D'OBSERVATIONS TÉRATOLOGIQUES
Par M. D. CLOS (1).
C'EST une anomalie végétale qui révéla l’unité de composition organique au plus grand poëte dont s’honore l'Allemagne; c’est un Ellébore qui lui permit de formuler cette admirable synthèse , la réduction de tous les organes appendiculaires à un même type; et depuis lors, c’est encore à l'étude des monstruosités que plusieurs des questions les plus hautes afférentes à l’organisation des animaux et des végétaux ont dû leur solution. Que d'utiles enseignements à puiser dans l’appréciation des innombrables faits tératologiques déjà inscrits dans les Annales de la science , et dans l’interprétation de ceux qu'une observation assidue ne manque jamais de faire découvrir ; car, d’après la juste remarque de l’auteur de la Métamorphose des plantes, en ce grand livre de la nalure « tout est écrit quelque part» ; et le botaniste doit s'attacher à pénétrer le langage de ces prétendus monstres , de ces francs bavards, comme les appelait ingénieusement Correa de Serra.
Mais les faits tératologiques, importants en eux-mêmes, décuplent souvent de valeur , comparés à ceux déjà connus ; ils s’éclairent et se fécondent l’un l’autre , et on ne saurait -arguer de leur peu d'utilité immédiate pour les négliger.
Dans ce vaste domaine des sciences naturelles, à côté de mystères récemment dévoilés surgissent aussitôt de
(1) Les deux premiers fascicules ont paru dans ce même Recueil, ve série, t, 11, pag. 99 à 113, t. vi, pag. 51 à 70.
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nouveaux mystères. La solution des problèmes relatifs à l’organisation ou aux fonctions des êtres vivants n'est jamais assez riche d'éléments. Découvrir un nouveau fait, en rappeler un passé inaperçu ou depuis longtemps oublié suffira parfois à dissiper tous les doutes.
Telles sont les considérations qui m'ont déterminé à grouper encore aujourd’hui les quelques observations d'anomalies que j'ai pu recueillir dans ces deux dernières années. Nulle part l'étude de la Phytotératologie ne devrait être tenue en plus grand honneur qu’à Toulouse, où furent réunis en un seul faisceau et en un bel ensemble de doctrine des milliers de monstruosités végétales, grâce au merveilleux don de sagacité comparative du regrettable Moquin-Tandon (1).
A la date de quelques années , une école a surgi cherchant a rabaisser la valeur de la tératologie aux dépens de l’organogénie. Loin de moi l’idée de méconnaitre toute l’importance de ce voir venir des êtres et de leurs éléments; rien assurément ne peut mieux, dans la plupart des cas, en faire apprécier l'essence ; mais dans ce grand monde de l’organisation, il y a place pour tout et pour tous; les voies sont multiples qui conduisent au but commun, et aucune n’est à négliger , moins encore celle qui, comme la Tératologie , nous offre des expériences toutes faites.
On voudrait qu’elle eût déjà dissipé tous les nuages, éclairei tous les doutes, substitué d’inattaquables vérités à tant de points encore litigieux de la science. Mais faut-il rappeler que la tératologie animale ne date guère que du milieu du xvin siècle (2)? et que c’est en 1832 que, sous la puissante conception d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire , elle acquit définitivement tout un code de lois, et avec une classification méthodiqué, une langue , une nomenclature qui la constituaient désormais à l’état de science distincte (3)? Faut-il rappeler que seulement un quart de siècle nous sépare du mo-.
(1) Eléments de Tératologie végétale, par Moquin-Tandon , 1841. (2) Haller, de Monstris , 1750.
(3) Histoire générale et particulière des anomalies.
ment où naquit la tératologie végétale, et que , depuis lors, les nombreux éléments que l'observation a fournis se trouvent épars dans mille recueils divers , attendant qu’une main puissante, reprenant l’œuvre de Moquin, permette d'ajouter un nouvel étage à l’édifice élevé par ce dernier ? Ne laissons donc ignoré aucun de ces indices révélateurs qui se présentent d'eux-mêmes à l’observation journalière du botaniste ; car plus sera considérable et imposant le bilan de ces faits , et plus en seront rigoureuses les déductions.
Je passerai successivement en revue dans ce travail les anomalies relatives aux tiges (torsion compliquée de disjonction , de multiplication des feuilles) , aux feuilles (disjonctions, soudures, prolification , transformation), aux bourgeons ( déformation ), à l'inflorescence (transformation en rameau, fasciation et partition), à la fleur (coloration, atrophie, virescence avec déformation, disjonction et pélorie, duplicature , multiplication, soudure, hermaphrodisme accidentel).
Î. TORSION ET COMMENCEMENT DE SÉPARATION EN TROIS FAISCEAUX LONGITUDINAUX D’UNE TIGE MONOCOTYLÉE.
La symétrie ternaire des verticilles floraux des Liliacées se traduit-elle par quelque particularité d'organisation dans la tige ? J'ignore s’il a été fait quelques observations de ce genre. Mais en 1862, recueillant des échantillons d’Asphodelus cerasiformis, j'en avisai un dont la tige était comme tordue et formée dans toute sa longueur de trois portions semblables et semi-cylindriques. Malheureusement l’uniformité de structure des Liges monocotylées n'a pas permis de tirer de ce fait tout le parti que l’on pouvait en attendre, car une coupe transversale de cet axe contourné et à la fois triple et un présentait uniquement des faisceaux fibro-vasculaires dans une gangue cellulaire.
J'ai tout récemment retrouvé la même apparence de tige dans une hampe d'Endymion nutans.
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Il. TORSION DE TIGE CHEZ UNE VALÉRIANÉE AVEC PASSAGE DE L'OPPOSITION DES FEUILLES A L'ÉTAT VERTICILLÉ.
La transformation des feuilles opposées en feuilles verticillées dans une plante donnée semble être un indice d’exubérance, car elle s'accompagne parfois de fasciation et même de partition. En 1850 je communiquai à la Société philomathique de Paris un fait de ce genre que m'avait offert, au Jardin botanique de Rouen, une Labiée, le Dracocephalum Moldavica (1).
Voici un phénomène analogue , de nature à confirmer cette thèse, car il a été observé dans l’école du Jardin des Plantes de Toulouse sur une espèce de la famille des Valérianées , le Centranthus Calcitrapa , qui, à l’état spontané, recherche pour stations les lieux arides et pierreux , les vieux murs. Toutes les feuilles (normalement opposées) étaient dans l’individu cullivé verticillées par quatre, entièrement libres à l'exception de celles d'un verticille qui présentait deux d’entre elles connées par les pétioles. Dans l’entre-nœud compris entre l’origine de l’inflorescence et le cercle de feuilles sous-jacent, l’axe primaire s’aplatissait et montrait un commencement de torsion s'étendant à l'axe de l’inflorescence, dont toutes les autres parties n'avaient point subi la moindre altération. Il est remarquable qu'en 1841 on avait déjà signalé trois cas de torsion de tiges de Valérianes (V. Moquin-Tandon, loc. cit. pp. 181 et 182). |
IIl. DISJONCTION, DÉDOUBLEMENT DES FEUILLES.
A. Il est parfois difficile d'établir la limite entre les faits normaux et tératologiques. Un exemple de ce genre nous est
offert par le Saxifraga ligulata.
(1) Voir le journal l'Institut, n° du 4 décembre 1850 , p. 389.
LR AT
Les feuilles terminales des tiges florales de cette espèce offrent une gaine très-développée que surmonte un pétiole cylindrique à sa base, mais s’aplatissant à partir du milieu, d'où il s’élargit insensiblement jusqu’au sommet; et à la place de la lame unique terminale, on voit assez souvent deux limbes plus ou moins concaves, à bords denticulés , adossés du côté interne et connés à l’aide d’une forte nervure, continualion directe des faisceaux fibro-vasculaires médians du pétiole. Parfois même cette nervure devient libre à son extrémité, où elle se termine par deux ou trois petits limbes en cornets également dentés.
Ce fait, si je ne m'abuse, est un puissant argument à l'appui de ma théorie de la partition; or, c’est dans l’inflorescence, dans la division des hampes ou pédoncules en l'absence de toute bractée axillante chez ces Saxifrages à grosses feuilles de la section Bergenia que le phénomène des parlilions normales des axes est le plus évident. Cette coïncidence , dans ces plantes , de la partition de certaines feuilles en deux ou plusieurs limbes (restant, il est vrai adhérents les uns aux autres ), témoigne de grands rapports entre les parlilions des axes et celles des appendices.
B. M. F. Astié m'a remis une feuille de Camellia , dont le limbe , à 1 centimètre au-dessus de l'insertion du pétiole séinblait donner naissance à un second limbe partant de la nervure médiane, pareil au premier par la forme, par la grandeur et par la nervation pennée. — J'ai vu une feuille d'Ulmus parvifolia légèrement bifide au sommet, et chaque division recevait une branche de la nervure médiane qui s'était bifurquée à partir du tiers inférieur du limbe : le dédoublement élait complet dans le premier cas, incomplet ou à l'état de disjonction dans le second.