exil avait été imposé à Michèle Amari par le triomphe de la réaction, qui jugeait sa présence à Palerme compromettante, éventuellement dange-^ reuse pour les intérêts du parti. Et cependant sa con^ science timorée lui reprocha sa désertion, lorsqu'il fut informé qu'un simulacre de résistance s'organisait à Palerme. il se frappa la poitrine, comme si spontané- WKaast il s'était sauvé devant le danger. Scrupules admirables d'une nature supérieure, qui s'accuse au lieu d'accuser ceux qui s'étaient rendus coupables de son départ forcé I Dès le 14 mai, Amari écrit de Paris à Mariano Stabile, réfugié près de Marseille, au Château desMamlouks 2 : ce Je ne saurais t'exprimer suffisamment la douleur, la bonic, le désespoir, l'anéantissement qui aie dévorent, surtout aujourd'hui. La nouvelle de ce qui s'est passé à Palerme le 30, que tu me transmets, s'accorde avec celle du DedlyNews datée de Messine du 2 mai et reproduite dans le National d'aujourd'hui. Toitt n'était donc pas fini à Palerme 1 Nous sommes donc par erreur et par précipitation des déserteurs, des déserteurs à la cause dont nous avons été les promoteurs. I Bien que n^ conscience ne m'accuse même pas d'un moment d'égoïsme ou de peur, ce mot déserteur sonne à mon oreille comme la trompette du jugement dernier à celle d'un croyant. »
Une députation, à la suite des résolutions volées le 20 et le 21 avril 1849 par le Conseil extraordinaire des notables ^, avait été envoyée pour faire sa soumission
* Ce paragraphe est formé par la combinaison du Cavteggia, \ p. 56S, 580-581, 583 et 586 ; II, p. 246.
^ Plus haut, p. 146.
150 Opuscules d'an arabisant
augénéi*al Filangieri au nom de la ville, traîtreusement « dégarnie de toute défense. La députation, après avoir couru après Filangieri sans avoir pu le trouver, s'en retourna elle-même furieuse. La mesure de Tindignation étant comble* le peuple s*insurgea le 29 avril, chassa le gouvernement réactionnaire, créa un autre gouvernement, ouvrit les prisons, s*empara des forts, et une partie de la Garde nationale s*unit à lui. Vous voyez par le Constitutionnel qu*on a continué pendant huit jours sousce nouveau gouvernement. Quel malheur que le peuple ait attendu une semaine pour vouloir ce qui était conseillé par Agnetta, par votre serviteur Amari, par Ia\ Farina, Raeli, Pisani, Carini, Ciaccio, etc. ! Mais pei'sonne ne nous appuyait et, pour montrer un peu de bravoure, ils ont attendu Téloignement de 500 personnes environ, parmi les meilleures et les pires. A présent, que fera-t-on ? Pourront-ils résister à la longue * ? x> Le 15 mai -, Palerme capitula. La Sicile renoua avec
* Michèle Amari et le baron di Friddani à GranateUi et Scalia, de Paris, le 17 mai 1849, dans le Carteggio^ I, p. 57G-577.
* Giovanni Lucifora, Ricordi dtlla Rivoluziontr siciliana del ÎS^. Lkil 13 gennaro ISiS al Î3 maggio 1S^, dans les Memorie deUa Rivoluzione siciliana delC anno MDCCCXL YIIl pubblicaie nel cinqminlesimo lumiversario del xu gtnnaio di esso anno (Palenno, 1898, 2 vol. gr. in-S^O, I, 284 pages, avec un numérotage spécial. Malgré la date de 1898, l'impression de cet important recueil de documents authentiques et de mémoires originaux n*a été terminée que le 31 octobre llKU, comme il appert d'une suscription à la tîn du second volume. Le Municipio di Palermo m'a espédiéi le -5 janvier UHX>, ces deux beaux volumes imprimés aux frais de la ville par décision du Consiglio Communale, trop tard pour que j'aie pu en faire état dans ma narration, sauf pages 138, 146 et ici. Voici quelques emprunts additionnels : page 105, note 1, ajoutez : Des extraits du Catéchisme sicilien ont été publiés par Alfonso Sansone dans les Memorie^ I, p. 18-21. - P. 1±2, note 4, ajoutez : Voir aussi Giuseppe Lodi, // 1? gennaio
Notice sur Michèle Amari 151
le royaume de Naples « ce lien fragile et odieux *», qui était pour elle, « non pas un lieu fraternel, mais une chaîne d'esclavage * » et qu'elle avait inutilement essayé de briser. Amari et ses « très chers collègues de martyre^ » se réservèrent pour une occasion plus propice. Le 20 janvier 1850, Amari écrit à Paris au rédacteur en chef de la Démocratie pacifique ^ : « J'ai foi dans la destinée de l'Italie, et je vois qu'elle a frappé d'Ain aveuglement complet un pape et un roi, pour les atteler à son char et les pousser en avant dans sa propre voie. »
1848, dans les Memorie, I, 16 pages. — P. 127, noie 2, après Càrteggio, II, p. 283, insérez : Cf. Giovanni Lucifora, Ricordi, dans les Memorie^ I, p. 34 et 284. — P. 123, ligne 17, au lieu de la couronne, lisez plutôt : « le trône vacant », d'après Giovanni Lucifora, Ricordi, dans Memorie, I, p. 59. — P. 128, note 3, ajoutez : La même lettre a été aussi publiée d'après l'autographe par Giovanni Lucifora, RicordU dans les Memorie, I, p . 99.
* Plus haut, p. 136, d'après Amari, dans le Càrteggio^ I, p.
* Amari appelle ainsi Granatelli et Scalia, ihid,, I, p 574.
^ Ibid., II, p. 7. La Démocratie pacifique, journal quotidien, paraissant à Paris, était devenu Torgane des revendications siciliennes ; il s'était engagé à insérer chaque semaine au moins un article consacré à leur exposé et à leur justication : « Il nous «paru bon, écrit Amari à Perez le 6 novembre 1849, que l'élite des émigrés et, autant que possible, celle des restés dans la terre de Pharaon, reçussent ces avis siciliens, qui en guise de consolation, qui comme réconfort, qui pour son instruction. » Voir G. Pipilone Federico, Micliele Amari e Francesco Perez, p. 42; cf. p. 53.
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Florencos le secrétaire et le caissier d'un be fropaganl»s. — axaui, env0yë pah le cmhë Cavour a Palemk VERS.fiîWiiitiifr.m, Accae»» os Cl LE 909xmpsfmmM ne nCmamMomm woem^m:,
CELUI DES AFFAIREa tiTRANtaJ^ES. — AmmXKKT DT
Sicile et retour d?Âmam a lÊ^joima^ — JkiiMi..
. 1861 IHÉMAXEWt, BB LA n» DR IMS . A MXm 1<
Ministre de l'instruction publique du royaime dItalie. — Son mariage en 1865 avec une française. — Rome capitale en 1871. — AiiABi émigré de Florence A Rome a la fin de 1872, après avoir achevé SON Histoire des Musulmans de Sicile .
AinaiL, rendu à sa misère parisienne ^^ <c prêt à recommencer la lutte, au risque de se rompre les bras
* Ce qui suit, jusqu*à la fin de la Notice biographique sur Michèle Amari, est inédit.
* Le 13 février 1850, Tancien Ministre du gouvernement révolutionnaire de Sicile écrit à Francesco Ferez qu'il possède deux francs cinquante ; le 17 décembre 1855, ii ajoute mélancoliquement qu*une loi devrait être promulguée, interdisant aux pauvres d'étudier autre chose que Tabécé et l'arithmétique; voir G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez dorante e dopo Vesilio, p. 34, 53 et 70.
Notice sur Miclicle Aiiiari if>3
OTi du se fendre le crâne dans un nouvel effort lente avec une autre clialeur et moins de modération seattnientale », resta pendant les deux premiers mois « dans la plus cruelle inertie, dans la IristËssc et dans la stupidité ' >', sans « savoir prendre sur lui d'écrire une lettre, de faire une visite. J'allais, dit-il -, en frétillant conune un somnambule, en délirant dans le vaste champ des regrets, » Sa santé corporelle éfait resiée escclienle, mais sa bourse persistait à rester » phtisique, c'est-à-dire très maigre, et condamnée irrévocablement à mort-i s. La science, celle consoialrice des tristesses ei des souffrances morales, celte libératrice des cœurs ulcérés et des âmes endolories, pouvait seule lui apporter le calme, l'apaisement, le repos des aventures et un morceau de pain*. Il était parti de Paris chargé d'armes jxiur faire son devoir en Sicile et il rentrait â Paris, rapportant pour toute richesse la petite caisse contenant SCS réserves de travaux arabes*. L'éditeur Le Monnier, de Florence, s'était substitué aux amis d'autrefois pour lui assurer le strict nécessaire" dans une mansarde de vingt pieds de long sur
' Carfeggio, I, p. 579 et 585.
' Jbid., 1. p. 583.
' Ibid.,l, p. 586.
' Il-id., l, p. 579 et5S3; II, p. 52. En lîi57, Amarl se résifjae à donner, trois fois par semaine, une leçon d'italien, n tJne heure et demie ou deux de perdues, six francs de gagnés . ■ Voir ibid., II, p. 50.
' Ibid.. 1, p. 580.
"^ Eo dehors des 1.2ill) lire que Viilureiit au tradiiclcur les Consoluliom jiaiiliques, dont il va élre parlé, Le Monnier, à Tinsli^liun du baron di Kriddani, acheta d'avance l'Histoire des Musttlmana de Sicile, nioycnnant quinze mille lire, sur lesquelles Amari en toucltatt deux cenis par mois. Voir 0. Tommasini, Scriili, p. 319, n. 3; D'Aucona, dans le Carleggio. II. p. 351 et .387. Sur les stipulations complémentaires ultépieures, ^'oi^ G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesoo Ferez, p.57-6&
douze de large, sans même le luxe d'un siège pour quelque visiteur inattendu *. Le premier volume de V Histoire des Musulmans de Sicile nécessitant encore plusieurs années de recherches, Âmari, pour payer un à-compte sur sa dette envers son éditeur, lui livra le manuscrit, prêt pour l'impression, des Conforti politici di Ibii Zafer'^. Ces « Consolations politiques » sont dues à un polygraphe sicilien du douzième siècle, « réfugié et famélique » comme Amari, « mort dans la paix d' Allah et avec les prières du Prophète ». Amari écril, le 6 novembre 1849, à Francesco Ferez ^ : « Je t'assure que la dépouille est vraiment précieuse quant à la forme et quant au fond et que, si je ne devais pas la voler pour vivre, je la pillerais afin de la montrer à l'Italie, qui n'a jamais pensé qu'un de ses fils circoncis, deux siècles et demi avant Boccace, ait écrit un livre sur le même sujet que lui, dans une langue aussi élégante, sans rien de lubrique, livre plus élevé que celui de l'auteur toscan dans les conceptions politiques. » La science orientale n'a pas absorbé les pensées
^ Le réduit qui abritait Amari était juché sous les toits, au 48, rue de Luxembourg, la rue Cambon actuelle. En 1851, les largesses de Le Monnier permirent au pauvre Amari d'occuper un logement plus salubre, 11, rue du Mont Thabor ; voir G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 38-52 et 55-80.
* Soliuan el Mota\., di Ibii Zafer.,, Versione italiana di Michèle Amari, snl ieslo arabico inedilOj non Iradollo in alcuna lingaa delV Occidenie, Firenze, Le Monnier, 1851, in-16. L'original arabe a paru depuis lors à Boûlâk en 1861, à Tunis en 1862, à Beyrouth en 1883. Sur un exemplaire arabe de ce livre, illustré de superbes miniatures, voir mes Manuscrits arabes de VEscurial, I, p. 355-358. Sous le titre de Waters of Comfort, une traduction anglaise, par Miss Percy, calquée sur la « Version italienne », parut dès 1853 à Londres en 2 vol. ; cf. le Carteggio, II, p. 56.
^ G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 42 ; cf. p. 40, 43 et 55.
Notice sar Michèle Amari 15
Linari au point de lui faire oublier ses soucis pour 'enir de la Sicile. Mais son horizon de patriote s*est ii^i et s'étendra désormais à la péninsule italique ière. Voici en quels termes il présente ce livre des msolations politiques pour le roi parfait, «r plus sinier que le grilffon, plus mers'eilleux que Falchimie,
rare que l'or vermeil * » :
t En rendant à l'Italie une œuvre politique écrite Ipiir son territoire, il y a six siècles, je n'ignore pas^ dit a|bnari en 1851 ^, que c'est comme si je lui offrais l'ai^senal IP^roi Roger, lorsque notre malheureuse patrie réclame Sfes fusils à percussion, des canons Paixhanset des f rentes à vapeur pour se soulever contre les vainqueurs 8ie 1849. Nous n'avons pas encore fondé la ville dont 4M)us sommes les citovens. Nous vivons dans l'interjralle entre deux guerres, ou, pour mieux dire, entre ideux campagnes d'une même guerre, et, à cause de cela, avant tout autre savoir, nous devons apprendre fart de la victoire, étudier nos forces et celles de l'ennemi, étudier les erreurs et les fatalités qui nous ont perdus. D'ailleurs, les faits de 48 et de 49 ont bien montré que la lame italienne tranchait, mais que, si elle ne portait pas des coups mortels, c'est qu'elle ne trouvait aucune soudure avec la poignée. 11 convient donc de travailler aujourd'hui à la poignée de l'épée qui est le gouvernement civil ; il convient que les écrivains italiens, petits et grands, dans les livres, dans les brochures, dans les journaux, traitent sans cesse les problèmes que soulève la condition politique, religieuse et sociale du pays, les embarras qui, en partie, nous ont été légués par l'histoire et, en partie, nous ont été causés par les progrès généraux de l'humanité.
' Citation d'Ibn Thafar, dans Amari, Versione, p. iv et 200. ' Commencement de Ylniroduccione au Solwan el Mota*.
156 Opascules d'un arabisant
Heureusement que ces travaux préparatoires abrègeront au moins la période des incertitudes et des dissensions et que le peuple italien s'acheminera vers cette unité dévie politique, dans laquelle il doit entrer tôt ou tard . »
L'évolution est complète : le séparatiste et le fédéraliste ont fait place à l'Italien qui écrit le 18 juin 1852*: « Le nom d'Italie, sacré pour tous - et c'est le seul, mais incommensurable progrès qu'a fait la patrie — le nom, dis-je, d'Italie unit maintenant dans un commun amour les compatriotes nés dans quelque province que ce soit. C'est ainsi qu'au lieu de l'ancienne inimitié territoriale, la division n'a plus subsisté sur le but à atteindre, mais sur les moyens de pai'venir à réaliser notre régénération-. y> Aussi Ëmerico Amari, son homonyme, mais non son parent, lui écrivit-il de Génes^ le 14 décembre 1853 ^, à la nouvelle qu'Aman avait enlin envoyé à Le Monnier le premier volume de sa Storia (ici Miisulmani di Sicilia, volume publié par celui-ci en 1854 : « Je me réjouis, comme d'une gloire nationale, de ce que tu as accompli le travail d'Hercule, que seul tu étais en état de concevoir et de mettre à exécution. Il sera un monument sicilien, dA par une contradiction originale à qui, dit-on, ne pense plus qu'il y ait une Sicile, mais plutôt je ne sais quelle province de je ne sais quelle Italie. En pensant combien en 1853 les partis se sont modifiés, au point que moi, qui, en 1837, était maudit par toi comme un italianiste, je dois lutter aujourd'hui avec toi pour le municipalisme,
* CaiieggiOfU, p. 19.
^ Bien caraclérisliquc est également le litre d'un instrument de propagande façonné par Aniari et que Mazzini fit imprimer à Londres en 1852 : Istruzione populare per gli Italiani di Sicilia ,
3 Carieggio, II, p. 25-26; cf. p. 227.
Notice sur Michèle Âmart
ma télé se confond, el je dis en moi-même : Vanité des vanités, et nous sommes tous vanité. Quoi qu'il eu soil, moi munîcipaliste et toi ilalianiste, moi Sicilien jusqu'au bout des ongles et toi Italien jusqu'à la pointe des cheveux, nous sommes frères et je fairae comme vieil ami ; toi auteur des Vêpres et de VHistoire des Arabes, je te vénère comme l'honneur de la Sicile ; toi victime de la colère bourbonienne, je te vénère comme un martjT de la cause sicilienne de Sicile, je te mets au nombre des pères de la patrie ; et, aussi vrai qu'est mon entètemenl, je t'espère parmi les plus francs défenseurs de notre indépendance nu moment voulu. Tu seras Italien, et je crois l'être moi aussi, mais j'attendrai toujours en vain de lire de mes yeux ou d'entendre de mes oreilles, et de ta main et de ta bouche, que, pour être Italien, un Sicilien doive accepter le baptême napolitain. Tant que tu ne ine le diras pas, il n'y aura entre toi et moi d'autre différence que celle qui existe entre l'amoureux de la centralisation française et le partisan de la fédération américaine. »
L& premier volume de VHistoire des Musulmans de Sicile, précédé par quelques hors d'oeuvre de moindre étendue, d'égale érudition ', parut à Reinaud en faveur de son élève un litre suffisant pour lui confier, vers la fin de 1854, à la Bibliothèque devenue Impériale, la
• Fin 1H41). Lettre à M. Ad. de Longérier sur l'origine du palais de la Caub't. prés Ptderme, avec une planclie donnant le texte de l'inscription arahe (voir p. 147, note 1) ; tn 1850, pour VEiKgclopédie noanelle île Léon Renier, les articles Védas, Vehema, Visigols ; en 1851, la belle et savante Inlroduccione de LXKVit pages aux Consolations politiques ; en 1853, les Qiieslioits pUiûiopÈiiqiies adressées aux savants musalmans par l'empereur PridéHc II, avec le texte arabe d'Ibn Sab'în, dans le Jaiinial fuiiilique de 1853, I, p. 245-274.
refonte du Catalogue des manuscrits arabes. Amari, surtout préoccupé de l'Italie et de la Sicile, n'avait pas protesté ouvertement en 1851 contre le coup d'État ^ en 1852 contre le rétablissement de l'empire. Son silence prudent, mais non calculé, permit de lui offrir un emploi qui, s'il était une consécration officielle de sa science, n apportait qu'une légère augmentation de son pécule : cinq francs par jour pour cinq heures de présence effective au Cabinet des manuscrits, c( beaucoup moins, dit-il, que ce dont on a besoin pour vivre misérablement à Paris ^ ». Nos budgets, qui s'enflent tous les ans, n'ont pas jusqu'à présent jeté un regard de compassion vers ces humbles serviteurs des hautes études, qui acceptent une réclusion claustrale sans protester contre l'indifférence à leur égard de ce que l'on appelle les pouvoirs publics.
Amari, dès son arrivée au Cabinet des manuscrits, fut présenté par Reinaud à un jeune orientaliste de 33 ans, employé modèle et ponctuel qui travaillait dans une embrasure de fenêtre, comme un saint dans une niche, au dépouillement des manuscrits syriaques ^. Il y avait dans l'accueil qu'il fit au nouveau venu un reste de manières ecclésiastiques onctueuses qui dénonçaient l'évadé de Saint-Sulpice, un accent de sincérité cor-
* Amari, dans ses Appiinti aulohiograficî ^ ne se gêne pas pour dire finement que « le deux décembre est devenu le jour de Tan des Français » ; voir Tommasini, Scritti, p. 334.
2 Carleggio, II, p. 33; cf. p. 42, 49, 53, 56, 164. Amari, malgré la fatigue de ses yeux, avant de se rendre à la Bibliothèque, travaillait quatre à cinq heures chez lui, d'après ce qu'il raconte à son ami Ferez le 2 décembre 1854; voir G. Pi pi tone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 59.
^ Catalogne des manuscrits syriaques de la Bibliothèque Impériale^ p.215 a, n" 282. Le prédécesseur d'Ernest Renan dans cet emploi subalterne avait été Salomon Munk, son successeur fut Michel Bréal, Toussaint Reinaud demeurant conservateur.
Notice sur MIcliele Ainarl 159
diale qui laissait pressentir le futur avocat du diable, comme AiignslinTliieiTy, cilé parAmaii ', afamilièrement appelé Ernest Renan. L'intimité fut vile scellée entre ces deux hommes supérieurs qui aimaient et poui'suivaicntla vérité-. Ses éludes sur Averroès avaient amené Renan dans le nord de l'Italie et à Rome. H avait rapporté de deux voyages scientifiques un vif enthousiasme pour l'Italie, ses artistes et ses penseurs. Que n'a-t-ou recueilli les paroles qu'échangèrent dans lenrs rencontres quotidiennes ^ deux collègues, qui s'échappaient volontiers de l'Orient pour deviser sur lesdestinéesde l'Occident. Les fragments de correspondance, que nous a conservés M. D'Aucona ', ne sauraient nous dédommager de tant de paroles intimes envolées sans avoir été saisies au passage.
Notre admirable collection de manuscrits arabes était alors divisée en deux parties ; l'Ancien fonds, de L()83
' Carteggio, II, p. 162.
* A la fin de 1855, Michèle Aniari publia dans la Hivisln Enciclopedica de Turin une noiice sur l'Histoire des langues sémitiques de Renan, u ce chef-d'œuvre de l'école sceptique moderne, qui anatomise In Bible comme s'il s'agissait de l'Histoire de Tite-Live s. Voir G. Pipitonc P'edcrico, Michèle Amavi e Francesco Ferez, p. 72.
' Amari, ministre du royaume d'Italie, après avoir reçu la Vie de Jésus, écrivait, en français à Renan le 28 juin 1863 (Carteggio, 11, p. 164) : < Mille tonnerres sur le ministère et la politique 1 A l'heure qu'il est, j'aurais dévoré votre livre, attendu depuis quelques mois, désiré, vous en rappelez-vous ? depuis 4 ou 5 ans, lorsque je quittais pour quelques moments mou catalogue dje vous poussais contre les rayons de la salle en vous priant d'entreprendre un ou vragetiurles origines du christianisme: vous,
Ile seul capable d'aborder un tel sujet. . »
' Carteggio, passages cités dans les index, 11, p. 400 et 402, m nom de Renan. Lorsque mes amis Psichari, dans leurs hommages posthumes a la mémoire de leur père et beau-père, aboràîroDl la Correspondance, ils n'auront garde d'oublier ces 36 •«tires, les unes d'Ernest Renan, les autres de Michèle Amari.
volumes, de 1.626 numéros, composé surtout des acquH sitions qui, au xvic et au xvii' siècles, avaient été faites en Orient à l'instigation du cardinal Mazarin, du chancelier Séguier et du contrôleur-général Colbert, par des voyageurs habiles et compétents* ; le Supplément, formé peu à peu par les apports des couvents après la révolution de 1789, de l'Egypte après la campagne de Napoléon P% des bibliothèques publiques parisiennes qui, sous l'empire, furent contraintes à cette amputation, aussi par des dons qu'on ne saurait trop encourager lorsqu'ils n^encombrent pas les rayons de non-valeurs inaliénables, enfin par un choix lieureux d'acquisitions intelligentes. Pour l'Ancien fonds, il n'existait auparavant que le Catalogue suranné de 1739^ préparé par des feuillets détachés dont le plus grand nombre, signés d'Ascari, maintenant insérés dans les manuscrits eux-mêmes, sont datés de 1735, 1736 et 1737. Quant au Supplément, un premier déblaiement, opéré par le baron Mac Guckin de Slane, avait contribué largement à Tinvenlaire en deux volumes, copié par Ch. Defrénery en 1846 et signé « par M. Reinaud h. Amari rédigea des bullelins relatifs aux manuscrits de TAncien fonds, qui y étaient cotés 1-881 ; du Supplément, qui portaient les numéros 1-534, 885-954* Ces notices sont aujourd'hui conservées, dans le Fonds arabe unifié, sous les numéros 4494-4501, immédiatement avant mes bulletins cartonnés sous les numéros
^ Léopold Delisle, Le Cabinet des numuscrits de la Bibliothèque Impériale, I, p. 279 et suiv. ; p. 439 et suiv. ; II, p. 78 et suiv. ; Henri Omoiil, Missions archéologiques françaises aux XVlb et XVIII' siècles, 2 parties, Paris, 1902.
2 Catalogus codicuin manuscriptorum Bibliothecse Regiœ (ï*arisiis, 1739), 1, p. 99-269^
8 Voir Slaae, Catalogue (Paris, 1883-1895), p. 714 b et 715 fl, numéros 4482, 4486 à 4491, surtout 4492 et 4493.
Notice sur Michèle Amari 161
4502-4507, ce dernier constituant un Supplément au Supplément arabe, comme )e Tai naguère intitulé. Plus de mille manuscrits, entrés depuis lors au Cabinet des manuscrits^ trop tard pour être admis dans le Catalogue imprimé, attendent une description raisonnée qui n'est méritée que par une minorité, vraiment supérieure S de ces accroissements, qui ne sont pas toujours des enrichissements 2.
Dans le Catalogue, parle baron de Slane^, on lit à la page 87 à propos du manuscrit coranique 324 : « 4800 feuillets, provenant de 227 exemplaires acquis en 1830. Les feuillets ont été classés par M. Amari. » Cette constatation sèche n'apprécie pas à sa valeur l'effort intense et l'intuition divinatoire qui ont été obligatoires pour dépouiller les éléments dispersés des 227 Corans, pour leur assigner des dates approximatives et pour suivre la marche de l'écriture koûfique, c'est-à-dire de l'écriture hiératique, à travers ses étapes jusqu'à sa fusion dans sa sœur laïque, dans l'écriture courante, lenashkî des copies profanes. Il y a là des matériaux précieux pour une paléographie arabe, pour laquelle des exemples ont été amassés, qui n'a pas encore été codifiée *.
* J'ai annoncé, dans le Journal des Savants de 1901, p. 179, que je renseignerais le monde savant sur ces richesses cachées ; j'espère être mis en mesure de le faire.
2 A propos de Berlin, celle pléthore malsaine a été diagnostiquée de même par moi dans la Revue critique de 1888, I, p. 41.
=* En dépit de cette étiquette bibliographique, les rédacteurs successifs du Catalogue ont été Michèle Amari (1855-1859), Hartwig Derenbourg (1866-1870), le baron Mac Guckin de Slane (1871-1878), enfin Hermann Zotenberg (1878-1895), qui a ici, comme dans les autres catalogues de nos manuscrits orientaux, achevé l'œuvre de ses prédécesseurs pour en abréger les longueurs et pour en rendre les conclusion^^kccessibles aux travailleurs.
* La Paléographie arabe de J. J. Marcel (Paris, 1828, in-folio)
Le premier résultat du séjour d*Amari à la Bibliothèque Impériale fut sa Bibliolheca arabo-sicula^ plus de sept cents pages de textes arabes, publiés en 1857 sous les auspices de Fleischer à Leipzig par la Société asiatique allemande, laborieuse compilation, dont il n'eut « d'autre récompense que dix exemplaires et la couronne du martyre»*. Cette besogne terminée, le récolement des Corans et l'espoir de « devenir sous peu un Crésus » * lui suggérèrent l'ambition de concourir pour un prix de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui avait proposé comme sujet la Chronologie du Coran. Je suppose que Reinaud avait choisi cette question en préjugeant la candidature unique et le succès certain d'Amari, qu'il voyait à ses côtés occupé à des reconnaissances préparatoires. Les concurrents imprévus ne furent pas moindres que Theodor Nœldeke et Aloïs Sprengcr. Le prix, décerné le 6 juillet 1859, fut, après avoir été porté de 2.000 à 3.000
a des rides, à l'instar des planches, publiées autrefois dans la Grammaire arabe de Silvestre de Sacy, supprimées avec raison dans la réimpression actuelle entreprise par l'Institut de Cartilage. Outre les bulletins de Michèle Amari sur les Corans de la Hibliothèque Nationale, on pourra utiliser, comme base du manuel que je préconise, les beaux fac-similés de VOriental Paleographical Society (London, 1875-1883) et les reproductions l)hotographi(iues qu'Alilwardt a donnés à la suite de son vaste répertoire en dix volumes des manuscrits arabes de Berlin.
* Carleçjijio, H, p. 49. Deux suppléments ont paru à Leipzig en 1875 et en 1887. Amari a traduit lui-même ses textes arabes en italien, avec des notes historiques, comme appendice à la réimpression de Muralori, Rcrum ilalicarnm Scriptores, dans le môme format grand in-l". J'ai sous les yeux une édition in-8", Turin, Bocca, 1880-1881, 2 vol. Dès 1855, Amari avait commencé la traduction italienne et rattachait dans sa pensée son recueil h celui de Muratori j^voir le Carieggio, II, p. 39 ; cf. p. 223, 225, 226 et 215.
2 Amari, /6/rf., II, p. 57, lettre du 31 janvier 1859, où il parle
Notice sur Michèle Amari 163
francs, partagé également entre les trois rivaux S aucun d'eux n'étant proclamé primus inter pares. Seul, des trois, la mémoire d'Amari dort inédit à l'Institut de France, ayant été jugé insuffisant par son auteur, qui en a interdit la publication et qui, en 1885, l'a qualifié de vieilli 2.
En 1858 avait paru le deuxième volume, aussi parfait que le premier, de V Histoire des Musulmans de Sicile, ce chef-d'œuvre scientifique et littéraire 3, aussi profondément conçu que sagement composé et brillamment écrit. La vie de Michèle Amari se continuait, sans secousse et sans déplacement, à Paris que, affirmait-il le 12 mars 1858*, «je n'ai pas quitté une seule journée depuis le court voyage que je fis en janvier 1855 pour des recherches historiques au British Museumei à la Bodleîenne d'Oxford ». Avant la fin de 1858, Amari avait dressé pour le duc Honoré Théodoric d'Albert de Luynes, qui avait mis à contribution son invité de 1844 5, une Carte comparée de la Sicile moderne avec la Sicile du xn° siècle d'après Edrisi et d'autres géographes arabes, qui était accompagnée d'une Notice explicative considérable. Carte et notice parurent en
Dès janvier 1859, une nostalgie dévorante envahit
évidemment des 2,000 francs qu'il attendait du prix. Le 9 février, Amari comptait encore toucher les 2,000 francs ; voir G. Pipilone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 75.
* Ch. de Cherrier fit entendre contre le partage de la somme augmentée une protestation injustement passionnée ; voir le Carteggio, II, p. 60-62.
« D'Ancona, ibid., II, p. 387. Sprenger n'a pas publié à part son mémoire couronné, mais il en a infusé la moelle, les membres et la chair dans son livre suggestif : Das Leben und die Lehre des Mohammed, Berlin, 1861 1865, 3 vol. in-80..
3 Amari, dans le Carteggio, II, p. 49 et 53.
♦ Amari, ibid., II, p. 51 .
» Amari, ibid,, I, p. 138; cf. I, p. 156; II, p. 49.
164 Opnscales d*iin arabisant
l'âme de Michèle Amari, le Sicilien austère et résigné, qui, « comme le sublime Manin, conservait gaiement sa foi dans la résurrection de son pays, qui déjeunait avec un morceau de pain et qui se chauffait en gardant son manteau sur les épaules * ». Ce régime d'anachorète convenait à sa sobriété et les mensualités de réditeur Le Monnier, jointes aux indemnités, capricieusement rognées ^, de la Bibliothèque Impériale, suffisaient largement aux maigres besoins d'Aman. Mais il étouffait dans sa prison, cherchait un moyen de s'en évader, et applaudissait des deux mains, dans le feu de son enthousiasme surexcité, à l'appel vibrant que l'empereur Napoléon III adressait le 3 mai à son armée avant de la conduire au combat pour le Principe des nationalités, afin de réaliser avec elle «une Italie libre jusqu'à l'Adriatique». Noble conception, dont la France démembrée expie cruellement la réussite I Nos populations avaient de sombres pressentiments, qui ne se sont dissipés qu'au bruit des tambours et à la nouvelle répandue que les Autrichiens très nombreux et très sanguinaires menaçaient ie Piémont^. « Les républicains, ajoutait Amari, sont absolument d'accord avec le gouvernement sur la question de la guerre ; quant aux légitimistes et aux orléanistes, toujours incurables, ils sont forcés de se taire et de se poser en bons Français, j» Amari n'y tient plus, il est saisi d'une oc fière révolte contre l'arabe et l'histoire, les livres, la petite table, le porte-plume auxquels, depuis trop longtemps, l'habitude et le besoin le ramènent » *.
^ Lettre de Madame Luisa Amari^ veuve de Michèle, datée da 6 mai 1902, adressée à Tauteur de cette oodce. ^Ch. de Gherrier, dans le Carleggio, U, p. 62. '' Amari, ibid., II, p. 59 ; cf. p. 58 et 205. * Amari, ibid.y II, p. 54.
Notice sut* Micbele Amari tB5
«Vers le 20 mai^ Amari n'est plus à Paris, mais à Florence, ayant été appelé le 4 comme professeur de langue et histoire arabes à l'Athénée de Pise parle Gouvernement Provisoire Toscan, qui, après avoir expulsé le gi^and duc Léopold II et s'être substitué le 27 avril à la dynastie des cadets de la maison d'Autriche, s'honorait, huit jours seulement après sa constitution, en rouvrant les portes de l'Italie à l'arabisant sicilien 2. Celui-ci est à Florence, haletant, l'œil aux aguets, l'oreille tendue, l'esprit agité, à l'affût des nouvelles. Elles sont favorables à la cause italienne : le 4 juin, la victoire des troupes franco-sardes sur les Autrichiens à Magenta, le 8 l'entrée de Victor Emanuel à Milan, le 24, la victoire décisive de Solferino. Mais soudain la marche en avant s'arrête court, les pourparlers s'eiîgagent et aboutissent le 11 juillet aux préliminaires de paix signés à Villafranca di Verona, le 10 novembre à la paix de Zurich. L'empereur d'Autriche François Joseph 1er, ce vétéran assis aujourd'hui encore sur un double trône d'épines à Vienne et à Budapest, cédait à l'Empereur Napoléon III la Lombardie que celui-ci rétrocédait aussitôt à Victor Emanuel. Les Autrichiens restaient provisoirement à Venise et dans le quadrilatère, Ferdinand II, le roi Bomba, à Naples et en Sicile.
Amari, désappointé, navré, abasourdi, retourne à Paris, sous prétexte de ne pas y laisser en souflft'ance et d*y régler ses grandissimes affaires ^. Il y est pro-
' Amari, dans le Carteggio, II, p. 59. Je m'imagine que celte lettre à François Sabatier est du 9 plutôt que du 19 mai 1859.
* Le décret portait entre autres considérants qu'Amari « avait tant illustré l'Italie par ses écrits» ; voir D*Ancona, ibid, ,lî,p. 360; cf. p. 58 et 59.
' Tommasini, Scritti, p. 336.
bablement de passage, lorsque^ à la séance du vendredi 6 juillet 1859, la Commission le désigne avec ses deux copartageants comme lauréat de llnstitut^ Mais^ après une courte apparition aux alentours de la rue Richelieu 2, il n'avait pas attendu, avant de repartir, son élection par l'Académie des inscriptions et belleslettres parmi ses correspondants étrangers. Elle eut lieu le 23 décembre par 13 voix contre 8 à l'illustre archéologique Gian Battista de Rossi. Toussaint Reinaud lui écrit le jour même du vote ^ qu'il a été «vivement soutenu par M. Hase, M. Victor Leclerc, M. de Longpérier, M. Jomard, M. Berger de Xivrey, etc. » Il ne nomme ni Renan, ni lui-même, parce qu'ils sont les promoteurs de « l'idée * ». Un sentiment peut-être inconscient de partialité jalouse empêche Reinaud de porter sur cette liste Jules Mohl ^, à qui la dictature des études orientales en France avait été dévolue sans conteste, de par son autorité native, de par la supériorité de son caractère et de son intelligence, de par l'étendue et la profondeur de son savoir, de par un consentement tacite, subi par certains grincheux, accordé de bonne grâce par les confrères les plus éminents et par les amateurs soucieux d'une saine direction. Mohl n'a jamais laissé passer une occasion de
» Plus haut, p. 162-163.
^ La BiblioUièquc occupe un quadrilatère qui avait plusieurs enclaves, annexées depuis lors, formé par les rues de Richelieu, Colbert, Vivienne et des Petits-Cliamps. L'entrée du Cabinet des manuscrits était et est rue de Richelieu.
3 Reinaud, dans le Carteggio, II, p. 67-70.
* Ibid., II, p. 68, 1. 1.
^ L'impartialité sereine de Mohl s'élève à la plus noble bienveillance dans la Notice qu'il a consacrée à Reinaud en tête du Catalogue de sa bibliothèque (Paris, 1868).
Notice sur Michèle Amarl
louer Amari el ses œuvres ' . Il lui a certainement donné sa voix el l'appui de son influence. Reinaud, en excellent collègue qu'il était, ne cite pas non plus Léopold Delisle, dont je soupçonne, dont je n'ose pas affirmer la connivence au triomphe de son zélé collaborateur de la veille, à peine échappé de cette Bibliothèque à laquelle lui, il est resté fidèle, qu'il dirige avec autant d'amour que de clairvoyance, après y avoir gravi un à un les degrés de la hiérarchie pour parvenir au sommet. Dans une lettre en français, datée du 29 décembre 1859°, adressée de Florence à Ernest Renan, Aniari exprime naïvement sa surprise et chaleureusement sa reconnaissance : « Vous n'y allez pas de main morte lorsqu'il vous passe quelque chose par la tète; voilà ma nomination projetée au mois d'octobre et obtenue au mois de décembre, nonobstant des difficultés que je ne me dissimulais pas, dans la conviction que je pouvais compter plutôt sur l'amitié des membres influents de l'Académie que sur mes propres titres. Je vous en remercie bien profondément; d'abord, parce qu'on doit être infiniment flatté d'avoir obtenu une distinction aussi importante que le patronage de Renan ; ensuite, parce que cette nomination me place très bien dans mon propre pays. Vous m'avez obligé, et en même temps vousavez rendu heureux mes amis et des personnes qui me connaissent à peine, mais qui sont flattées de ce qu'un Italien a été nommé membre correspondant de l'Institut^.
' Molli, Vingt ajmées d'études orientales (Paris, 1879-1B80, 2 vol.), I, p. 500 ; II, p. 28, 160-162 et 454.
* Amari. claos le Carteygio, II, p. 64 et (3Ô, La date doit être
oitsi rectifiée d'après celle de l'élection, le 23 décembre, et
■'"après celle du Monilcur toscan du 25, qui y est cité ; voir plus
l'as, p. loy. Voir encore Renan, dans le Carteggio, II, p- 85,
^ ' L'Académie des iaacriptioas et beltea-lettres comprend 40
L'Italie revoyait chez elle Tun de ses fils les plus aimants et les plus attachés à sa grande et à sa petite patrie, à Tltalie libérée jusqu'à l'Arno et à la Sicile toujours asservie. Revenu dans la grande, il se sentait mieux placé pour servir et hâter la délivrance de la petite. Le Paris de Tempire ne s'aperçut pas qu'un grand étranger, inconnu de la cour et ignoré du peuple, l'avait quitté sans esprit de retour. Ses intimes regrettèrent pour eux son départ sans oser pour lui l'en blâmer. Le catalogue des manuscrits arabes revint à son état de stagnation, jusqu'au moment où, en 1866, M. Taschereau, administrateur général de la Bibliothèque Impériale, me choisit à mes débuts en vue de le remettre en mouvement. Pour impatient qu'Aman fût de briser sa chaîne, il avait décliné en janvier 1859 une chaire de géographie et de statistique que des amis lui destinaient à l'Université de Turin. Il argua de son incompétence en ces matières, sa conscience ne lui permettant « d'assumer la grave charge de l'enseignement » que si on lui confiait un cours sur l'histoire etla littérature arabes, les deux seules spécialités qu'il eût faites siennes*. Il n'occupa jamais la chaire que, nous Tavons vu, il avait acceptée à Pise, bien qu'elle répondit à ses goûts et à ses aptitudes. On disposa autrement de celui que Fleischer invitait à être « le régénératear de la science de l'Orient parmi ses compatriotes * ». Pendant qu'Amari, dans sa dernière fugue à Paris,
membres ordinaires, 10 membres libres, 8 associés étrangers, 40 (alors 30) correspondants étrangers et 30 (alors 20) correspondants français. Le protocole ignore le terme de nacmbre correspondant, qui a été écarté à bon droit, bien qu'il soit usuel ailleurs, en Allemagne, par exemple.
* Amari à D'Ancona, dans le Carteggio. II, p. 54^; cf. G. Pipito^e Federico, Michèle Amari e Francesco Perez^ p. 74-7â.
2 Fleischer, dans le Carteggio^ II, p. 64.
Notice sur Michèle Amari 169
devisait avec ses meilleui*s amis et qu'il prenait définitivement congé d'eux pour aller le plus tôt possible s'acquitter de ses devoirs à l'Athénée de PiseS il apprenait tout à coup son changement de destination.
Dans l'intervalle, Floi'ence avait revendiqué et obtenu pour elle Michèle Amari. Pise dut céder sa conquête. Cet épisode se dénoua à son détriment, comme tant d'autres dans l'histoire de la rivalité séculaire entre les deux villes toscanes. « Si par hasard, écrit Amari à Renan en français -, il vous est tombé sous les yeux le Moniteur toscan du 25 décembre, vous avez vu avec étonnement la création d'un Istitiito (ÏInse-' gnamento Superiore^ à Florence, dans lequel on a niché ma chahe d'arabe. A part le décousu et les duplications ou lacunes qu'on remarque dans les chaires, on pourrait blâmer de trop de luxe le gouvernement d'un pays, qui possède les Universités de Pise et de Sienne et qui vient d'y augmenter le nombre des chaires et le traitement des professeurs (vous savez que maintenant nous avons 4.000 francs). Mais, après tout, on a agi avec de bonnes intentions, et l'argent que Ton dépense dans Tinstruction publique n'est jamais perdu. »
L'ouverture du nouvel Istituto fut célébrée le 20 janvier 1860 par un Discorso inaugurale d'Amari qui y adapta sans doute les matériaux réunis pour sa première leçon préparée, espérée et ajournée de Pise. «Après avoir brièvement énuméré les victoires de la culture italienne depuis le moyen âge, dit M. D'Ancona *, et
A Plus haut, p. 165.
* Carteggio, II, p. 65-66.
' La fondation de RidolH s'appelait et s'appelle ïlsiUuto di Studi superiori pratici e di Perfezionamento, titre copié par Duruy en 1879 lorsqu'il créa VEcole pratique des hautes-études de Paris.
. ^ D- Ancooa, dans le Carteggio^ II, p. 361.
insisté plus spécialement sur les institutions scolaires de la Toscane, Torateur termina en augurant que la liberté renouvelée et l'indépendance restituée à la patrie feraient aussi refleurir les disciplines intellectuelles, » Amari, arabisant de premier ordre, n'était pas né professeur et n'avait de goût que pour ce que les Allemands appellent des privatissima avec un seul élève, deux ou trois au plus. Il n'a jamais dirigé une classe, ni présidé à ces colloques heureusement renouvelés du moyen âge éducateur S mais il a communiquésa méthode, ses principes et son érudition à un choix de disciples triés, aimés, dirigés, ses collaborateurs d'élection ^.
^ Sur l'histoire de ce système qui, dans un auditoire restreint, fournit à chacun l'occasion d'affirmer sa vocation, sa compétence et sa valeur, je recommande la thèse consciencieuse et exacte de mon ancien collègue, qui vient de mourir et à qui j'adresse l'hommage de ma plus haute estime, Louis Massebiau : Les colloques scolaires du seizième siècle el leurs auteurs (1480-1570), Paris,
"^ Le vénérable Fausto Lasinio, successeur d'Amari dans la chaire de Vlstituto^ n'était pas son élève. L'étaient Lupo Buonazia, professeur à l'Université de Naples, et Celestino Schiaparelli, professeur d'arabe à l'Université de Rome, qui, en 1883, eut l'honneur de signer avec Michèle Amari Vlialia descritta nel lihro del Re liuggiero, compilato da Edrisi, testo arabo con versione c note. Je songe ensuite à l'existence, brisée avant l'âge et avant la récolte, d'Isaïa (Hiiron (D'Ancona, dans le Carteggio, II, p. 313), qui, en 1868, dédia à son maître les Iscrizioni arabe délia R. Armeria di Torino. La liste des dédicaces agréées par Amari, liste dressée par Tommasini, Scritti, p. 340, n. 1, révèle peut-être quelques-uns des élèves qu'il avait formés, David Gastelli et Angelo de Gubernatis par exemple. Mon ami, Ignazio Guidi, professeur des langues sémitiques à l'Université de Rome, mis au premier rang en Europe comme arabisant et comme sénii lisant, aussi modeste qu'érudit, regrette de n'avoir jamais été l'élève de Michèle Amari. Nous nous sommes rencontrés, lui et moi, vers 1860 à Paris, au cours de Reinaud, nous nous sommes suivis de près à Leipzig, lorsque, dans l'hiver de 1865-1866, j'y ai participé aux leçons de Fleischer avec Ethé, Georg Hofmann, Loth, Prym, Sachau, Thorbecke, Wûnsche e tutti quanti'
Notice sur Michèle Amari 171
Bien vite, Amari n'apporte à sa chaire qu'une attention intermittente. Son cœur bat avec celui de l'Italie renaissante ', ressuscitée, frémissante, oubliant ses querelles locales, tournant ses yeux attendris vers le Piémont, réclamant avec frénésie son unité amorcée, ébauchée, subitement entravée dans son essor, appelant à grands cris Victor Emanuel comme son libérateur et comme son roi. Amari apprend sans étonnement, mais non sans émotion, l'annexion au Piémont de l'Emilie, c'est-à-dire de Parme, Plaisance, Modène, Reggio, Ferrare, Bologne, Ravenne, Forli, sanctionnée par le plébiscite du 12 mars 1860, puis de la Toscane par celui du 15. Le feu se propage et finira par s'étendre, non seulement à la péninsule entière, mais aussi à l'île méridionale, à la Sicile. « Les victoires de Magenta et de Solferino ont été saluées à Palerme, à Messine, à Catane, avec les mêmes démonstrations qu'à Naples, Rome et Venise ^. »
Au commencement de mars, Mariano Stabile, l'ancien ministre révolutionnaire palermitain ^, assagi par les épreuves et par l'expérience, demande à entretenir Napoléon III lui-même pour solliciter son intervention en vue d'affranchir la Sicile, maintenue sous la domination autrichienne par procuration * donnée au roi de Naples François II qui, le 22 mai 1859, avait remplacé sur le trône son père Ferdinand II, le roi Bomba, à Sa Majesté Bombicella vassal volontaire de
* « La noble renaissance qui semble poindre de toutes parts parmi vous », expression d'Ernest Renan dans une lettre du 17 mai 1860 à Amari, dans le Carteggio, II, p. 85.
* Ibid., II, p. 76; Amari au directeur de la Nazione, 20 avril
» Plus haut, p. 116, 123, 126, 127, etc.
* CarteggiOy II, p . 76.
rAutriche^ C'est à ce sujet que Mariano Stabile écrit de Paris le 10 avril à Michel Amari*: « Après plus d'un mois d'attente, je finis par recevoir une lettre du Grand Chambellan pour m'avcrtir que l'empereur ne pouvait pas m'accorder Taudience, mais qu'il l'avait chargé de me recevoir et d'écouter tout ce quej'aui*ais voulu lui exposer. Au jour et à l'heure indiqués, je fus donc aux Tuileries, et mon audience dura une heure et demie. Le duc de Bassano fut très aimable et abonda toujours dans mon sens. Nous convînmes que je rédigerais un mémoire sur toutes les choses dites et qu'il le présenterait aussitôt à l'empereur. Mon mémoire terminé, je le fis réviser par Madame Cornu et, avec une sainte patience, je le copiai de ma meilleure écriture.. • Mon mémoire fut remis un jour avant celui où les journaux publièrent les nouvelles télégraphiques d'une insurrection en Sicile. »
La révolution a éclaté le 9 avril 1860 aux cris de ; Viva Vittorio Emanuele !'^ Le comte di Cavour, renommé président du Conseil des ministres le 16 janvier, a sous main encouragé les rebelles et fourni des subsides aux provocateurs les plus ardents et les plus écoutés. Ce serait un feu de paille, rapidement noyé dans le sang après avoir flambé inutilement, sans deux aliments nécessaires pour en prolonger la combustion : l'argent italien et un chef populaire. Le héros, ce fulGarîbaldi
qui débarqua le 11 mai à Marsala * avec ses 1.000, ou plutôt avecses 1.005 volontaires^, «ramenant l'humanité
* CarleggiOy II, p. 75.
2 Ibid., II, p. 72-73.
^ Amari, ibid., II, p. 76; cf. p. 71, 82 et 96. ' Ibid,, II, p. 86.
^ 770+235; voir P. Spangaro, Tun des lieutenants de Garibaldi, lettre du 8 mai, ibid,, II, p. 81.
Notice sur Michèle Amari 173
temps héroïques et presque à la mythologie )>*. ESvairt aux fonds^ ils furent demandés à une sousciip- &mï nationale ouverte \evs le 15 avril, à laquelle furent aqppelés à contribuer, non seulement les sujets de Vic- Emanuel, non seulement les habitants de la ainsi que ceux de Naples et Sicile, mais encore les italiens séparés de leurs frères, mais unis à eux par leurs communes aspirations, leurs concitoyens des états pontificaux, du quadrilatère vénitien et de l'étranger. Les sommes recueillies devaient être mises à la disposition d'un Comité exécutif, qui siégait à Gênes et dont le comte Michèle Amari était le président, par tin Comité de propagande qui siégait à Florence et dont l'arabisant Michèle Amari avait accepté d'être le secrétaire en même temps que le caissier 2.
« Depuis tantôt deux mois, écrit notre Michèle Amari en français à Renan le 4 juin 3, je ne suis bon qu'à faire la chasse aux nouvelles de l'insurrection*, à procurer des moyens pour l'aider, surtout à réunir de l'argent par pièces de dix sous, de vingt francs, etc., etc. A cet effet, l'on organisa à Florence un Comité dont je suis le secrétaire et le caissier ; Ton se mit en correspon-
< Amari, dans le Carteggio, II, p. 90.
* « Les Italiens de toutes les provinces, libres ou non », écrit Michèle Amari an comte Michèle Amari le 20 avril (ibid,, II, p. 73). La similitude de leurs noms et prénoms, leur résidence simultanée à Florence comme sénateurs du royaume d'Italie, expliquent le post-scriptum d'une lettre que Torientaliste m'a fait l'honneur de m'écrire le 16 janvier 1868 et qu'on trouvera plus loin : « Adresser Professeur et Sénateur pour éviter l'équivoque d'un homonyme. » A la mort de ce Michèle Amari en janvier 1877, la mort de notre Amari fut annoncée» comme aussi déjà en février 1870 lorsque disparut Emerico Amari ; voèr ibid., II, p. 227.
3/Wd., n, p. 91,
* On était souvent mieux informé à Paris qu'à Florence; voît Mariano Stabile, ibèd., II, p. 86.
«ec Gferibaldi; I'od organisa tant bien que ât w. c^lédBâoii. qui a eu des résultats e ■■ génie du célèbre partisan h 1 dérouement et à la constance a c»mpatriotes insulaires. J'allais prei ■.'caibarquer, lorsque la prise de ■r di^miser pour le moment de la gi . IhwWljlL im-Dl je partirai pour la Sicile nais en voyageur, pour aller I Ml hvtféc. si mes parents sont au ni 4es y î<iMla *. > Uœ semaine auparavant, le 2 M chr ir Amatù- éaivait en italien au comte, son mjwm* : c Tk wÊm qae je me propose de partir ; troôii^K Bpédfion. Je l'ai promis et je me !e moi-inéine. poavsnt encore, avec mesôSansaccom] Ure mes trois on quatre étapes et tirer mes couj Insil comme les antres. Mais, si Garibaldi est Falenne avant le départ de l'expédition, je ne veux pai aller me présenter comme candidat au ministère^ oitâ une Commission. Les acteurs, bons ou mauvais, de 1848 ne doivent pas remonter sur la scène sans y être appelés. ■
Or, Garibaldi, muni par les soins d'Amari des 100,000 lire, que la souscription nationale avait mises à sa disposition' « au nom du roi Victor Emanuel 11 », débarqua
' La mère d'Amari était morte eo 1842 et son père en 1850; voir plus haut. p. 99, 104, 109 et 147. Son beau-frère Del Fiore <p1us haut, 1). 127. 129 et 148) vivait-il eDcore ? Je ne sais d ne puis préciser h quels " parents » Amari fait allusion,
' Carleggio, II, p. 39.
^kJi.' ne hic soucie pas plus que loi, écrit Aiiiari à son homonyme le 6 juin 18C0, de me couclier une seconde fois dans ce lit de Procusle d'un Ministère sicilien. » Ibid., II, p. 94. « Je refuserai toute part au gouvernement » ; autre lettre ilu 13 juin i^ mfime au même, ibid., II, p. 95.
' ft/d.. II, p. 79, Giuseppe Garibaldi à Michèle Amari, 4 mai 84, 88, 90, 93, 221.
Notice sur Michèle Amari 175
sur la côte occidentale de l'île à Marsala, le 11 mai, avec ses « chasseurs des Alpes * », comme il avait surnommé ses volontaires, s'arrogea la dictature le 14, battit le 15 à Calatafimi les troupes napolitaines commandées par Landi et prit possession de Palerme le 27, avant l'entrée en campagne de la troisième expédition, de celle qui aurait dû ramener Amari dans sa ville natale. Celui-ci différa son départ de Florence, où il jugeait sa présence utile pour y mener la propagande auprès de « ceux qui aiment la patrie et la liberté » en faveur d' « une souscription qu'aucune loi ne peut interdire chez un peuple libre. -» Tout marche à souhait. Il n'y a plus de Napolitains qu'à Messine^. ))Garibaldi est parti pour conquérîrles Calabres et le royaume de Naples, après avoir nommé Depretis prodictateur pour la Sicile^. «La grande peur d'Amari, républicain de la veille converti par raison comme Garibaldi au royalisme, est qu'en Fabsence du dictateur, la Sicile, débarrassée des Bourbons, ne veuille faire un essai de république démocratique et sociale pour étendre cet essai avec Ledru-RoUin à la France et avec Kossuth à la Hongrie.^ ))Le programme
1 CarteggiOy II, p. 82, Spangaro à Amari, 8 mai 1860.
2 Ibid,, II, p. 84, Amari au directeur de la NazionCy 16 mai
3 Le 28 juillet 1860, Messine fut enfin occupe par les volontaires de Garibaldi, qui, peu de jours après, « fut accueilli avec enthousiasme ». (Depretisà Amari, ibid., II, p. 115). La citadelle ne se rendit que le 13 mars 1861 au général italien Cialdini.
* Ibid., II, p. 107-108; passage très intéressant sur Agostino Depretis dont Amari loue, dès juillet 1860, « Tintelligence et la fermeté, la science administrative, la pratique des aflaires et rhabileté politique ». Amari, admirateur de Depretis (ibid., Il, p. 108, 110, 112-135), lui devint, en 1879, hostile (ibid., II, p. 243, 246, 247, etc.).
'^ Ibid., II, p. 93. Michèle Amari au comte Michèle Amari, 6 juin 1860.
176 ^tfpiiscuTes 3lin~âiràl>Tsnnr
4'Atnari comporle comme premier article « l'aiinexii au Piémont », comme deuxième article « l'Italie
jnats sans admiaîstration centralisatrice. » ' Le
-nistre Farini juge à propos de mander Aniavi à au milieu de juin pour le présenter au comte diCavt
-à la recherche d'un patriote sur et circonspect IHiisse, saos le compromettre, se charger en son d'une mission confidentielle auprès de Gaiibaldi. comte discerne an premier coup d'œil quel concoi efficace lui apportera « l'illustre auteur des Vêpres, homme très capable qui pourrait rendre quelques vices à Garibaldi, si cetui-ci voulait l'écouter^ ». conféreuce, présidée par Cavour dans son doi privé, réanit Amari avec plusieurs NapoHIaii marque, en vue d'une consultation sur la Sicili]. « Eta» présents La Farina, Fraocesco Perez, le prince di Giuseppe et d'autres -. » Amari, d'accord avec Cavi sur tous les points, se laissa convaincre par qu'il y avait urgence à sou ex.pèdition pacifiqu Sicile, où sa personne, son prestige, sa parole ai( raient puissamment à y faire prévaloii- leurs idéei. Le 2U juin, Amari s'embarque à Gênes et, après bon voyage de 54 heures », arrive à Païenne « sain el sauf » le dimanche l'^'' juillet, à sept heures du soir'. Le surlendemain, Michèle Amari esquisse ses
' Cnrieggio, II, p. 95. Amari à Âmari, 13 juin 1860.
' Lettre de Cavour du 28 juin au conlre-aniiral Di PersaM, pour lui recommander Amari, tians Ca\our, Letlere, eà Chiala, (Torino, 1884), III, p. 276, cité d'après Tommasici, Scnlli, p. 337, et d'après D'Ancona dans le Carteggio, II, p. 389; cf. Amari, ibid, II, p. 97-98.
^ Amaii, Appunli aalobiografici, communiqués par D'AncoiU' ibid., II, p 389.
' Ibid., II, p. 9G. Lettre d'Araari à sou homonyme, datée de Palernoe, 3 juiUet IStiO; cf. ibid., U, p. 107.
Notice smr SlIclieTe Amn^l
pressions de la première journée « à son «très cher» confident, avec qui il agit de concert ' » depuis qu'il a foiiîé de nouveau le sol italien, le comte Michèle Amari : orTai vn hier Garihaldî... Il m"a répété très clairement ne vouloir qae l'annexion à la royauté constitutionnelle de Victor Emaniiel..., le régime pour lequel le peuple s'est prononcé à l'nnanimité.. ., le régime le pins avancé dont jouisse aucun peuple, y compris les Etats- Unis d'Amérique... Crispi- m'a exprimé les mèm^ idées... Il me présenta au général comme un des nôtres, c'est-à-dire des vrais Italiens, etc.; il me dit . ensuite que Mazzini ne pouvait rien souhaiter d'antre, II- que lui-même n'avait jamais désiré et ne désirait aucune solution différente. Sa mauvaise humeur n'éclatait qu'au sujet de La Farina, auquel, selon Crispi, le général ne savait pardonner ni son vot« Itdans la question de Nice, ni sa servilité à l'égard dn [Ministère. Si je ne me trompe, ces heurts proviennent ôt d'ambitions et de rancunes personnelles que de nlimentssnrla direction politique... A Palerme, on ïlate ni les vols, ni les homicides, nî les autres vioiiëes de 18^48^... Fais-moi la faveur d'accuser réception sa dépêche au comte de Cavour, auquel je t'autoe à communiquer ce que j'ai écrit. »
\ L'optimisme d'Amari, mieux informé, ne lui fait pas ttiuer les yeux sur la confusion et les dilapidations dminisli'atian militaire, non plus que sur les di'es de tout genre dans les pi"ovinces, « tandis
\rteggio. II, p. 117.
tepi était alors secrétaire delà Dictature. Note de D'An-
"Wd., n, p. WHl. Cet homme d'État, «avec ses nllures de
1 et de factotum », n'a jamais éveillé ctiez Amari une vive
pirthie, ibid., U, p. 101, 108, 113, IW, ÎI7, T19, 121. 123, 126-
"~1 tSS, 135.
Nos haut, p. 146 et 150.
qu'à Palerme la sécurité des personnes et des transactions commerciales est assurée comme en temps de paix ^ ». L'annexion est urgente, et « Garibaldi ne menace plus de la différer jusqu'à la conquête du Vatican et de la place Saint-Marc » ^. Mais, avec son flair instinctif des nécessités politiques, le « dictateur glorieux, populaire et ignorant des choses de ce monde » ' devine les collaborateurs dont il lui faut solliciter et exiger le concours, afin que son œuvre, loin de péricliter, s'affermisse et se consolide, Amari est du nombre. Il a beau se défendre et refuser d'entrer à l'aveugle dans ce qu'il appelle sévèrement « un ministère de commis » *. Garibaldi ne cache pas que, « si les honnêtes gens » ^ se dérobent, il appellera au pouvoir les officiers de son état-major. Ce danger triomphe des résistances de Michèle Amari, qui, le 10 juillet, accepte le « petit » portefeuille de l'instruction publique ®. Le 13, il écrit à un ami anglais en français : « Votre lettre du 22 juin ne m'a pas trouvé précisément en prison, mais dans quelque chose de semblable : un ministère pendant une révolution... Espérons que la nécessité d'un sacrifice pareil cesse bientôt et
* Carteggio, II, p. 109, combiné avec ibid,, II, p. 98; cf. aussi p. 119.
« Ibid., II, p. 99; cf. p. 13G.
3 Ibid., II, p. 101.
^ Ibid., loc. cit. La lettre CCCXLIV (ibid,, II, p. 99-105) est évidemment d'un jour au moins antérieure au 10 juillet, puisque, le 10, Amari ci inconnu et austère », comme il s'y qualifie luimême, céda aux instances de Garibaldi.
» Ibid., II, p. 106-107, Amari à Gartwright. A cette même lettre sont empruntés les autres passages entre guillemets de ce paragraphe.
^ Les Travaux publics avaient été rattachés à l'Instruction; cf. Amari, ibid., II, p. 120; Tommasini, Scritti, p. 337; D'Ancona, dans le Carteggio ^ II, p. 361.
Notice sur Michèle Amari
que l'on nie rende à ma liberté. Je vous avoue que Garîbaldi est un homme charmant, séduisant, un homme de Plularque, franc, loyal, aimable et d'un cœur excellenl, aussi bon que brave. «
Amari se sent dépaysé, surtout dans les questions relatives au personnel de son Ministère, après avoir été absent pendant» douze ans, pour ne pas dire dixhuit n. 11 aimerait être allégé d'une charge qui lui pèse, fuir !a terreur des candidats aux fonctions publiques et le supplice des audiences, abandonner une position secondaire, ne plus servir sous les ordres de Crispi, retourner à sa chaire de Florence '. Le plébiscite est ajourné, de peur qu'il ne « lie les bras à Garibaldi » dans sa campagne napolitaine. En revanche, Crispi a imaginé et le prodictaleur a ordonné, le 3 août, de faire prêter sernieul à Victor Emanuel et au Statut par les fonctionnaires de tout ordre, et c'est ainsi que, le 9, les magistrats de Païenne ont juré, « contrairement à la logique de l'école, mais selon la logique de la politique el de la révolution » -. Aniarî, ministre récalcitrant, a été transféré par Depretis à un autre « petit portefeuille, celui des affaires étrangères » ^. Le 18 août, il demande à le résigner, en invoquant auprès du prodiclatenr, non plus seulement des raisons de convenance personnelle, mais aussi la crainte de « ne pas être l'interprète de la pensée du gouvernement luimême dans les questions de politique étrangère » *. Ayant obtenu satisfaction sur le point en litige, Amari n'insiste pas et c'est lui qui, le 4 septembre, s'occupe
I Cartcj/gio, U p. 107; combiné avec ibid., II, p. IH, 120, 134, MO. 143.
' Ihid., II. p. 115 et 116, cF. p. 121.
a Jbid., n p. 120; cf. p. 124.
* /Wd.,Il, p. 124.
une proclaa plébiscite '
au peuple sicitiea rojet de décrel aiTêter la date prochaine, les considérants e mule '. Les partisans de la convocation d'tuie blêc. ■ les indépeiidenlistes et les autonomi d*accurd avec les < faux amis de Garibaldi « mazztniens plus ou moins d^uisés », odI « où entraves à l'annexion > '. Le ministère Deprelis! d^ le H septembre, noenacé Garibaldi de sa dêi sion coUcctixe. Elle fut aussitôt acceptée par le di leur, venu incontinent à Païenne pour imposer %-Dlouté et pour insliluer la prodictatiire d'Anti Murdiui. Michèle Aniari, s'il y cousent, est sollicité ct»nsen-er son portefeuille à l'exclusion de ses giics. Mais il se solidarise avec eux dans ses conformes a ses opinions et, en se défendant de vol
• allumer même un semblant de guene civile >, déclare l'avocat intransigeant des mesures révolulioft' tuires. lorsque. le 7 octobre, il écrit en français':
• L*aanexion prononcée par les insurgés, conlîmi^ par les municipalités, esl le vœu certain et 'génénl de la Sicile. Qu'un plébiscite lui donne un« fonnE il kigale. el la conscience la plus scrupuleuse s<.Ta satii- I {ftite ampleiuent. »
Le prodictateur Mordini, après avoir « joué sa dtfaière carte en pn»clanianl pour le 21 octobre réieclion des membrvs d'une a:ïseuiblée • '. fui contraint dc s'mtliger un démenti à lui-même et de convoquer par ordre, pour a: même jour, le peuple sicilien dausses comices eu vue d'accepter ou de rejeter le plébiscite,
■ Carirgyio, II, p. 131 rt 137.
* ihid.. 11. p. 134 H 1^.
* ttid.^ li. p. 13&
Notfee sur MIehele Ainarl
■*'tendÎ3qae, au même jour également, les électeurs du royaume de Naples avaient été appelés aussi à se prononcer pour ou contre son annexion au royaume de Sardaigne. Le 3 novembre, avant la proclamation du recensement officiel, Amari constatait déjà en Sicile 400,000 oui et 400 non '. Les Deux-Siciles donnèrent à Victor Emaniiel 1,304,208 oui en face de 10,327 non.
Le succès était éclatant : le patriotisme fougueux d'Amari avait préparé et remporté pour son île natale le triomphe décisif de ses idées et de ses aspirations. Les citoyens de Palerme, prêtres et laïques, s'étaient rendus aux urnes « avec joie, presque avec frénésie », sans « trouble ])OHr la tranquillité et l'ordre publics »-. Le gouvernement local, loin de garder rancune à l'intervention heureuse d'Amari, avait, quelques joui"S auparavant, le 17, nommé l'ancien ministre professeur émérite de littérature arabe à l'Université de Palerme, le ramenant ainsi, sans faire peser sur lui aucune charge, dans la chaire où il n'était monté qu'une seule fois après y avoir été appelé par le Comité sicilien de 1848 ^. Amari se réjouit avec une entière reconnaissance d'accepter le titre honorifique qui le rattachait à l'Université où il avait fait ses premières études et à ta ville OH il était né, qu'il avait toujours aimée en tila affectueux. L'orientaliste placé au Ministère de l'inatniction, l'abbé Gregorio Ugdulena *, à l'exemple de Garibaldi et du prodictaleur Mordini, doublait, triplait, centuplait les grades et les emplois ^ Or, étant mieux
• Amari, dans le Carteggio, II, p. 139,
•Amari, ibid., toc. cit. Palerme vota ranacxion presque à rnDanimîlé,36, 232oui,20nou, 15 bulletins nuls sur 36,237 sulTra- I ges exprimés.
■ > Plus haut, p. 126.
H * D'Ancona, dans le Carteggio, II, p. 1U2-103. ^^Amai-i. ibid.. Il, p. 145. ^
que personne à même d'apprécier la science d'Amari, il voulut faire violence à son désintéressement en rétablissant pour lui, par le même arrêté, les vieilles fonctions d'historiographe de la Sicile, avec 2.500 lire d'appointements. Amari craignit d'aliéner son indépendance d'écrivain « dans cette république sans magistrats, comme il convient que soit celle des lettres ». Il refusa catégoriquement le poste, « aussi ridicule que celui d'un poète césarien », la « sinécure qui, à ses yeux, était un anachronisme ou une chinoiserie », le « cadeau venant du parti hostile à l'annexion ». Elle était heureusement consommée et l'arabisant, avant son retour à Florence, eut la joie, non seulement d'avoir « échappé miraculeusement à l'épreuve de faire partie du gouvernement de la Sicile sous Montezemolo », nommé d'abord commissaire extraordinaire, puis gouverneur général par Cavour, « et même au fardeau d'une croix de SS. Maurice et Lazare », mais encore d'assister en spectateur enthousiaste à la réception que le peuple de Palerme fit, le l«r décembre 1860, à Victor Emanuel et en convive résigné « au grand dîner que donna le roi ». En décembre, Amari écrit de Florence en français : « Tout ce que vous en avez lu dans les journaux reste au-dessous de la réalité... J'ai repris mes travaux et ma chaire, bien résolu à ne reparaître sur la scène de la politique que comme député de Palerme ou de tout autre collège électoral » *.
Amari, revenu à ses « anciennes amours non politiques » -, en fut bientôt distrait par sa nomination dans
^ Les passages de ce paragraphe, placés entre guillemets, sont empruntés au Carleggio, II, p. 137-141. Ibid,, II, p. 144, Amari « avoue qu'il aimerait à entrer comme député sicilien au Parlement national. » Voir encore Huillard-Bréhollcs, ibid. ,11, p. 149- 150;Cavour, z6zrf.,II, p. 152;Tommasini, Scrilti, p. 338.
2 Fleischer, dans le Carteggio, II, p. 146, en français.
Notice sur Michèle Amari 183
une fournée de sénateurs, le 20 janvier 1861 *, lors de la convocation du premier parlement italien. Camillo dî Cavour, « le grand ministre italien », comme l'appelle Amari et comme il est fermement convaincu que la postérité le nommera *, ne nie pas qu'il a contribué lui aussi à l'élection d'Amari comme sénateur du royaume. « Il m'a paru, écrit Cavour le 4 février en réponse aux remerciements du très cher professeur ^, et il me paraît encore que notre Sénat ne répondrait pas pleinement à son objet de réunir en son sein les plus grandes illustrations italiennes, si vous n'en étiez pas. C'est pourquoi je ne saurais vous conseiller de préférer le rôle de député à celui de sénateur. Dans le vrai concept de la hiérarchie constitutionnelle, le Sénat représente avant tout l'aristocratie générale de l'intelligence. Aussi, dans la grande œuvre de la réorganisation italienne, aura-t-il une part non moins importante que celle qui revient à la Chambre des députés. Dans lespoir de vous voir bientôt à Turin, je vous renouvelle les expressions de ma considération la plus distinguée ».
L'appel de Cavour fut entendu et Michèle Amari abandonna de nouveau ses « chers et excellents travaux littéraires » * de Florence pour la vie politique de Turin. 11 participa au vote de la loi qui, le 17 mars 1861, éleva Victor Emanuel II, roi de Sardaigne, au rang de Victor Emanuel h^j roi d'Italie. Ce titre était tombé en désuétude depuis qu'il avait été porté par
' D'Ancona, dans le Carleggio, II, p. 362.
* Amari, ibid,, II, p. 143.
^ Cavour dans Tommasini, Se/////, p. 338 et 339, et dans le Carteggio, II, p. 152.
* CIi. de Chcrrier, ibid,, II, p. 147.
Napoléon l^' de 1805 à 18L5. La période liéi'oï<;uË ^^| tergiversai ions, des alei-moieiuenls, des lâtomiemei^H dss balloUeinenls dans le vide, des incertitudes, ^^Ê doutes sur une situation précaire et sur un avenir ^^H assuré, était close pour l'Italie, pour son nouveau ^H et pour le sénateur fraîchement éclos, l'arahis^H Michèle Âoiari. |^H
Le 6 janviei- 1861, Ch. de Cheniei', au regret tl^t^H reste célUialaire,, écrivait à Micliele Âmaii, alQr»J^| de cinquante-quatre ans passés * : « Je voudrais v^H voir marié. A votre âge, la chose est encore possild^H si vous tardez beaucoup, elle ne le sera plus. CroydrS moi,, il. est bien triste d'èLre seul quand l'on est parvenu | à la vieillesse. Évitez cet. isolement,, vous ue voiu I doutez pas de reunui qu'il domie. Cest en ami ctue jf 1 vous parle ; si vous ne hi' écoutez pas, vous vous ee repentirez plus lard. Ne i^ouvez-vous trouver à V\ûrence une femme d'imc trentaine d'aimées avec iint I certaine fortune? J'insiste sur ce point, ainsi que M. Keinaud, qui vous a\xa& et, désire comme moi vous savoir heureux. »
Le dépai't d'AmarJ, transféré à Turin et lancé subitement dans une atmosphère qu'il n'avait pas cncuu; respirée, lui fit ajourner' tout projet matiimonial. Ses « objections » n'avaient pas été une fin de non recevoir; mais^ « battu, pai' l'orage »% il ne se sentait pas assez rapproché du porL 11 en était même |;Ilis éloigné que jamais par l'apprentissage qu'il allait faire
' Ch. de Cherrier, dans le Carleggio, II, p. 147. Quelques mois auparavant, le 9 mai 1860, Ch. de Cherrier, qui croyait Amarî • arrivé à 52 ans», lui disait en connaissance de causer i Vous ùaa âgurer oombicn l'isolement est aSreux, loi tesse est venue » (ibid., II, p. 83).
NoUce »itr Mieliele Annari
à Turin où, dana la session de 1861-1862, en dehors de ses discours en matière d'insiniclion et de politique, il ne rédigea pas moins de cinq rapports, tous sur les obligations contractées par l'Italie envers la province de Sicile '. Pour consolider la conquête et l'union, Ratazzi offrit au sicilien Micbele Ainari le poriefeuille de l'instruction publique dans le Ministère qu'il parvint à constituer le 3 mars 1862. Cavour était mort le 6 juin 1861, et le baron Ricasoli, son gouverneur de la Toscane avant d'être son successeur à la présidcnca du Conseil, avait déployé au pouvoii- plus d'énergie que de souplesse. Amari ne se laissa pas pfysuader celte fois et refusa d'interrompre sa vie paisible et laborieuse, partagée entre ses études de prédilection et le mandat qui lui avait été conféré par le roi. Le 10 décembre, le cabinet Peruzzi-Minghelli triompha de ses résistances. Ce fui, comme â son ordinaire, par raison et non par inclination, qu'il céda : ce mariage avec la direction des affaires publiques était bien différent de celui que ses amis rêvaient pour sa maturité demeurée juvénile. Le bonheur espéré d'une union tardive était différé par son acceptation forcée d'un Ministère qui en reculait la réalisation. L'alteindrait-il jamais?
Voici donc Michèle Amari redevenu Excellence et, en dépit des grandeurs, « toujours le même, intègre, désintéressé, inébranlable et infatigable » -. Voici l'arabisant, ainsi qu'il écrit le 20 décembre à l'un de ses intimes, à François Sabatier ■', « enchainé
' U'Ancona, dans !e Carteggio, II. p. ;î8!).
' Fleischer, ibid., II, p. 146.
* Sur François Sabatier, un Français de Montpellier Iraiisplanté à Florence et sur sa femme, la célèbre cantRtnce viennoise d'origine, Caroline Ungher, de quinze' ans plus âgée qne lui, vuir X'Avanl- propos anonyme qu'a rédigé la seconde femme
depuis dix jours à un poste, d*oii il regarde une lanterne magique, à travers laquelle défilent très rapidement professeurs, étudiants, sénateurs, députés, amis et non amis^ présents ou absents, ceux-là avec la voix et l'impétuosité des actes, ceux-ci avec des lettres, tous demandant pour soi ou pour d'autres des chaires, de Targenl, des dispenses, des privilèges, des emplois, ou donnant des conseils, ou se plaignant de Matteucci et du règlement, etc., etc. Ce spectacle alterne avec la lanterne magique des lettres à signer, avec les faces de la bureaucratie piémontaise, qui veut mettre dans son lit de Prgcuste renseignement public de toutes les autres provinces, commander aux instituteurs et aux professeurs comme à autant de soldats et tirer une infinité de cercles concentriques et de rayons du centre Turin jusqu'à la circonférence la plus éloignée. Vous voyez, conclut Amari, qu'il y a de quoi devenir fou, de quoi, ce qui est pire, me crétiniser. A présent, si je ne me trompe, je commence à distinguer quelque ligne et quelque couleur dans cet arc-en-ciel confus de la lanterne magique. Nombre de députés et de sénateurs partent en hâte pour leurs maisons et nous ne sommes plus obligés de rester trois ou quatre heures à la Chambre. Il me plaît d'espérer que mon étourdissement se calme. Vous voyez que déjà je vous écris, je l'espère, sans déraisonnera »
Quinze jours plus tard, le 5 janvier 1863, Amari écrit
de Sabalier, M"'« Maria HoU-Jung, comme préface à la publication posthume de son mari ; Le Faust de Gœihe (Paris, 1893); voir aussi Alessandro D'Anconadans le Carieggio, I, p. 141-142. * Amari, dans le Carleggio, II, p. 158-159; cf. Amari, ibid., II, p. 167 et 176. Après le refus d'Amari, Matteucci, ancien membre du Sénat piémontais et correspondant de l'Institut de France, avait accepté, occupé et réglementé le Ministère de Tinstructioa dans le Cabinet Ratazzi.
Notice sur Michèle Àmari
â PciTz : " J'ai voulu concenlier la concentration, commencer sans secrétaire général, rédiger et signer toutes , les lettres... Il fallait connaître par soi-même ce quartier de la bureaucratie, comme les curieux ou les moralistes vont se plonger dans les mauvais lieux de la Cité de Londres pour les étudier. Jusqu'à présent, j'ai fait la correspondance plutôt, que les affaires. Sous peu de jours, j'aurai un secrétaire général qui allégera un peu ma charge '. »
Le passage d'Amari au Ministère de l'instruction publique se prolongea jusqu'en septembre 1864. A cette époque de transition, où les yeux étaient braqués sur Venise et sur Rome, qui manquaient à la grande patrie, a on ne pouvait pas se flatter que le sentiment général prendrait une vive part aux choses de l'instruction publique, réservées du reste, par leur nature, à la méditation des sages qui sont toujours la minorité. Je dirai cependant, à l'éloge d'Amari, ajoute un témoin oculaire qui appartient à l'élite de cette minorité, M. Alessandro D'Ancona -, alors déjà professeur titulaire de littérature italienne à l'Université de Pise, qu'Amari, pendant son Ministère, ne désorganisa pas les services qui lui étaient confiés par des propositions intempestives et des réformes violentes, mais qu'il chercha à y remettre de l'ordre, de la justice, de l'harmonie, de l'unité, en procédant avec circonspection et pondération. » Le ministre ne se laissa pas oublier du inonde savant. Dans l'intervalle entre sa corvée de Palernie et son « acte d'abnégation » ■' de Turin, Aniarî avait consacré ses loisirs de Florence à des fouilles
* G. Pipitone Fecterico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 86.
* D'Ancona, dans le Carleggio, II, p. 363. Amari, [ibid., II, p. 167) écrit : « l'ai ré^lé les concours, mais je les ai maintenus. »
' Expression d'Ernest Renan, ibid.. Il, p. 163.
dans les archives de cette ville. I) en publia les réM tais « comme Ministre de l'instruction publique l'IIalic a '. Un de ses meilleui's élèves, Isaia Ghiron, altiicht^ à son cabinet pour être placé à la portée ses leçons particulières clandestines, continuation termiltente de son enseignement public -. Enfin, prêt des manuscrits au dehors, « qui se pratique tout le continent européen, de la Russie à la Frano eut un chaleureux défenseur dans celui qui, o pan et exilé en Fj-ance, avait eu chez lui, de 18^ à M tous les livres et manuscrits qu'il avait voulus d( Bibliothèque de Paris et aussi un de Saint-Pé* bourg ». Aux mesures restrictives et ilUbérales qrf « croisade » ^ essaye de lui arracher, Amari répond l'offre de sa démission : « Deux mots d'interpellal dit-il, un ordre du jour contraire ou douteux su point et tout embarras cessera pour mes adverss comme pour moi *. »
Amari resla prisonnier du Ministère et de la polili jusqu'à la chute du cabinet dont il faisait partie et après avoir failli se disloquer le 28 juin 1864 ', se
' Amari h Ernest Benan, en français, dans le Carleggio, V, p. 162, en lui adressant un exemplaire de son ouvrage : / Wploiai Arabi del R. Archivio Fiorentino. Teslo originale coa h tradu;!ione lellerale e illuslrazioai. Firenze, 1863, iii-4<J. Vu Appendice parut en 1867. •
' Tomniaslnl, Scritlt, p. 3411.
' Amari, dans le Cai-leggio, II, p. 179,
' Amari, Compare tti, U'Ancona, Mauimsen,dans le Carkg^ II, p. 176-179. La cause du libre échange scientifique n'a pas jusqulci remporté la victoire partout en Europe, l'Angleterre f' l'Espagne étant restées protectionnistes sur ce terrain, oii If* ■ accords internationaux » pourraient si aisémetil s'augmenter , d'un codicille. Je l'appelle de tous mes vœux dans le Joir
M Savants de janvier 1905, p. 51,
Minghetti à Amari, dans le Carleggio, U, p. 182.
Notice sur Michèle Amarl
soutire au commencemenl d'août', ne survécut que quelques jours à la conventiou du 15 septembre stipulant le transfert de la capitale à Florence. Turin dépossédé se révolta conirc les arrangements pris entre l'empereur Napoléon fil et le roi Viclor-Emanuel lïT, La répressiou violente de l'émeute acheva un Ministère usé, divisé, qui avait terminé sa tàclie et qui se survivait sans force et sans prestige. Un des derniers actes d'Amari, avant qu'il fiit libéré de cette galère *, avant qu'il eill o glissé dans le sang de septembre 1864, comme disent les Burgraves de Turin » ^, avait été, le 5 mai, sa résistance à Pasquale Villari, qui demandait l'exemption de la conscription pour les élèves de l'École normale de Pise. Le grand citoyen Amari ne craint ni l'impopularité, ni les attaques des évincés : m La conscription, écrit-il courageusement*, e.st la base de l'Italie. Aussi aimerais-je échanger une paire d'élèves de l'École et une douzaine de professeur de renseignement secondaire contre un seul fantassin. Trailez-moi de barbare tant que vous le voudrez. »
La lulle contre les sollicitations et contre le favoritisme avait été menée par Amari ministre, uniquement préoccupé de l'intérêt général^, sans trêve, sans merci et sans capitulation. 11 savait i-efuser avec obstination et courtoisie ce qui lui était demandé avec insistance et à grand renfort d'arguments pcrsuasi£s. Son budget, « enflé " '^ par la création, antérieure à lui.
' L. Cibrario à Amari, dans [e Carteggio, loc. ■
* Même lettre, ibid., loc. cil.
' Amari à Renan, ibid., II, p. 189.
* Amari à Villari, ibid.. H, p. 180.
> Amari à Fr. Sabatier, ibid., Il, p. ICil.
" L. Cibrario à Amari, ibid,. II, p. 181.
de fonctions inutiles, avait besoin d'être dégonflé! des saignées alwndantes. Il se définit lui-même, 1 moment où il pratique celle opération, •> uu ccnlaq avec visage de sagesse et corps d'économie ' ainsi que son ami Anlonio Salinas, désireux de t prolonger une mission en Grèce, est sommé, avec ^ ménagements de forme délicieux, de reprendre i l'automne de 1863 ses fonctioDS â VArchioîo de 1 lerme, en attendant nue chaire d'archéologie à l'S versité, qu'il « gagnera â la pointe de la baîomietta s'il suit a la voie la plus digne <i en demandant un cours libre-. C'estainsi qu'Henri Martin, Miche™ Renan s étant coalisés avec « l'excellent et respecta M, Dubois B et avec Vacherot pour faire nommer C lemel-Lacour, alois âgé de trente-six ans, pm de littérature française à Turin', Amarl, « écrasé l'autorité de Renan et charmé par la conversatioJ M. Challemel lui-même », se soumet « honnéteraq à l'avis contraire de l'Université, qu'il aurait eu le (] d'annuler en vertu de son pouvoir discrétionnaire, i n'ai donc, écrit-il à Renan en français', â regm
' Amari â Salinas, dans le Carleggio, II. p. 167.
^ Même lettre, ihid, II, p. 167-108.
= /b/rf.,II, p. 16B-173.
' Ibid., II, p. 174. Il est piquant de voir Ernesl Kcnan plaider aloi-s la cause de Cliallemel-Lacour, son successeur S l'Acad*luie française, qui, dans sou discours de réception, le 25 janvier 1S94, trahît la cause de son modèle, dèsappoioU nombre de ses auditeurs et de ses lecteurs par son langage qui dénotait Thomme de parti et le pamphlétaire, plutôt que le Un lettré, n plein d'esprit et de tact » (Michelet, ibid., II, p. 171). <:' conspira ouvertement avec les détracteurs du maître penseur ^et du maître écrivain, alors qu'il était appelé à pronontCf
^loge de l'un et de l'autre. Gaston Boissier, dans sa réponse an
cipiendaire, a tracé de son ami un portrait exact, véridiqie,
eu, compris et saisissant de ressemblance.
Notice sur Michèle Amarl
que raccoraplissemeiit d'un devoir dur et désagréable, mais bien un devoir d'après ma conscience. »
L'attitude d'Amarî au Ministère de l'inslniclion publique ne serait pas retracée sous toutes ses faces, si je passais sous silence son horreur du cléricalisme et des congrégations, sa passion pour la prédominance de la société laïque sur" les légions mitrées et tonsurées du Vicaire sur terre' ». Le 28juiu 1863, il écritàErnest Renan en français- : a Nous allons discuter aujourd'hui dans le Conseil un projet de loi SHr la suppression des ordres religieux dans les provinces où elles existent encore et sur le règlement des biens ecclésiastiques dans tout le royaume. Le pays est parfaitement disposé à accepter cette loi et nous n'avons aucune raison de ménager la mauvaise secte qui nous joue les tours les plus pendables à chaque moment.,. Il est probable que les Ignoranlins seront obligés de se retirer de toute l'Italie actuellement italienne avant même la séparation des ordres. » Le 19 mars 1864, Amari écrit en italien à Fr. Sabalier^ : « J'ai jeté l'eu et flamme pour chasser les sœurs de la Conception (Concezione), constituer l'hôpital et y assigner aux cliniques 70,000 francs annuels sur les biens ecclésiastiques. Ce qui m'a réussi. Le jour de ma victoire dans celte bataille a été l'unique et le seul où, pendant ces quinze mois, je me sois réjoui d'être ministre. »
Une joie moins courte était réservée à l'ex-minislre, lorsque, le 5 octobre 1864, il recouvra son « petit paradis perdu* », sa chaire d'arabe à l'Institut de Florence. Le gouvernemcnl, placé sous la direction du
' Amari à Renan en français, 22 mai 1865, dans le Carteggio, II. p. 189.
» Ibid.. II, p. 165.
ylbid., îl, p. 178-179.
Fleischer, ibid., II, p. 171 ; cf., le même, ibid., II, p. 191.
géDéral Lamormora, Vy rejoignit bientôt, sans se laisser arrêter par Tencyclique pontificale du 22 décembre. Victor-Emanuel entra dans sa nouvelle capitale le 13 février 1865. La Chambre des députés y établit son siège le 28 avril et le Sénat le 14 mai.
Le séjour à Turin pendant la session de 1864 avait encore fait ajourner des espérances que la réunion à Florence des occupations d'Âmari allaient permettre enfin de réaliser. Il fréquentait assidûment chez M. et Mme François Sabatier ^, Thiver dans le palais de la rue Renaï, Tété^ surtout pendant les vacances parlementaires, dans la villa Sabatier-Ungher, dite La Cosh cezione^ « La Conception », située aux portes de Florence -. Une jeune orpheline française, Louise Caroline Boucher, avait élé recueillie dès sa plus tendre enfance par ce ménage sans enfants^, adoptée par ce coupde m de grand cœur, de belle intelligence :d, élevée dans un milieu hospitalier aux savants, aux gens de lettres, aux artistes *. Le 3 novembre 186(), Amari s'informe par lettre de ce que devient « Taimable Louise*» ; le 29 octobre 1865, il l'épouse et ses noces sont célébrées en Téglise paroissiale de Santa Lucia de" Magnoli, à Florence, les témoins étant l'irlandais John Bail et le sicilien Vito Beltrani^. Le nouveau marié avait 59 ans
• Plus haul, p. 185.
^ Avaiil-propos placé en lelc de Fr. Sabatier, Le Faust de
Gœthc, p. VII.
•IVAncona, dans le Carteggio, I, p. 142.
^ Avant-propos cité, p. vu el viu.
* Amari dans le Carteggio, II, p. 140.
« irAncona, ibid,, II, p. 392. John Bail est l'objet d'une notice
intéressante dans A. De Gubernatis, Dictionnaire international des écrivains du jour (Florence, 1891), p. 135 W36 a. A la'l. H du paragraphe, lisez février 1855 au lieu de février 1865. Quafll à Bellrani et à ses relations de 1848 avec Amari, D'Ancona a parlé de lui, comme d*un « ami perdu», dans le Carteggio,% V' 135-136 et 587.
Notice sur Michèle Amari
sonnés, niais ses trails énergiques, loin d'exprimer une langoureuse résignation, annonçaient un homme qui a pris son parti et qui dit : " Je ne veux ni abandonner mes amis, ni tourner le dos à mes ennemis. » Sa photographie de fin 1S63 faisait dire à Fleischer' : « J'aime â penser que la sérénité de vos traits est le reflet de celle de voire intérieur, et je prie le bon Dieu de vous les conserver l'une el l'autre dans le Ministère et hors du Ministère. »
Louise Caroline Boucher avait animé par l'expansion de sa jeunesse, de sa grâce et de sa beauté, la ■snc des deux êtres supérieurs qui avaient aimé, gâté, façonné en elle une fille de leur choix; Luisa Amari se manifesta du premier au dernier jour la parure et la flamme du foyer, dont le rayonnement fut une source intarissable de chaleur pour son mari et pour sa maisonnée . KUe lui donna les joies de la paternité. Amari cul deux filles, les signorinc Carolina et Francesca, et un fils, Michèle qui, avec sa veuve inconsolée, toujours ■vive et sémillante, gardent pieusement et honorent grandement sa mémoire.
; Le plébiscite du 21 et du 22 octobre 1866 ayant
lié l'annexion de Venise à l'Italie, Michelet écrit pesque aussitôt à Amari ce joli petit mot - : « Ma joie Jélé double de savoir : Premièrement, cjne vous êtes
îsque complet, que vous avez Venise, cette chère
!Ur de notre ilalie, qui ferme presque sa couronne ; ftleuxièmement, d'apprendre que voti'e vie si agitée a llnaiiitenanl un foyer et un nid. — Cela, et la patrie, l'^oi de plus en ce monde ? s
« Ancré dans le port du mariage, voilà Amari enjoignant ses chers Bédouins et aspirant à pleins
' Fleischer, dans le Carleggio, II, • Michelet, ibid., U, p. 193-191.
poumons Fair du désert. » «Mais apparemment, lui écrit Fleischer avec une sympathie souriante*, ces chers Bédouins seuls ont-ils laissé quelque vide dans votre âme, pour vous faire sentir le besoin d'une compagne non bédouine. » Le vœu de Charles de Cherrier s'accomplit. Après avoir crié Bravo sur son conseil suivi et sur l'union contractée, il ajoute^ : « Espérons que l'orage est désormais passé et que la seconde moitié de votre vie vous dédommagera du malheur de la première moit^^é. » Avec la nature placide et bonne d'Amari, je ne crois pas qu'il se soit jamais considéré comme la victime d'événements funestes, comme la proie d'infortunes accablantes. Mais le bonheur parfait ne s'est réalisé pour l'homme que par la sollicitude de la femme aimée, pour le savant que par l'apaisement de la recherche et de la découverte, pour le patriote que par l'unité italienne avec Rome capitale.
En attendant que ce rêve devienne une réalité en 1871, quels beaux jours s'écoulent à Florence dans les délices de l'intimité la plus confiante en pleine lune de miel, dans l'enchantement de l'étude reconquise, dans la satisfaction des devoirs strictement remplis à l'Institut des études supérieures, au Sénat et à la présidence des commissions diverses auxquelles ses compétences ne lui permirent pas de se dérober ^ ! Son enseignement ne fut pas interrompu par" ses droits à la retraite et il le continua sans traitement jusqu'à la fin de 1872. Le mari amoureux et aimé qui « a maintenant un foyer et un nid » * vit en homme d'étude plutôt qu'en membre du Parlement, ne va pas dans le monde
1 Fleischer, le 18 nov. 1865, dans le Carteggio, II, p. 190-191.
2 Cil. de Cherrier, ibid.y II, p. 191.
^ IVAncona, ibid., II, p. 394.
* Michelet, ibid.y II, p. 194; cf. plus haut, p. 193.
Votice sur Michèle Amari
[ travaille en désespéré pour achever l'hisloiie de la Sicile musulmane ', ayant renoncé à faire désormais lui-même celle de l'Italie contemporaine. Speclateur attentif et vigilant, conseiller indépendant et prndeiit, savant laborieux et probe, il défend son ménage contre les caquets et les indiscrétions. La France, pour laquelle il a été parfoi.s injuste, lui parait une seconde patrie, maintenant qu'il a épousé une femme française, et il ne se souvient plus de ses déconvenues lointaines, mais seulement des gracieusetés qui lui ont été prodiguées pendant prés de vingt années d'exil parisien*. Ma visite chez lui en septembre 1867, pendant un congé de la Bibliothèque Impériale, amena entre nous un échange d'idées sur le travail qu'il avait commencé, sur la tâche qu'après lui j'avais eu la témérité d'assumer. Mon prédécesseur m'intimida par son allure solennelle, sa parole calme et mesurée, heurta ma fougue juvénile, sa vaste science me parut un châteaufort à côté de mon humble cabane et la fin de l'entretien me produisit un effet de soulagement. Comment le pygmée que j'étais avait-il tenté de se hausser jusqu'à un travail de géant, hors de sa portée et au-dessus de ses moyens ? L'impression que je ressentis se prolongea jusqu'à mon retour à Paris et, après cette leçon de modestie, je me remis à l'œuvre interrompue avec une moindre dose de sécurité en mes forces, avec la volonté ferme de les accroître.
Excepté lorsqu'il me parla de mon père, son cadet,
presque son contemporain, la courtoisie charmante de
mon hôte ne me laissa pas oublier un seul instant qu'il
éprouvait le sentiment juste de sa supériorité sur son
|continuateur.
* Amari, dans le Carleggio, II, p. 196.
i Amari, ibid., II, p. 198 ; cf. p. 263, 264, 272.
J'étais imprégné de cette sensation, plutôt bienfaisante qu'encourageante, lorsque, le 16 janvier 1868, Michèle Amari me fit l'honneur de m'écrire de Florence (7, Piazza deir Independenza), en français :
« Monsieur. En bon chrétien que je suis, et même catholique, apostolique et romain, j'admets l'identité du père et du fils, et je m'adresse à vous pour votre propre compte ainsi que pour celui de votre père.
« Ab jove initium ^ Je dis donc à Monsieur Joseph, mon ancien camarade à l'école de M. Reinaud, que je le remercie pour son Essai sur Vhistoire et la géographie de la Palestine^ avec toute la force du sentiment que m'inspirent l'importance du sujet et l'ancienne date de notre connaissance, un quart de siècle ni plus ni moins. M. Derenbourg arrache des enveloppes obscures d'un galimatias religieux des pages d'histoire qui ont la plus haute importance. L'esprit juif a été l'un des facteurs [les] plus actifs dans la civilisation du moyen âge, soit par le christianisme, qui se ressent un peu trop de Jéhovah et de la théocratie, soit par l'entremise de nos chers amis les Musulmans. Il est temps d'interpréter l'histoire des Juifs sans préjugés d'aucune espèce, ni mosaïstiques, ni chrétiens, ni même philosophiques.
« Maintenant c'est votre tour. J'avais déjà approuvé, en lisant le Journal asiatique^ le savoir et la sagacité dont vous avez donné un essai aussi heureux dans votre article sur les pluriels arabes. Je m'empresse d'ajouter à l'expression de ce jugement celle de la reconnaissance que je vous dois pour votre cadeau.
« Je profite de cette occasion pour vous prier de me donner un renseignement que vous m'avez promis à
* Sic, Amari vout dire évidemment : A Joue principinm.
Notice sur Mfcbele Amarl
Florence. Y a-t-il un diction naîre berbère-fiançais autre que celui de Venture de Paradis ; ou seulement le dictionnaire français-berbère, publié récemment à la suite du prix proposé par leMinîstère de la Guerre ?.,. S'il y a un bon dictionnaire berbère- français, je le préfère... Vous savez peut-être que j'ai besoiu de consulfer un diclioiinaire berbère pour l'édition que l'un de mes élèves fait en ce moment ' d'un dictionnaire de poche arabe-lalin et latin-arabe de la fin du xii" au commencement du xui= siècle, œuvre d'un italien, 1res probablement de Pise, résidant à Tunis ou Bougie, etc. J'y ai trouvé plusieurs vocables anarabiques.
« Puisque je vous demande une lettre, j'ose encore ajouter un autre ennui. Benjamin de Tudèle, que je ne connais que par la traduction anglaise de Aslier. dit que la ville de Palerme occupait l'espace de 2 milles carrés. De quelle espèce de milles se sert-il, le véritable ou supposé auteur du voyage ? Et d'après le texte doit-on interpréter deux carrés d'un mille ou bien le carré de deux milles de côté ? Je penche à l'opinion qu'il s'agit de milles arabes de Sicile, dont se servait Édrizi .
« Offrez mes salutations affectueuses à Monsieurvotre père, ainsi qu'à nos amis des manuscrits Delisle, Michelant, Claude, et à MM. Taschereau et Ravenel. Et votre catalogue avance-t-il ?
« Adieu, cher M. Derenbourg, agréez les sentiments distingués de votre dévoué M. Amari*. »
• L'ouvrage a paru en 1871 sous le titre de Vocabulisla in Atcù, pubtilicalo per la prima volta... da C. Schiaparellir
pnno del R. Istitulo itj studi superiori.
If Le post-scripluni indiquait les précautions à prendre pour
ter l'équivoque de l'homonymie entre les deux Mictiele
i habitant la même ville ; voir plus haut, p. 173, n. 2.
Cette lettre condescendante eut-elle des lendemains ou des surlendemains ? Je répondis de mon mieux aux questions qui m'étaient posées, mais je ne trouve trace, ni dans mes notes, ni dans mes souvenirs, d'un commerce épistolaire entre le maître et le débutant. Mon admiration n'a fait que grandir à mesure que j'ai pu de mieux en mieux apprécier les mérites de mon correspondant éphémère. J'ai essayé, mais sans succès, de le revoir à Pise en 1885, alors qu'il habitait la Via Fibonacci, 12 * . Notre entrevue de 1867 ne devait pas se renouveler.
Ce n'est pas à moi, ce n'est pas à mon père, ce n'est pas à Ernest Renan, nia aucun de ses amis de France, que, le 13 mars, aussitôt après la guerre de 1871 et les préliminaires de paix, Amari exprime sa sympathie pour la nation vaincue, rançonnée, démembrée, pantelante. C'est auprès du célèbre bibliographe allemand Otto Hartwig qu'il épanche son indignation des conditions exorbitantes imposées par l'Allemagne victorieuse, conditions « que n'excuse pas le moins du monde à ses yeux la nécessité de s'assurer pour l'avenir ». Amari, qui présage le relèvement de la France, ajoute * : « L'égoïsme national me porterait à bénir celte guerre, qui nous a conduits à Rome et nous a délivrés d'un ami dangereux, toujours disposé à effacer les bienfaits par les offenses et singulièrement désagréable avec sa tendance à la religion du moyen âge. Mais les divisions entre les peuples cultivés me chagrinent comme des guerres civiles. »
Cette même épître d'«un bon italien» à «un bon allemand » se termine par un gracieux tableau de genre:
* D*Ancona, dans le Carteggio, II, p. 278, note 1. » Ibid., II, p. 199; cf. p. 204-205.
Notice sur Michèle Amari 199
xne réjouis de tout cœur de la naissance de votre •ied, auquel j'augure longue vie et belles quali- Won excellente femme, française de naissance, quasi ienne d'éducation, identifiée à mes pensers politlïs et philosophiques, a été jusqu'à présent, de même ^^ la meilleure, également la plus heureuse des mè- ^ Nos trois bambins sont en vie et grandissent vigouîment sans avoir jamais souffert, fût-ce d'un mal t^te. Puisse-t-il en être ainsi des vôtres ! » là Française qui anime cette scène et qui répand des de bonheur sur l'automne d'Amari, qu'il « aime estime pour son esprit comme pour ses vertus »,* êti-e enchantée, lorsque son mari, le 30 juin 1871, élu membre associé de notre Académie des inscrip- >1fens et belles-lettres 2. Amari, aussitôt averti de sa nomination, écrit en français à Renan ^. « Je ne crois pas Me tromper en faisant tomber sur vous la partie principale de la responsabilité de cet acte, par lequel la
» Carteggio, II, p. 420.
^Madame Michelet écrit de Hyères à Michèle Amari le 26jan- ^erl872 : « Combien nous avons été heureux des belles justices soi vous ont été faites, et comme j*ai vu d'ici le visage et le cœarde votre femme s*épanouir! » Madame Jules Michelet, Les Chais, p. 306. On trouve, ibid,, p. 309, une amusante déclaration [ de guerre aux chats, faite en français par Amari et datée de Florence 29 janvier 1872 : « Je n*aime pas la race féline. Comme Hercule avec le serpent, je débutai dans mon enfance par assommer, avec une barre de fer, un chat qui m'attaquait fort lâchement. Ma haine date donc d*un demi-siècle. Je veux bien fouiller l'histoire de ce détestable animal, mais c'est pour le faire détester à tout le monde. Je ferai comme M. Hase qui, en travaillant à la Bibliothèque de Paris sur les vies des saints grecs, me disait : Ils me le paieront. Vous savez qu'il était allemand et qu'il faisait du voltairianisme avec ses amis fidèles. » Suit, ibid,, p. 310-315, une curieuse monographie d'Amari sur la prédilection des Arabes pour les chats, surtout d'après le Hayât al-hayawân d'Ad-Damîrî.
3 Carteggio, II, p. 200.
majorité de l'Académie a donné un témoignage aussi brillant d'estime à un allié de Satan, qui, par-dessus le marché, a contribué, en sa qualité de membre du Parlement italien, à la spoliation du Saint Père, comme les cléricaux ont l'habitude de l'appeler. » Renan répond de Sèvres le 16 juilet * : « Comme vous pouviez bien le croire J'ai été de ceux qui ont participé au crime très noir de l'élection de 1' « allié de Satan » que vous dites ; mais j'ai trouvé l'Académie si bien disposée à entrer dans cette voie de perdition que je n'ai pas eu à la pousser. »
Le Sénat italien ayant ouvert sa session dans Rome capitale le 27 novembre 1871, le domicile d'Amari à Florence n'était plus que provisoire, son « enseignement gratuit 2» de l'arabe que temporaire. Amari malade ne put pas se rendre à Rome pour assister à l'inauguration du Parlement, pour féliciter de vive voix son ami Francesco Perez qui venait d'être promu sénateur 3. La caravane, composée du père et de la Oière, des deux petites filles et du garçonnet, ne tarderait pas à émigrer, surtout qu'un changement d'air avait été prescrit par Cipriahi * à la nerveuse et fragile d'apparence Luisa Amari, une sensitive flexible et penchée, exposée sans défense aux atteintes de la température variable, des émotions passagères, des moindres chocs qui troublaient sa quiétude instable. Le déplacement nécessaire fut cependant ajourné jusqu'aux derniers jours de 1872 par les vacances du Parlement, par des raisons de famille et par ces ater*
' Carteggio, II, p. 201.
« Plus haut, p. 194.
' G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Perez, p. 116.
^ /d., ibid,, p. 118.
Notice sur Michèle Aniarl
loiements qu'on cherche volonliers avant de quitter les lieux, témoins de la vie passée, dépositaires des souvenirs, I.e 8 septembre 1872, Amari écrit en français ' : « Mes forces ne sont pas affaiblies, pas plus que mon cœur n'est refroidi aux sentiments de la patrie, de l'amitié et de la famille. J'ai même le boniieur d'éprouver dans mes vieux jours l'affection du foyer que je ne connaissais pas, et de sentir que la patrie est un être réel et vivant, non pas une espérance lointaine et un germe à développer. »
Le retard de cette nouvelle hégire devait, aux yeux d'Amari, avoir pour dernier terme l'achèveraent de l'Histoire des Musulmans de Sicile avec ses copieux index. La seconde partie du volume troisième parut enfin en 1872, dîx-huit ans après l'apparition du premier. Ce grand événement, suivant de près la prise de possession de Rome par l'Italie, arrache à la joie débordante de l'heureux Amari un cri de victoire retentissant : « J'achève, s'écrie-t-il -, dans la patrie unie et libre, un travail auquel je me suis préparé dans l'exil il y a trente ans, mù par un désir irrésistible de voir clair dans les ténèbres qui enveloppaient l'histoiie de la Sicile avant les Normands et alléché par les facilités que m'offraient les écoles et les bibliothèques de Paris. J'abordai ce sujet avec l'âme d'un Sicilien qui souhaitait ardemment la liberté d'un petit État et désirait l'union de l'Italie, sans l'espérer prochaine. Je termine mon œuvre, pleinement convaincu que tous ces Italiens fraternisent de plus en plus, qu'ils voient dans l'unité et dans la liberté la sécurité et
' Carleggio, II, p, 209; lettre au prince Frédéric de Sclileawig- Holstein.
» Amari, Sloriii dei Shmilmani di Sicitia. III, 2 (Fircn;!c, 1872), p. 895.
l'honneur de tous et de chacun, que le pays va croître en sagesse, en prudence, en puissance, en richesse, et que la Rome nouvelle, au lieu de Toppression armée de Tantiquité et des crimes du moyen âge, propagera désormais dans le monde la juste liberté du travail et la liberté illimitée de la pensée. »
La distribution des exemplaires ne se fit qu'au commencement de 1873, lorsque l'auteur avait quitté Florence pour Rome. Ernest Renan, dans son accusé de réception du 11 janvier, écrit* : «J'ai reçu votre beau et savant volume. Comme vous êtes heureux de pouvoir dire : Exegi monumentum ! Je vous ai lu avec le plus vif intérêt. Voilà de la grande histoire, aussi solide par le fond des recherches que par l'esprit philosophique qui les a inspirées et qui les anime. » / Le 2 décembre 1872, Amari avait accompli son coup d'Etat de venir habiter Rome capitale. Le 5, il écrivait de Rome à Francesco Ferez qui, malgré ses devoirs de sénateur, était à Palerme ^ : d II y a trois jours que je suis ici avec trois poupons et sans trois douzaines de mille lire qui nous seraient nécessaires pour nous mettre à Taise. Or, j'ai trouvé une maison meublée, sise Via di Porta Piiiciaim^ n» 37, au deuxième étage, bien exposée, pas très élégante, mais pas très chère non plus. »
^ Carteggio, II, p. 209-210; cf. Longpérier, ibid.j II, p. 214. ^ G. Pipitone Federico, Michèle Amari e Francesco Ferez, p. 118.
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