CHAPITRE PREMIER
ENFANCE ET JEUNESSE d'aMARI. — SA FUITE DE SICILE ET SON ARRIVÉE A PARIS EN 1842.
Michèle Benedetto Gaetano Amari S l'aîné des enfants de Ferdinando Amari et de Giulia Venturelli, naquit à Palerme le 7 juillet 1806 dans le logis de son grand-père paternel, qui habitait la rue principale, appelée aujourd'hui officiellement le Corso Vittorio Emanuele, sans que le peuple ait renoncé à la vieille dénomination arabe de Via del Cassaro, « rue du Palais ». Son grand-père, qui lui aussi s'appelait Michèle Amari, occupait un troisième étage dans une maison sise au coin de la ruelle appelée Strada délia Mercede « rue de la Merci ». Il exerçait la profession d'avocat, avait peu de fortune, mais se faisait des revenus assez considérables par son activité et ses succès au barreau. Quant au père de notre Amari, il était agent comptable à la banque municipale de Palerme, fonctionnaire mal rétribué, mécontent de son sort, aigri par la misère, tribun acharné dans les discussions politiques et religieuses, voltairien passionné pour la philosophie française du xviii^ siècle et pour les principes de la Révolution, frondeur aspirant au rôle de conspirateur, cause de troubles fréquents pour l'intérieur calme et palriar-
' Giovanni Flecliia, Di alcuni crilerii per Voriginazione dei cognomi italiani (Roma, 1878), considère le nom d* Amari comme syncopé de la forme pleine Aldoroari, équivalent italien du nom propre germanique Aldemar = Adhémar ; cf. le Carteggio, II, p. 220.
94 Opnseules d'un arablsusC
cal qui l'avait recueilli avec sa progéniture. La désagrégation d'éléments aussi disparates s'imposait. Seul, le petit Michèle fut laissé à son aïeul ; il grandit auprès de lui et de deux vieilles tantes non mariées, éprises de leur jeune neveu.
Deux souvenirs de son enfance avaient pei*sisté, comme les deux premiers ferments de sa tendresse ombrageuse pour la terre natale. A deux pas de sa demeure étaient Téglise et le couvent délia Mercede, qui avaient donné leur nom à la ruelle. Or, il avait le souvenir poignant d*avoir vu dans cette église le duc d'Orléans, le futur roi de France Louis-Philippe, avec sa femme, la duchesse Marie-Amélie, deuxième flUe du roi Ferdinand IV ^ Le duc portait un costume de hussard, avec la culotte blanche collante. Le bambin, que ce spectacle offusquait, avait bien de 4 à 5 ans. L'homme fait rappelait aussi avec mélancolie une compagnie de fantassins anglais, qui, en 1812, s'étaient postés dans la rue du Palais avec leurs fusils chargés pour contenir la foule sans cesse grossissante, rendue houleuse par les nouvelles du continent et par la terreur de la peste qui sévissait à Malle. C'est avec un sentiment de juste orgueil, peut-être avec une sincère illusion» qu'Amari vantail beaucoup plus tard les mesures hygiéniques de précaution qui furent prises alors, sans qu'elles fussent compromises par les superstitions en vogue des amulettes et des recours aux saints.
L'éducation d'Amari fut confiée à des prêtres irrespectueux envers leurs soutanes, incapables d'inculquer une foi dont ils étaient dépourvus. « Je n'ai jamais eu,
* Ce même prince fut Ferdinand IW de Naples, Ferdinand III de Sicile, Ferdinand I»*" des Deux-Siciles, Voir O, Tomraasini, Scritti di storia e crilica, p. 279.
Noll«e sBT MCebefe" Amarl
dil-il lui-même en 18S1 ', d'étincation religieuse proprement dile. L'histoire sainte, les récits sur le Christ étaient donnes pour des traditions. La religion consistait à réciter le chapelet, â jeûner, à faire maigre, à aller à la messe et à observer l'obligation pascale. Mon conl'esseiir ne m'enseigna pas plus le christianisme que ne le Grent mes éducateurs à la maison ou mes précepteurs. Il en fut autrement pour la morale civique. Outre l'exemple des mœurs pures des femmes de la famille, des sentiments de probité, de justice et de modestie m'étaient inspirés par les paroles de toutes les ]ïersonnes que je fréquentais, mon père, mon grandpère, mes précepteurs, mes amis libéraux et illibéraux, par les livres que je lisais. Je communiai pour la dernière fois à l'âge de douze ans. A treize ans, étudiant la métaphysique à l'Université, j'étais matériali-sle de la tète à la i>ointe des pieds ; dans les discussion» solennelles, je combattais la spiritualité et l'immortalité de l'âme avec une telle férocité cfn'un jour mon professeur, le théatîn Li Donni, partisan de la Chronique -en politique et peut-être aussi mécréant ponr son compte, mais spiritualiste en chaire, à bout d'arguments, lança sur moi sa barrette à trois cornes, a
Après avoir reçu deux fois par jour du prêtre Quattrocchi des leçons particulières de latin, d'italien et de géographie et avoir, non seulement fait sa rhétorique, mais appris la gymnastique dans une école privée
' Amari, AppatUi aalobiografici, dans le Carleggto, II, p . 36S-3fi9.
* Les Sii-iliens étaient divisés en Croiùci et Aniicronici, selon qu'ils approuvaient ou blâmaient la politique du journal La Cronica di Skilia, fondé le 2 septembre 1813 pour soutenir te ntainlien, pour réclamer au besoin le rétablissement de la constitution parlementaire et aristocratique, modelée sur la constitution anglaise, octroyée à la Sicile en KVl, sur injuuclion de l'Ao^eterre, par l'autocrate napolitain Ferdinand IV,
tenue par deux prêtres, Campione et Gianfalo, Amari entra à l'âge de onze ans dans ce qu'on appelait pompeusement l'Université, dans ce qu'en Italie, comme en France, on désignerait sous le nom de lycée. « En première année, nous dit encore Amari en 1881 ^ j'étudiai l'éloquence, la poétique et l'arithmétique, expliquant et apprenant par cœur Virgile, Horace, etc. La deuxième année universitaire,, je la consacrai de nouveau à l'éloquence latine et italienne, sous la direction d'un élégant latiniste, le père Nascè, en y joignant la philosophie, la géométrie et l'histoire naturelle. Troisième année : philosophie encore, droit naturel, mathématiques supérieures et physique expérimentale, celle-ci exposée par Scinà. Quatrième année : économie politique et physique sous Scinà et Casano. Je suis resté leur grand ami, parce que j'avais et que j'ai encore un goût très prononcé pour les sciences naturelles. »
Les temps étaient durs. Il fallut renoncer à une cinquième année d'Université. Le jeune étudiant, qui aurait aimé devenir officier du génie, fut pourvu d'un emploi civil immédiatement rétribué. Il put rester à Palerme, où il débuta, en février 1828, au Ministère de l'intérieur. Un mois après, son grand-père mourut subitement et avec lui disparut l'aisance de la famille. Les deux bonnes tantes se réfugièrent dans une retraite cachée, Michèle dans la maison de son père, qu'il n'avait jamais habilée. C'était une vie nouvelle dont la révohilion politique, qui grondait sourdement, allait encore augmenter les difficultés et aggraver les périls.
Le 14 juillet 1820 au soir, la fête de Sainte Rosalie avait attiré le peuple de Palerme vers les illuminations de la rue du Palais. Michèle Amari se promenait avec
^ Amari, Appiinti autohiografici, dans le CarteggiOy II, p. 369.
Notice sur Michèle Amari 97
jon père au milieu de la foule grouillante. L'insurrection d'Espagne et la proclamation d'une constitution à Madrid, avaient allumé de proche en proche jusqu'à t^aples l'incendie, dont la propagation à Palerme se manifesta en ce qu'on vit tout à coup les nombreux affiliés arborer les insignes tricolores de la Charbonnerie, cette franc-maçonnerie des opposants, sur leure poitrines, sur leurs chapeaux, à leurs balcons. Le lendemain, au rouge, au bleu et au noir qui distinguaient les « bons cousins » des « païens », Amari père et fils, comme les autres « fendeurs », adjoignirent le ruban jaune avec l'Aigle sicilien et la devise Indépendance ou mon. Des aristocrates de Palerme n'acceptaient pas la constitution démocratique espagnole, que le roi de Naples s'était résigné à proclamer. Michèle, en dépit des entraves administratives, prit parti ouvertement pour la rébellion fomentée par les amis de son père, par son père lui-même. Pendant trois jours, on se battit dans les rues de Palerme ; les régiments napolitains tirèrent sur le peuple, mais durent céder à l'ardeur et au nombre de leurs adversaires, et le jeune homme vit le Cassaro encombré par les cadavres gisants, par les débris d'armes abandonnées, par les vêtements ensan- ; glantés des morts et des blessés, tandis qu'aux râles et : aux cris de douleur se mêlaient les chants joyeux des vainqueurs et les cris de : Vive Sainte Rosalie.
Le lieutenant du roi, gouverneur de l'île, ayant abandonné son poste, le gouvernement provisoire fut allribiié à une Junte de sécurité et de tranquillité publiques, qui, réunie au Palais de l'archevêché, fut présidée par le cardinal Gravi na, « parce qu'il était l'archevêque h. Michèle Amari, comme les autres employés du
* Amari, Appunti autobiografici, dans O. Tommasini, Scritti, p. 282.
Ministère^ fut affecté au secrétariat de la Junte et y apprit à connaître chez Ruggero Settimo,, l'un des membres, celui-là même qui devait, en 1848^ présider à Palerme le gouvernement sicilien» « ses tejidances favorables à la Chronique^ ses sympatliies pour la constitution anglaise et sa modération d'homme qui savait penser au lendemain ^». La capitulation du 5 octobre» signée sur le navire anglais < Parker »» se fit à des conditions trop avantageuses à la Sicile pour ne pas être d'avance annulées par des restrictions mentales.
La tyrannie de Naples s'appesantit de nouveau sur nie et les « huttes » des Charbonniers, dans leurs « ventes )^, ne laissèrent pas cloi*e l'ère des con)urations. Michèle avait repris son modeste emploi au Ministère et le remplissait avec la même ponctualité qu'il apportait à l'étude des actes de la Junte, tels qu'il les avait recueillis et conservés. De même qu'il n'était pas admis aux « rites bouffons » de la Charbonuerie, il ne fréquenta pas non plus les conciliabules de 1822^ dans lesquels l'émeute se préparait <{ avec une étrange imprudence et vanité » et qui comptaient parmi leurs discoureurs les plus entraînés, pai*iîii leurs coopérateurs les plus actifs, le père de noti*e Âmari. a Un jour, écrit celui-ci -, en revenant de la secrétairerie,. je trouvai,, à la porte, des soldats autrichiens et, à l'intérieur, des sous-inspecteurs de la police, qui fouillaient les armoires. Us ne trouvèrent ni papiers ni armes, parce que mon père avait brûlé ceux-là et que moi, pendant les jours précédents, j'avais caché sous les toits les armes et la collection complète des documents imprimés relatifs à 1820 . » Ferdinando Amari,. un des chefs de la
* Amari, Appunti autobiografici, dans O. Tommasini, Scrilti,
toc. eit, 2 Amari, dans le Carteggio, II, p. 323.
NoUce sar Michèle AiB»rl
conjuration, fui arrêté el la famille se dispersa chez les parents. « Nous n'avions, ajoute Michèle, qu'une maigre subsistance et très peu d'arf^ent qui se réduisit à >ien par l'enti'etien de mon père en prison. A 17 ans, sans autre ressource que mes appointements du Ministère, je restai chef d'une famille composée de ma mère, de deux frères et de deux sœurs, a
Les devoirs élèvent les individus à leur hauteur et l'école la plus fortifiante pour l'homme, c'est la hitte contre l'étreinte de l'adversité. On ne s'en dégage qu'an prix de combats qui épuisent les débiles, qui développent la trempe de la volonté chez les forts. Ferdinando Amari, ayant avoué son crime, ne fut ]ia&exécuté comme les autres meneins : la peine capitale fut commuée pour lui en trente années de bagne dans l'iie de San Stephano. Son fils Michèle piit congé de lui, d'abord par une visite dans son cachot, puis par des adieux an moment du départ, quand il fui embarqué avec les fers aux pieds pour être transporté à Naples. Air sujet de ces deux enti'evues, Amari pourra écme sans forfanterie, vingt-sept ans plus tard, en 1849"; «Le déchirement fut inexprimable, mais je me rappelle bien que la haine du despotisme et des Allemands, ainsi que le désir de la vengeance, l'emportèrent de beaucoup chez moi sur l'affliction. »
Michèle avait pris des resoliitions viriles. Il se prêta à lui-même, il prêta peut-être à son père un véritable serment d'Annihal, jurant de venger les souffrances de la Sicile et du forçat expati-ié. Mais il eut la sagesse d'attendre le moment favoi-able pour assouvir son ressentiment, Ferdinand l'r, élan! mort le 4 janvier 1825, eat pour successeur François I" (1825-1830), qui laissa le trône à son fils, Ferdinand II, le roi Bomba, coraïae
' Amari, dans le Carleggio, II, p. 324.
l'histoire Ta surnommé. On ne peut que louer la tolérance de ceux qui, sous ces trois règnes, mainlinrenl l'employé suspecté dans ses fonctions et la conscience avec laquelle celui-ci s'en acquitta pour gagner sa solde de 35 ducats par mois (400 francs environ), tandis que son esprit vaguait ailleurs et qu'il rongeait son frein avec indignation. Son éducation physique lui parut insuffisante et il se préoccupa de la compléter en y consacrant ses jours de liberté et ses heures quotidiennes de loisir. Les courses solitaires dans la plaine, au mont Pellegrino, à Monreale et dans les environs de Palerme, les nuits passées sur la dure, la natation, les promenades à cheval, le tir à la cible, où il était passé maître, et, par-dessus tout, la chasse pour laquelle il éprouva jusqu'à un âge très avancé une fervente passion, devinrent ses distractions préférées par lesquelles il se préparait à la guerre de guérillas qu'il rêvait pour l'indépendance de son cher triangle insulaire. Dans cette période de sa vie, Naples intercepte encore sa vision de l'Italie et son horizon ne s'étend pas au-delà des Deux-Siciles, dont il voudrait briser l'union artificielle pour en détacher la Sicile unique. Il a noté plus tard cette impression de sa jeunesse dans un style pittoresque : « A cette époque, dit-il, l'Italie d'au delà du Garigliano ne se voyait pas de la Sicile, parce que le royaume de Naples la cachait, parce que le menu peuple en ignorait jusqu'au nom, parce que les hommes cultivés, qui le trouvaient dans les livres ne pouvaient pas ressentir d'affection pour des frères dont ils ne connaissaient ni la face, ni le son de la voix, dont ils n'espéraient rien, avec lesquels ils ne croyaient jamais pouvoir coopérer à une même entreprise ; pour des frères dont, si l'un arrivait en Sicile pour visiter le temple de Ségeste ou gravir l'Etna, il
Notice sur Michèle Amari 101
serait traité d'étranger comme les gens des autres pays, à moins qu*il ne fût né à Naples, auquel cas il ne paraîtrait pas digne de ce nom honorifique ^ »
Le danger de l'idée fixe fut conjuré par des occupations régulières d'une part et par la vie en plein air d'autre part sous un ciel pur avec un climat tempéré. Le raj'on de soleil de l'amour échauffa aussi le cœur simple et tendre, ouvert aux plus nobles aspirations, de ce doux athlète, sain de corps et d'âme, ardent et timide, téméraire et circonspect, passionné et réservé. Ses confidences à l'archéologue Salinas n'ont voulu compromettre que lui-même. Il lui parle d'un amour malheureux^ qui l'aurait ramené dans la voie des études, regrette son ancien manque de chasteté, vertu si nécessaire aux hommes studieux, et met certainement quelque exagération dans le rappel lointain des passions politiques et erotiques dans lesquelles il aurait consumé sa jeunesse^. Je ne crois pas à ces tempêtes incompatibles avec le caractère et l'existence d' Amari. Sa manière de faire la cour aux femmes qui ont touché son cœur se révèle bien plutôt dans cette traduction en vers italiens de Marmion, poème anglais en six chants par Walter Scott, qu'il fît imprimer à Palerme en 1832 en deux élégants volumes pour complaire à une jeune fille noble et qui lui valut les félicitations du célèbre romancier, « n'osant pas lui souhaiter la popularité qu'il a eu lui la bonne fortune de conquérir » *.
^ Amari, Prefazione alV ediz, fiorentina del Vespro (1851), p. XXV, d'après A. D'Ancona dans le Carteggio, II, p. 373-374 ; cf. Tommasini, Scritti, p. 275-276.
' « Innocent et malheureux », dit Amari dans ses Appunti autobiografici ; cf. Tommasini, Scritti, p. 284.
» Carteggio, II, p. 247; cf. p. 299.
^ Ibid., I, p. 1-2.
102 Opuscules d'un arabisaat
Michéle Amari avait vingt-six ans. Il avait beaucoup In^ médité plus encore, et s'était mis au courant de la littérature anglaise, ancienne et moderne, comme des littératures latine et italienne. Mais tout à coup il cesse de composer et de traduire des vers. L'histoire locale l'attire et la politique le guette. Il s'est abstenu de toute participation active aux troubles de 1831 provoqués par la révolution française de 1830, et s'est contenté d'intervenir en faveur des plus menacés entre ses compatriotes, dont il partageait les espérances sans admettre avec eux l'opportunité du mouvement. Dès 1833, il a été nommé associé de l'Académie d'Acireale, ce site maritime délicieux où la légende a placé les amours d'Acis et de Galathée. Ce n'est ni de Galathée, ni d'aucune nymphe qu'Amari est maintenant épris. La Sicile s'est de nouveau emparée de lui et il s'est consacré exclusivement à l'étude de son passé pour assurer sou relèvement dans l'avenir. Giuseppe Del Re avait publié à Naples en 1830 une Description topographique^ phgsique, économique, politique des vrais maîtres de ce côtéci du Faro dans le royaume des Deux-Siciles, dans lalaquelle il faisait remonter à Roger II, grand-comte de Sicile, roi des Fouilles, de Calabre et de Sicile en 1130» les droits historiques et imprescriptibles des Bourbons sur la Sicile. Amari réfuta cette opinion erronée dam des Observations d'autant plus convaincantes qu'elles étaient appuyées sur la critique impartiale de docomenls authentiques. L'Académie des sciences de Palerme^ qui venait d'élire Amari, publia le mémoire en 1833 dans son recueil intitulé : Ephémérides scientipr ques et liliéraives pour la Sicile.
Amari s'absorbait dans un labeur incessant :. il faisait réimprimer avec deux de ses collègues du MinistèTieet
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augmentait d'une préface et d'additions * « Un choix de ^elques mots très usités qui ne sont pas dans les voca- Maires italiens » : il s'occupait surtout à compulser les archives et les livres pour rédiger, comme suite à ses Observations» une monographie des Vêpres siciliennes*, Ums voici que, pendant l'été de 1837, le choléra, importé de Naples, s'abattit sur la Sicile avec une telle nolence que les victimes du fléau dépassèrent à Païenne seule trente mille. Âmari sacrifia au bien public ses recherches et ses travaux personnels : il se multiplia pour calmer la terreur panique des habitants affolés, crédules et défiants, superstitieux et accusateurs, les uns ayant l'abnégation de soigner les malades, les autres la lâcheté de les abandonner à leur malheureux sort Les premiers cas farent constatés dans la nuit du 6 au 7 juin. Amari écrivait le 27^ : « E^ant presqueseul «a Ministèi^ à diriger les mesures imposées par l'état sanitaire, je suis très fatigué et j'envoie un déluge de
* Palerme, 1835. Le titre italien complet, donné par D'Ancona d*aprèâ Amari, dans le Carteggio, U, p. 396, est Elenco di alcune parole oggUU frequeniemente in uso, le qaali non sono ne* voca- Mari italiani con la corrispondenza di quelle che vi sono ammesse. La première édition (Milan, 1812), que les trois jeunes Palermitains déclaraient anonyme, a été restituée par M. D'Anccma à son auteur, G. Bemardoni ; celui ci avait voulu combattre rinvasion des gallicismes dans l'italien, conséquence <l€ l'invasion et de la domination françaises en Italie.
* Le plan d'une étude approfondie sur la constitution sicilienne ^€ 1812 avait été précédemment conçu, réalisé en partie par l'assemblage des matériaux, abandonné après un premier brouillon, avant la mise en œuvre définitive. Ces copeaux provenant ^e l'atelier, pour emprunter le langage de Max MûUer, ont été ramassés plus tard et utilisés dans les pamphlets rédigés par Amari à Paris, en français, sous les titres de : 1« Quelques observations sur le droit public de la Sicile (Paris, 9 février 1848, 22 pa- ^s); 2o Z/i Sicile et les Bourbons (Paris, janvier 1849, 108 pages), «^ un h)st^criptum (Paris, 29 mars 1849, 30 pages).
^^msirijAppuntiautobiografici^ dansTommasini, Scn7//,p. 292.
dépêches qui ne disent rien et qui contiennent rarement quelque mesure de précaution, quelque remède énergique et efficace, mais toujours des paroles et des sornettes... Le choléra, je ne le crains pas, parce que je suis solidement bâti et que je n'ai aucune raison d'aimer une vie sans amour, sans gloire, sans divertissements, mais non sans amertumes et sans désagréments. L'émeute, je la crains encore moins, mais l'un et l'autre m'affligent pour mon infortuné pays et pour mes amis les plus chers. . . Et, à vivre dans une ville si triste et si exposée, je suis naturellement plein de tristesse et d'ennui. »
Lorsque le choléra bourbonien cessa d'être déchaîné contre Palerme et la Sicile, Amari espéra que le gouvernement bourbonien récompenserait par un avancement mérité le zèle qu'il avait déployé, tandis que ses supérieurs se dérobaient. Ses actes d'héroïsme furent considérés par eux comme des reproches à leur adresse et on n'eut garde de les lui pardonner. Il avait servi le pays et non le gouvernement qui ne lui était redevable d'aucune récompense. Afin d'éviter les protestations de l'aff'ection et de l'admiration populaires, on leur enleva l'homme qu'elles acclamaient et on le comprit dans un chassé-croisé entre les fonctionnaires napolitains et siciliens. Le 9 mars 1838 fut décrété son transfert à Naples et le 9 juillet son attribution au bureau des affaires civiles près le Ministère de grâce et de justice. «La force de l'iniquité, écrivait-il de Naples le 12 juin*, m'a arraché à ma Palerme, à mes parents besogneux et caducs -, à mes sœurs, à mes frères, à mes amis, à ce
* CarteggiOy I, p. 29.
'^ Ferdinando Amari avait obtenu en février 1832 une commutation de sa peine en deux années d'internement dans la forteresse de Palerme. La grâce royale lui fit encore remise des
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gu'on a de plus cher et de plus sacré au monde et j'ai lu» pressé et contraint, me préparer à changer contre m autre séjour le sourire de ma patrie, la fécondité malheureuse de la terre où je suis né, les tombes des Diens, les commémorations des gloires du pays, la viracité des visages de mes concitoyens, le son agréable le l'idiome qui a été le père de l'italien, et qui éveille nîlle et mille souvenirs très chers à qui l'a parlé dans les jeunes années et l'a entendu des bouches de ceux qq'il a le plus aimés. Exilé, sans autre péché que tfaimer mon pays, puni au moment où j'espérais la rémunération des sueurs répandues, des risques encourus, des mérites reconnus, lorsque j'attendais la réalisation d'ambitions légitimes, je me vois maintenant dans le malheur et dans la désolation : l'espérance même, que jeune et fort, j'avais caressée, s'assom- Irit. .)
Dans l'exil napolitain, Amari écrivit d'abord son Catéchisme sicilien anonyme, par questions et par réponses, qui ne tarda pas à circuler dans toute l'île, écrit de propagande destiné à y ranimer la foi dans un meilleur avenir *. Puis il se remit à ses Vêpres : il avait apporté de Palerme plusieurs chapitres ébauchés qu'il parfit à Naples, pourvu des trésors mis à sa disposition aux Archives de l'Etat 2. Les recherches terminées, Amari, à force de démarches et de supplications, obtint,
deux derniers mois. Il mourut en 1850. J'emprunte ces détails au CarteggiOy II, p. 370, note 13. Je ne sais pas comment M. A, P'Ancona concilie l'emprisonnement en février 1832 avec la libération signée le 5 juillet 1834. L'intervalle entre ces deux dates est plus long que les vingt-deux mois assignés à la réclusion.
^ Carteggio, I, p. 77.
* Ce fut un privilège, car les Archives n'étaient pas ouvertes librement aux érudits ; cf. Amari, Storia dei Musulmani di Sicilia, I, p. xxxii.
le 22 septembre 1840, sa réintégration à Palerme avec le titre de « fonctionnaire de première classe au Ministère et à la Secrétairerie d'Etat près le Lieutenant général de Sa Majesté dans les territoires au delà du Faro ». Ses appointements mensuels» qui avaient été précédemment de 35 ducats, furent portés à 45, soit 500 francs environ.
C'était mieux qu'il n'avait souhaité, lui qui ne demandait que « le bonheur de la grenouille qui se nourrit d'eau et de limon, mais qui chante à son gré ». Mais, pour jouir tranquillement des faveurs qu'Amari obtenait enfin comme une réparation tardive, il aurait dû arrêter des travaux commencés, enfouir ses docdments, renoncer à ses revendications, garder par devers soi dans roml)re l'œuvre qu'il avait polie avec amour pour la faire briller en pleine lumière, renoncer à la perspective d'améliorer le présent de la Sicile par la connaissance de son passé, aliéner sa liberté, vendre son sei^vage et abdiquer les droits de sa conscience. Ce n'est pas un Michèle Amariqui eût jamais souscrit à un tel accommodement. Son ameaété encore émue parle spectacle que lui offre Palerme après une absenced'un an et demi à peine ^ : « La ville dépeuplée, les industries languissantes, sur de nombreux visages la faim, sur tous le dédain des injustices subies et le souci de celles qui vont s'appesantir, ma mère vieillie de dix ans dans un si court espace de temps ; ma famille dans une situation que je n'ose pas décrire. » Le sacrifice s'accomplira, quelles qu*en soient les conséquences matérielles, et la première édition des Vêpres sort en' mai 1842 de la typographie Empédocle, avec le titre anodin de Une période des histoires siciliennes du
* Carteggio, I, p. 36.
Notiee sur Michèle Amari 107
an® siècle. L'auteur, en imprimant son livre, y a luitnéme atténué quelques expressions trop hardies, mais le censeur, le chanoine Rossi, a donné son placet sans réclamer la suppression d'une virgule * .
A l'origine, Amari avait voulu écrire un roman historique à la manière et peut-être sous l'influence du Cinq Mars ou une conjuration sous Louis XIIU d'Alfred ie Vigny. La venue d'Alexandre Dumas à Palerme en 1835 2 et les entretiens qu'il y eut avec Amari ont pu ne pas être étrangers à cette conception. Mais Amari, lorsque, « avec une patience de bénédictin », il fut parvenu à dominer son sujet, prit le parti de n'y introduire aucun élément fictif et de le traiter gravement en historien. Il ne lui suffisait pas d'écrire un testo di Ungaa^ il arriva à la conviction et tint à la porter dans les esprits que le soulèvement des populations sicilienaes contre la domination de Charles d'Anjou, frère de Saint Louis, que le massacre des chevaliers Francs le deuxième jour de Pâques au premier coup de vêpres le 30 mars 1282, ne furent pas les conséquences d'une conspiration ourdie par Giovanni da Procida, médecin et gentilhomme de Saleme, avec la complicité de trois potentats, mais qu'ils résultèrent du mécontentement universel, donnant le branle à un mouvement « subit, uniforme, irrésistible, désiré mais non tramé, résolu et exécuté en un clin d'œil » ^. La révolte contre la tyrannie et les ignominies des conquérants n'avait pas été l'œuvre d'un homme, mais d'un peuple en fureur, brisant ses fers, vengeant son esclavage par l'extermination de ses oppresseurs étrangers, versant le sang plutôt que de subir plus longtemps le déshonneur.
* CarteggiOf I, p. 44.
* /Wd., I p. 16 et II, p. 178 et 380.
^ Amari, Vespro, ibid., II, p. 334.
Pour compléter sa démonstration, Amari poursuit le récit des péripéties brusques et sanglantes qui suivirent les Vêpres jusqu'à ce qu'en 1302 le traité de paix, signé à Caltabellota, ait assuré l'indépendance de la Sicile . Le savant est en même temps un écrivain et un évocateur qui frissonne et qui fait frissonner. « Aucun sujet, dit Amari*, ne répondait mieux à mes intentions. (2inq siècles et demi d'antiquité à opposer à la censure; une révolution... terrible, victorieuse, grâce à laquelle s'étaient dissipées les haines municipales qui déchiraient la Sicile vers 1282 et qui se turent alors pour être déchaînées ensuite de nouveau jusqu'au delà de 1820. La conscience ou la vanité me dirent que le livre pouvait servir la chose publique et j'affrontai en connaissance de cause le danger que je voyais clairement. Telle est la somme de mes ruses. »
Les allusions à la situation de la Sicile en 1842 étaient transparentes. On souleva les masques sous lesquels étaient cachés les contemporains et des clefs coururent, dont l'exactitude ne laissait subsister aucun doute. L'édition de mille exemplaires fut vite épuisée; Messine en acheta plus que Palerme. Le succès d'un tel livre, c'était le gain d'une bataille. Le gouvernement de Naples s'en émut comme d'une défaite et interdit la réimpression projetée*. Le censeur complaisant fut destitué, ainsi que d'autres victimes de ce succès littéraire qui était gros d'émeutes. Amari fut destitué de ses fonctions et appelé à Naples le 20 octobre pour se justifier. Ses amis lui conseillèrent de ne pas se rendre i\ un appel qui était la préface d'un procès, ou encore du cachot, peut-être du bagne sans
* Id., Préface de Téditionde Florence (1851), dans Tommasini, Scritti, p. 290.
• ^arleggio, I, p. 62.
Notice sur Michèle Amarl 109
?s. Son père lui avait sans doute dépeint souvent ambres années de captivité. Sa mère était morte évrier 1842 et il s'était senti seul dans sa maison, lu mondée Une fuite précipitée, habilement conî et dissimulée, valait mieux qu'un supplice inuli aurait privé la Sicile d'une tête, d'un bras et
âme 2. C'est sur la France et sur Paris qu'Amari on dévolu.
ccusé, pendant que les gendarmes le recherchaient, ►arquait furtivement le 25 ou le 26 octobre sur une le française en destination de Marseille, avec un port que le consul de France à Palerme lui avait
é au nom d'Alexandre Dupont, négociant. Il iva pas à destination sans encombre. Le bateau à 5, après avoir quitté le port de Palerme, y rentra ôt après, rapportant le précieux dépôt qui lui été confié. Le pauvre Amari aurait couru un er sérieux s'il n'eût été caché dans un grenier à l'écart, où il resta pendant quinze jours, soufde la faim, de la diète, de la mélancolie, roulant son esprit les pensées de Machiavel et de Ben- 1 Constant. Il fut ensuite transbordé sur un autre lu français qui mit à la voile le 14 novembre au pour la France ^. Le 4 décembre, le proscrit déuaà Toulon* et de là gagna Marseille et Paris.
irleggiOy I, p. 43-44.
Têle belle, droite et robuste, âme très généreuse », dit ) Giordani en parlant d'Amari dans une lettre du 9 noie 1842; cf. le Carteggio, I, p. 62.
nari, Appunti autobiogra/ici, dans Tommasini^ Scritti, p. 300. irteggio, I, p. t)3.
110 Opuscales d*an arabisant