EPILOGUE
Le mercredi 8 avril 1903, à Rome, alors que le Congrès international des sciences historiques touchait à sa fin, je vis apparaître à THôtel Michel où, ma femme et moi, nous étions descendus, une vision féminine pâle, émaciée, essouflée, haletante, vacillante, chancelante, parvenue jusqu'au seuil par l'effort d'une volonté tenace, vision impuissante à faire un pas de plus en avant. Par bonheur, j'étais descendu au rez-dechaussée, j'allais sortir, je soutins la visiteuse exténuée, je la fis asseoir dans le vestibule : je reconnus aussitôt le corps frêle, les traits fins, les yeux vifs de Madame Louise Amari. Elle venait nous prier de nous asseoir à sa table de famille le samedi soir 11 avril, au Vicolo Tolentino^ 1. B. Elle espérait être assez valide, assez remontée jusque-là pour que son état de santé lui permît de présider le dîner. Amère déception! Ses forces ne furent pas à la hauteur de sa vaillance. Elle dut s'abstenir et se ménager pour la veillée. Nos convives furent ses deux filles, les 5/gfnorme Carolina etPrancesca, Mlle Dora Melegari, l'évocatrice des Ames dormantes^ enfin l'ami généreux des jours difficiles, le pur et charmant écrivain, le biographe et l'exégète de Machiavel, au cœur et au talent si appréciés par Amari, Oreste Tommasini. Après l'heure des agapes, une petite porte s'ouvrit mystérieuse et la déesse du lieu apparut. Incessu patuit dea. La grande ombre de Michèle Amari avait plané sur les conversations rétrospectives, consacrées au passé, indiff'érentes au présent et à l'avenir. Il semblait que la porte étroite, refermée sur la déesse, allait
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se rouvrir pour livrer passage au dieu. U était présent parmi nous, je raffîrme, bien que mes yeux ne l'aient aperçu qu'en imagination. Son souvenir évoqué, son exemple, le plus parfait des modèles, sa vie, un idéal de sagesse et de vertu, sa pensée d'essence éternelle étaient parfums répandus dans l'air que nous respirions. Le mort parlait. Et nous l'écoutions en silence, attentifs, respectueux, recueillis, fascinés, éblouis par le prestige de suggestions captivantes et dominatrices.
Adolphe Franck
Adolphe Franck (1809-1893) «
Si Adolphe Franck avait vécu quelques mois plus longtemps, il aurait été, il y a huit jours, le héros d'une touchante cérémonie. L'Académie des sciences morales et politiques se faisait fête de lui remettre solennellement, le samedi 20 janvier 1894, une médaille commémorative, qui avait même été modelée d'avance, pour célébrer le cinquantième anniversaire de son entrée dans la compagnie. La mort qui, pendant plus de quatre-vingt-trois ans, avait condescendu à ne pas briser l'enveloppe fragile de cette âme solide, aurait bien dû lui accorder, comme faveur suprême, un sursis lui permettant, comme à son ami, le vénérable Barthélémy Saint-Hilaire en 1889, la satisfaction de se voir décerner l'apothéose des noces d'or académiques.
Né à Liocourt, dans le département de la Meurthe, le 9 octobre 1809, Ad. Franck appartenait à une famille estimée de modestes agriculteurs. Son père avait un goût marqué pour l'apiculture. Quant au jeune Franck, au milieu des essaims d'abeilles élevées par son père, il se montra, comme elles, avide de butiner partout où s'offrait à lui quelque occasion favorable. Le curé de l'endroit s'intéressa à ce petit juif, malingre et studieux. Il avait reconnu en lui un élève d'avenir et ne s'était pas trompé. Dès 1843, Ad. Franck passait le premier
^ Allocution prononcée à l'Assemblée générale de la Société des études juives, le samedi 27 janvier 1894.
l'agrégation de philosophie, avec une avance sur des concurrents de la force de Jules Simon et Emile Saisset ; dans cette même année, il publiait la Kabbale ou la Philosophie religieuse des Hébreux^ en attendant la seconde édition de 1889 ; enfm, en 1844, à peine âgé de trente-cinq ans, il s'imposait par la force de son talent et l'ardeur de ses convictions aux suffrages de l'Académie des sciences morales et politiques, sur la recommandation de Victor Cousin, le grand électeur d'alors. C'était le premier juif qui pénétrât sous la coupole. Aussi, dans mon enfance, le nom de Franck et sa haute situation dans le monde académique étaient-ils associés si étroitement dans le respect public que l'on disait M. Franck de l'Institut, comme on est accoutumé à dire Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, le marquis Melchior... de Vogué, le duc Albert.., de Broglie.
La philosophie spiritualiste et le judaïsme monothéiste, telles étaient les deux préoccupations du précoce membre de llnstitut. Ou plutôt les deux conceptions se réunissaient dans son esprit et dans sa foi, ainsi que deux anneaux d'une même chaîne. Dans sa longue carrière, il n'a varié, tout en traitant les sujets les plus divers, soit par la plume, soit par la parole, dans sa chaire, j'allais presque dire, dans sa tribune du Collège de France, que par des nuances, et encore dans la forme plus que dans la pensée. Apôtre de la vérité telle qu'il la concevait, il parlait sans ménagement des doclrines qu'il réprouvait, s'acharnait contre les opinions, s'attaquait violemment aux idées, se révoltait avec indignation contre la vogue de certaines théories et dénonçait avec véhémence les sources contaminées qui lui paraissaient empoisonner Thumanité. Je ne résiste pas à la tentation d'alléguer devant vous un fragment du dernier article qu'à l'occasion d'un livre
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sur le pessimisme, Franck publia dans le numéro d'octobre 1892 du Journal des Savants : a: Si l'on se passe de Dieu, il faut se passer de toute cause et, se passer de toute cause, c'est se passer de tous les effets, c'est se passer de toute existence, c'est supprimer à la fois le bien et le mal, la matière et l'esprit, Dieu, l'humanité et la nature. »
Ce testament d'un philosophe théiste, ennemi irréconciliable de la rébellion, ne contient pas un mot agressif contre les personnes. Jamais Franck n'a manqué de courtoisie envers ses adversaires, même alors qu'au Conseil supérieur de l'Instruction publique' sous l'Empire, il siégeait, lui, un laïque, comme seul représentant du judaïsme dans un concile intolérant de cardinaux, d'archevêques et d'évêques. Les polémiques excitaient sa verve implacable pour les erreurs, exempte d'animosité envers les égarés. S'il combat à outrance les fauteurs d'hérésie, comme il sait chercher, encourager, louer, défendre, stimuler ses alliés 1 Notre Société naissante n'a pas rencontré de patron plus zélé que lui, plus disposé à conspirer avec nous pour la réussite de nos efforts en commun. Deux essais antérieurs, l'un pour constituer une Bible des familles et pour créer des instruments de pédagogie juive, l'autre pour former une bibliothèque historique du judaïsme, soit par des œuvres originales, soit par des traductions en langue française, avaient trouvé chez Franck un initiateur enthousiaste, qui ne marchandait pas plus son temps que l'énergie de son concours. La Société des études juives allait en 1880 réaliser ces beaux rêves, d'une part en fondant une Revue périodique*, d'autre part en inaugurant des conférences. Nous reprenions aves de meilleures chances de succès les tenta-
* La Revue, de prime abord trimestrielle, a pleinement réalisé
tives de nos devanciers qui, disons-le franchement, avaient avorté pour n'avoir point groupé, comme dans un faisceau, toutes les forces vives du judaïsme, pour être demeurées les œuvres exclusives de groups fermés, avec des exclusions préméditées.
La leçon nous a sagement profité. Car, notre Société a failli verser à ses débuts dans la même ornière pour avoir méconnu la nécessité de l'union sur le terrain mouvant du judaïsme actuel. Quelle déception pour nos espérances, quel symptôme d'infériorité, si nous nous étions associés à des sentiments inconsidérés d'orgueil intransigeant à l'égard de nos aînés, de nos guides naturels I Dans une réunion préparatoire qui eut lieu chez notre premier président, M. le baron James de Rothschild, plusieurs soldats enrôlés sous notre bannière exprimèrent leur défiance à l'égard des généraux. Une jeunesse infatuée prétendit qu'il était surtout urgent de prendre ses précautions contre la gérontocratie envahissante. L'anarchie des propositions fut poussée à l'extrême. La nomination du bureau provisoire, composé exclusivement d'érudils, comme MM. James de Rothschild, président ; Arsène Darmesteter et Zadoc Kahn, vice-présidents, fut un
les espérances de ses fondateurs. La mort et les défections lui ont enlevé nombre de collaborateurs qui furent naguère sa parure et sa force. Et pourtant, son niveau scientifique n'a pas baissé. Son passé, après un quart de siècle de succès austères, est un sûr garant de son avenir. Une table générale des vingtcinq premières années, qui paraîtra en 1905, permettra de constater les résultats obtenus par une critique rigoureuse, par un examen des faits religieux dégagé des préjugés de l'apologétique, exempt des entichements des polémiques, par des recherches fécondes, surtout dans les domaines de l'histoire et de la philologie. Les noces d'argent de la Société ont été célébrées par nous avec solennité le 14 mars 1905. A nos continuateurs de 1930 de lui assurer d'éclatantes noces d'or.
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acte décisif déterminant le sens de notre orientation. Du triumvirat que nous avions élu pour diriger nos premiers pas, M. le Grand-Rabbin Zadoc Kahn reste seul sur la brèche, heureusement plus alerte, plus souriant et plus ferme à son poste que jamais. La mort impitoyable a fauché prématurément les deux autres artisans de la première heure qui, avec lui et avec Isidore Loeb*, avaient sagement conduit notre Société naissante dans la bonne voie dont elle ne s'est jamais écartée.
Le numéro 1 de la Revue porte la date de juilletseptembre 1880. Il ouvre par un article d'un de ces anciens, mon illustre père, M. Joseph Derenbourg, qu'une minorité avait voulu éliminer par haine des supériorités. Un autre de ces précurseurs, qui sera toujours le plus jeune d'entre nous, M. Jules Oppert, nous a fait l'honneur d'être notre porte-drapeau pendant les années 1890 et 1891. Leur doyen, Adolphe Franck, un troisième épouvantail pour les mêmes cerveaux étroits, n'attendit pas que nous fissions un appel direct à son bon vouloir. Dès que la Revue eut donné sa mesure dans le numéro 2 d'oclobre-décembre 1880, il en agréa le programme et donna sa haute et complète approbation à l'esprit qui animait la nouvelle Société. Non seulement il s'inscrivit spontanément parmi nos « membres souscripteurs », mais encore il s'empressa, dans
Isidore Loeb est mort le 2 juin 1892 avant d'avoir donné sa mesure, aussitôt après avoir publié sa remarquable Littérature des Pauvres dans la Bible, Sa production, pour remarquable qu'elle soit, est encore dépassée par Tinfluence qu'il a exercée sur « le peuple juif» et sur la science juive. La direction qu'il leur a imprimée continue à les régir par l'autorité de son nom et de ses « Considérations », de son érudition et de sa méthode, de son îaractère et de son talent. Quant à moi, je pleure l'ami dont je (orterai le deuil jusqu'à mon dernier jour.
le Journal des Savants d'avril 1881 (p. 212-222), de nous faire une réclame fortement motivée et qui a largement contribué à l'épanouissement de notre renommée fraîche éclose. Après avoir cité des extraits de TAppel anonyme à nos lecteurs, dont la contexture et le style trahissent le penseur et l'écrivain qu'était mon ami Isidore Loeb, Franck ajoute :
« Tel est l'esprit qui a présidé à la création du nouveau recueil et l'on reconnaît avec plaisir que jusqu'à présent il y est resté fidèle. Aussi la liste de ses rédacteurs ne se compose-t-elle pas uniquement de noms Israélites ; on remarque parmi eux des noms honorablement connus de savants chrétiens ou étrangers au judaïsme. Quant aux sujets qui y sont traités, ilsappar- . tiennent à presque toutes les branches de l'érudition: à la philologie, surtout à la philologie biblique et talmudique, à l'histoire, à l'archéologie, à l'histoire littéraire, à l'épigraphie, à l'étude comparée des religions et des controverses religieuses. On y trouve également des notices bibliographiques et des critiques d'ouvrages nouveaux, que leur brièveté n'empêche pas d'être utiles et quelquefois très intéressantes. Elles appellent Tattention sur des publications savantes que leur origine étrangère ou leurs titres incompris déroberaient facilement à la connaissance du public français. »
On voit avec quelle sympathie Franck saluait l'aurore de notre Société. Elle a été une de ses dernières passions et elle s'en targue. Il a eu, pour lui faire la cour, des accents d'amoureux plein d'illusions sincères; il lui a réservé dans son cœur une place qu'elle n'aurait pas osé revendiquer. Sa déclaration d'amour n'était pas l'explosion d'un caprice éphémère. Si nous la rappelons aujourd'hui, c'est que, loin de nous demander le secret, il nous a conviés à la répéter lors-
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[U*un jour nous rendrions hommage à sa mémoire. [I*est ici même qu'à notre neuvième assemblée générale, le 25 janvier 1890, Ad. Franck s'exprimait en ces termes : « Pour moi, je tiens pour un des meilleurs touvenirs de ma vie l'honneur d'avoir, pendant ces neuf ans, présidé deux fois vos réunions et rempli trois fois la tâche enviée du conférencier. » Puis il ajoute avec une tendresse pleine d'expansion dont j'ai con- «érvé l'écho dans mon oreille, tant l'orateur avait su régler ses intonations : « Si un jour quelqu'un de mes auditeurs, de mes amis ou de mes lecteurs ne juge pas au-dessous de lui d'écrire ma biographie, je le supplie d'avance de ne pas oublier, parmi les modestes titres que je pourrai présenter à l'estime de ceux qui me survivront, les témoignages de bienveillance que j'ai reçus de la Société des études juives. Je les place au niveau des honneurs académiques et de l'avantage que j'ai eu d'enseigner du haut de la chaire du Collège de France. »
Dès le 30 novembre 1882, Ad. Franck avait honoré notre deuxième Assemblée générale en nous apportant une conférence sur La religion et la science dans le judaïsme. Il nous priait modestement d'accueillir avec indulgence sa maigre offrande, « comme le prêtre Qccueillait le demi-sicle d'argent que les plus pauvres en Israël déposaient autrefois sur le seuil du temple ». Ce fut à notre cinquième Assemblée générale, le 17 décembre 1885, que Franck nous entretint d'une « bien vieille histoire » qu'il sut rajeunir : Le péché originel et fa femme d'après le récit de la Genèse. Il terminait son ipologie de la femme par l'évocation d'une figure déale, dans laquelle je crois reconnaître, comme dans m souvenir lointain, la compagne admirable qui lui vait été enlevée le 10 octobre 1867, après l'union la
plus parfaite dans un ciel sans nuages ^ Voici cette page exquise :
« La destinée de la femme est d'être, dans la mesure des moyens dont elle dispose et suivant le milieu où le sort l'a placée, la divinité du foyer, la providence des faibles et des petits, l'ange de la charité, la consolatrice des affligés, la messagère de la conciliation et du pardon, la gardienne du feu sacré, non pas de ce feu matériel que l'antique Rome confiait à la vigilance de ses Vestales, mais de la flamme divine à laquelle s'allument la piété, le patriotisme, l'esprit de sacrifice, l'amour de toute beauté morale, les saintes et vivifiantes espérances.
(( Que la femme se présente devant nous, revêtue de cette parure, nous ne répéterons pas les paroles prononcées par Adam quand il vit pour la première fois sa compagne : C'est l'os de mes os et la chair de ma chair. Mais nous lui dirons, nous mettant à la place de l'humanité : Tu es l'âme de mon âme, la vie de ma vie, la plus chère et la plus précieuse moitié de moimême. »
Puis Franck conclut, non sans une certaine pointe de coquetterie : « Mesdames, Messieurs, je finis sur ces mots. Si quelques-uns d'entre vous me reprochent d'avoir été trop favorable à une partie de cette réunion, ils m'accorderont du moins, en raison de mon âge, le mérite du désintéressement. »
Adolphe Franck, que ses états de service pour la défense de notre patrimoine moral et intellectuel
* Une pieuse pensée a fait choisir et grouper les éléments d'un volume que j'ai eu grand'peine à entrevoir : Une vie de femme. Lettres intimes de Pauline Franck. Tours, imprimerie Paul j'f Bousrez, s. d. (1898). La cueilleUe s'étend de 1830 à septembre h^
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«ivaient désigné pour la présidence en 1888, qui fut anaintenu à notre tête en 1889, ouvrit le 19 janvier 1889 sotre huitième Assemblée générale en qualité de président et la ferma à titre de conférencier. Le sujet de M conférence était : Le panthéisme oriental et le monothéisme hébreu. « Assurément, dit-il en tête de la première de ces deux allocutions successives, vous auriez eu le droit de demander qu'on m'appliquât la loi qui interdit le cumul des fonctions. » C'est le cumul des services rendus que notre Société s'est bien gardée de récuser chez notre regretté confrère, et nous avons peut-être abusé de l'inépuisable générosité avec laquelle îl nous prodiguait les trésors de sa parole.
Le charme de ces entretiens à la fois familiers et profonds ne s'évanouira pas, ainsi qu'une impression Jiigitive, pour ceux qui ont eu la bonne fortune de le ressentir. La lecture attentive de ces morceaux recueillis pieusement ne saurait remplacer l'action exercée par ïorateur sur son auditoire. Il le tenait en haleine, ralentissant parfois son débit, le hâtant par des effets bien préparés, sans que jamais la clarté eût à souffrir par Irop de précipitation, sans que l'attention faiblît par 45uite d'une articulation traînante. Et ces résultats surprenants étaient conquis par une voix grêle, d'un timbre peu sonore. L'élan chaleureux d'une âme passionnée la faisait vibrer avec éclat et lui donnait une portée qui, sans fatigue, ni pour celui qui la maniait, ni pour celui qui l'entendait, la mettait en contact avec les foules amassées dans les plus vastes salles et amphithéâtres. Franck, qui a soutenu de son appui et de ses conseils mes débuts dans les études orientales, me répétait souvent un conseil qu'à mon tour je me permets de donner, en me réclamant de lui, à ceux qui aspirent à bien parler dans la chaire du professeur ou
dans celle du prédicateur : « Ou ne réussit, disait-il, à se faire écouter, ni par les éclats de voix, ni par les cris où se perdent les unités acoustiques. Il importe bien plutôt de veiller à ce que chaque syllabe parvienne isolée au pavillon de l'oreille, sans se confondre plus avec celle qui l'a précédée qu'avec celle qui la suivra. C'est le principe dont l'application m'a permis d'obtenir avec des moyens limités des résultats considérables, facilement accessibles à ceux qui suivront mon exemple. )>
L'intimité de Franck avec notre Société, resserrée par sa présidence de deux ans, se relâcha lorsqu'il fut rassuré sur notre destinée, lorsqu'il sentit que désormais nous étions en état de poursuivre notre route sans lisières. Il reporta son affection, sans réserve et presque sans partage, sur la Ligue nationale contre l'athéisme, dont il fut le fondateur, l'orateur et l'écrivain. La période de la lutte pour l'existence était close pour nous et il fallait à ce paladin octogénaire ce que nous ne pouvions plus lui offrir, un champ de bataille. Le Dieu de la religion naturelle, dont la négation l'exaspérait et le faisait bondir, c'était encore pour lui le Dieu d'Israël, en faveur duquel il rompait des lances, soit dans le journal de la Ligue, dans la Paix sociale^ soit dans des homélies fanatiques qu'échauffait le plus ardent esprit de prosélytisme. Ce fut la dernière campagne de propagande qu'ait menée cet athlète infatigable, dont les forces déclinaient sans que sa volonté pût se résigner à un repos nécessaire.
Bien que Franck fût rassasié d'années, selon l'expression biblique, bien qu'il eût dépassé de beaucoup la moyenne de la vie humaine, ce fut un accident qui détermina la crise fatale, le 11 avril 1893. Lors des obsèques, M. le Grand-Rabbin de France, parlant au
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i ttom du judaïsme français, se fil Tinterprèle éloquent g| de notre Société et de ses regrets unanimes ; mais notre % deuil était trop profond pour se laisser confondre âdans l'émotion générale des cœurs affligés ^ Nous Lvions besoin d'épancher pubUquement notre douleur irticulière dans cette salle même où, à trois reprises, la parole de Franck avait excité votre légitime enthou- Wisme et provoqué vos applaudissements unanimes. f C'est pourquoi votre Président, sans affronter le genre j^ firîllenx de l'oraison funèbre, a cru répondre à vos !; sentiments intimes en venant déposer en votre nom, ■^ sur la tombe de son éminent maître et ami, une gerbe ' de fleurs et une couronne d'immortelles.
A peine Franck avait-il publié, en 1843, sa Kabbale : qn'un inconnu, Adolf Jellinek, traduisait en allemand et commentait dans des notes originales la monographie du jeune professeur français. Ces deux hommes, an moment unis par la communauté de leurs travaux, sont de nouveau rapprochés par la mort. Après vous avoir parlé de Franck, je suis amené par le hasard des dates à vous rappeler les souvenirs qu'éveille la vie si remplie et si glorieuse de Jellinek.
Il était né le 26 juin 1821 dans un village de Moravie, vint en 1842 suivre les cours de l'Université de Leipzig» où il aborda de front les études orientales, historiques et philosophiques, et où, après son doctorat, en 1845, la communauté juive se l'attacha comme prédicateur. Il y resta jusqu'au moment où, en 1856, il fût appelé à déployer son talent sur une scène plus vaste, dans l'une des synagogues de Vienne, où il prêcha pour la première fois le jour de Simhat Tôrâ en 1857, sur le thème suivant : « Chaque homme a son temps et chaque temps a son homme. » C'est à
* Zadoc Kahn, Souvenirs et regrets (Paris, 1898), p, 344-353.
Vienne qu'il esl mort le jeudi 28 décembre 1893 à I âge de 73 ans, c'est là que son entei'reraeni a eu lieu en {iraiide pompe le 31 décembre dernier.
Les deux maîtrises de Jellinek, aussi fécond comme écrivain que comme orateur, étaient de preniieiordre. Isidore Loeb, qui s'y connaissait, le considérait comme l'homme le plus intelligent qu'il eût jamais lencortré. La nomenclature de ses publications, dans un calalogue publié en 1882 par le libraire Lippe, atteignait déjà le nombre respectable de 109 numéros. Sur un exemplaire annoté de sa main, Jellinek eu ajoute deus qui auraient été omises, et notez que sa production ne s'est pas arrêtée, excepté dans les toutes dernières années; notez que ses articles, disséminés dans les Revues, ne sont point compris dans cette énumération. Quant à sa parole, aucun éloge ne pourrait en donner une idée approchante à qui n'en a pas connu l'impression irrésistible. Je l'ai entendu en 1867 et je m'en souviendrai toujours. Le talent oratoire de Jellinek combinait les ressources d'un art consommé servi par une voix magnifique avec un savoir étendu et sur qu'il dissimulait sous les artifices d'un langage brillant et approprié aux circonstances. Le geste élail sobre et imposant. Condamné par une surdité incurable à se replier sans cesse sur lui-même dans ses méditations et dans ses recherches, il savait mettre la science au service de la chaire et la chaire au service de ta science. Comme Franck, il avait le culte de la femme, avec l'ambition de la relever sans abaisser l'homme; comme Franck, il était un adversaire iaipiloyable du nihilisme religieux. Le judaïsme et la science juive ont perdu en lui un de leurs serviteurs les plus utiles et les plus fidèles, notre Société l'un de SCS membres étrangers dont l'adhésion réfléchie élail pour nous un titre de gloire.
VIÏÏ
Maximin Deloche
Naximin Deloche
Messieurs, dans votre séance du 11 août 1899, Maximin Deloche intervenait avec sa véhémence habituelle, vous conjurant d'attribuer « un caractère pour ainsi dire officiel » aux notices nécrologiques, que, « en conformité d'une disposition réglementaire», tout membre élu dans votre Compagnie était tenu désormais de rédiger sur son prédécesseur. « L'Académie, disait-il en substance 2, alors qu'elle accorde un tour de faveur à la lecture d'une telle notice, donne un témoignage de respectueuse sympathie à la mémoire du membre qu'elle a perdu. » L'ardeur juvénile du vieillard ne laissait pas soupçonner que la procédure, dont il défi-
* Notice sur la vie et les travaux de M. Maximin Deloche, lue dans la séance de rAcadémie des inscriptions et belles-lettres du 29 novembre 1901. Dans les trois éditions antérieures (voir Bibliographie de H. Z)., n» 136), cette notice est accompagnée d'une Bibliographie des principales publications de M. Maximin Deloche, que je n'ai pas jugé à propos de reproduire dans les Opuscules. Il convient d'y ajouter maintenant 34. Etude historique sur les Voies d'accès de TullCy dans le Bulletin de la Société des lettres, sciences et arts de la Corrèze de 1902, p. 141-150, ainsi que Henri Stein, Bibliographie de Maximin Deloche, dans le Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France de 1902, p. 89-101. Signalons aussi avec éloge la Notice biographique, par Paul Monceaux, ibid., p. 61-88.
' Académie des inscriptions et belles-lettres. Comptes rendus des séances de Vannée 1899, p. 492; cf. Henri Wallon, ibid., année 1898, p. 768, en tête de sa belle Notice historique sur Eugène de Rozière.
nissait le protocole et la formule, lui serait à bref délai applicable. Il devait mourir six mois après, le 12 février 1900.
J'ai tardé plus que je n*aurais voulu à vous fournir Toccasion de témoigner à la mémoire de Maximin Deloche celte respectueuse sympathie qu'il avait réclamée pour ses confrères défunts, qu'il a conquise haut la main dans les milieux divers où il a déployé ses brillantes facultés, qu'il était fier d'inspirer à l'unanimité de ceux qui ont eu le privilège d'être ses confrères. Et moi-même, en parlant de lui, puis-je oublier que le jour de son admission parmi vous, le 22 décembre 1871, a été pour moi un jour de grande allégresse, puisque, par une coïncidence remarquable, mon père et l'homme éminent dont votre bienveillance m'a fait le successeur, avaient l'un après l'autre recueilli la majorité de vos % suflFrages pour remplacer dans notre Compagnie décimée Caussln de Perceval et Huillard-Bréliolles?
C'est sous les auspices de ces deux frères jumeaux par votre adoption que je vous demande la permission de placer ces notes qui, en dépit de mon zèle, portent les marques trop évidentes de mon incompétence.
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Jules-Edmond-Maximin Deloche naquit à Tulle le 27 octobre 1817, dans l'ancien couvent des Récollets, sis rue de la Barrière, autrefois un monastère, puis une prison, depuis 1806 la Manufacture d'armes, actuellement une caserne*. Son père, un Champenois de Charleville, avait fait les campagnes du premier Empire et se trouvait à la fin de 1812 au passage de la Bérésina. A son retour en France, il fut détaché à la Manufacture d'armes en qualité de garde d'artillerie, y fut logé, s'y maria ou plutôt s'y remaria * avec M^ie Lanot, fille du conventionnel 3, s'y fixa et eut de sa seconde union deux fils, l'aîné Gustave, né en 1815, qui fut avoué à * Tulle avant de fournir une carrière administrative comme préfet et comme directeur des asiles du Vésinet et de Vincennes, le cadet Maximin, celui dont j'essaie d'évoquer devant vous la physionomie.
L'enfant était heureusement doué. On l'envoya, auprès de la maison paternelle, au vieux Collège, dont la façade regardait les quais de la Corrèze et que remplace maintenant, sur le mamelon Ouest, derrière les
^ En 1904, la municipalité et le Conseil municipal de Tulle ont donné le nom d* École Maximin Deloche à un groupe scolaire nouvellement construit non loin du Lycée, au dessus de la caserne des Récollets . On y parviendra du Lycée par la future Avenue Maximin Deloche.
* Deloche père s'était marié en premières noces avec une Italienne et de cette union provint celui de ses petits-fils qui a été connu dans le monde artistique sous le pseudonyme de Campocasso. Parmi ses neveux et ses petits-neveux, je signalerai les Leloir, une dynastie de peintres et d'aquarellistes.
* Par sa mère, Maximin Deloche était apparenté à notre confrère Henri Meilhac, qui lui écrivait : « Mon cher cousin », aux obsèques duquel il fut appelé à conduire le deuil le 9 juillet 1897.
262 Opnsciiles «l'un arabisant
tours, le vaste Lycée tout flambant neuf. Le prini et les professeurs, assemblage varié d'éléments disparates, ont été esquissés dans des cioqnis humovisliquca par un excellent élève qui suivit de piés le jeune Masîmîn sur les bancs et qui était dans les classes des petits, alors que celui-ci était dans celles des giands, par M. Emile Fage, président de la Société des lettres, sciences et (iris de la Corrèze^. Or, l'écolier nous intéresse plus que l'école, v II était, m'écrit M, Emile Fage, intelligent, laborieux, très appliqué à ses devoirs el bien ordonné eu toutes choses. Ses études furent brillantes ; elles faisaient bien augurer de son avenir. Ses aptitudes variées, également ouvertes du côté de lettres et de l'histoire, servies par un esprit méthodique et fécondées par un travail assidu, permettaient d'entrevoir l'éclosion prochaine d'une marquante personnatité intellectuelle. » Si M. Emile Fage, dans cette lettre du 17 janvier 1001, peut être qualifié de pr(h phéle après révénemcnl, il reilète avec l'exactitude d'un
' Emile Fage, Souvenirs d'en/ance el de jeanessc (Tulle, Ml p. 139-150, 167-172, 181-203, 216-219 ; du même. Maximin Detock, dans le Bulletin de la Société des lettres, sciences et arts de la Corrèze de 1902, p. 129-139, el dans Mélanges, Parli-aits et pasm" (Tulle, 1905), p. 24.1-258. M. Emile Fage a bien voulu me conseiller et me renseigner avec son expérience, son aulorité el si ■ fnçon de donner », qui rehausse encore le prix de ce qu'il ni a donné si géuéreu sèment. La Société des lettres, sciences et ctls de la Corrèze, dont le siège est à Tulle, y a été fondée le 14 novembre 1878. Masimtn Deloche en fut d'abord le président cfF«tlf. puis le président d'honneur depuis 1880 jusqu'à sa mort. Du autre gi-oiipe, la Société scientifique, historique et archéologiquf lie 1,1 r.orré:,', s'tlait conslitm:' deux mois auparavant, le 'J septembre 1378, à Brive, sous la présidence d'honneur de notre ancien confrère. le comte Ferdinand de Lasteyrie. Lorsque celui-ci mourut, le 13 mal 1879, elle acclama comme son successeur ik vie ïon flls, notre président de 1901, M. le comte Robert de Lasteyrie.
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ancien souvenir Timpression produite par le jeune Deloche sur ses maîtres et sur ses condisciples. Deloche lui-même se rappela toujours avec émotion les années qu'il avait passées avec les uns et les autres. Il écrivait en 1893 ^ : « Le collège est mieux qu'une hôtellerie de passage ou qu'un manège organisé pour l'entraînement des esprits : c'est une autre patrie, la patrie intellectuelle. »
L'éducation musicale de l'adolescent s'ajoutait par surcroît, comme un complément et une distraction, à son instruction classique . Il avait hérité de son père le goût de la musique. Celui-ci, guitariste distingué, initia le futur compositeur aux premiers principes de l'art, pour lequel votre confrère conserva toujours une prédilection très vive et presque un regret de ne s'y être pas consacré. Quelle illusion fréquente chez les hommes d'être prêts à sacrifier leurs succès légitimes à la chimère d*un mirage I
Bachelier es lettres à 17 ans, Deloche partit pour Toulouse, où il fit son droit. Je n'ai pas réussi à retrouver sa thèse de licence, dont la soutenance eut lieu vers la fin de l'année scolaire 1835-1836. Le choix du sujet 2 fournit quelque indice sur les voies latentes par
* Fragment d'une lettre de M. Deloche à M. Emile Fagc,lue par celui-ci le 4 janvier 1894 au premier banquet, qu'il présidait, de TÂssociation des anciens élèves du Collège et du Lycée de Tulle.
* Mon ami et confrère, M. Auguste Longnon, m'a révélé un passage, écrit par notre savant confrère, M. Paul Viollet, dans son Histoire du droit civil (Paris, 1893, p. 876, note 2). A propos des articles 913-916 du Code civil sur le droit de tester, il renvoie à « une étude comparative de la loi de germinal, an VIII, et du Code civil dans Deloche, Thèse de licence. Toulouse, 1836 ». M. Paul Viollet, qui devait ce renseignement au témoignage oral de Maximin Deloche, ajoute sur la même autorité : « Deloche préfère aux solutions du Code civil celles de la loi de
germinal. »
lesquelles son esprit s'acheminait vers la science et vers Férudition.
Il prit de longs détours pour y parvenir K Muni de son diplôme, il s'inscrivit en 1837 au barreau de Bordeaux comme stagiaire *, à l'instigation d'un parent, M. Lacoste, avocat près la cour royale de cette ville depuis 1817, ami personnel de Jules Dufaure. Celui-ci avait fait, en 1823, ses débuts d'orateur au Palais de justice de Bordeaux, et y avait, en 1832, succédé comme bâtonnier de l'ordre à ce même M. Lacoste. Son nom y figura au tableau jusqu'en 1852. J'emprunte textuellement ce qui suit à l'allocution que notre confrère, M. Maxime Collignon, a prononcée le 9 janvier dernier, en quittant la présidence de la Société des antiquaires de France 3 : « Un jour, M. Dufaure vient à Bordeaux pour y plaider dans un procès. L'avocat de la partie adverse est indisposé. M. Deloche le remplace, et si brillamment que son adversaire delà veille devient pour lui un protecteur dévoué, l'emmène à Paris et le fait entrer au Ministère des travaux publics. »
* Un de nos regrettés confrères, Edmond Le Blant, a parcouru une carrière analogue à celle de Maximin Deloche. Comme lui avocat, musicien, fonctionnaire public, il est devenu comme lui un archéologue consommé, ainsi que l'ont montré deux de ses biographes, M. Amédée Hauvette, Notice nécrologique , dans le Bulletin de là Société nationale des antiquaires de France de 1899, p. 59-77; et M. Henri Wallon, Notice, dans nos Comptes rendus de 1906. p. 609-644.
2 Deloche est inscrit au barreau bordelais dans le tableau arrêté fin décembre 1837 et dans celui de fin décembre 1838. Il habitait à Bordeaux place du Marché-aux- Veaux, 12, ce quia son intérêt; car c'est le coin le plus pittoresque et le plus ancien de la ville, le centre de la Cité communale, la Place par excellence au moyen âge, celle des proclamations, des émeutes et des marchés. (Communication de M. Camille Jullian).
3 Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France de 1901, p. 60.
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Le 12 mai 1839, après la chute du ministère Mole, Dufaure, affilié à la coalition par laquelle il avait été renversé, reçut du maréchal Soult, président du Conseil, le portefeuille des travaux publics. Le 3 octobre de la même année, Deloche était appelé comme rédacteur de 2« classe au 2e bureau de la Direction des mines. Le 1er février 1844, il devenait sous-chef de bureau dans le même service, puis donnait sa démission le 8 mai 1846, ayant été nommé, le 5 mai, par le Ministre de la guerre, alors chargé du service de l'Algérie, chef du bureau des ponts et chaussées et des mines à la Direction nouvellement créée des travaux publics à Alger.
Maximin Deloche, rédacteur et sous-chef, sans manquer aux obligations imposées par ses fonctions administratives, avait fait profession d'adepte initié aux secrets de la composition musicale ^ Plus d'un collègue blâmait cette concurrence à la bureaucratie et la dénonçait comme une incorrection. Deloche persévérait dans son péché, malgré les remontrances de ses supérieurs qu'offusquaient ses succès dans les salons et dans les concerts ^. Il ne se contentait pas d'écrire, on gravait de lui des romances, des ballades, des mélodies, des nocturnes, des chansonnettes et jusqu'à une féerie dans le goût du temps, avec une pointe de sentiment, comme chez ses émules, Loisa Puget,
* Ce paragraphe et le suivant ont été reproduits dans la Revue musicale de 1901, p. 453-454.
' Plusieurs romances mises en musique par Deloche ont été réimprimées en 1868 dans une collection intitulée : La muse des cafés-concerts. Romances et chansonnettes de divers auteurs. Elles portent la note suivante : A Tavenir, les compositions de M. Deloche seront publiées sous le nom de Jules Valry. » C'est en vain que, mes amis et moi, nous avons fait des battues pour découvrir un morceau de musique signé de ce pseudonyme.
Joseph Darcier, Pierre Dupont, PaulHenrion, Giislavc Nadaiid. Disciple quelque peu indépendant de nos confi'éresFromental Halévy et Henri Reber, il maintint toujours son idéal à une certaine hauteur en n'accommodant que des poésies sans vulgarité el sans licence. La Itêpcuse, sur des paroles d'Arsène Houssaye, est assurément sa vierge la moins farouche. Si j'avais la jolie voix de ténor, avec laquelle Deloche faisait valoir ses mélodies en s'accompagna nt lui-même an piano, si, comme lui, j'avais appris à chanter chez Manuel Garcia, le frère de la Malibran et de Madame Pauline Viardot, je serais mieux en état que par mon témoignage de vous faire goûter l'inspiration musicale de votre confrère.
Dans son album de 1843, se rencontre entre autres romances : Jeanne et ma montagne. Limousine '. Et nous voici par le sujet conduits vers le terroir pour lequel Deloche éprouva une passion dominante. La petite patrie dans la grande patrie exerçait sur le Tiilliste transplanté un charme irrésistible et l'enserrait dans des liens qu'il ne chercha jamais à rompre. Les chansons populaires dn pays natal eurent pour lui, dans celte période de sa vie, le même attrait qu'il ressentit ultérieurement pour le passé historique et géographique du Limousin. Un quart de siècle plus tard, La belle Lisette, légende tuUiste, ressuscitée par lui et
' Les paroles ne sont ni de Maximin Deloche, qui n'.T jamais versifié, ni d'André Lemoyne, auquel, par une confusion aïEC l'éditeur de même nom on il peu près (Henri I.enioine), elles ont élé altribuées. Elles sont en réalité d'Emile Baratean. Voir. dans la Publication officielle de noire Académie, p. 13, le Discours prononcé parnolreéminent confrère, M. Edmond Perrier, aux funérailles de M. Deloche, le jeudi 15 février 1900, et la rectification dans le Compte rendu de la séance tenue par r,4Mtidation corrézienne le 25 février 1900.
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par lui communiquée avec amour à Ambroise Thomas en 1867, n'a t-elle pas disputé presque jusqu'à la veille de la représentation les préférences du compositeur HHamlet à la mélodie norvégienne devenue au 4e acte « l'émouvante lamentation d'Opliélie » ^ ? Deloche, s'il n'orchestra plus lui-même ses œuvres récentes, ne cessa pas de noter pour son entourage de parents et d'amis, en particulier pour ses petits-enfants, les airs qu'il imaginait ou qu'il recueillait. A-t-il collaboré aux revues spéciales qui s'imprimaient à Paris aux environs de 1840? Je l'ignore, je ne connais que sa Notice nnisicale sur Renaud de Vilback, publiée à Paris en 1844. Pour courte qu'elle soit, elle nous révèle son esthétique musicale, son culte pour Mozart, « ce génie sublime qui seul, avec Raphaël d'Urbin, a reçu le surnom de Divin, et qui, ainsi que Raphaël, a passé sur notre terre comme un brillant météore », son désaveu « de l'influence et du système habituel de M. Halévy », son admiration pour les mélodies du «fécond Rossini», Son goût pour l'orgue, « ce divin instrument qui, par ses ressources infinies, peut seul suppléer à l'orchestre », sa passion pour la franchise, la clarté, Toriginalité dans les idées et dans la forme des accompagnements, pour la simplicité dans les moyens et la puissance dans l'effet. La liberté de conscience littéraire est aussi prônée dans cet opuscule comme la dernière conquête libérale du siècle, et Deloche y parait un peu désabusé de Paris, « immense cité, où les grandes passions et les grandes existences s'agitent sous l'élernel brouillard qui l'enveloppe ».
La nostalgie du Midi et du soleil détermina Deloche
* Edmond Perrier, Discours, Publication officielle, p. 14; cf. Jules Tiersot, dans la Revue des traditions populaires, XII
à échanger son poste de Paris contre une situation officielle qu'on lui offrait à Alger. Mais la préoccupation de soustraire sa santé à « l'éternel brouillard » et le désir naturel d'avancement ne furent pas les seuls nio)>ile5 de cette grave décision. D'une part, le ministère reprochait â son serviteur de n'être pas â lui sans partage ; d'autre part, l'Algérie française, dans son âge héroïque, ce champ où la bataille était en permanence, où la révolte d'Abd-el-Kader, même après les défailes de l'émir, couvait sous la cendre,' où la colonisation n'avait pas encore dépassé l'état embiyonnaire, c'était la terre promise pour l'activité d'un esprit laborieux, pour l'initiative d'un talent organisateur, pour la combativiLè d'un lutteur qui, une fois épris d'une conception ou convaincu d'une théorie, aimait à frapper d'estoc et de taille ses contradicteurs.
Au moment où, en 1846, Deloche débarquait â Alger, le maréchal Bugeaud, duc d'Isly, gouverneui' général, après avoir agrandi et pacifié la colonie, n'avait pas pu empêcher l'immixtion des bureaux de Paris dans ce qu'ils prétendaient à diriger et à organiser de loin et avait dû subir la concentation à Alger d'une administration centralisatrice '. L'ordonnance organique du 15 avril 1845 y avait créé les quatre Directions de l'intérieur, de la justice, des finances et des affaires arabes. Plus d'un an après, l'ordonnance du 22 avril 1846 en ajoutait une cinquième, celle dea travaux publics, dont les attributions s'étendaient à tout le littoral pour les travaux maritimes et à toiitfr l'Algérie pour le service des mines -.
' Camille Roussel, La conquête de l'Algérie, 11, p. 31-33.
' Minislère de la guerre. Tableau de la silaation des élabliut- I ments français en Algérie, 1846-1849. Paris, Imprimerie Nalionale, novembre 1851, p. 77.
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L'organisation de ce nouveau semce compta Deloche parmi ses artisans de la première heure. Mais, à peine ébauché, l'édifice fut abandonné.
A la fin de mai 1847, le maréchal Bugeaud ayant été rappelé en France, un système contraire prévalut, la Direction des travaux publics fut supprimée à Alger et, par une ordonnance du l^r septembre, on créa dans chacune des trois provinces une Direction des aflaires civiles. Deloche, son emploi d'Alger n'ayant pas été maintenu, fut envoyé à Constantine comme chef du bureau des travaux publics, de l'agriculture et de la colonisation. Le duc d'Aumale, le héros de la Smalah, nommé gouverneur général le 11 septembre de cette même année après l'intérim du général Bedeau, délégua son futur confrère à Bône, avec le titre de sousdirecteur, à la suite de troubles qui avaient éclaté dans cette ville K Je suppose que Deloche, après la répression, avait été chargé d'une mission temporaire pour rétablir l'ordre dans les finances de la cité et pour rassurer les populations. Le général Cavaignac, investi du gouvernement général par la République de 1848 après l'exil du duc d'Aumale, rendit le 26 mai un arrêté qui ramenait Deloche à Constantine comme secrétaire à la Direction des aflaires civiles. Le 9 décembre, par assimilation à la métropole, les trois provinces de l'Algérie étant devenues trois départements, Deloche fut maintenu à Constantine comme conseiller de direction d'abord, puis, par arrêté du 8 février 1849, nommé conseiller de préfecture du département de la province et désigné pour remplir les fonctions de secrétaire général de la préfecture. Ce fut en cette qualité également qu'il fut transféré à Oran, par arrêté du 25 juin 1850.
* Ce fut une échauffourée toute locale, sur laquelle les détails Oae manquent.
Je ne pense pas que ce déplacement ait été mis à exécution par Deloche, dont la santé avait été ébranlée par son séjour prolongé en Algérie. Il était atteint de fièvres palustres. Son estomac ne digérait plus facilement sous un ciel de feu sans ombre et sans pluie, La vie nomade, avec une succession continue d'étapes diverses, lui pesait maintenant. Les circonstances avaient voulu qu'il traversât l'Algérie sans rencontrer sur sa route ces antiquités romaines qui auraient éveillé ses aptitudes endormies d'archéologue K II aspirait sans doute aussi à se créer une famille. Le décret qui ordonnait son changement de résidence le trouva peut-être déjà rentré en France et en Limousin. J'ai quelque raison de croire qu'il y était revenu dès les premiers jours de 1850, à la suite d'un épisode qui avait eu Constantine pour théâtre et qui avait été de la part du bouillant Deloche une infraction au protocole du fonctionnaire public. Ne s'était-il pas avisé de se battre en duel avec un chef de bataillon des tirailleurs indigènes, en garnison dans cette ville ? « Des deux champions qui croisaient ainsi le fer, a dit spirituellement notre confrère Maxime Collignon 2, l'un ne devait plus porter un jour que l'inoïfensive épée d'académicien ; l'autre devait illustrer la sienne à Inkermann et à Sébastopol : c'était Bourbaki 3. »
^ Sur le tard, Deloche parlait de son séjour en Algérie comme ayant décidé de sa vocation, et M. Louis Farges s'est fait Técho des propos fréquents qu'il tenait volontiers à ce sujet ; voir sa notice sur Deloche dans la Revue encyclopédique du 12 mai 1900. Je crois que Deloche, comme son biographe, se faisait illusion sur cette phase de son évolution.
2 Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France de
3 Cet épisode est resté inconnu aux deux biographes du général Bourbaki : « un de ses anciens officiers d'ordonnance » Louis
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^'inaction était incompatible avec la nature de Maximin Deloche. Les loisirs qu'il subissait, l'interruption forcée de sa carrière, son retour au pays dans un état de santé, sinon alarmant, du moins précaire, sa réclusion;! Tulle ou aux environs par ordonnance des médecins, son besoin de travailler toujours et quand même, ses réHexions de solitaire replié sur lui-même, les vides d'une existence trop peu remplie à son gré, amenèrent Deloche à percevoir l'appel pressant de sa vocation impérieuse, de celle qui l'a illustré, de celle que vous avez encouragée par vos récompenses avant de la consacrer par vos suffrages. Par intuition, par instinct, sans la préparation régulière de notre merveilleuse Ecole des Chartes, Deloche avait trouvé sa voie qu'il suivit en silence jusqu'au jour où l'archéologue inattendu surgit et réclama sa place au soleil, où l'autodidacte inconnu, après l'avoir conquise, la défendit avec acharnement contre les attaques des censeurs et des détracteurs. En attendant, il se recueillait dans l'étude et les personnes admises dans son intimité étaient les seuls témoins de son activité dans un domaine qu'il avait d'abord limité à son pays d'origine, qu'il avait ensuite peu à peu étendu en même temps qu'il l'étayait et le consolidait.
Les premiers fondements étaient posés, lorsque Deloche, remis du mal qui l'avait fait renoncer provisoirement à sa besogne administrative, l'ut replacé dans les cadres le li^"" août 1853 et rentra au Ministère de l'Agriculture, du commerce et des travaux publics comme rédacteur au l'f bureau de la Division des
d'Eichllial (Paris, 1880) et le commandant Grandin (Paris, 1898). Deloche reçut-il une blessure ou s'en lira-t-il avec une contusion ? En tout cas, cette rencontre n'eut, ni pour lui, ni pour son adversaire, de suites graves.
mines. On lui tint compte de son dossier et de son âge pour ne point immobiliser le transfuge dans les grades inférieurs. Dès le 1**^ décembre 1853, il passe comme sous-chef, faisant les fonctions de chef, au 2^ bureau de la Division de l'exploitation des chemins de fer. Entre temps, Deloche, qui était catholique, s'était marié à Paris le 3 avril 1854 * avec une protestante, Mademoiselle Fourcade Prunet, une personne de tète et de cœur, fille d'un médecin. La tolérance réciproque scella la paix et le bonheur dans l'union qui ne fut pas de longue durée. M"**^ Deloche devait être emportée en septembre 18G1 par l'épidémie de diphtérie qui fit tant de victimes dans la capitale. Elle avait assisté et sans doute contribué par son impulsion bienfaisante aux premiers succès du savant.
Ses débuts dans l'érudition ne sont pas antérieurs à la fin de l'année 1855. Le 20 novembre, Bourquelot lit en son nom la première partie d'un mémoire devant la Société des antiquaires de France qui, dès le 16 avril 185(5, l'élisait parmi ses membres résidants. Alexis de Tocqueville, qui venait de publier TAncze/i Régime et la Révolution, lui écrit le 10 août 1856 ^ : « Rien n'est plus agréable que de se voir si complètement compris et si apprécié par un esprit distingué et de trouver un juge si bienveillant dans un homme dont on estime tout à la fois le talent et le caractère. Vous
1 La date exacte est fixée par une lettre de Jules Dufaure, datée du 2 avril 1854 : « Ne doutez pas, mon cher Monsieur Deloche, du sentiment de très vive affection avec lequel j'assisterai demain, si je le puis, à votre mariage. » Ce document m'a été communiqué avec quelques autres par M'"e Debord, la fille de Maximin Deloche.
2 Lettre inédite communiquée par Mi"c Debord, qui en possède encore deux autres envoyées de Tocqueville, par Saint-Pierre- Église (Manche), le 28 août et le 10 octobre 1856.
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savez que vous êtes pour moi cet homme-là. » C'est à « cet homme-là » que, dans le cours delà même année, vous décerniez une troisième médaille au concours des Antiquités de la France ; en 1857, il obtenait la première, en même temps qu'il était nommé chevalier de la Légion d'honneur. Eieux années de suite, en 1860 et en 1861, vous lui avez accordé le second prix Gobert. En 1865, vous lui témoigniez votre estime croissante par Toctroi du prix de numismatique ancienne fondé par Allier de Hauteroche. Pour ne rien omettre d'essentiel, je dirai que, le 1er juillet 1861, Deloche avait été chargé de diriger le 1er bureau de la Division du personnel dans ce même Ministère où son noviciat remontait à octobre 1839.
Son avancement demeura stationnaire jusqu'au remaniement par lequel les travaux publics furent débarrassés de leurs annexes, et qui valut à l'agriculture et au commerce réunis le bénéfice de l'autonomie. Le 28 juillet 1869, Deloche fut compris dans la constitution du nouveau département ministériel, comme chef de la Division du secrétariat général et du personnel. Mais son ambition légitime aspirait à d'autres honneurs. Il vous avait apporté à plusieurs reprises des communications qui avaient été appréciées par cette élite à laquelle il les adressait et dont l'approbation était son rêve, en attendant que votre choix porté sur lui réalisât son idéal. Vous lui avez donné satisfaction, ainsi que j'ai dit en commençant, le 22 décembre 1871. Et, comme pour relier ses deux existences, vous avez profité de sa présence pour le choisir dès le 12 juillet 1872 comme l'un de vos deux commissaires pour la vérification des comptes de 1871, de sa compétence avérée pour le réélire chaque année. Le 13 octobre 1873, il était élevé au grade d'officier dans l'ordre national de
la Légion d'honneur. L'administration enchérissait par cette distinction sur celle par laquelle vous aviez comblé ses vœux. Elle attestait encore le prix qu'elle attachait à son concours en le nommant, le l^r juin 1875, Directeur de la comptabilité centrale et de la statistique. En 1878, vous faisiez un nouvel appel à son dévouement et à son expérience en l'appelant à siéger parmi vos représentants dans la Commission administrative centrale pour administrer les propriétés et les fonds communs aux cinq Académies. Il ne déclina votre désignation annuellement renouvelée et le secrétariat, dont ses collègues lui maintenaient la charge comme au mieux entendu dans les affaires, qu'à la fin de 1895, lorsque l'âge et la fatigue Teurent contraint à résigner « ce mandat qui lui a été confié durant près de 21 années consécutives » K Promu commandeur de la Légion d'honneur le 3 février 1880, il fut, le 28 du même mois, admis à faire valoir ses droits à la retraite à titre d'ancienneté de services et nommé Directeur honoraire.
Une légère claudication, conséquence d'un refroidissement contracté en 1880 à une soirée'chez Gambette, qui était alors président de la Chambre des députés, avait condamné Deloche à brusquer ce dénouement. Le rhumatisme, qui avait raidi son genou droit, sans empirer, passa à l'état chronique et il prit la détermination d'aller vivre à la campagne, assez près de Paris pour ne pas manquer les séances de son cher Institut, assez loin pour consommer une rupture définitive avec ses habitudes invétérées d'assiduité quotidienne au Ministère. Il s'en était autrefois rapproché, lorsqu'en
* Académie des inscriptions et helles-tettres. Comptes rendus des séances de Cannée Î896, p. 82.
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1860 il avait quitté la rue Montholon, 14, pour venir habiter rue de l'Université, 34, puis en 1873, rue de Solférino, 13. Le voisinage de son frère Gustave l'attira d'abuord à Vincennes, où il s'établit rue de la Prévoyance, 19, puis, dans l'espoir d'un air plus vivifiant et d'une quiétude plus douce, à Saint-Maurice où, en dehors de son frère, de sa belle-sœur et de ses neveux*, seuls ses proches, ses amis intimes et... les candidats à l'Institut et auxAntiquaires venaient procurer quelque distraction au solitaire dans ses deux ermitages, sis depuis 1884 au 60, depuis 1887 au 8 de l'avenue de Gravelle. Paris le reconquit en 1891 : le vieil étudiant, qui ne vieillissait pas, s'installa côte à côte avec la jeunesse studieuse, tout près du Luxembourg, sur le versant Est de la Montagne Sainte-Geneviève, rue Herschel, 5. Ce fut un refroidissement, causé par une imprudence, qui eut raison de sa santé jusque-là persistante en dépit des heurts et des secousses. Aussi, j'en appelle à vos souvenirs, quels ne furent pas votre saisissement, votre surprise et votre consternation, lorsque la nouvelle se répandit parmi vous que Maximin Deloche, qui participait activement à vos travaux quelques semaines auparavant, avait été emporté subitement le 12 février 1900 !
^ Gustave Deloche quiUa TAsile national de Vincennes pour être retraité en janvier 1886; il est mort à Tulle le 24 janvier
Opuscules d'un nrabisant
Maximin Deloche, dont la production scientifique fui tardive, rattrapa le temps perdu par une rare fécondité. La Notice musicale sur Renaud de Vilback clôt en 1844 une ère, celle où le composîleur et le chanteur récollaient des succès dans nu genre qui avait la vogue. Celui-là cesse ensuite d'écrire, excepté pour le cercle restreint de quelques privilégiés, celui-ci fredonne à mi-voix et le séjour en Algérie arrête l'expansion de leur renommée mondaine. C'est un autre homme qui revient en France et au nom duquel, le 20 novembre 1855, Bourquelot lit la première partie d'un mémoire manuscrit intitulé : Etudes sur les Lemovices Armoricain^. Il est en train de remanier son travail pour le livrer à l'impression, lorsque (je reproduis les ternies émus dont Deloche s'est servi) une « inconcevable attaque » contre Etienne BaUize fait tressaillir d'indignation le fervent Tulliste. En face de « si injustes et si ingrates paroles », il se constitue le champion de celui qui, au xvu" siècle, avait été, comme on l'a dit, « son grand ancêtre dans l'érudition française a -. Son éloquent pamphlet, dalé de 1856 ^, atteste, non seulement la science solide dont il s'était muni et les fortes études
' Annuaire de la Socïélé impériale des antiquaires de Franct de 1855, p. 136; cf. p. 145 et 147. Voir surtout les MÉmoireiàn cette Société, année 1856, p. 46-108. sous le titre de : Les Lemovices de VArmoriqne, mentionnés par César.
» Emile Page, Élienne Balaze (Tulle. 1890), p. 133.
' M. Deloche, Etienne Baluze, dans le Bulletin de lu Soeiélt archéologique et liistorique da Limousin, VI (Limoges, lEfi), p. 81-94; tirage à part, Paris, 185G. Professeur d'histoire anLycée de Tulle en 1901, M. Ch. Godard a consacré la llièse latine, qu'il a soutenue le 5 lévrier 1902 devant la Faculté des letti3f|,|
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auxquelles il s'était astreint, mais encore la passion ingénue et généreuse, inconsciente et peut-être aventurée, qui animait sa pensée et enflammait son langage. Le silence était rompu et chaque année allait apporter au monde savant des manifestations de cette force imprévue, spontanée, secrètement acquise et développée, soudainement révélée, dont l'action puissante n'avait été mise en mouvement par les leçons d'aucune école. Votre verdict favorable, renouvelé à deux reprises, était pour le Cartulaire de V Abbaye de Beaulieu^ publié par Deloche en 1859, une juste compen* sation des critiques peu bienveillantes dirigées contre son éditeur et un encouragement flatteur pour celui en considération duquel vous l'avez rendu. Quant à lui, il ne perd pas la tête et excelle à se défendre contre le plus qualifié de ses agresseurs. Il taille sa plume la plus aiguë pour atteindre le côté faible de la polémique, par endroits discourtoise, que Léon Lacabane a ouverte contre lui dans la Bibliothèque de VEcole des chartes. Le troisième coup de griffe est prémédité, on t'annonce d'avance, mais il ne sera pas donné, Deloche l'ayant paré en 1861 par ses Divisions territoriales du Quercy aux IX®, x« et xi" siècles. L'année précédente, il avait adressé une Réponse aux observations froidement réfléchies de M. Alfred Jacobs, un géographe érudit trop oublié aujourd'hui.
de Paris De Stephano Balazio Tiilelensi à la revision du procès de Baluze, et ses conclusions lui sont plutôt favorables. Notre savant confrère, M. A. de Boislisle, prépare sur cette même question un ouvrage considérable, dans lequel il s'appliquera à démontrer que, chez Baluze, le caractère n'a pas été toujours et partout au niveau de l'érudition. La* sévérité de son jugement ressort de l'appendice VIII au tome XIV de sa belle édition de Saint-Simon. Mémoires, p . 533-558 : Le Cardinal de Bouillon, Baluze et le orocès des faussaires ,
En 1860, Dcloche démontre par son Principe des nalinnalilcs qu'il ne se désintéresse pas des questions ( contemporaines ' . C'est son Discours sur l'histoire uni- , verselle. « Les nations sont voulues de Dieu », tel en ■ est l'épigraphe, emprunté à un mandement deM^Berteaud, évêque de Tnlle. « Les débris des races et des nations, dit-il- (je cite en abrégeant), ont fait un travail, d'abord caché, aujourd'hui patent, pour parveniià se rejoindre, à renouer des relations violerami-nt ' interrompues... Ce travail... est sacré, car il n'est point I l'œuvre de l'homme, mais celle de Dieu même. » ( L'unité de l'Italie trouve en Deloche un apôtre enthousiaste, il prodigue ses encouragements aux promoteurs de l'unité allemande et réalame, comme un droit pour la France, les frontières naturelles avec la possession des pays situés sur la rive gauche du Rhin. On ignorait alors quelles déceptions le principe des nationalités réservait à la France, quelle expiation cruelle il infligerait à l'empereur Napoléon III, qui lui avait subordonné sa politique extérieure, qui en avait fait l'apologie dans ses discours et l'application dans ses actes. Seules quelques individualités clairvoyantes, comme notre confrère Charles Schefer, prévoyaient alors qu'A entraînerait après lui le démembrement de la France*.
Parmi les sujets qui avaient séduit Deloche, alors qu'il faisait son apprentissage de savant, étaient les problèmes soulevés par les monnaies mérovingiennes du Limousin. Ce fut pour lui une matière pour ainsi
' Trente ans plus tard, Deloche saisissait l'occasion d'un | hommage pour s'essayer à dégager les inconnues d'un pro- I blême, qui plus que jamais est à l'ordre du jour, l'affaiblisse j ment de la natalité en France ; voir nos Comptes rendas de 18B0, ^ p. 368-371; cf. ceux de 18«6, p. 408-410.
' M. Deloche, Da principe des nalionatîtés, p. 31.
^Plus haut, p. 164.
Maximin Deloclie 279
dire inépuisable» étant donné le grand nombre des espèces monétaires qui lui passèrent sous les yeux. La Revue numismatique, dirigée par nos confrères le baron de Witteet Adrien de Longpérier, accueillit en Deloche une excellente recrue qui y collabora sans interruption de 1857 à 1863. Il continua cette série successivement et concurremment dans tous les reueils ouverts à de pareilles recherches. Je les énumère en suivant l'ordre chronologique de leur premier contact avec Deloche numismate : Bulletin de la Société nationale des antiqmireSy Bulletin de la Société archéologique du Limousin à Limoges, Revue archéologique, Mémoires et Comptes tendus de V Académie des inscriptions et belles-lettres, Bulletin de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze à Brive, Revue numismatique^ Bulletin de la Société des lettres, sciences et arts de la Corrèze à Tulle, Revue belge de numismatique publiée à Bruxelles. La bibliographie détaillée et minutieusement exacte, publiée par M. Henri Stein dans le Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France ^^ démontre que Maximin Deloche cultiva cette spécialité pendant plus de quarante années, de 1857 à 1898. Il s y est montré un novateur méthodique, fixant les règles et leurs applications. Ce fut Deloche qui, le premier, fît ressortir pleinement l'importance des styles régionaux pour la classification des monnaies du vn® siècle. La multitude des lieux portant le même nom rendait impossible la détermination de celle, entre ces localités homonymes, où une monnaie de l'époque mérovingienne avait été frappée, tant qu'on ne s'était pas avisé qu'il fallait recourir à un autre élément d'information. Cet élément, le style, Deloche Ta dégagé et
* Plus haut, p. 259, note 1.
[Ipuseuies a' an ara
mis en lumière. Le dessin de l'efligie et de ses délails, la forme de la croix, la disposition des oriiemeals secondaires comme les grénetis varient suivant les régions el, sauf exception, dissipent tonte confusion entre une pièce de l'Est de la Gaule et une pièce sortie de l'atelier de l'Ouest, entre une monnaie du Nord et une autre provenant de la région méridionale. Permettez-moi d'alléguer un exemple. Si Dcloche a pu, entre les localités dont le nom est tiré de Breciaco, adopter Bersac, dans la Haute-Vienne, comme le lieu d'origine d'un tiers de sol d'or frappé par le raonnayeur Ursulfus, c'est que le buste gravé au droit de cette pièce est de même dessin que les bustes dont est orné le cbamp des pièces frappées par des contemporains à Limoges '. On est donc fondé, sans hyperbole laudativc, à leconnaitre que Deloche, élargissant le cadre de ses études consacrées à des types monétaires, les a comparés habilement, en a saisi les rapprochements et les séparations, et a posé quelques-ims des principes généraux qui régissent la numismatique mérovingienne .
Si Deloche a eu des précurseurs dans l'interprélatioa des chiffres xxi et vu sur les monnaies d'or mérovingiennes, qui pourrait lui contester le mérite personnel d'avoir en l'intuition qu'ils devaient être rattachés à la formule De seleqtias, et d'être ainsi parvenu le premier à en préciser la valeur exacte'?
' M. Deloclie, Description des monnaies mévoi'ingiennes da Limousin (Paris, 1853), p. 9-21 el 20i; cf, Prou, Catatogue dU monnaies françaises de la Bibliothèque Nationale. Les monnaiet mérovingiennes (Paris, 1892), p. •11)7.
' lievne archéologique, nouvelle série, XL (1880), p. 172-176: cf. E. BabeloQ, dans le Journal des Savants de février 1901. p. 119.
Maximin Deloche 281
Les cachets et anneaux mérovingiens ne s'adjoignirent aux monnaies de même origine dans le champ d'études de votre confrère qu'en 1880, au moment où il s'était affranchi de ses corvées administratives. Il vous entretient le 16 avril 1880 d'un anneau-cachet d'or mérovingien orné au chaton d'une cornaline gravée antique, moins de deux mois après qu'il a recouvré sa liberté. Et il ne s'arrêtera plus de décrire dans la Revue archéologique « un nombre considérable de bijoux de ce genre, en usage sous le Bas Empire, puis dans les Etats barbares et particulièrement dans la Gaule mérovingienne » *. C'étaient pour lui d'amusantes récréations ; c'est pour nous un divertissement de savourer ses déchiffrements ingénieux de monogrammes, auxquels sont consacrées des notes courtes, incisives, spirituelles, documentées, mais où parfois des esprits sceptiques ont soupçonné quelques habiletés de prestidigitateur. Les résultats qui se sont dégagés de ces notes éparses ont été consignés en 1896 dans vos Mémoires^ où Deloche s'est étendu sur Le port des anneaux dans V antiquité romaine et lesrj) rentiers siècles du moyen âge. Enfin il a « conçu le dessein de former un recueil où ces petits monuments seraient classés méthodiquement, soigneusement commentés, et accompagnés d'un résumé succinct des notions utiles qu'on en peut tirer». Ce recueil, le premier de cette sorte qui ait paru, est précédé d'une longue et substantielle introduction. Deloche eut encore la joie de vous l'offrir lui-même dans votre séance du 10 novembre 1899. Il vous apportait par cet hommage son testament scientifique.
*'M. Deloche, Étude historique et archéologique sur les anneaux sigillaires et autres des premiers siècles du moyen âge. Description de 315 anneaux, avec dessins dans le texte (Paris, 1900), p. 1.
Opuscules d'nn arablBunt
Le closseiuenl des objets déciits, pour peu que la provenance en fi'it connue, d'après les provinces ecclésiastiques et les diocèses, ramenait Deloche en arriére vers le sujet plus ample, dont ses études sur les monnaies avaient été l'entrée en matière, devenue uue partie accessoire, dont son Corpus des anneaux ^tail l'appendice, devenu la conclusion : les Lénwvices de l'Armorique, le Carlulaire de l'Abbaye de Jieatilieu, avec les enseignements de sa préface si sugf;eslive, la Géographie historique du Limousin et ses subdluisions, lecture inaugurale remarquée à la 26= session du Congrès scientifique de France qui tint ses assises à Limoges en 1859, le mémoire justificatif Des divisions territoriales du Quercy, la Description des monnaies mérovingiema du Limousin laissaient pressentir, comme des aboutissants logiques, les belles Etudes sur la géographie làstorique de la Gaule et spécialement sur les dimsiotts territoriales du Limousin au moyen âge, qui ont reçu l'hospitalité chez vous dès 1861 et 1864 dans lesJl/cmoJres présentés par divers savants, et La liustis et Vantiut' tion royal sous les deux premières races, un volume compact, qui ne doit pas seulement à l'étrangeté de l'intitulé le succès qu'il a ohtenu, mais qui, ea 1873, a sanctionné avec éclat le choix récent par lequel voas aviez accordé vos préférences à sou auteur.
Deloche y aborde, sans préambule, le problème qu'il se propose de résoudre : «La tnislis, dit-il, compagnonnage guerrier, et l'antrustion, compagnon volontaire des rois francs, représentaient, en Gaule, une des institutions fondamentales des conquérants et correspondaient à l'un des organes essentiels de l'ancienne société germanique. » Sommes-nous, ajouterai-je, des Celtes, des Germains ou des Ligures? Ou bien notre "ace, mélangée est-elle une combinaison de ces trois
Maximin Deloche 283
éléments à des doses que la chimie ethnographique n'a pas encore évaluées avec précision * ? Ce sont des questions sur lesquelles Deloche a plusieurs fois varié, mais qui ne pouvaient nullement modifier sa conception originale de l'antruslionat. J'en emprunte la définition et la caractéristique à un savant, que Deloche tenait en particulière estime et qui m'inspire pleine confiance, M. Maurice Prou, le successeur de notre Arthur Giry dans sa chaire de l'Ecole des chartes-: « Dans le compagnonnage royal, ceux qui tenaient au roi par les liens les plus étroits étaient les a/7/ru5/zo/i5. Leur nom vient du mot trustis, qui signifie ordinairement aide, protection, et qui, par extension, désigna le corps des antrustions et, enfin, une troupe d'hommes armés... Les antrustions formaient la garde particulière du roi mérovingien ; ils tenaient la place des protectores impériaux ; comme eux, ils formaient une scola placée sous les ordres du maire du palais. Ce n'étaient pas nécessairement des hommes libres, au moins à l'origine; car, au vn^ siècle, les serfs n'étaient plus admis dans ce corps d'élite. Les antrustions avaient entrée, comme les autres palatins, dans le conseil royal ; on leur confiait des missions extraordinaires. Mais» en retour des obligations auxquelles ils étaient tenus envers le roi, ils avaient certains privilèges. D'abord leur personne était protégée par un triple wergeld, c'est-à-dire qu'au cas où l'un deux était tué, le meurtrier payait 600 sols, soit
* M. Deloche s'est peut-être exagéré en dernier lieu la part des Ligures dans notre formation ; voir Des indices de Voccupalion par les Ligures de la région qui fut plus lard appelée la Gaule, dans le tome XXXVII de nos Mémoires (Paris, 1897); cf. l'extrait paru dans la Revue celtique, XVIIl, p. 365-373.
* Maurice Prou, La Gaule mérovingienne (Paris, 1897), p. 46- 47 ; cf. les conclusions identiques de P. Guilhiermoz, Essai sur V origine de la noblesse en France au moyen âge (Paris, 1902).
une amende trois fois plus forle que celle dont le meurtre d'un Franc libre entraînait le paiement. De plus, une procédure particulière avait été établie en leur faveur. L'antrusiionat ne formait pas une noblesse, la qualité d'anirustion était essentiellement personnelle, elle ne passait pas du père au fils, n
La Irustis et l'antruslion, voilà un chapitre de nos origines que Deloche a élucidé d'une manière définitive, Les commencements de notre histoire constituent le lien commun qui unil ses disciplines favorites: géofjrapliie historique, numismatique et sigîUograpbie mérovingiennes. Le Principe dos tmtioiiaUlés s'y rattache par l'utopie généreuse qu'il imagine : une France complétée au milieu de peuples unifiés, satisfaits de leur sort et alliés avec elle. Le patriotisme rétrospectif enflamme son érudition. 11 s'échauffe dans sa discussion avec un autre bon Français, M. Albert Réville, qui avait écrit deux articles, « pleins de remarques originales et d'hypothèses vraisemblables ' <>, sur le di-uidisme et sur l'armée gauloise à la bataille d'Alesia -. Le déblaiement et la conservation des arènes de Lutèce n'ont pas de plus vaillant, ni de plus obstiné défenseur. Une École nationale de géographie lu' parait une institution nécessaire, qu'il préconise avec la chaleur entraînante d'une conviction qu'il voudrait rendre contagieuse, tant elle est profonde et sincère! Le caractère essentiel qui donne de l'unité aux œuvTCt éparses, souvent fragmentaires, de cet infatigable travailleur, réside dans son amour de la terre natale, ville, province, région, pays. Tulle, la Corréze, le
' Ce jugement est emprunté à M. Camille Jullian.VVmnjïrïorw (Paris, 1901), p. 398.
' Lettre signée Maximin Deloche, dans la Reutie <lrs Dtai Mondes, tome CCXXXVIII (1877), p. 4«5-472.
Maximin Deloche 285
Quercy et le Limousin, Lutèce, Paris et notre Académie, la Gaule et la France ont eu en lui un adorateur constant, dont les effusions se sont prolongées pendant la seconde moitié du xix^ siècle. Il a concentré ses efforts sur l'étude de la contrée, petite et grande, où il était né, où il avait grandi, où il avait vécu, à laquelle il avait voué son affection. La France n'oubliera pas une vie de labeur consacrée par un de ses enfants les mieux doués et les plus actifs à la poursuite et à la découverte de ses titres de noblesse.
Opuscules d'un ai'ablsant
Ni l'administrateur, ni le savant n'avaient étouffé chez Deloche l'homme de cœur foncièrement bon, bienveillant pour les inférieurs, compatissant aux misères cUi prochain, sensible avec afflnemenl, cxpansif par franchise, désireux de plaire et de persuader, serviable avec empressement, se prêtant volontiers au badinage, évitant de nuire à qui que ce soit. Ecoulez le plutôt et vous aurez plaisir à reconnaître son accent oratoire * : « Charité ! Charité I c'est-à-dire sollicitude et assistance aux humbles et aux souffrants; absence d'envie et de convoitise à l'égard des puissants el des heureux; indulgence, amour, pour tous ceux qui composent avec nous le grand corps social ; telle est la loi qui, de l'Ecrilure, doit passer dans le fait, de la prédication dans les mœurs, el à laquelle doit obéir fidèlement tout véritable ami de l'humanité, tout soldat dévoué du progrés. » Et, dans son indignation contre les accusateurs de son illustre compatriote Étiennï Baluze, Deloche se souvenait qu'il avait été avocat el, dominé par des considérations de sentiment, il disait avec éloquence : « ConseiTons avec piété, exaltons avec fei-veur ces gloires si pures, vraiment nationales, qui ne traînent point après elles, comme tant d'autres gloires, un triste et lugubre cortège de douleurs el d'infortunes 1 En elles consiste notre plus prècieuï héritage, dépôt sacré qui nous fut légué par nos pères et que nous devons transmettre intact à nos enfants. '
Ce programme, ainsi généralisé à propos d'nn
' M. Deloctic, Étietmt Baluze (tirage à part), p. 16.
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problème particulier, a été rempli par Deloche dans sa vie mouvementée ainsi que dans ses nombreux écrits. 11 s'est partout imposé, comme un devoir qu'il revendiquait, la mission de rechercher, de maintenir et de perpétuer les traditions. Son bon sens de Corrézien et de Français a indiqué non seulement la voie à Térudit, mais encore au musicien, à l'administrateur, à l'académicien. Dès qu'il fut entré parmi vous, il devint l'arbitre des litiges que soulevait parfois l'application de votre règlement. Faisant face au bureau, il épiait le moindre relâchement dans sa vigilance, et, la surprenait-il en défaut, il bondissait, redresseur de torts, paladin armé de pied en cap, oubliait, pour un moment son infirmité, se soulevait sur le pied gauche pour rehausser sa taille, réclamait avec instance et attendait avec impatience un comité secret pour dénoncer certaines tolérances, pour discuter le sens strict et rigoureux d'un article, pour soutenir avec impétuosité son exégèse, pour repousser prestement toute objection, se cramponnait à la table d'une main noueuse^ la frappait à coups redoublés de l'autre et prodiguait ses talents sans compter pour un point de détail avec autant d'exubérance que pour un point de doctrine. Dans les élections, bien que l'acception des personnes ne le laissât pas indifférent, il était surtout préoccupé de maintenir dans votre sein, entre les branches rivales jalouses de leurs droits, cet équilibre dont les nouveaux domaines conquis par la science risquent sans cesse de modifier les conditions.
Ce n'était pas sans résistance que Deloche acceptait les modifications obligatoires et qu'il faisait plier son respect pour le temps jadis devant les nécessités pressantes imposées par la marche en avant de l'humanité. € Animé de cet esprit large et libéral qui faisait jadis
le charme de notre sociélé française ' », il n'éft certes pas un rétrograde. Mais il déplorait la propension de chaque âge à démolir ce que des générations ont construit. Or, la loi de continuité dans ce monde ordonne que des conservateurs éclairés comme Deloche lancent des avertissements salutaires pour assurer l'avenir des institutions héréditaires, dont ils se consLtiient, à un moment donné, les gardiens rigides et inflexibles. Les procès-verbaux de vos comités secrets portent les traces de cette opiniâtreté, comme aussi les dossiers des archives ministérielles. Elle est tout à l'honneur de votre confrère.
Au moment où la guerre de 1870 éclata, Delochi' allait avoir 53 ans. Resté à son poste civil de chef de division dans Paris assiégé, il ne se contenta pasd'élre le plus ponctuel et le plus, discipliné des gardes nationaux, en même temps que le plus régulier et le plus zélé des fonctionnaires, en attendant qu'il devint le plus assidu et le plus appliqué des académiciens. Le besoin de dépenser ses réserves d'activité, les suggestions de son cœur chaud et la vivacité de ses élans patriotiques le poussèrent à examiner les movens par lesquels il parviendrait à soulager efficacement ceux des Corréziens, réfugiés à Paris, sur qui pesait le plus lourdement le fardeau des souffrances obsidionales.
Notre éminenl et aimable confrère, M. Edmond Perrier, un Tulliste comme Deloche, vous a révélé on secret que Deloche avait bien gardé, étant peu disposé à divulguer ses actes de charité -. « Aux approches de
I Discours de M. Je comte Robert de Lasleyric à notre séance pubtique annuelle du vendredi 1 G novembre ISHM). Voir les Comptes rendus de l'Académie des inscriptions et beltes-leltres de 1900, 1 p 591. Notre président associait dans un jusle cloge Deloche et ■ Ravaisson, qui « tous deux. », iijoutait-il, « out vécu ta sages >' * Edmond Perrier, Discours, éd. de notre Académie, p. 15.
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l'heure de la faim^ alors que chacun eût été presque excusable de ne penser qu'à lui-même, Maximin Deloche ne pensa qu'aux misères de ses compatriotes» enfermés comme lui dans le cercle prussien ; il pensa à ceux pour qui la prévoyance avait été impossible» à ceux que la maladie avait atteints, aux femmes, aux enfants, aux vieillards dont la débilité augmentait la souffrance, aux isolés privés de leurs proches et de leurs amis. Quelques Corréziens s'étaient réunis pour veiller sur leurs jeunes compatriotes, soldats de l'armée de Vinoy ; il accourut et, dans un grand élan de solidarité, il fît surgir de ce groupement éphémère VAssociation corrézienne... Il en dirigea lui-même pendant dix ans les travaux ^ A cette œuvre toute de charité il continua *!fees plus ardentes sympathies, même après qu'une cruelle infirmité, survenue en 1880, l'eut condamné à un repos relatif; il en demeura le président honoraire et profondément honoré. »
A partir de 1880, il se réserva pour notre Compagnie, pour ses confrères, pour ses visiteurs. Vous vous le rappelez invariablement coiffé d'une calotte en velours noir qui effleurait seulement le haut de son front développé et méditatif. Au repos, ses paupières étaient baissées sur les yeux presque fermés. S'animait-il, ses yeux sortant de leurs orbites devenaient pétillants, son regard interrogateur scrutait les pensées avec une expression d'ironie sans cruauté, de malice sans méchanceté ; sa bouche souriait, finement empreinte de bonhomie narquoise. Sa verve un peu gouailleuse rappelait aux auditeurs que la Corrèze est plutôt l'antichambre du Midi que la prolongation de la France
* Je signale aux amateurs de pensées saines, délicatement et éloquemment exprimées, le charmant discours que Deloche prononça devant V Union corrézienne, le 13 février 1876.
centrale. Deloche avait un beau nez, légulier de forme, aux narines gonflées et vibrantes. Sa figure rasée élail terminée par un bouquet de barbe écourtée et arrondie. Quant à son vêtement, soigneusement, presque coqiieltement ajusté, il était en drap noir, avec le gilet montant jusqu'à la barbiche. Les manchettes blanches ressortaienl seules sur le fond uniformément noir du costume '.
Sa conversation était charmante, parce qu'il élail d'humeur causeuse et de nature sociable. Si je n'avais suivi que mes goûts, je serais allé souvent écouler sa parole familière et sans prétention, mais non sans saveur. Il m'interpellait par mon prénom pour me mettre à l'aise. Plus d'une fois, il m'a raconté ses commencements, parlé de sa musique, mofltré ses monnaies et ses anneaux, exposé ses théories et ses déchilfremenlSi tandis que (et je m'en accuse) j'avais l'esprit détoumé par d'autres préoccupations. Pourquoi n'ai-je pas profité de ses doctes confidences, pourquoi n'a-t-ilpas trouvé en moi un disciple attentif à ses leçons, pou^ quoi ai-je laissé passer les occasions de m'instiuire dans ce qu'il connaissait si bien? Je ne prévoyais pas alors que je serais appelé à résumer devant vous la carrière et les écrits d'un savant, dont je sens vivement que je ne suis pas préparé à discerner et à expliquer la supériorité.
' Une exquise pholo^ravure, représcnlant Deloche dans son cabinet (ie travail, tel que nous l'y avons vu pendant ces dernières années, a paru dans la Reoae encgclopédiqiie du 12 mars 19011, p. 380 b. Voir aussi la gravure sur bois, représentant Deloche sexagénaire, dans le Lemouzi, organe de la Ruche corréziennt, n" 54 (février 1900). p. 17 a. C'est entre les deux que se place le portrait en buste de Maximin Deloche septuagénaire, publié d'après un excellent cliché de Pierre Petit et (ils dans le Jlfonrf' iltusiré du 17 février 1900, p. 108.
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Mon incapacité d'apprécier et de louer Maximin Deloche selon ses mérites sera bientôt compensée, je Tespère, par un panégyrique émanant d'un maître informé, d'un juge compétent. E^n effet, dans votre séance du 4 lévrier 1898, vous avez pris la résolution suivante que vous avez incorporée dans votre règlement : c( 1^ Il y a lieu de faire la notice biographique de chacun des membres décédés de la Compagnie, sans préjudice de l'Éloge qui pourra être fait de quelques-uns d'entre eux, en séance publique, par le Secrétaire perpétuel. 2° Pour les membres ordinaires et pour les membres libres, la notice biographique sera confiée d'office au successeur du défunt*. » La tâche que votre indulgence m'a imposée, j'ai essayé de l'accomplir dans la mesur? de mes moyens. L'amertume des regrets quej'éprouve de mon insuffisance ne sera adoucie que le jour où notre vénéré et bien-aimé Secrétaire perpétuel, M. Henri Wallon, remplacera mon esquisse par un portrait de son contemporain, digne du modèle et destiné à occuper une place d'honneur en pleine lumière dans la galerie de ses Notices historiques^ qui sont autant de chefs-d'œuvre 2.
^ Voici le complément de cette législation inédite : « 3» La notice biographique sera accompagnée d'une notice bibliographique. 40 Pour les associés étrangers, il sera, dans chaque cas, statué par décision spéciale de la Commission des travaux littéraires. 50 Enfin, si, pour cause de force majeure, le nouveau nembre se trouvait dans l'impossibilité de faire la notice demanlée, il serait statué par décision spéciale de la Commission des ravaux littéraires, comme ci-dessus, à l'article 4. »
« Cet espoir est irrévocablement déçu, M. Henri Wallon ayant terniné, le 13 novembre 1904, sa longue et belle existence, toute de ^ertu active et de dévoûment à la France, à l'Institut, à la science ît aux savants.
Une Famille sémitiqiie de Se
Une famille sémitique de sémitistes.
Les Derenbourg^