AVANT-PROPOS VII
de par son élection, à me consacrer une notice. Si je dure quelques années, je prends envers ce savant, dont j'ignore jusqu'au nom et auquel je regrette de ne pouvoir donner ma voix, rengagement de mettre au courant, sans trop de retard, par des suppléments la bibliographie actuelle, qui lui est particulièrement destinée par son prédécesseur.
Brùnig, ce 25 juiUet 1904.
Le poète antéislamique Antar
Le poète antéislamique Antar
Antar est pour les Arabes Tincarnation du Bédouin; le Prophète Mohammad regrette de ne pas l'avoir connu 2 et, après lui, les générations qui se succèdent concentrent sur ce héros tous les souvenirs que leur a légués la tradition nationale. La légende du vieil Ântar, CQ passant de bouche en bouche, répétée et transformée par de nombreux rhapsodes^ , s'est enrichie pendant plusieurs siècles . avant d'être fixée ; et la fantaisie orientale s'est donné libre carrière, ajoutant un trait à la physionomie du personnage, un fait d'armes à la liste de ses triomphes, un poème à la collection de ses vers *. Ainsi s'est formé le Strat 'Antara^ le ronian d' Antar qui, par l'étendue variable de son con-
* Journal Asiatique de 1868, II, p. 454-462, à propos de HeinrichThorbecke, Antarah, ein vorislamicher Dichter, Leipzig, 1867, l^ans ces quelques pages, j'ai substitué le populaire Antar au scientifique *Antara.
^Caussin de Perceval, Essai sur Vhisioire des Arabes avant ^islamisme, II, p. 521 ; III, p. 218.
'Il y avait des 'anâiira, c'est-à-dire des hommes dont le ûîélier était de colporter et de réciter les exploits d'Antar.
* Le poète et orientaliste Fr. Rûckert a prouvé qu'un certain nombre des poésies attribuées à Antar dans le Roman d'Antar sont basées sur des vers qui se trouvent dans le Diwân du poète ^l qui sont réellement de lui ; cf. Zeitschrift der deulsch, morg, ^esellschafl, II (1848), p, 202.
tenu et par la nature des récils variés et divers qui s'y sont glissés tour à tour, était, comme les Mille et une nuits, destiné à rester anonyme. Un tel ouvrage est de ceux auxquels toute une nation a collaboré, dont personne ne se prétend l'auteur. Les noms d'Al-Asma- 'J,d'Aboi'i 'Obaida.deWahbibnMounabbih ne sont cités en tète de cbaque paragraphe que pour donner plus d'autorité à ces aimables fictions. Leur lecture, qu'Aloïs Sprenger se plaignait de voir trop délaissée ', peut être d'une grande utilité comme introduction à l'étude des plus anciens poètes arabes*.
Mais, à côté de ce roman, ou plutôt de cette épopée, dont Antar est le héros, nous avons des documents sur son histoire et un recueil contenant vingt-sept de ses poésies 3. M. Heinrich Thorbecke, ce doux géant qui, le 3 janvier 1890, a été terrassé en pleine activité, enlevé à notre amitié et à notre admiration, avait réuni dans sa substantielle brochure les matériaux qu'il avait trouvés sur le «poète antéislamique ». El il avait pria comme base de son exposé le chapitre du Kilâb alagânl sur Antar*. Les douze premières pages sont consacrées au texte de ce chapitre, qui est publié d'après les manuscrits de Gotha, de Paris et de Berlin; la dissertation et les notes occupent les pages 13-44, L'édition, comme la biographie d'Antar et les notes qui l'accompagnent, témoignent de beaucoup de science et d'érudition : on sent bien que les comparaisons et les citations sont 2)uisées dans un riche trésor qui n'a
' Sprenger, Dus Leben itiid die Lehre des Mohammud, III. p. 548,
- Thorbecke, Anlaruh, p, 33.
' Une partie de ces docuuicnls avait déjà été utilisée par le baron de Slane dans sa Notice sur Antara (Journal asiatique de 1838, 1, p 445 et siiiv.)
' Le cliapitrc a été traduit un peu librcinoiit par Perron dans le Joarital Asiatique de 1840, II, p. 515 et suiv. ,
Le poète antélslnmlqtie Anlnr
pas été réuni pour la circonstance, mais dans lequel I un choix heureux a été fait avec discrétion et sûreté.
AboLt Ma'àya 'Antara (Antar) ibn Shaddâd ibn Mou- 'âwya était le fils d'une esclave abyssine, nommée I Zabiba. Aussi la couleur de ses traits fit-elle mettre ' Antar au nombre des « corbeaux des Arabes » '.
Condamné par l'obscurité de sa naissance à l'escla vage, il ne fut reconnu par son père que lorsque ses exploits eurent rendu son nom célèbre. La femme légitime de son père, Soumayya (peut-être Souhaîyya) le persécutait et l'accusait d'avoir voulu la séduire. Schaddàd s'irrita contre son fils et le Frappa violemment. Sur ces entrefaites, Soumaiyya, qui l'avait accusé, s'interposa en sa faveur et pleura sur les ' blessures qu'avaient faites ses calomnies. C'est à ce propos que le poète dit les vei-s suivants :
Est-ce que les larmes qui coulent des yeux de Soumaigija sont de vraies larmes? Pourquoi n'ai-je rien \ connu de semblable chez loi avant ce jour ?
Alors qu'elle se détournait de moi sans me parler, je croyais voir une gazelle de 'Otisjûn impassible, aux yeux [ injectés.
Elle m'a préservé du bâton qui tombait sur moi; et elle
'est apparue comme une statue vénérée qu'on visite \fgouoent.
L'époque antéislasmique compte trois « corbeaux des Arabes » ; cf. Ibn Kotaiba, Liber poësis et poëlarum, éd. De Goeje, p. 131 : ii II était un des corbeaux des Arabes, et ils sont trois : Antar, lihoufàf ibn Nadba, dont la mère était noire, et qui a élé nommé d'après elle, tandis que son père était 'Oumair, et Soulaik ibn Soulaka As-Sa'dî. » D'après le Kiïmoiïs, le sobriquet de corbeaux fut appliqué également un jieu plus tard à des hommes remarquables par leur teint foncé, par exemple aux deux grands poètes Ta'abbala Scliarran et Schanfarâ . Thorbecke adonné une savante notice sur Khoufâf ibn Nadba (p. 36, note 13).
apuscuTeso'un arauisaiit
Mon bien est voire bien ; esclave que je suis, je suis votre esclave. Ta pnnilion s est-elle donc délournée de . moi ?
OublieS'iu mon courage, quand la lutte étail chauds et que se précipitaient au combat les juments longuet el élancées ?
Elles se précipitaient, alors que leurs selles élaienl coiivertes de sueur, tandis que leurs cavaliers les poussamt en avant, les narines gonflées, plans d'aideur?
Quand je me mesurerai avec mon ennemi, je le frapperai de coups qui laissent leurs traces, de ces coups qù font pâlir la main de celui qui les reçoit et qui l'èpaisent.
Anliir, l'esclave poète, le guerrier juvénile ', devail gagner sa liberté sur le champ de bataille. Dans une lutte que les 'Absites soutenaient contre une trïbn voi- . sine, son père lui cria « Au combat, Auiar 1 » Antar répondit ; « Un esclave n'est pas fait pour combattre, mais pour traire les vaches et pour lier les chamelles. » Le père reprit : " Au combat I tu es libre, b II s'élauça, en disant :
Je suis Antar, le ftls d'une esclave;
Tout homme défend le ventre de sa mère.
Que ce ventre soit rouge ou noir.
Même l'homme dont les cheveux sont crépus.
An4ar prit alors part à la lutte el lit preuve d'nne grande bravoure Son père le reconnut et l'inscrivit sur ses tables généalogiques.
C'est de ce niomeut que date la vie propre du poète.
' Antar prit plus tard en hcMreur les luttes et les combats. On . lui dit un jour : « Décris la guerre, n 11 répondit : « An âébvt, lamentalioDs ; au nulieu, mj^stère; à bk fin, détxHre ■ (Iba 'Abd . Rabbihi, Al-'Ikd al-farid, L p. 3&
Le poète antéisl antique Antar
H&tde nombreuses campagnes, accomplit des prouesses et, plus tard, on reprochait à sa tribu d'avoir eu un noir pour défenseur. Lui-même se vante plus d*une fois de son origine, il se considère comme un parvenu ( dont la mère est de la race de Cham »^ mais il a <( son épée pour se défendre ».
Ses exploits peuvent être partagés en trois groupes : les luttes contre les ennemis de 'Abs au jour de Dâhis, celles contre les familles de Tamîm et celles contre les Tayyites. Heînrîch Thorbecke, à qui nous empruntons cette division, ne s^est pas contenté de nous tracer les contours du cadre ; il Ta rempli grâce au Kitâb alagânît grâce aussi au Dtwân * et aux notes qui y sont insérées en tête de chaque poésie. Ces notes peuvent devenir comme un commentaire suivi, parfois aussi servir de contrôle pour les notices biographiques deVAgânf,
* Heinrich Thorbeeke avajt en tSffJ annoivcé une édition trîtique prochaine du Dhoûn. Avec quelle perfection il Tcât exécutée, ses Collectanea conservés à la Bibliothèque de la Société asiatique allemande (voir Zeiischrift d. deiiischen morg. Gesellschaft, XLV, 1891, p. 465-492, et en particnKer p. 472) permettraient de le présumer même à ceux de mes confrères qui n'oet pa& ev, comme moi, la chance d'avoir leurs épreuves revisées, leurs éditions améliorées par un collaborateur de cette puissante envergure. Le seul regret de ma reconnaissance posthume est d'avoir accaparé à mon profit une parcelle d'une existence studieuse iqoi devait être de si courte durée. Ma consolation, c'est qu'aucun crime n'a recruté autant de complices sans scrupules. Thorbeeke, dans son abnégation altruiste, continuait les traditions de notre maître à tous deux, Leberecht Fleischer. Quant an Dîwûn (TAnfan*, l*nn tfes nombreux rêves que mon ami n'a pasréaliaéftyil a été publié presque aiîrssitôft par le Nestor de nos études, aujourd'hui encore sur la brèche» le professeur W. Ahlwardt, dans ses Divans of the six ancient Arabie poets (London, 1870), auxquels il vient de donner des suppléments précieux, dans le» trcis volumes de sa Sammlang akter ca^ébnicher Dichler (B^Hîn^ 19Û2^1908>
Aiitar doit avoir atteint un âge très avancé puisqu'une glose parle de ses cent vingt ans. Il a dit luimême :
Ce ne sont pas les fatigues de la guerre qui m'ont épuisé, mais les années de ma vie qui sesont écoulées....
Il y a dans r.4g'dnî trois versions sur les circonstances qui accompagnèrent sa mort. D'après la première, il fut liié par Wizr ibn Djàbir, de la tribu des Banoù Nabhàii ; selon la deuxième, après une défaite de sa tribu, il tomba de cheval au moment où il vou- 1 tait fuir et fut tué par les avant-postes des Tayyiles. I li^nlin, on raconte que, dans sa vieillesse, réduit à la 1 misère, il fut obligé de mettre tout en œuvre pour vivre. Ayant à réclamer un jeune chameau à un homme de Gatafân, il parlit et mourut en route, frappé par ua de ces vents chauds d'été qui ne pardonnent pas.
A ces récits, M. Thorbecke aurait pu ajouter une autre tradition qui est rapportée d'après Ahoù 'Obaida par Ibn Doraid '. « Un des Banoù 'Abs est 'Antara (Antar) ibn Shaddâd, un des cavaliers et des poètes arabes. Il fut tué par un Tayyite, à ce que pensent les Arabes ot la plupart des savants. Mais Ahoù 'Obaida le nie et dit : « Il mourut de froid à un âge très avancé. »
J'ninic mieux pour Antar la première tradition qui le fait mourir sur un champ de bataille, en s'écriant* : '
C'est Ibn Salmà, sachez-le bien, qui a versé mon sang. Hélas t il n'y a à espérer ni de mettre la main sur Ibn Salmâ, ni de venger mon sang.
' Ibn Doraid, KUâb al-ischtikàk (éd. Wùstenfeld), p. 17. 1 « Agûni, VII, p. 152; Ahiwardt, The Divans, p. 181.
Le poète antéislamique Antar 9
LorsqùHl s* avance au milien des montagnes de Tayy
fa hauteur des Pléiades^ il est inébranlable.
R tira sur moi sans crainte, avec une flèche bleuâtre,
énétrante, au soir oii Von campa entre un pic et une
olline.
Mais rhistoire n'a pas à se préoccuper d'embellir es personnages. Or, l'authenticité de ces vers est loin l'être garantie par des preuves irrécusables.
La composition du Coran
La composition du Coran ^
Je voudrais essayer de montrer ce qu'est le Coran dans son ensemble et comment s'est formée cette vaste collection de 114 sourates ou chapitres.
Si nous considérions le Coran comme une œuvre divine, si nous avions pour la parole de Mahomet * la dévotion qui est imposée à ses adhérents, la piété diminuerait la liberté et la franchise de nos appréciations, et nous n'apporterions pas dans cette étude une somme suffisante d'impartialité et de désintéressement. Pour le Musulman, l'exégèse du Coran fait partie de la religion, car ce code divin émane d'Allah, qui Ta révélé au Prophète. Mais nous, en étudiant le Coran, nous ne faisons pas de la théologie, nous jugeons une œuvre littéraire et nous lui assignons sa place dans l'histoire de l'humanité, sans nous laisser entraîner par un élan d'enthousiasme fanatique, mais aussi sans chercher à
^ Leçon d'ouverture, faite au commencement de février 1869, ^'un cours libre sur la langue et la littérature arabes, professé en 1869 et 1870 à la Sorbonne (salle Gerson), leçon qui a été publiée dans la Revue des cours littéraires de la France et de fétranger,\l, numéro5dul7avriI1869. Jen'aipas osé transformer cet exposé, ancien et vieilli, qui a des rides trop visibles. Sauf quelques retouches nécessaires, je n*ai tenté de rajeunir et ^'améliorer que les traductions du Coran.
Ue conserve cette prononciation incorrecte, imposée par l'usage, au lieu de Mohammad. De même pour Coran.
décrier ou à ravaler de parti pris un livre adopté el consacré par une foi vieille aujourd'hui de douze siècles.
La critique moderne fut naturellement amenée à faire entrer le C.oran dans le cadre de ses recherches. Il y avait là un problème digne d'exciter la curiosité et de provoquer la méditation. Le Mahomet de la légende et le Coran de la tradition devaient-ils rester debout oa céder la place au Mahomet et au Coran de l'histoire? MM. Weil, Caussin de Perceval, Muir, Sprenger et Nœldeke ont, chacun pour sa part, contribué à corriger les erreurs accréditées et à leur substituer une image ressemblante du Prophète. Michèle Amari nous donnera un jour l'ouvrage qu'il a composé sur le même sujet \ et que l'Académie des inscriptions et belleslettres a couronné en le mettant de pair avec ceux de maîtres comme MM. Sprenger et Nœldeke. L*exégèse du Coran est aujourd'hui une science, et un Anglais, M. Rodwell, n'a pas craint, dans un essai peut-être prématuré, de publier une traduction du Coran, disposé d'après la composition présumée des divers morceaux 2. MM. Weil et Muir ont donné des listes chronologiques des sourates ^ La saine appréciation du Corau a aussi beaucoup gagné aux articles que M. Barthélémy Saint-Hilaire a insérés dans le Journal des Savants de 1863 et 1864. Ce résumé lucide sert fréquemment à préciser la pensée qu'il analyse, et restera longtemps la meilleure introduction à la connaissance du Coran et de son auteur.
* Amari est mort en 1889, sans avoir consenti à réaliser mon vœu. Voir sa biographie dans ce volume, p. 86 et suiv.
2 Londres, 1861, in-12,
3 M. Weil, Mohammed der Prophet, p. 364 ; M. Muir, Uie Ufe of Mahomet, II, p. 318.
La eomposition du Coran 15
Au moment où Mahomet parut^ un grand mouve- 4ieQt des esprits agitait la péninsule arabique. La jfiésie fut, comme partout ailleurs, l'expression pre- [nière de cette excitation nouvelle, et les rythmes les jim savants furent inventés spontanément et comme ii^tiuctivement par des hommes doués d'une oreille fine et d'un sentiment musical, que Téducation n'avait encore ni développé, ni altéré. Chaque tribu posséda ses chantres, dont elle était fière, et dont les nobles accents retentissaient dans les cœurs. La fermentation, encore latente, éclata publiquement au contact de l'ardeur poétique, et se répandit avec fracas de toute ptrt. Révolution dans la langue, révolution politique^ révolution religieuse, telles furent les conséquences forcées et fatales de cet entraînement qui se communiquait de proche en proche, et auquel aucune force n'aurait pu résister.
Parmi les idées fécondes qui avaient germé dans ces natures jeunes et exubérantes, l'idée monothéiste parait s'être accusée avec le plus d'énergie. On ne sait pas à quelle époque le judaïsme avait pénétré pour la [M-emière fois en Arabie. La question est assez obscure pour qu'un savant comme M. Dozy ait en vain cherché à y répondre dahs ses « Israélites à La Mecque » *. Illais, en tout cas, les croyances des Juifs avaient îxercé une grande et salutaire influence sur des popuations qui affirmaient leur communauté d'origine ivec eux, sur des populations qui se disaient issues l'Abraham par Ismaël, comme les Juifs étaient les lescendants d'Abraham par Isaac. Un prince liymyarite, 3hoû Nouwâs, s'était même converti au judaïsme. L'ac-
* Leipzig, 1864.
fS Opasrvies d^'vo arabisant
tion de Fidée jaive sur rislamisme naissant ' a, dès 1833, été reconnoe et démontrée par Abraham Geiger-, qui a ainsi prélodé à cette série de travaux importants, qui rendent son nom justement célèbre en Europe. Le christianisme comptait aussi en Arabie de nombreux adhérents : il dominait le Nord par les rois de Hira et de Gassàn, le centre par Médine, le Sud par les évéchés du Yémen. A côté de ces religions qui s'appuyaient chacune sur un livre révélé et qui n*ont pas pris racine sur le sol de TArabie, il se constitua des groupes de croyants, qui furent des Musulmans avant l'islamisme. Ce sont ceux qu*on appelle les hanif, littéralement d'après les uns « les pieux », d*après les autres € ceux qui inclinent vers les idées nouvelles ». Mahomet comprit quels services une telle secte, si j'ose ainsi désigner ces monothéistes, unis entre eux par leur haine commune de ridolâtrie, pouvait lui rendre pour le succès immédiat et pour le triomphe définitif de sa prophétie. Aussi Abraham lui-même n'est-il pour Mahomet « ni un juif, ni un chrétien, c'est un hanif ^ ^.
Pour que ces éléments divers, en se fondant et en se pénétrant, pussent former une religion appropriée à ces peuples et destinée à satisfaire leurs aspirations en les réglant, il fallait qu'un homme se flt le représentant de ces tendances encore mal définies, il
^ Voir maintenant mon petit mémoire : Les noms de personnes dans r Ancien Testament et dans les inscriptions himyarites, dans la Revue des études juives, I (1880), p. 56-60.
' Was hat Mohammed aus dem Judenthume aufgenommen î lUmn, 1833. Cette monographie a eu les honneurs d'une réimpression en 1902.
3 Coran, m, 60. Les Muhammedanische Studien dlgnaz Goldziher (Halle, 1889-1890), qui établissent avec autorité Tantithése entre l'islamisme et ce qui Ta précédé en Arabie, ont profondément modifié mon point de vue.
La composition du Coran 17
fallait qu'un homme sût imposer une discipline à ces âmes ardentes, éprises de liberté et enivrées par la transformation qui s'accomplissait autour d'elles et en elles-mêmes. Le rôle n'était pas plus facile dans la conception que dans l'exécution, et le courant ne pouvait être ni contenu, ni arrêté : il devait être dirigé. On sait que Mahomet a pleinement réussi, et que le Coran est aujourd'hui le livre sacré de plus de 100.000.000 d'hommes disséminés dans trois parties du monde *.
Pour apprécier le Coran à sa valeur, pour en saisir la portée, soit comme œuvre littéraire, soit comme instrument de prosélytisme, il y a deux points qu'il faut examiner : sa composition successive et sa rédaction officielle. Comment les diverses sourates ont-elles été composées, dans quel ordre et à quelle époque ? Comment sont-elles parvenues jusqu'à nous ? Les avons-nous dans leur intégrité ? N ont-elles pas été changées et retouchées sous des influences religieuses ou politiques? Le Coran, tel que nous le possédons, est-il en entier l'œuvre de Mahomet, ou n'est-il arrivé à sa forme actuelle que par une série de modifications et de remaniements ? Telles sont les questions principales que pose l'exégèse du Coran, et les limites où doit se renfermer notre entretien nous permettront à peine de les aborder. Mais du moins pourrons-nous constater l'intérêt que présentent les progrès importants réalisés, les résultats obtenus et les solutions données. Aucune recherche ultérieure n'aura le droit de les ignorer et l'on sera obligé de les accepter, même pour les continuer et pour les dépasser.
L'authenticité du Coran n'a jamais été mise en doute,
< M. Roûhî Khâlidî, le savant consul de Turquie à Bordeaux, évalue le nombre actuel des Musulmans à 300,000,000. Cherchons la vérité entre les deux chiffres.
18 Oposcsies d'mn arabisant
et ia science n'a fût que confinner et sanctionn( tradition qui nonunait Mahomet comme l*auteu LÎTT^ dans tons ses clia|Mtres et dans tous ses ver Les contradictions même qui abondent dans le re acIueL et qui auraient pu faire contester Funité ( composition, ont paru une preuve de plus en favei lauthentkrile. A la lumière de rhistoire, on a vu ce manque d'harmonie entre les diverses parties réj aux dispositions diangeantes qui se sont succédé Fesprit du Prophète. Aussi fut-il permis de se do carrière dans rinterprètation, mais la lettre es bonne heure devenue intangible. Les exégètes mi mans ne se seraient jamais permis de changer ligne du texte, de substituer une phrase ou mêm mot à un autre. Mais ils n*ont pas craint de tourm< le sens pour en tirer des conclusions forcées et râbles à leurs desseins. Ces erreurs voulues, contre-sens prémédités ont été pour la premièn introduits dans rexplication du Coran par 'Abd Ibn Abbàs, surnommé c le rabbin » ou « Tinter du Coran » *. D a formé de nombreux élèves qu poussé jusqu'à ses dernières limites l'art de fain lence à un passage pour y mettre par surprise une i tien qui n'était pas dans la pensée de l'auteu: fut le caractère de l'exégèse au premier siée" rhégire. Au ne siècle, on commença à étudier les en eux-mêmes et à protéger le Coran contre l'inx de la langue vulgaire, qui peu à peu gagnait du t( et semblait en route pour usurper partout la pla vieil arabe. Après avoir cherché, expliqué et dét< les allusions du Coran, on en était venu à l'étudi point de vue de la langue même, en vue d'en fa base de la grammaire et du lexique.
* N(Xîl(leko, Geschichic des Qorans, p. xxv.
La composition du Coran 19
Et cependant Mahomet était loin d'être un lettré : >rphelin de bonne heui'e, il n'avait pas eu de direction, ti il ne sut probablement jamais ni lire, ni écrire *. Mais es voyages nombreux qu'il avait faits avaient donné à \aL pensée une maturité précoce et fourni à son intelligence des sujets de réflexion où elle se complaisait. Le manque d'instruction parait être un garant pour la rincérilé de la prophétie de Mahomet. Un esprit trop cultivé et d'où l'éducation aurait chassé la naïveté et la spontanéité premières, aurait été mal préparé à recevoir les inspirations de l'Esprit-Saint et de l'ange Gabriel. Le prophète qui parle en inspiré est appelé à montrer un mélange d'enthousiasme et d'abandon qui n'exclut .pas l'élévation et la grandeur dans les idées, mais qui 4emit affaibli par les raffinements de la civilisation et par la précision réfléchie de la science. L'idée religieuse doit remplir et dominer le prophète à tel point qu en la répandant, il se croit poussé par une impulsion Irrésistible à faire connaître la parole de Dieu. Il est telles des prophéties de Mahomet, où il s'imaginait entendre résonner à son oreille le son des cloches, annonçant la révélation. Il en est d'autres où il pensait voir Ailâh face à face et s'entretenir avec lui, soit dans ses vieilles, soit pendant les heures de son sommeiL La prophétie a plus ou moins une part de songe, de rêverie tt d'hallucination.
Chez Mahomet, il faut aussi tenir grand compte de Ion état nerveux. Dès sa première jeunesse, il avait eu de terribles attaques d'épilepsie . Les spectateurs devaient ^'emparer de ce phénomène physique, si irrégulier et si inconstant dans ses effets, pour y chercher le signe i'une intervention divine. Mahomet lui-même ne dou-
* M. Sprenger a soutenu le contraire.
20 Oposcales d*an arabisant
fait pas que les accès de son mal ne fussent pourj un avertissement, et c*est au sortir de telles crises lança ses premières prédications, empreintes accent si farouche et d une précipitation si aj Ce sont comme des cris jetés au milieu de la doi comme les vibrations qu'un corps maladif produit une âme inquiète et agitée. On nV rencontre calme mesuré des chapitres plus modernes, mais^i revanche, au lieu de développements longs et prol nous avons encore la concision \igoureuse et la net élégante. Plus tard, la variété des expressions dei dra l'uniformité plate et monotone d'un style, où mêmes mots seront sans cesse répétés, où le chî du langage restera seul, mais sera impuissant à muler l'absence des idées et le vide de la conceptil Le Prophète ne sera plus visité que de loin en loin le souffle divin, il sera soulagé de ces surexcitations la maladie lui apportait, et il dictera tranquillemei ses disciples et à ses secrétaires cette série de lon| homélies, qui, en dehors de la première sourate, ment le commencement du Coran. Bien plus, il ajouta hii-ménie, il intercalera, il changera, mais à tête rej sée, et sans le feu sacré de la révélation. On le voit, point de vue esthétique servira de puissant auxiliail pour une saine exégèse du Coran.
Il esl permis de poser en règle générale que, dans Coran, les lirades les plus belles, les plus saillantes, dirai même les plus inspirées, sont aussi les pli :nieiennes. La critique sans doute ne saurait admeti le »4i>iM eomme le seul arbitre chargé de prononcer un poinl aussi délicat; mais elle ne méconnaît pasn( plus les droits quMl fait valoir à être un des juges app les il oonsullês. Quant à Tordre où les sourates ( * nan so trv>uvent aujourd'hui dans le recueil, il na
La composition du Coran 2i
me valeur historique ou chronologique, et les Muaans eux-mêmes ne lui en ont jamais attribué une blable. Divers chapitres ont été simplement juxtaiSy après avoir été à peu près ordonnés d'après la portion de leur longueur. La première sourate fait lC exception ; c'est une courte prière placée sur le il du livre comme pour servir d'introductiou. Mais autres morceaux de moindre étendue ont été reléte à la fin, comme c'est aujourd'hui encore un Ige fréquent chez les Arabes, lorsqu'ils classent un ffaxae de poésies pour constituer un Diwâii, Les intertes du Coran ont de bonne heure compris que Ire des sourates est artificiel, et ils ont euxles composé des listes où ils les passent en revue irès la notion qu'ils se sont faite de leur compom. Ces tableaux * ne peuvent pas être admis sans itrôle; ils n'ont d'ailleurs aucune prétention à être ^attaquables ou infaillibles. L'accord est même loin Il régner entre les nombreuses séries parallèles que tas ont transmises les savants indigènes, et, à côté I leurs opinions divergentes, il y a place pour des Ihdes plus approfondies et pour des trouvailles plus Iportantes.
La première difficulté est de distinguer entre les soù- Ites révélées à La Mecque et les sourates révélées à îédine, entre celles qui précèdent et celles qui suivent bégire. Les données de la tradition sur cette question élicate ont pénétré jusque dans les textes du Coran. B mention du « Dieu clément, miséricordieux - » est
* En dehors des classifications citées par Nœldeke, Gehichte des Qorans, p. 47 et 58, et par Hughes, A Dlctionary of lam, p. 490-492, voyez celles que contient le Fihrist (édition lûgel), I, p. 25-28.
*Je ne traduis plus ainsi, Tadjectif rahmân n'étant pas
22 Opnscales d'no arabisant
toujours précédée d'une indication sur Fendro Âllâh s'est fait entendre au Prophète^ puis du no des versets dont se compose l'ensemble du mor Mais nous devons examiner ces indications avec li et ne les accepter que lorsqu'elles sont confinnées, côté par l'histoire, de l'autre par l'étude impa du chapitre auquel elles se rapportent. Et même, q elles nous paraissent exactes, il faut se demand vraies pour le début du morceau, elles le sont ( ment pour les autres parties agrégées. Car, les loi sourates ne sont pas venues d'un seul jet et le ti de soudure n'a pas assez relié les divers fragn dont elles sont formées, pour qu'on ne puisse pî décomposer, les analyser et en retrouver les élén Nous avons dit quelle ardeur sans frein, quelh sion inconsciente entraînait Mahomet au moment fut appelé à prêcher la nouvelle religion. Cette flî intérieure devait se répandre au dehors et eml les cœurs. Dans cette première période, la phra courte, hachée, entrecoupée; il semble que le Pn s'arrête sans cesse pour écouter la parole de son ^ A chaque instant, la rime résonne comme marquer le mouvement rapide de la pensée et d gage. On ne peut pas donner en français une i( ce rythme étrange, qui est au moins égal à la j mais avec une allure plus franche et moins c] d'entraves. La richesse et l'abondance des i produisent parfois une certaine obscurité, mais
employé en arabe et le dieu Ar-Rahmân ayant été, dans de Mahomet, le concurrent qui avait longtemps disputé séance au victorieux Allâh. La formule qui, dans le musulman, est en tête de toutes les sourates, excepté vième, est un compromis entre les deux rivaux du monol et je la traduis : « Au nom d'Allah, le Rahmàn miséricon
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tôt ridée se dégage avec un vif éclat. Maliomet ne dissimule peut-être pas non plus assez la crainte qu'il éprouve de voir sa prophétie traitée de mensonge et dlmposture. De là tant de serments qui nous étonnent, où il invoque le ciel, la terre, le monde entier, les appelant à témoin de sa mission divine.
La tradition musulmane et la science moderne sont d'accord pour considérer le commencement de la sourate xcvi comme la première prophétie de Mahomet, celle où son Maître s'adresse à lui pour lui faire connaître ses destinées : a Récite au nom de ton Maître S qui a créé, qui a créé l'homme de sang coagulé. Récite, car ton Maître est le plus noble. C'est lui qui a enseigné l'usage du kalam, qui a enseigné à l'homme ce qu'il n'avait pas appris. » Mahomet croyait avoir entendu cet appel dans une promenade sur le mont Hira, au milieu de méditations solitaires : un ange lui était apparu, lui ordonnant de se rappeler et de propager les paroles révélées. D'après une autre version, c'est dans un rêve que l'ordre de son Maître aurait été comme imprimé dans le cœur du Prophète. Nous devinerions, si nous ne les connaissions, les combats qui se livrèrent dans l'âme de Mahomet : porté à la timidité par sa nature, excité à l'action par des voix intérieures qu'il ne pouvait étouffer, il songea un moment à se donner la mort. Tout en s'imposant une retraite de trois années, il semble avoir opéré dès cette époque un petit nombre de conversions dans sa famille et parmi ses amis les plus intimes.
Lorsque Mahomet rompit enfin le silence, sa prophétie, longtemps comprimée, jaillit impétueusement
^ Mahomet ne connaît à ce moment ni Rahmân, ni ÂUâh, mais seulement son Maître.
seulement chaque âme humaine reconnaîtra ses actes du commencement et de la fin. O foi homme, qu'eslce qui t'a égaré contre ton Maître si nohle, qui t'a créé, fa façonné, puis t'a mis en équilibre, puis t'a composé sous une forme telle qu'il la voulait? Mais vous, vous traitez la religion de mensonge, tandis que vous avez des gardiens nohles, inscrivant et sachant ce que vous faites. Aux pieux est réservé nn lieu de délices, aitx impies un feu auquel ils seront rôtis le jour du jugement, sans qu'ils puissent y échapper. Qu'est-ce qni t'a fait savoir ce qu'est le jour du jugement ; encore une fois, qu'est-ce qui fa fait savoir ce qu'est le jour du jugement, ce jour où aucune âme ne pourra rien ordoQner pour aucune autre, le droit d'ordonner n'étant en ce jour qu'à Allah ? »
Voici maintenant la sourate lxxxi, la sourate intitulée : L'enroulement : « Lorsque le soleil sera enroulé, et que les étoiles descendront, et que les montagnes seront mises en mouvement, et que les chamelles grosses de dix mois goûteront le repos, et que les bêtes féroces seront assemblées, et que les mers seront gonflées, et que les âmes seront accouplées, et que la fille ensevelie vivante sera appelée à dire pour quelle faute elle a été tuée, et aussi lorsque les feuillets seront déployés, et que le ciel aura été changé de place, et que le brasier sera enflammé, et que le paradis sera rapproché, c'est alors que chaque âme reconnaîtra ce qu'elle a produit. Oui', je le jure par les planètes occultées qui courent vers leurs retraites, et par la nuit quand elle se couvre de ténèbres, et par l'aurore avec
' Ici et daas les serments analogues du Coran, lvi, 74; lus, 38; Lxx. 40; lxxv, 1 et 2; Lxxxiv, 16; xc, 1, je considère là non pas comme une négation, mais comme un « rassasiement d (ischbà') vocatique de la particule affirmative lu.
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le souffle de son vent matinal^ ceci est la parole d'un
noble envoyé *, plein de force et d'influence auprès de Celui qui est assis sur le trône, d'un envoyé qui mérite votre soumission et aussi votre confiance . Car, votre compatriote, qui n'est pas possédé des djinns. Ta vu au firmament distinct et il n'en garde pas pour lui le mystère. Ceci n'est pas la parole d'un Satan lapidé. Mais vous, où allez-vous ? Ceci n'est qu'un avertissement pour les mondes, pour ceux d'entre vous qui veulent marcher droit. Or, vous autres, vous ne voulez que ce que veut Allah, le maître des mondes. » Quel psaume, et, je ne crois pas l'expression trop forte, quel psaume admirable, d'une beauté et d'une puissance incomparables I
Nous pourrions multiplier ces citations et traduire nombre d'autres passages qui sont placés par tous les exégètes dans la première période. Nous préférons nous arrêter seulement à un morceau qui semble être à la limite entre la première et la seconde manière de Mahomet. C'est la courte « prière » qui ouvre le Coran et qu'on appelle « l'Ouvrante », la « Suffisante », la « Mère du Coran ». Nulle part la formule de l'islamisme n'est miieux exprimée dans sa simplicité, nulle part les rigueurs du monothéisme ne sont affirmées avec plus de netteté : « Gloire à AUâh, le maître des mondes, le Rahmân 2, le miséricordieux, qui dirigera le jour du jugement. C'est toi que nous servons, et c'est toi que nous appelons à notre secours. Conduis-nous dans la voie la plus droite, dans la voie de ceux à qui tu as prodigué tes faveurs, dans la voie de ceux sur lesquels ne pèse aucune colère et qui ne s'égarent pas.» Encore aujour-
* Cest-à-dire d*un ange (maVak qui a le même sens). L'ange auquel il est fait allusion estTange Gabriel. »Plus haut, p. 21, n. 2.
d'hiii cette courte invocation, si saisissante, occupe la place d'honneur dans le rituel des Musulmans.
L'exaltation du Prophète ne pouvait pas se maintenir toujours au même degré d'intensité fébrile. Peu à peu le calme revenait dans son esprit, et l'âge avait sans doute arrêté les effusions débordantes de son tempérament nerveux. Il ne faut pas oublier que Mahomet avait quarante ans au moment où il sentit sa vocation. La deuxième période de la prophétie, qu'on en fixe le commencement avec Muir à l'an 10 de la révélation, ou avec Nœldeke à l'an 13, représente évidemment une époque de transition dans la vie et dans la prophétie de Mahomet. Elle nous fait parcourir les degrés qui séparent l'éloquence bouillante de ses plus anciennes prédications et la froideur glaciale des dernières. Les mêmes injonctions qu'il a lancées, soutenues autrefois avec chaleur, s'alanguissent chez lui avec le temps, quand elles ne lui deviennent pas tout à fait indifférentes. Le Prophète continuait à jouer son rôle, mais en politique avisé plus qu'en prédicateur inspiré.
Passons à la troisième période mecquoise. Nous y retrouvons l'écrivain, le rhéteur et l'orateur; le poète a disparu. Parfois un écho du passé se laisse percevoir et l'on reconnaît dans quelques passages heureux, qu'il faut chercher, l'ancienne éloquence, aujourd'hui éteinte, du Prophète communiquant son émotion vraie et proclamant la parole d'Allah. Un caractère particulier de cette troisième période, c'est que le Prophète apostrophe sans cesse l'humanité entière. L'allocution : « hommes » généralise pour Tavenir les doctrines du Coran. Ce sont les sourates qui ont précédé immédiatement l'hégire. Mahomet n'y dissimule pas le découragement qu'il éprouve en voyant combien les idolâtres de la Ka'ba persistent à opposer de résistance à ses
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exhoiiations. Les convertis sont rares et appartiennent, soit à sa famille, soit à la classe la moins élevée, celle qu'on peut le plus facilement gagner aux croyances nouvelles.
Il fallait frapper un grand coup ou renoncer à poursuivre l'œuvre combattue avec un tel acharnement. Les habitants de La Mecque, les Koraischites, restés pour la plupart fidèles à leurs anciennes superstitions, accusaient le Prophète d'imposture et le menaçaient de leurs persécutions. Mahomet fit d'abord sortir isolément ou par groupes ses principaux adeptes ; puis il partit luimême ou plutôt il émigra de La Mecque. L'hégire (littéralement l'émigration) fut suivie d'une entrée triomphale à Yathrib, qui devait bientôt recevoir le nom de Madînat an-Nabî, « la Ville du Prophète », plus brièvement Al- Madîna, Médine. La mission religieuse de Mahomet se transforma dès lors en un prosélytisme par le kalam et surtout par l'épée, et ce caractère particulier, l'appel à la guerre sainte, est la marque des sourates composées après l'hégire. Ici, plus que partout ailleurs, l'histoire et l'exégèse sont étroitement liées et, pour indiquer les traits qui distinguent cette quatrième période, il faudrait en montrer l'origine historique et raconter à grands traits les événements qui ont influé sur l'action et sur le langage de Mahomet.
Tandis que les actes les moins graves, les gestes les plus insignifiants du Prophète étaient interprétés, embellis et glorifiés, les sourates de Médine sont restées inaltérées et peuvent seules donner la note juste de l'histoire dans ce concert de panégyriques, où la vérité est souvent sacrifiée à l'orgueil national. Mahomet était devenu le chef temporel et spirituel d'un peuple guerrier, qui reconnaissait sa suprématie et s'ofl'rait à l'aider pour apaiser ou pour abattre les révoltes. Nous
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avons de nouveau le style calme et mesuré de la troisième période ; mais presque chaque mot reor ferme une allusion à des faits connus, et le dassement chronologique devient à la fois plus facile etplosexact. Mais il ne faut chercher dans ces productions ni grandeur, ni poésie. L'homme d'Etat, si j'ose ainsi parl^, ne laisse plus que rarement la parole au Prophète.
Si nous résumons ces considérations trop longues, nous distinguerons quatre périodes dans la prophétie de Mahomet, les trois premières jusqu'à Thégire^ la quatrième après l'émigration à Médine. Aux défaillances pathologiques et aux apostrophes véhémentes succèdent les prédications réfléchies et les paroles compassées du Prophète désabusé ; mais, entre ces périodes extrêmes, il y a une série de transitions, où les violences d'autrefois se combinent peu à peu avec les tendances finales. A Médine commence une nouvelle époque dans l'existence et dans le langage de Mahomet : l'histoire y devient le seul critérium de l'exégèse ; les faits qui dominent la situation envahissent peu à peu l'esprit et la lettre des sourates : la consolidation d'une puissauce mal assise, la conduite à tenir à l'égard des adversaires, les nécessités du prosélytisme, voilà les préoccupations du moment. La vie active a remplacé la vie contemplative, la politique a tué la conviction prophétique du Prophète.
Il y a bien des questions que soulève le Coran, et dont j'aurais voulu faire Tobjet d'un examen rapide. Comment de ces dictées éparses s'est formée la collection actuelle du Coran ? Quels points de vue ont prévalu dans le choix des morceaux? Le Coran auraitil survécu à son auteur, s'il n'avait pas été d'abord fixé par l'écriture, puis définitivement constitué par une sorte de canon ? On raconte que, du vivant de
homet, les fragments divers étaieul reproduits sur des étoffes, sur des feuilles de palmier, sur des omoplates de chameau, sur de larges pierres, quelques-uns même confiés à la mémoire des auditeurs. Lorsque, sous le khalii'at d'Âboù Bekr, Omar voulut le premier assurer la conservation du Coran, lorsqu'il entreprit de le publier, il dut puiser à toutes ces sources qu'on ne pouvait souvent atteindre qu'au prix de longues et pénibles recherches. La même révélation, entendue et recueillie par plusieurs compagnons du Prophète, avait revêtu des formes diverses dans les souvenirs de chacun ; comme toujours, l'intelligence et la réflexion avaient exercé une iniluence fâcheuse sur la pureté de la tradition ; tous, involontairement, et sans le savoir, ils avaient louché au dépôt qu'ils croyaient garder intact, et Omar se trouvait en face de variantes nombreuses et importantes.
Cette édition princeps n'eut jamais, qu'on me pardonne l'extjression, d'autorité ecclésiastique ; elle resta la propriété de Omai- et d'Aboù Bekr comme ces archives de famille qu'on converve religieusement, mais qu'on soustrait aux yeux du vulgaire. La propagation de l'islamisme ne pouvait cependant pas se faire seulement par le glaive ; il fallait que la nouvelle foi eût son Livre reconnu et accepté par tous. Aussi plusieurs versions circulaient-elles dans la péninsule, et les villes se prononçaienl-elles pour l'une ou pour l'autre. C'était un danger pour l'unilé de l'islamisme ; Othmàn résolut de faire établir une rédaction seule authentique du Coran. Ce furent Zaid ibn Tliàbit et quelques Koraischites, dont le dialecte ressemblait à celui du Prophète, qui furent chargés de prendre l'édition d'Aboù Bekr pour base de leur travail, de coUationner les exemplaires qu'ils pourraient trouver et de restituer avec
ifl
discernement le texte piimilif intégral. On ne se permit ni interpolations, ni changements, même quand ilsauraienl pu être favorables à l'hérédité de la famille régnante. Et pourtant les livres sacrés peuvent devenir une arme trop puissante pour qu'un parti au pouvoir ne s'efforce pas de la faire servir à ses desseins.
Après avoir fixé le texte canonique, on résolut d'anéantir les éditions parallèles, qui avaient cours dans la péninsule, et la légende nous parle d'un immense au-to-da-fé.
Le texte canonique d'Othmân, qui est parvenu jusqu'à nous, a aussi son histoire. De nouvelles varianles y ont été introduites par les copistes, d'anciennes ont reparu ; mais les unes et les autres ne peuvent servir qu'à montrer la supériorité des leçons qui leur ont été préférées. La récitation du Coran devint bientôt une science, qui eut ses maîtres et ses disciples. Que de problèmes, auxquels il ne m'est loisible de toucher qu'en les efilenrant I Et les copies du Coran, où tant d'art et d'babileté ont été dépensés ! Les peuples, qui reconnaissent le Coran comme leur livre sacré, onl rivalisé d'ardeur, employant dans leurs copies les ressources de prestigieuses calligraphies. Et la classification des soùrafes, et leur division en versets, et la vocalisation du texte, quels sujets d'étude minutieuse, sur lesquels il ue m'est pas peimis de m'arrèter !
Et même, au point de vue de la langue, quelle importance n'a pas le Coran I Tous les auteui-s célèbres, dont les ouvrages nous ont été consei'\'és, prennent pour modèle la langue de Mahomet et cherchent à s'en rapprocher; ils ont tous appris par cœur et retenu les cent quatorze sourates et souvent ils en répètent les expressions, qui répondent à leur pensée ; ils croient composer au moment où ils se souviennent. Aussi, sam
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une connaissance approfondie du Coran, n'est-il possible de comprendre pleinement aucun écrivain arabe. Bien plus, l'étude du Coran est nécessaire pour expliquer les poètes qui nous sont restés de l'époque antéislamique. Cette assertion, qui au premier abord paraît un paradoxe, n'en est pas moins justifiée et confirmée par les textes, tels que nous les possédons. Or, ces œuvres ne sont pas de beaucoup antérieures à l'hégire, et certains dires populaires, qui étaient répandus dans les masses, sont entrés à la fois dans la prose rimée de Mahomet et dans les chants inspirés des grands poètes *. Les grammairiens de Basra, qui ont sauvé ces précieuses épaves de la vieille littérature arabe, ont souvent changé un mot, modifié une tournure pour y substituer l'expression ou la phrase usitée de leur temps. Ils voulaient faire disparaître la moindre trace des anciens dialectes et hâter leur absorption dans l'unité recherchée et réalisée par eux de la langue arabe. On peut donc affirmer que les effets du Coran ont été non seulement éprouvés dans l'ensemble de la littérature musulmane, mais que les anciennes productions, qui lui étaient antérieures, en ont ellesmêmes ressenti la répercussion.
^ Ce passage, vieux de trente-six ans, a été reproduit sans changement dans le fond et dans la forme. Mon opinion n'a pas été modifiée par la contre-partie habilement présentée par mon collègue et ami, M. Clément Huart, d'abord dans sa Littérature Arabe (Paris, 1902), p. 24, ensuite dans une communication faite, le 22 avril 1904, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, résumée dans les Comptes rendus de 1904, p. 240- 242 (La poésie arabe antéislamique et le Coran), et publiée dans le Journal asiatique de 1904, II, p. 125-167 (Une source nouvelle da Qorân), Mon point de vue a été, indépendamment de ma leçon oubliée et ignorée, mis en pleine lumière par David Margoliquth dans le Journal of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland de 1904, p. 572 et 573.
stoire des philosophes
attribuée à Ibn Al-Kifti
L'histoire des philosophes attribuée à Ibn Al-Kiftl
Nulle édition prlnceps d'un ouviage inédit n'a été autant déflorée que celle de 1' « Histoire des philosophes » avant son apparition. Les morceaux les plus ii&portants, détachés de l'ensemble^ ont donné au livre une réputation qu'il mérite, ont fourni à l'histoire littéraire des documents précieux qu'elle a enregistrés et iitilisés, se sont portés garants du prix que les éinidits ^chent aux notices biographiques et bibliographîifies dont il se compose ; mais, en même temps, ils ont fait tort évidemment à la publication actuelle en lui enlevant une grande part de sa nouveauté et par là même de son urgence. N'exagérons pas, mais ne dissimulons pas non plus la déception éprouvée. Elle ne provient pas seulement des fragments de l'œuvre, mis préventivement à notre portée, mais aussi de l'identité fréquente des renseignements donnés et de ceux que nous ont fournis au moins quatre ouvrages, antérieurs ou postérieurs, qui nous sont accessibles depuis plusieurs années par des éditions critiques : le Fihrist
* Journal des Stc&ants de novembre 19Q4, p. 630-639, à propos de Iba Al-Qiftfs Ta*rîh nl-hakamâ, auf Grand der Vorarbeiten Aug. Mûller's herausgegeben von Prof. D** Julîtis Lîppert, Leipzig, 1903, in-4o.
Opuscules d'an arabisant
al-'ouloùm « Catalogue des sciences », composé pat Mohammad ibn Ishàk An-Xadim en 377 (988) ; les Classes des médecins, par Ibn Abî Ousaibi'a, mort en 668 (1270); l'Histoire abrégée des dynasties, par Aboû '1-Faradj Yoùhannà Bar Hebrreus ', mort en 688(1285 dont les emprunts à 1' « Histoire des philosophes tiennent du plagiat; enfin, le dictionnaire bibliograr phique de Hâdji Klialifa, mort en 1068 (1658).
Ibn AI-Kiftî, « le fils de l'homme de Kift <■, le savant qui a eu la conception de I' « Histoire des philosophes », a inspiré une monographie excellente et documentéeà mon regretté ami Augusl Mûller dans les Actes du huitième congrès inlernationaî des Orientalistes tenu en 1889 à Stockholm et à Christiania-. M. le professeur Julius Lippeii s'est contenté, dans sou introduction, de résumer clairement cet exposé lumineux. J'ajouterai qu'un illustre contemporain d'ibn Al-Kiftî, Kamâl ad-Dîn Ibn At-'Adîm, mort au Caire en 660 (1262)3. a mentionne son vnziral dAlep à plusieurs reprises dam sa Zoiibdat al-lialab fi tarikh Halah « La crème du lait frais, chronique d'Alep ' ».
Je suppose qu'on accueillera avec faveur, comme un complément original aux biographies connues, qui se répètent les unes les autres, relatives à Ibn Al-Kifti,le passage original suivant que j'emprunte au Kitâb al-
' Je ne fais pas allusion à l'édition si méritoire d'Ed. Pocock (Oxford, 1663-1672), avec une traduction latine, mais au texie fixé par le P. A. Salhânî(BeîToulh, 1890);
' August Millier, Uber dus sogennaiile Tàrich elhakamâ des ftn el-Qifli, dans les Actes, etc. Section I : sémitique (A). It fascicule (Le ide, 1891), p. 17-36.
' Hartwig Derenbourg, Vie dOusàrrta, p. 569-593.
' Manuscrit 1660 de la Bi bliothèque Nationale ; voir la traduction française de M. Edgard Rlochet fParis, 1900), p. 89, 190, 223,224.
L'histoire des philosophes
tàli' assit id al-djâmi' li-asma noiidjabà' As-Said •< Livre intitulé : L'horoscope heureux, renfermant les noms des hommes illustres de la Haute Egypte », par Kamâl ad-Din Dja'far Al-Adfoiiwi, né à Edfou, mort au Caire en 748 (1347). Ce dictionnaire hiogiaphique, classé d'après les initiales, contient la notice suivante ' :
'Ali ibn Yoiisouf ibn Ibrahim ibn 'Abd al-WÉIhid ibu Moiisà ibn Ahmad ibn Mohatnmad ibn îshiàk ibn Moliammad ibn Rabi'a Asch-Scliaibân! Al-Kiflî, le vizir, Djamàl ad-Din Aboù '1-Hasan fut auditeur du cours de traditions professé à Misr par Aboù "t-Tàtiir Ibn Bannàn ^ et suivit à Halab les cours de plusieurs maîtres. 11 se réclama comme autorité du hàfilh Aboù 't-Tàbir As-Silaïï, en vertu d'un diplôme '*.
Le hàfilh Aboù 'Abd Allah Mohammad Al-lîagdàdhi * a dit : J'ai entretenu des relations avec lui et j'ai constaté l'abondance de ses supériorités, la richesse de ses connaissances, l'éclat de ses talents, sa grande autorité, son âme
' Manuscrit 2148 de la Bibliottièque Nationale, fol. 179 v-lSO r'. Je De donne ici que la traduction française ; le texte arabe a été publié dans le Journal des Saoants de 1904, p. 031 .
5 Ou bien ; Ibn Hoiinân. Les deux prononciations sont possibles pour le nom de ce savant oublié dont le nom est donné plus complètement par Mouliyi ad-Dîn, un frère d'Ibn AI-Kiftî : le kâdi al-alhir Moliammad ibn Mohammad Ibn Bannàn (ou Iba Bounânj Al-Anbâri. Cf. A. MûUer, Actes, etc., p. 34, et Yâkoùt, Mou-djam, IV, p. 711, I. 17.
' C. Brockelraann, Geschichle der Arubischen Litleralur, I, p. 365. As-Silafi étant mort en 576 (1180) ou en 578 (1182), Ibn Al-KJfli aurait eu moins de huit ou de dix ans, lorsque le centenaire aurait muni l'enfant de son idjàza à son école d'Alexandrie. Celte précocité orientale n'est pas un fait isolé : un petit- Bis (sibt) d'As-Silafî, né deux ans après Ibn Al-Kifti, est compté parmi les disciples de son grand-père dans As-Souyoùti, lloum al-mouhàdara, I, p. 214,
' C, Brockelmann, Geschichle der Arabischen Litlendur, I, p. 394.
généreuse, son visage épanoui, ses qualités aimables. Il a eu des rapports avec les maîtres dans toute science : grammaire, vocabulaire, jurisprudence, tradition^ comparaison des sept lectures du Coran, principes fondamentaux de risiâm, logique, astronomie, géométrie, histoire.
Ibn Al-Kiftî a étudié la grammaire chez le schaikh, chez le savant Sâlih ibn Gâdhi * et il a reconnu, dans son livre intitulé : Les plus illustres grammairiens, combien il a profité de son contact avec lui. Il a aussi sa valeur littéraire. Ses panégyristes sont nombreux. Yâkoùt de Hamâ^ et d'autres ont fait son éloge. U fut appelé au vizirat d'Alep au commencemeni de Tannée 614 (avril 1217 de notre ère), puis il fut destitué, puis réintégré.
Parmi ses ouvrages en divers genres, je citerai ; 1° Les récits sur les écrivains et leurs écrits ; 2° La notoriété donnée aux narrateurs qui traitent des plus illustres poètes ; 3° La chronique du Yémen ; i^ La Chronique d'Egypte jusqu'à l'époque de Saladin ; 5» La Chronique des Boûyides 3 ; 6« La Chronique des rois Seldjoûkides ; 7® Les poésies de ceux qui se nomment Yazîd ; etc.
Né à Kifl* en l'an 568 (1172), il mourut à Alep en l'an 646 (1248). Il est l'auteur de poésies et de livres de littérature. Le hâfith 'Abd al-Mou'minJ» l'a mentionné parmi
* Le manuscrit d'Oxford a Gâdî ; Mouhyî ad-Dîn, dans A. Mûller, ibid,, p. 34, le nomme « le jurisconsulte {aUfakih) As-Sâlih ibn 'Âdî AI-'Abdûnî le grammairien (an na/iwf),le feutrier(af-an/iîd/f) de Misr. Sur le sens du mot al-anmàti, voir Ibn Khallikân, Biographical Diclionarij^ II, p. 186.
2 C'est le célèbre géographe Yâkoût de Hamâ, mort à Alep en 626 (1229); cf. Yâkoût, MoiVdjam, I, p. 12, 1. 4-21 ; 262, 1. 17-19, et les autres passages cités dans Tlndex, VI, p. 577,1. 5-6.
' Manuscrit avec un iâ en tête, remplacé par un hâ d'après As-Souj^oûtî, Hoiisn al-mouhâdara, I, p. 319, 1. 21, et d'après Hâdjî Khalîfa, Lexicon bihliographiciim. Il, p. 109, no 2146.
* Kift est un bourg du Said, de la Haute Egypte.
* Ad-Dimyâtî « L'homme de Damiette », ainsi est dénommé Scharaf ad-Dîn Aboû Mohammad 'Abd al-Mou'min ibn Khahif ibn Abî '1-Hasan At-Toûnî, le Schâfi'ite, né en 613 (1216), mort à la fin de 705 (1306). Voir As-Souyoûtî (Adh-Dhahabî), Tabakât al'houffâth, éd. Wûstenfeld, III. p. 65, no 7.
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ceux qui lui ont conféré le diplôme. Ibn Sald ^ a parlé de lai.
La notice est terminée par une citation de quatre vers, deux d'Ibn Al-Kiftî et deux d'Ibn Sa'îd au sujet d'une esclave que le premier avait achetée.
Dans la liste des œuvres dlbn Al-Kiftî dressée par Dja'far Al-Adfouwî, V « Histoire des philosophes » ne figure pas plus que dans les seize titres énumérés presque à la même époque par Khalîl As-Safadî 2, mort en 764 (1363), ni dans les dix-huit donnés par Ibn Schâkir Al-Koutoubi ^, mort la même année. On peut en conclure que l'ouvrage circulait avec Tattribution à un autre auteur et en effet le manuscrit 2112 de Paris nomme en tête et dans la souscription Mohammad ibn 'Alî ibn Mohammad Al-Khatîbî Az-Zauzanî qui date lui-même sa rédaction de 647 * (1249)^ c'est-à-dire de l'année qui suivit la mort d'Ibn Al-Kiftî. Dans un autre manuscrit entré plus tard à la Bibliothèque Nationale avec la Collection Schefer et coté 5889, les mêmes origines et la même date se retrouvent, avec le titre significatif de Al-Mouniakhabâi wa l-moultakatât a Les choix et les extraits ^ », comme dans plu-
< Ibn Sa'îd est Noûr ad-Dîn Aboû '1-Hasan 'Al! ibn Moûsâ Al- 'Anasi Al-Andalousî Al-Gamâtî Al-Magribî, né près de Grenade en 610 (1214), mort, selon les uns, à Damas en 673 (1274), selon d'autres, à Tunis en 685 (1286); cf. G. Brockelmann, Geschichie der Arabischen Utleiatur, I, p. 336-337; II, p. 699.
* As-Safadî, Al-Wâfi bi-l'Wafagât, publié par G. Flûgel dans Aboû '1-FidA, Hisioria anteislamica, éd. Fleischer, p. 234, et par ^, Mûller, dans Actes, etc., p. 36.
' Ibn Schâkir Al-Koutoubî, Fawàl al-wa/agât, II, p. 97, éd. de Boûlâk de 1299 (1882).
^ Slane, Catalogue, p. 375 a.
* Hartwig Derenbourg, Les manuscrits arabes de la Collection Schefer à la Bibliothèque Nationale (Paris, 1901), p. 33,
sieurs exemplaires et dans Hâdjî Khalifa, Lexicon bibliographicum, VI, p. 166, n° 13107. Or, ces « choix et extraits » nous étant seuls parvenus, y a-t-il lieu de supposer qu'ils ont été empruntés à un ouvrage plus étendu, composé par Ibn Al-Kiftî, et d'espérer qu'une heureuse trouvaille nous permettra de substituer quelque jour l'original perdu à l'abrégé relégué désormais parmi les antiquailles?
Ma conviction est établie et je crois pouvoir sans témérité affirmer que le statu quo est définitif. Ibn Al- Kiftî paraît avoir eu dans les sujets qu'il a traités l'esprit d'initiative plutôt que l'esprit de suite. Il voyait les lacunes de la science, se préoccupait de les combler, mais ne s'attardait pas à terminer la tâche commencée lorsqu'il en apercevait une autre de nature à solliciter son attention et à satisfaire sa curiosité toujours en éveil. Il a laissé plus d'un livre inachevé^ : son répertoire des grammairiens n'aurait pas plus vu le jour que celui des philosophes, s'il ne s'était pas rencontré un Adh-Dhahabî, mort en 748 (1348), pour mettre au point, dans un résumé concis, la l3iographie de ceux-là ^ comme un siècle plus tôt, il s'était rencontré un Az- Zauzanî pour coordonner, en élaguant le superflu, les notes éparses recueillies sur ceux-ci par Ibn Al-Kiftî ^
* As-Safadî et Ibn Schûkir Al-Koutoubî, loc. cit.^ affirment qulbn Al-Kiftî n'a terminé ni sa « Parole » sur le Mouwatia\ le code de la doctrine mâlikite, ni celle sur le Sahîh d*Al-Boukhârî. Sa Notice sur les poètes portant le nom de Mohammad, conservée à notre Bibliothèque Nationale sous le n» 3335, est une œuvre posthume d'après Slane, Catalogue^ p. 583 a et b,
* L'autographe d'Adh-Dhahabî se trouve à la Bibliothèque de l'Académie de Leide sous le n» 876 de R. Dozy, Calalogus, II, p. 205-206; cf. Hâdjî Khalîfa, Lexicon bibliographicum, I, p. 441, no 1280; IV, p. 154, no 7929.
^ Je crois que c'est à ces feuilles volantes que Mouhyî ad-Dîn, frère d'Ibn Al-Kiftî, fait allusion en lui attribuant « un livre qui
L'histoire des philosoplies 43
Son œuvre posthume a été présentée au public dès le lendemain de sa mort par un éditeur persan sur lequel nous ne possédons aucun renseignement et qui a devancé de plus de sept siècles et demi le jeune éditeur allemand, M. le professeur J. Lippert.
Rassembler les matériaux plutôt que les mettre en œuvre, amasser les documents dans les trésors d'une bibliothèque riche en raretés et accrue sans cesse par une suite non interrompue d'acquisitions menées avec une habile prodigalité par un bibliomane aussi forcené qu'avisé, consacrer à des recherches encyclopédiques les loisirs d'un vizirat, d'un ministère des finances intermittent, subi comme une corvée pesante, voilà quel fut le lot du vizir, du akâdi le plus généreux» *, fils et petit-fils de kâdîs^ haut dignitaire qui renonça spontanément aux avantages de la propriété et de la famille pour satisfaire, sans partage de son fait, son ardente et exclusive passion de collectionneur. Sa bibliothèque contenait maint autographe précieux qu'il avait disputé à prix d'or à l'élite des amateurs. La valeur en était estimée à 50,000 dinars, c'est-à-dire à près de 700,000 francs. Il n'aurait jamais toléré que
comprend les récits relatifs aux philosophes »; voir A. Mûller dans Actes, etc., p. 36, 1. 2 et 3.
* Ibn Al-Kiftî est appelé al-wazîv al-akram, « le vizir le plus généreux », le plus souvent al-kâdi al-akram, « le kâdi le plus généreux »>, ou encore al-ukram, « le plus généreux » ; voir sa biographie par son frère Mouhyî ad-Dîn, publiée par A. Mûller dans Actes, etc., p. 34, 1. 6 ; Yâkoût, Mou'djam, I, p. 12, 1. 8 ; 262, 1. 18; II, p. 28, 1. 18; 276,1. 12; 309, 1. 10 ; 516, 1. 14 ; 591, 1. 18; 934, 1. 20 ; IV, p. 152, 1. 15 ; Kamâl ad-Dîn Ibn Al-'Adîm, Zoubda, tr. Blochet, p. 189, 190, 223, 224 ; Ibn Khallikân, Biographicat Dictionary, H, p. 491 ; III, p. 207 ; IV, p. 12 ; Ibn Schâkir Al-Koutoubî, Faivât, II, p. 96, 1. 2 a f. ; Hâdjî Khalîfa, Lexicon bibliographicum, IV, p. 154 ; Hartwig Derenbourg, Les manuscrits arabes de la Collection Schefer, p. 33.
ses livres fussent dispersés et il les légua, par un testament en règle, à son maître, au prince Ayyoûbide d'Alep, Al-MaUk An-Nâsir Salâh ad-DIn Yoùsouf, l'homonyme et l'arrière petit-fils de Saladin ^ On comprend qu'Ibn Al-Kiftî, acheteur insatiable et lectear assidu de ses acquisitions, n'ait pas, surtout à l'époque de sa vie politique, réalisé avec son kalam tous se« rêves de compositions littéraires, historiques et biographiques.
Si des coupures ont été pratiquées par Az-Zauzant dans les brouillons qui lui furent confiés, je suppose qu'il écarta certains noms insignifiants et qu'il supprima nombre de détails, qui lui paraissaient du remplisage, dans les articles qu'il admit. Mais l'appareil bibliographique ne se prête pas aux amputations et il a dû être maintenu dans sa plénitude. Or, c'est là le point important et nous pouvons nous réjouir des trésors qui ont été conservés. Nous pourrions apprécier avec plus de certitude encore la genèse du recueil sans la perte regrettable de l'abrégé, d'après Az-Zauzanî sans doute, par Aboû Mohammad 'Abd Allah ibn Sa'd ibn Ahmad Ibn Abî Djanira Al-Azdî Al-Andalousî, mort au Caire en 675 (1276) -. C'est par suite d'une confusion entre <leux écrits d'ibn Al-Kiftî que M. le professeur Lippert parle d'une autre rédaction écourtée, d'un siècle plus
^ An-Nouwairî, Nihâyat al-arab, d'après Quatrcmère, Mé" moire sur le goût des livres chez les Orientaux, publié d'afoord dans le Journal asiatique de 1838, II, p. 35-73 ; reproduit dans E. Quatrcmère, Mélanges d'histoire et de philologie orientale^ p. 1-39; voir surtout p. 30-31.
* Hâdjî Khalîfa, Lexicon bibliographicum, IV, p. 135, qui complète C. firockclmann, Geschichte der Arabischen Litteratar^lf p. 372, n« 15. Ajoutez-y également pour l'ouvrage 1 Texemplaire de la Bibliothèque Nationale de Madrid, coté 480 dans Robles, Catâlogo, p. 203 a.
L'hlstotre des phtlosophes
TBoaerne, qui aiii'ait eu pour auteur ïàdj ad-Dîn Aboù Mohâminad Aliniad iba Abd al-Kàdir Ibn Makloùm Al-Kaiaî le Hanafile, mort en 749 (1548) '.
Ce qui n'est pas douteux, c'est que la commodité de l'ordre alphabétique d'après les initiales rend l'usage de ce dictionnaire aist*, les classements par matières étant toujours arbitraires et subjectifs. Aux deux index des noms propres de personnes et de lieux aurait pu être ajoutée avec profit une table des œuvres citées; mais, pour utile et presque nécessaire qu'elle eût été, elle aurait risqué de grossir le livre démesurément. 11 a fallu accepter ce sacrifice, mais je ne puis assez le regreller. Je me serais plutôt résigné à UQ format plus modeste, à des marges plus resserrées, à une publication d'un prix moins exorbitant. D'autre part, l'amoureux des beaux livres qu'était Ibn Al-Kifti, s'il contemplait et maniait un aussi magnifique volume, se sentirait heureux de posséder et d'admirer, sur on rayon de sa hiblioUièque d'outre-lombe, au moins un exemplaire de son Histoire des philosophes, adaptée par Az-Zauzam. pubbée dans une édition de luxe à son goût et à son usage par M, le pi-ofesseur JuHus Lippert.
Je disais en commençant combien cetle mine de richesses scientifiques avait été exploitée au préalable, avant d'être ouverte dans son opulence aux recherches des travailleurs. Dans la seconde moitié du dixhuitième siècle, le prêtre maronite Michaëi Casiri, chargé par a le très pieux et très religieux prince des Elspagnes» Charles 111, qui régna de 1759 à 1788, de cataloguer ses manuscrits arabes de l'Escurial, connut
' J. Lippert, Einleilung, p. 11 ; et C. lirockelmann, Geschichte der Arabhchen Litleratui; II, p. UU, ji" 6.
Opuscules (l'un arabisant
l'ouvrage à travers un seul exemplaire médiocre, sans nom d'auteur, qui porte aujourd'hui le n" 1778 ^Casiri 1773) '. Il en tira nombre de hors-d'œuvre savoureui qui coupaient sa description au grand plaisir des let leurs; il les leur offrit d'après la Bibliotheca pMosophoi'ttm, comme II appelle cette collection anonyme de monographies *.
Sur 400 articles environ, dont se compose le recueil complet, Casiri en a publié 115 ^ sans streindre à les reproduire intégralement. Réduit pour ses extraits à un seul manuscrit qui n'est pas des meilleurs, il n'a pas pu arriver à un déchiffrement et à une élucîdatîon comparables aux résultats qu'a obtenus M. J. Lippert, avec le riche appareil dont il disposait et avec la préparation que l'état des études arabes en Europe assure aux disciples formés par l'élite des maîtres contemporains. Pour les emprunts puisés à la même source que ceux de Casiri, M. Lippert cite encoreLouis Amélie Sédillot*. Prolégomènes des labiés astronomique
' M. Casiri, BibUolheca Arabico-Hispana Escarialeimis, Malrili, 1760-1770,2 vol. in-folio. Casiri mourut à Madrid le 12 mars 1791; voir Harlwig Derenhourg, Notes critiques sur les Manuscrili arabes de la BibUolhéqae Nalioitale de Madrid (Paris, 1904), p.tt et 42.
- Le copicuK index qui, clans la BibUolheca, suit II, p 3Sir. permet d'y retrouver chacune des monographies.
' Et non pas 33, comme l"a piélendu M. Lippert, en ne comptant probablement que les morceaux de longue haleine. J'ai donné la liste des 115 articles en suivant l'ordre où ils rent dans le texte complet. Voir le Journal des Savants de IWM,
* M. Lippert a omis les prénoms, sans se douter qu'il y deux Sédillot, « des mathématiciens au moins autant que des arabisants n, comme je les ai caractérisés dans mon Silvestre dt Sacy, éd. du centenaire de l'École (Paris, 1895), p. 59, !e père. Jean-Jacques Emmanuel (1777-1832) et son second flls, un pile reflet du père (1808-1875).
li'histoire des philosophes
uloug Beg (Paris, 1847) et le commenlaire d'Aiigust MùUei" dans le second volume de G. Fliigel, Kitàb alfihrisl (Leipzig, 1872). Je ciois que celle liste n'est pas complète et qn'on pourrait y ajouter entre autres Weiifich, De auctoruni grœcoriim versioiiibiis... commentalio (Lipsiœ, 1842) ; D' Lucien Leclerc, Histoire de la médecine arabe (Paris, 1876, 2 vol.); M. Stein- Schneider, Die arabixchen Uebersetzungen ans dein Griec/ii'sc/ien (Leipzig et Berlin, 1889-1896)*; du même, Arabische Malhemaliker mit Einschliiss der Astronomen, dans VOrientalistische Zeitung de 1901, 1902 et 1903; H. Suler, Die Mathematiker imd Astronomen der Araber iind ihie Werke (Leipzig, 1900). Que de prélibations ont précédé notre jouissance pleine I
Aux trois groupes de manuscrits décrits et classés par M. Lippert s'ajoutent les deux parisiens et l'exemplaire de l'Escuria!, tous trois se rattachant à la seriez. Quant au manuscrit R, de la série y, qui provient de la succession Michèle Amari, il appartient maintenant à la Real Accademia dei Lincei à Rome -.
La publication de l'Histoire des philosophes, rédigée par Az-Zauzanî sur les notes d'Ibn Al-Kitfi, a été intercalée par mon jeune collègue, M. le professeur Julius Lippert, au milieu de travaux consacrés par lui aux procédés et au développement de l'oculistîque arabe, à l'instigation et avec la collaboration d'un illustre spécialiste berlinois, M. le professeur Di' J. Hirschberg. De ce fécond laboratoh'c sont sortis jusqu'ici : Die Aiigeii-
' Une table générale de cet ouvrage, publié par bribes et par morceaus.a para dans la Zeilschrift der deuls. marg. Geseltschafl, L(!896|, p. 371-417.
• AI-Battani sive Albaleoii Opiis asironomiciim... editum, latine versum... a Caroto Alplioiiso Nallino, Pars prima (.Mediolani lasnbrium, 1903), p. vni et lxvi.
heilkunde des Ibn Sina (Leipzig, 1902); il y a pea de mois AU ibn Isa Ërinnerungsbuch fur Augenxrtzk (Leipzig, 1904). Onannonce, comme prêt pour l'impression» un nouveau volume» qui débutera par c Un choii sur le traitement des maladies de l'œil]», composé yen Tan 1000 de notre ère par Aboù '1-Kâsim 'Ammâr ibn 'Âli de Mausil. On voit que cette branche de la littérature arabe médicale, si elle chôme en Europe depuis au moins un quart de siècle, recommence à y être cultivée, exploitée, mise en valeur *.
^ M. Lippert n'est pas non plus étranger à J. Hirschberg, l/eto* das wltesle arabische Lehrbuch der Augenheilkunde, dans les Sitzungsberichte de rAcadémie de Berlin de 1903, p. 1080-lOW; tirage à part, n» XLIX.
^a Haggâdâh de la Pâque juive
et
la miniature espagnole juive
à partir de Pan 1300
aggâdâh de la Pâque Juive et la miniature espagnole juive à partir de Tan 1800 K
mi les éléments dont se composent les deux uds, celui de Babylone comme celui de Jérusalem, stingue d'une part la Halâkhâlu c'est-à-dire l'apion de la loi mosaïque à la condition nouvelle uifs après la destruction du second Temple en après la dispersion, d'autre part la Haggâdâh^ répertoire des légendes, paraboles et allégories irculaient autour de l'Ancien Testament et de ses nmages. En opposition avec la « voie » légale et atoire, le « récit » s'inspirait de la tradition popusans formuler de prescription religieuse et racon* par exemple, la jeunesse d'Abraham, ses luttes Nemrod, son opposition violente à l'idolâtrie de lère Térah et autres histoires plus ou moins édiîs qui n'ont point pénétré dans les textes cano- ;s 2. C'est la Haggâdâh qui nous a conservé les
iriial des Savants de novembre 1898, p. 657-668, à propos de MûUer und J. von Schlosser. Die Haggadah von Sarajevo^ in-8o Jésus, Wien, Alfred Hôlder, 1898 : Texlband, iv et 311 avec un frontispice en couleurs, XXX VIII planches en lolypie, 10 gravures, 8 chromotypies et 2 fac-similés dans e ; Tafelband, avec 33 pholotypies et 2 chromotypies. Gûdemann a opposé la Haggâdâh « récit oral », non pas ^Jalâkhâh, mais au Ketâb « récit écrit » mentionné dans
trésors du folklore juif. Elle n'a que le nom de commun avec la Haggâdâh copiée et illustrée dans le manuscrit du musée régional de Bosna-Seraï ou Sarajevo, la capitale de la Bosnie, manuscrit dont MM. D.-H. Millier et J. von Schlosser viennent de publier une description savante et une reproduction luxueuse.
Lsi Haggâdâhy le « Récit », tel est le titre de Topuscule que les juifs récitent dans leurs demeures le premier soir de la Pâque. La répétition accoutumée du second soir provient seulement d'une erreur possible dans la fixation de la néoménie par rapport à la date immuable du 14 nîsân. A l'exception du grand jeûne de kippoiir^ et pour cause, les autres fêtes du calendrier juif ont été allongées d'un jour en vue de parer aux conséquences d'une supputation inexacte. La cérémonie publique dans la synagogue achevée, les fidèles rentrent pour prendre part à une réunion privée, présidée par le chef de la famille, organisée par lui et chez lui, ouverte, en dehors des parents, à quiconque souffre de la faim et est dans le besoin, accueillante à tous ceux qui se considèrent comme associés eux-mêmes à la sortie d'Egypte ^ , à tous ceux qui aspirent à en célébrer l'anniversaire par la lecture du « récit » tel qu'il est donné dans la Haggâdâh. La raideur est bannie de l'assemblée convoquée pour rappeler « avec une grande joie - » l'événement capital quia fondé l'indépendance d'Israël après les 430 années de captivité sur les bords du Nil. La prière est coupée
Ézéchiel, xiii, 9. Son mémoire, intitulé : Haggada und MidroBch- Haggada a paru dans la Jubelschrift ziim 90, Gebiirtstag von L Zunz (Berlin, 1884); cf. Joseph Derenbourg, Haggada et légende, dans la Revue des études juives, IX, p. 301-305.
^ Exode y XIII, 8.
^Chroniques, 2o livre, xxx, 21.
par quatre rasadus régulière me ni espacées, sans parler du dîner qui la divise en deux parties à peu près égales. L'ancienne fête dn printemps, qui, à l'origine, avait fait appeler le mois entier « Je mois des épis ' » est devennc la fètc nationale. C'est le souvenir le plus vivant chez Israël de ses souffrances passées. Le Décalogue ou\Te par ces mois bien significatifs ^ : « Je suis l'Etemel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir de l'Egypte, de la terre d'esclavage. » Et, en effet, les Israélites, après avoir abandonné la Syrie méridionale pour le Delta, s'évadèrent au début du xiiie siècle avant notre ère sous le règne de Minéphtah pour se réfugier aux solitudes d'Arabie. Celte horde confuse, fuyant avec ses troupeaux, pauvre, mal armée, « anéantie, n'ayant plus de graine », comme Minéphlah la caractérise dans son chant de victoire^, emportait, à l'insu du roi d'Egypte, des graines abondantes, vivaces et productives, qu'elle planterait, féconderait et ferait fructifier dans les terroirs les plus favorables à leur développemenl.
A quelle époque l'oraison de la Pàque, la lecture de la Haggûdâh, est-elle entiée dans la liturgie juive pour y remplacer l'immolation de l'agneau pascal, abolie au moment de l'exil, ainsi que les autres sacrifices* ?
' Exode, MU, 4 ; xsiii, 15 ; xxxiv, 18 ; Dealéronome, xvi, i.
'Exode, xï, 2 ; DetUéronome, v, 6,
' G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique, n (I^ris, 1897), p. 70, 7J, 436, 437, 443.
'La première édition imprimée, sans voyelles, avec commeataire de Don Isaac Abravanel (Constaiitinople, 101)5, peUt infolio), porte le titre de « Sacrifice de la Pâquc ». Il en est de même des exemplaires de Venise, 1545, et de Bistrowitz, 1592, décrits par M. Steinsctineiderdans le Cnlalogus libroram hebrteorum in Bibliothecn Bodlciana, col. 412 et 413. L'impression 17)0 graphique de Prag, 1326, dont MM. Mûller et Von Schlosser ont pablié te frontispice {Textlfand, p. 223) et dont l'Alliance Israélite de Paris possède un exemplaire, débute par une invocation sans titre.
M. D.-H. Mûller, dans le volume de texte (p. 3-18), a consacré une courte monographie aux origines et à la composition de ce petit livre . Le mot Haggâdâh n'est ni biblique, ni mischnique ; la racine est déjà biblique et la forme verbale dont il a été tiré est fréquente dans l'Ancien Testament avec le sens de « faire connaître, raconter M). Il apparaît pour la première fois dans le Talmud * pour désigner la Haggâdâh de la Pâque. Le rite était plus ancien que cette dénomination. Elle n'avait pas cours alors que, dès le début du iii*^ siècle de notre ère, Rabbî Yehoudâh An-Nâsî, le rédacteur de la Mischnâh, consacrait à ces actions de grâce en commun dans l'intimité du foyer domestique une description qui ne diffère pas sensiblement du tableau pittoresque que Henri Heine a dépeint d'après ses souvenirs personnels dans Le rabbin de Bacharach. C'est à M. D.-H. Mûller que j'emprunte l'idée de ce rapprochement ingénieux. Le passage de la Mischnâh, qu'il a traduit sans en rien omettre 3, méritait d'être rapporté et élucidé intégralement.
Ce passage exhibe déjà la scène et le colloque entre le fils qui interroge et le père qui répond. Après les bénédictions initiales, la veillée pieuse commence de nos jours, comme alors et bien auparavant sans doute, par quatre questions que le plus jeune fils ou, à son défaut, un autre enfant pose, soit au maître de la maison, soit à l'ancien qui le supplée, sur « ce en quoi cette soirée diffère des autres soirées * ». L'officiant
^CeUe forme verbale est spécialement appliquée aux récits qui concernent la Pâque dans Exode, xii, 26; xni, 8.
^Talmud de Babylone, Pesâhim, 115 b et 116 b.
3 Texlband, p. 5-9.
*Les deux premiers mots de cette question ont été adoptés comme titre par plusieurs éditions allemandes du xvn« siècle ; cf. Steinschneider, loc» cit.
La Haggâdâh de la Pâque |iiive
amateur enlomie alors sa mélopée, soutenu par les voix des convives qui l'incitent à presser les meuve- 1 meiils, afin d'arriver plus vite au dîner. Les omissions volontaires sont fréquentes dans cette série d'explications appuyées sur des citations bibliques, sur des discussions rabbiniques, sur la reconnaissance des bienfaits prodigués dans le passé, sur la foi dans l'appui futur du H Très Saint (béni soit-il ! ) ». Les dix plaies d'Egypte sont énumérées, ainsi que les miracles accomplis, dont chacun « nous aurait suffi b, depuis la sortie d'Egypte jusqu'à la réunion des tribus dans le pays d'Israël. Ce prologue est terminé, après la commémoration de l'agneau pascal, des pains azymes et des herbes anières ^, par deux psaumes de l'euloge connu sous le nom de halléï, les psaumes 113 et 114 du texte hébraïque.
Après quelques courtes cérémonies et le lavement des mains, le repas est sei-vi. La viande rôtie au feu et les pains azymes y figurent de par la loi'. Il est achevé. On procède aussitôt à la « bénédiction de la nourriture », on récite les psaumes 115-118, fin du hallèl, ainsi que le psaume 136 proclamant « la grâce éternelle » de Dieu ; puis on s'enfonce dans des réflexions philosophiques sur « l'âme de tout vivant », empruntées aux offices dn sabbat.
En dépit delà quatrième coupe de vin réservée pour le dénouement et de la bénédiction qui l'accompagne « sur la vigne et sur le fruit de la vigne » % l'épilogue mélancolique parut, dans le coure des temps, présenter un contraste choquant avec la « grande joie » que la délivrance des ancêtres suscitait dans les cœurs, avec
iExode, XII, 8.
*Le texic de cette bénédiction présente quelques variantes dans la Haggàdàh de Sarajevo ; voir Textband, p. 51.
Opuscnles d'un arabisant
l'ullégicsse dont les assistants débordaient en Seigneur, avec le besoin d'épanclicmenls et de 1rs ports bi'iijants comme conclusion à une soirée cont' niencée dans le recueillement de la commêmoratioB solennelle. C'est à ce sentiment légitime, au désir de se séparer sur une impression de bonne humeur franche et expansive, que sont dues plusieui-s des additious introduites après coup dans le texte adopté. Elles sont postérieures au manuscrit de Sai'ajevo ' et à U plupart des manuscrits anciens ; elles n'ont pénétré ni dans le rituel du Yémen -, ni dans les liturgies orientales. Tels sont deuïi poéuies alphabétiques, composés dés le XI" siècle, avec la Nuit et la Pâquc nommées respectivement au bout de chaque vers ^. Tels aussi trois morceaux, dont le premier, antérieur au if siècle *, est plus répandu que les autres, qui sont probablement du xv= siècle, tous trois d'origine allemande ou polonaise, avec des couplets que l'officiant articalait et des refrains que l'assistance reprenait en chœur. Tel eniia le chant du chevi'eau, un appendice inattendu, sans aucun lien religieux ou littéraire avec ce qui précède ^, un inorceau de Haggâdâh, ainsi qoc
^Texlband, loc. cit.
'■William H. Greenburg, The Uaggadah accordint/ la the ritt 0/ Yemen, Loodon, 1896.
= Un morcean contemporain ou à peu prés constate en quelques lignes que la prière de la Pàque est terminée et qu'elle a été régulièreniËnt faite.
••Texlband. p. 15.
'A la littérature donnée p. 15, noie 2, ît convient d'ajouter Gaston Paris, La chansondii Chevreau, dansla liomanin,f, p. 218- 221. article omis dans la table décennale de ce recueil, reprodiiil dans la Heoue israétile, IIl, p. 325 328. Parmi les contributions plus récentes, on utilisera avec critique G. -A. Kohul, Le Hod Gadya et les cbaasoas simUaireat dans la Reime éet éiades jaivt*, XXXI (1895), p. 240-atS.
La Haggftdâh de la PAqne fulve
nous l'avons (^L^^i^ie en commençant, un hors-d'œuvre déplacé dans la Haggàclâh de la Pàque. Il s'y esl introduit par cfîraclion vers le milieu du xvp siècle ' et y a Été di:iinitivement rattaché dans le rite allemand. L'assemblée n'avait aucune hâte de se disperser et aurait volontiers prolongé la séance jusqu'à l'aube, à l'exempledes docteurs énumérés presque en tète de la Haggâdâh, qui s'oublièrent la première nuit de la Pâque en racontant à leurs disciples la sortie d'Egypte, au point d'être surpris par le jour qui commençait à poindre et par l'appel à la prière du malin.
Le manuscrit conservé à Sarajevo ne contient pas seulement la Hnggâdàh, dans sa forme concise avant les accroissements. Elle n'y occupe que la seconde place (fol. 1-50, d'après un numérotage spécial), comme il appert de la description tracée avec le plus grand soin par MM, David Heinrich Mûller et Julius von Schlosser ('i'ex/ia/irf, p. 19-92). Si l'exemplaire n'avait soulevé que des problèmes paléographîques et philologiques, M. D. H. Mùller.un maître des éludes hébraïques et arabes, un épigraphiste faisant autorité dans les domaines divers des inscriptions sémitiques, se serait passé de recourir à la collaboration de l'archéologue qui a composé un Recueil de documents pour l'histoire de l'art occidental au moyen àge^. L'illustration très riche du livre réclamait l'examen d'un spécialiste, dont l'enquête porterait sur la technique, la composition.
'Dans ce résumé, je me réclame surtout de L. Zunz, Die gollesdiensl lichen Vortrâge der Jaden (Berlin, 1833), p. 126 el suîv. La seconde édition de 1892 (voir p. 138 et suîv.) n'est qu'une réimpression. J'ai aussi consulté M. Friedmann, Dns Festbucb llaggadah (Wien, 1895).
'J, von Schtosser, Qiiellenhtich ziir Geschichte des abendliendischen Miltetallers (Wien, 1896).
Jpuscnles d'un arabisant
l'origine cl la dale des nilnîatures sous le contrôle l'orientaliste qui examinerait la caliigi'aphie, rail les régies de la diplomatique, apprécieraillesw éventuelles de copie on de vente, noterait et an bci discuterait les légendes explicatives des planches, le point de dépari entre les denx rédacteurs était gné, mieux leur accord au point d'arrivée assui conquête de la vérité. Ils l'ont recherchée avec ai d'ardeur que de succès ; nous les suivrons en pli confiance, en profilant, chemin faisant, des résultats consignés dans le chapitre spécialement consacré par M. J. von Schlosser aux images inspirées par laHaggàrf«/i'. Ces vues générales reposent sur la comparaison de la Haggddûh de Sarajevo avec les exemplaires analogues des dépôts européens. Les deux auteurs se sont associés dans cette tâche surérogatoîre * et ont mis dans leur livre beaucoup plus que le titre ne permettait d'espérer. Ils sont ailés plus loin encore et onl inséré, pour clore et pour compléter leur œuvre, un mémoire du regretté professeur David Kaufmann sur l'histoire de l'illustration des manuscrits par les Juifs'. Il y a en elîel une question préjudicielle qui ne pouvait pas être éludée sans déconcerler le lecteur, quelle que fût la place où elle serait posée. Les Juifs ne violent-ils pas le code de l'Ancien Testament par les représentations figurées d'êtres vivants, hommes, femmes, animaux des deux sexes ? Le deuxième commandement du Décalogue, qui proscrit le culte des images, n'interdit-il pas absolument la reproduclion de l'homme, que Dieu a fait à son image, à sa ressemblance *, et de toU'
*Texlband, p. 209-252.
"Ibid., p. 93-208. ^Ibid., p. 253-311.
-Genèse, i, 26; cf. i, 27;
La Haggâdâh de la Pâque |uive 59
^^5 les créatures ? Le Décalogue porte expressément * :
* Tu ne te feras point d'idole, ni aucune figure des cho- '•^ qui sont au ciel en haut, ou sur la terre en bas^ou ^ans les eaux plus bas que la terre ; tu ne te proster- Xlcras pas devant elles, ni ne les adoreras. » Les préju- ISés d'un rigorisme outré ont pu voir dans cette défense autre chose qu'une mise en garde contre l'idolâtrie ; en Téalité, si elle s'applique à la statuaire et aux reliefs,
* elle laisse hors de cause le dessin, l'enluminure et la peinture. Les scribes officiels des synagogues occupés à tracer les lignes de l'écriture carrée, les calligraphes des accents si fins et si délicats qui indiquent les nuances de la massore ne sont-ils pas les précurseurs des artistes juifs qui se sont crus autorisés à illustrer TAncien Testament en général, le rouleau d'Esther et la Haggâdâh en particulier ? L'influence chrétienne a précipité ce mouvement que le piétisme essayait encore d'entraver et d'enrayer dans la seconde moitié du xn* siècle. Ces principes ont été mis en pleine lumière par David Kaufmann dans sa dissertation, pour laquelle il n'a eu qu'à puiser dans sa vaste science et dans sa riche bibliothèque.
C'est à cette tolérance de moins en moins contestée qu'est due la conception réalisée magnifiquement dans le manuscrit de Sarajevo. Le Musée l'a acquis en 1894 d'une très ancienne famille juive espagnole établie dans cette ville. Du format in-quarto, mesurant 22 centimètres en hauteur sur 16 en largeur, divisé en cahiers de 8 feuillets, il a été écrit sur du parchemin italien poli et calciné. En tête du volume, qui commence à droite pour finir à gauche, selon l'ordre sémitique, un album de 66 compositions sur 34 planches, dont les 2 premiè-
^ Exode, XX, 4 ; Deutéronome, v, 8. Je copie la traduction d'Edouard Reuss, L'histoire sainte et la loi, II, p. 55 et 288.
res et la 26^ divisées en 4 parties, et les autres en 2, à l'exception des planches 30, 32 et 34 remplies par un seul petit tableau. Les planches sont placées face à face sur le verso du premier feuillet, puis sur le recto du second, les deux pages intermédiaires restant ^ides, et ainsi de suite. De courtes légendes en hébreu indiquent les sujets traités, les principaux épisodes de l'histoire sainte depuis et y compris la création jusqu'à la bénédiction de Moïse au moment où il va mourir (fol. 1-31); le temple de l'avenir, avec le tabernacle et les deux tables de la loi (fol. 32); le père de famille distribuant à son entourage la Haggàdâh et les pains azymes (fol. 33) ; enfin (fol. 34) la synagogue, dont l'extérieur laisse voir un mur en pierres de taille régulièrement coupées, quatre fenêtres cintrées aux grillages entre-croisés et une large baie, également cintrée, permettant de reconnaître à l'intérieur le tabernacle exhaussé sur un piédestal, avec ses deux portes ouvertes, avec trois rouleaux de la loi dans leurs manteaux d'étoffes voyantes, avec deux lampes éternelles suspendues aux deux côtés. Tandis qu'une femme restée dans le sanctuaire avance la main vers Tun des rouleaux sacrés pour le toucher et pour baiser ensuite cette main bénie par le contact, les fidèles sortent, en se dirigeant, comme l'écrir ture, de droite à gauche, hommes, femmes, enfants, avec des houppelandes rouges et bleues surmontées de capuchons *.
Je viens d'amplifier la notice sommaire * donnée à la fin de la description très exacte de cette illustra*
*Voir le portrait en pied, reproduit en couleurs, de Rov^û Salamo, juit espagnol, de 1347, ainsi que deux autres miniature analogues, Tune en couleurs, l'autre en noir, dans la Revue d^^ études juives, VI (1883), p. 268-260 ; cf. ibid,, XV (1887), p. 115-
2 Texlband, p. 44.
La Haggàdàh de la PÀque |iiive 61
tîon^ Je ne me permettrai sur cette table des matières qu'une seule observation. En parlant du fol. 2d, les auteurs disent : « Septième jour. Repos du Sabbat de Dieu. Jehovah, juvénilement imberbe, différant absolument du type chrétien, dans une longue robe rouge avec capuchon, assis sur un banc sous un arc de feuilles de trèfle. » Si peu réfraclaire que soit l'Ancien Testament aux anthropomorphismes, alors même que l'homme y est considéré comme créé à l'image de Dieu, j'ai peine à admettre la divinité de cet éphèbe insignifiant dont M. J. von Schlosser lui-même a com* paré la tête sans expression à celle d'un figurant de théâtre*. Pour moi, l'artiste a au contraire voulu éviter tout ce qui le rapprocherait de Tidolâtrie, et ce scrupule l'a induit à symboliser le septième jour, le |our du repos, sous les traits d'un juif quelconque vêtu de rouge, semblable d'aspect et de costume à l'un des personnages qu'au foL 34 l'on voit sortir de la synagogue, immobile dans son calme indiff'érent, conformant son inaction et sa pose nonchalante au quatrième commandement du Décalogue ^. Ce qui donne quelque vraisemblance à mon hypothèse, c'est que l'œuvre des six jours s'achève sous nos yeux, sans que le Dieu créateur y intervienne en personne, sans qu'il apparaisse autrement que par les manifestations successives de ses volontés, sans que son image vivante nous montre l'auteur de toutes choses. J'ajouterai qu'il n'est pas moins absent de la scène où il tire la femme de la côte de l'homme (fol. 3 v°), ainsi que de toute l'illustration du volume. Comment l'unique exception serait-elle Dieu se délassant de ses fatigues, « ayant
^Texiband,p, 33-44.
Ubid., p. 232.
^ Exode, XX, 11 ; Deutéronome, v, 12.
cessé l'œuvre de sa cféalion » ', quand la créalil s'est déroulée devant nous avec l'inlentiou évîdenle laisser dans les hauteurs invisibles Celui qui du marnent dirigeait ses rayons vers la terre ronde dé gée du chaos ? Je ne sais si je in'abnse ; mais la légende hébraïque, poitant simplement t. lejoiirdu Sabbat », alors que l'espace vide semblait inciter àiiiie rédaction plus longue, me parait un argument de plus en faveur de mon înterpréfation.
Sur 34 planches, 33 sont rendues par des héliogravures, c'est-à-dire par des photographies en noir, répondant à 33 aquarelles. Les couleurs de l'original, or, jaune, rouge, bleu et blanc, ont été admirablement reproduites dans la chroniotypie de la synagogue. Ce spécimen serait insuffisant comme élément d'appréciation sur l'enluminure du volume, si MM. D. H, Millier et J. von Schlosser, dans la dernière planche tle l'allas et dans le volume de texte, ne nous en avaient pas fourni des exemples nombreux et bien choisis, empruntés à la seconde partie du manuscrit, au texte de la Haggâdâh. Ils ne proviennent peut-être pas du même artiste ou des mêmes artistes, mais ils appartiennent sans aucun doute à la même école, an mérae groupe de miniaturistes, de ruhricateurs. En dehoredu fol. 25 annexé à l'atlas et représentant sur un fond quadrillé Rahbàn Gamii'cl qui, le fouet à la main, instruit trois élèves munis de leurs livres, ce sont : le frontispice devenu le frontispice du Tcrlband; le repas de la Pàque avec sur le devant de la table une esclave noire, une Mauresque très probablement (p. 3); un cartouche avec encadrement portant en lettres d'or
'Genèse, ir, 2 el3. Hemarc|uez cc[ieml:int que, dans l'autre vcrsol, le verbe Schâbat est appliqué ii Dieu.
La Haggàdâh de la PAqiie fiiive 63
i^Qtiomchbâhôl^ et surmontant trois colonnes, entre les- ^elles un homme et une femme ont été plus tard dessinés grossièrement à la plume en attitude de prière, sans doute des possesseurs du manuscrit au : XV* siècle (p. 18) ; un autre cartouche avec hallalou^ le ; haut des deux lâméd ser\'ant de support à deux dra* gons opposés Tun à l'autre, tenant dans leurs gueules des branches d'épines (p. 21); un arbre imaginaire avec r des rameaux de fantaisie et des feuilles de vigne (p. 92) ; deux dragons ailés se faisant pendant en sens con- ^ traire au bout de lignes courbes ornementales, terminées en formes d'ailes (p. 95); la tête et le corps d'un bouffon avec une pèlerine à capuchon, sur deux pattes de chien, au-dessus desquelles émerge une queue d'animal terminée par des fleurs (p. 207); deux dragons ailés se faisant vis-à-vis, leurs longs becs ouverts faisant saillir leurs langues, leurs queues se rejoignant symétriquement (p. 211); deux hommes placés face à face, avec des manteaux rouges et des capuchons bleus, soutenant avec leurs mains sur un fond quadrillé un pain azyme de grande dimension avec les mots massâh zou en lettres d'or dans un cartouche rectangulaire, les espaces vides au-dessus et au-dessous étant comblés par des branches, des feuilles et des fleurs, les deux têtes d'hommes étant surmontées par deux mots empruntés à la Haggàdâh (p. 252).
Ce fond quadrillé, comme celui du folio 25, comme les fonds guillochés, échiquetés, losanges, étoiles, fleuris et diaprés en or ou en couleurs, A l'imitation des étoffes et des tapisseries 2, sont des témoignages d'origine, qui permettent de dater et de localiser les miniatures qui
^ Nos textes de la Haggàdâh ne portent pas cette forme araniéenne, mais la forme hébraïque battischbâhôt. ^Tafelband, fol. 3-24, 28 b, 29 a, 30, 31, 33 et 34.
ornent le manuscrit de Sarajevo. Le procédé du dessin à la plume colorié, avec un embiyon de perspective, avec une palette réduite, je Tai dit, aux teintes or, jaune, rouge, bleu et blanc, avec Tesquisse d'un paysage ou d'une forteresse, quelquefois, plus souvent, avec un réseau géométrique, sur lequel se détachent les personnages, appartient à la seconde moitié du xui*" siècle pour son apparition, à la première du xiv*^ pour son développement. Quant à son lieu de provenance, c'est le sud de la France, l'Aquitaine, d'où il s'est répandu vers le sud en Italie et en Espagne. Les habitudes d'ordre hiératique se mêlèrent, à ces époques et dans ces pays, à l'esprit satirique, comme sur les façades des églises gothiques. Ce sont les moines qui, dans les cloîtres, ont été les artisans de la renaissance calligraphique d'abord, picturale ensuite, où le profane avait envahi le sacré et s'était confondu avec lui sous l'influence de la chevalerie. Dans la France méridionale et en Italie, le christianisme, après avoir renouvelé cette forme d'art en la dégageant du type byzantin dont elle était l'héritière directe, en avait gardé le monopole*, tandis qu'en Espagne des artistes juifs s'inspiraient des maîtres chrétiens, dont ils appliquaient la manière au Pentateuque, à l'Ancien Testament, à la Haggâdâh.
La Haggâdâh de Sarajevo est le plus ancien monument qui ait survécu au naufrage de la miniature espagnole telle qu'elle semble avoir été pratiquée vers l'an 1300 de notre ère par les Juifs de Tolède et de Barcelone. Sur le frontispic^du manuscrit, au sommet, entre
^ Pour cet exposé, j'ai choisi pour guides Auguste Molinier, Les manuscrits et la miniature (Paris, 1892), et G. Pawlowski, 4irticle Miniature dans la Grande Encyclopédie, XXIII (1898), p. 1049-1055, où, à la page 1055, on trouvera la bibliographie du sujet.
deux clochers byzantins, au-dessus d'une tourelle plus petite.qui s'harmonise avec deux autres tourelles placées horizontalement aux deux extrémités, an dislingue les armes d'Aragon, l'écu d'or à quatre pals de gueule. L'artiste ou plutôt les artistes, car je croîs reconnaître plusieurs mains, ont été les précurseurs du Juif baptisé qui, au xv^ siècle, a présidé à la décoration de la Bible castillane exécutée pour le duc de l'Infantado (ms. I. j. 3 de l'Escurial) et ornée de soixante-six grandes miniatures représentant i'hisloire biblique moins la création, depuis Adam et Eve jusqu'aux Macchabées. Ils ont été les primitifs dont a dû s'inspirer en les continuant Raby Mosé Arragel', chargé en 1422 par D. Luiz de Guznian, grand maître de Calatrava, de gloser el d'historier une bible « en romance », la célèbre Bible d'Olivarès, conservée au palais de Liria à Madrid, parmi les trésors de la Casa de Alba. Samuel Berger a montré dans la version et dans les peintures l'œuvre collective, achevée en 1430, du rabbin de Maqueda et de savants et artistes chrétiens, parmi lesquels au moins un Franciscain et un Dominicain*. La Haggâdàh qui
^ Arragel csi une transcription du néobébraïque harnigil aignifiant l'habile, l'expert, souvent joint par la copule ithazzàkên • le vieux >i, le scbaikti. Dans le psaume xlv, 2, mûhir a pour équivalent dans la version chaldéennc /agfi. Celte in le rp relation del'inexpliqiié Arragel a été adoptée par mon regrelté condisciple et ami Samuel Berger dans son mémoire intitulé : Les bibles casiitlanes. dans la Romania, XXMII (1899), p. 522. ■Samuel Berger, Les inanmcrils de la Bible castillane enlumi- Espayiie sous la directioa des Juifs, coinniunJcalion à la :é ualiunalc dfs Antiquaires de France; voir Bulleliu lie , p. 226-231. Samuel Berger, pour la Bibled'Albe, renvoîeau
presque introuvable de l'inquisiteur Joaquim de Villc-
naova, La Icccion de la S. Escriplara in linguas vulgares (Valence, 1791, iu-tolio) et à la notice contenue dans le Calûlago de las colecciones expucslas en las uilrinas del palacio de Liria. l^e pu-
nous occupe u'avait-elle pas également provoqué collaboration entie chrétiens et juifs, entre les leurs et les initiés? C'est là une question que les tures anonymes, trop inégales à mon sens pour m trahir des degrés dans les mérites des auleurs, ae mettent plus de résoudre.
Les migrations du manuscrit, avant qu'il parvl dans l'asile inviolable d'un dépôt public, peuvent encore être suivies dans quelques-unes de leurs étapes. En 1510', il avait été l'objet d'une transaction, et l'acte de vente en caractères hébraïques cursifs révèle paléographiquement une plume italienne. Si l'altribution da manuscrit aux juifs espagnols n'est pas contestable, il a dû voyager de l'ouest à l'est sous la garde de juife réfugiés, qui avaient adopté la voie de mer pour se rendre d'Espagne en Italie. Il y a séjourné quelque temps, comme l'atteste le visa du censeur romain Giovanni Domenico Victorini apposé en 1609. L'ancienne famille espagnole de Sarajevo, qui l'avait en sa posse* slon, et qui est établie depuis plusieurs générations efl Bosnie, semble l'y avoir apporté, à travers l'Adriatique, comme un héritage de ses ancêtres.
A la suite de la Hitggâdâh (fol. 53-81 de la seconde pagination), le manuscrit de Sarajevo contient un « 3t^ plément poético-liturgîque » fomi>osé de poèmes en hébreu, empruntés pour la plupart aux maîtres de la période espagnole-arabe. Cette anthologie a été étudiée avec méthode et rigueur par M. D.-H. Miiller à tous les points de vue : provenance, métrique, langue, sujets
Mica La Duqiteta de Berwicit y de Alba, Condesa de Sirarhi
(Madrid, 1898, gr. in-S"), a» 32, p. 40-42, avec deax pbololypws.
I Entre les deux dates possibles d'après le fac-similé (Tcx*-
btich, p. '2Ë), je nhésite pas à lue prononcer pour I» secondp,
' ^^fitaonl31-t
La HagoMLàh de la Pâque Juive CîTr
^ Gomparaisoja» classemenL des morceaux par ordie ' df^iahétiqiae des» mitiales,, publication de pièces inèr ditesf et tcaduetioiis en. veiis^ allemands^ signées A» Mu T^^-tLS. Heller,, de poèmes, choisis* La place qu'occupe: l^i-- cette sélection dans le manuficrit me su^ère la. pensée ^ que, dans la composition du volume, on s'était préoc- L-^cupé de fournil' des lectures d'ordre supérieur aux dévois infatigables qui, après les éclats de voix^ et de riwp terminant la soirée en* commun, tenaient à pro-longer Ifes dteux pi-emières^ nuits* de Ik Pâque, isolés ~ dans la prière à voix basse et dans l'a méditation silencieuse. C'est à eux qu'était destiné, ce régal de strophes plaintives et ardentes au goût du jour.
MM. D.-H. Mûller et J. von Schlosser, dans leur féconde collaboration, ont étendu leur enquête aux autres Haggâdâhs illustrées manuscrites qui leur paraissaient mériter cet honneur. Nous nous contenterons de marquer leurs itinéraires, sans nous y engager à leur suite. Ils ont passé tour à tour par les exemplaires espagnols, français, allemands et italiens, appartenant à la Bibliothèque Nationale de Paris ^ au British Muséum, au Musée national germanique de Nuremberg, au comte de Crawford dans son château de Haîgh Hall à Wigan, dans le Lancashire, à David Kaufmann qui vivait à Budapest, au baron Edmond de Rothschild
^ Postérieure à 1898 est racquisition par la Bibliothèque Nationale d'une haggâdâh italienne, écrite sur vélin, abondamment et richement, illustrée au xvi« siècle. Elle a été décrite par M. Moïse Schwab; voir Une haggadah illuslrée, dans la Revue des études Juives, XLV (1902), p. 112-132, avec 43 planches en photogravure, et Le manuscrit hébreu N^ 1388 de la Bibliothèque Nationale [une haggadah pascale] et Viconographie juive au temps de la renaissance, dans les Notices et extraits des manuscrits, XXXVIII, première partie (1903), p. 1-25.
à Paris, à M. Albert Wolf à Dresde *. Comme on le voit par cette énumération, les auteurs ont élargi leur terrain bien au delà du petit domaine que, d'après le titre de leur livre, ils s'étaient assigné tout d'abord. Ils ont promis peu ; ils ont tenu beaucoup.
* M. Moïse Schwab, dans son deuxième mémoire cité, p. 4 du tirage à part, signale trois autres exemplaires chez le baron David de Gûnzburg, à Saint-Pétersbourg. Un nouvel organe scientifique, La Rivista israelitica, qui paraît à Florence, vient de publier dans les numéros 4 et 5 de sa première année (1904) un intéressant article, intitulé : Le miniature delV Agada et signé : Ernst Cohn de Berlin.
Quatre lettres missives
écrites dans les années 1470-1475
par Abou 1-Hasan ^Ali,
avant-dernier roi more de Grenade
Quatre lettres missives écrites dans les aitnéesi 147 0^147 S, jpar Abetû 'l<«Haflan 'AU, ayant* dernier roi more de Grenade ^