PRÉSIDENT
TOULOUSE , IMPRIMERIE CH. DOULADOURE ; ROUGET FRÈRES ET DELAHAUT, SUCCESCEURS,
Rue Saint-Rome , 39.
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Appelé à l'insigne honneur de présider, eetle année, atix travaux de FAcadémie et de vous entretenir quelques instants , Messieurs , J'ai cru devoir choisir un sujet afférent à mes études favorites et de tous les jours; si je ne puis que l’effleurer , J'y serai du moins plus à l'aise, et par là même moins exposé peut-être à lasser votre bienveillante attention.
On a dit : « La civilisation eût été beaucoup plus lente sans le concours de certains animgux, et en particulier des quadrupèdes domestiques (Rio).» Mais bien autre est l'influence des végétaux sur le développement matériel et moral de l’humanité. Aussi, un naturaliste philosophe (M. Schleiden), a-t-il pu écrire à bon droit : « Les grandes phases de l’histoire de l’homme sont inscrites sur la feuille verte de la plante.» Au règne végétal, le privilége de transformer le
| rocher nu, à peine émergé du sein des flots, en un centre de vie et d'animation; le privilége de nous fournir aliments, vête- | ments, meubles, armes et abris de tout genre , instruments de guerre et de labourage, véhicules de terre ou de mer, et jusqu'à Pair qui nous vivifie; le privilége encore de régulariser et de pondérer les nombreux phénomènes physiques et chimiques qui se manifestent à Ja surface du globe. Enfin, par leur pro- É digieuse multiplicité, par l’admirable variété de leurs formes, | qui fait du plus infime organe un véritable Protée, par de | nombreux exemples d'une longue durée ou même d’une co- | lossale antiquité, Les plantes contribuent puissamment à | élever nos idées vers ce monde de l'infini, dont l'intuition
est un des plus précieux attributs de l'esprit humain.
« Le caractère générai d’une nation est le résultat de toutes
| les circonstances physiques dans lesquelles elle se trouve, et des institutions politiques qui modifient ces circonstances € Malte-Brun ). »
De la part des Mais l’homme, partout entouré d'êtres appartenant aux pre ealee JEUX règnes organiques, et qui diffèrent suivant les zones et | ét cene les climats, doit nécessairement subir l'influence et de cette | diversité des plantes et des animaux et de celle des climats. Nul. quels que sotent la zone qu'il hahite et le degré de cul-
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ag. 8 ture intellectuelle auquel il se soit élevé, ne peut sy sous- {raire. Qui voudrait nier les différences d'impression produites sur l'enfant par le désert au et tristement uniforme, ou par les glaces du cercle polaire, ou par une des flores les plus luxuriantes des tropiques ? Mais il faut aussi reconnaitre avec de Humboldt, que si l'effet général dépend de tous les détails extérieurs, la parure végétale dont le sol se couvre est la déterminante principale de cêble impression (1). Comparez l'existence si franche, si honnêtement active de l'habitant des riches vallées de là Suisse, du Tyrol, ou même du Caucase à celle du nomade du désert, au bédouin du Sahara ou au tartare de la contrée basse du Touran, et l'influence composée du climat et de la végétation ressortira du contraste. Chez les uns , des habitudes toutes pastorales avec les douces lois de l'hospitalité; chez les autres, toutes les exagérations du tempérament et de la férocité qui les ravale au niveau de la bête fauve. C'est que, suivant la juste remarque de M. K. Müller, «aucune vallée fermée ne se trouve là pour les ramener au recueillement, aucune forêt pour les élever à de plus nobles sentiments (2). »
Ces différences d’impressions se reflètent parfois dans le caractère des habitants d’une même contrée. Au Canada, par exemple, le sol est occupé, ici par des forêts vierges parsemées de groupes de cèdres , là par de vastes prairies coupées par les boisements. «Or, dit M. Desor, toute l’histoire, les mœurs et les haines implacables de l'Indien se laissent rattacher à cette diversité du sol.» Quel contraste entre le genre de vie de l’Indien de la forêt et celui de l’Indien de la prairie ! Et quels types n'a-t-il pas fournis au plus célèbre des romanciers de l'Amérique !
Les pays même, où la civilisation est le plus développée n'échappent pas à cette action combinée du climat et de là
(4) Cosmos.
(2) Les Merveilles du Monde vegetal ; ouvrage riche de précieux documents , et auquel nous avons fait de nombreux emprunts.
De Jlinfluer compes ie des pla tes at du climat}
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vévétation sur les mœurs. Les parties méridionales de notre Europe, par exemple, n'offrent que des nuances de saisons, et les arbres y montrent constamment leur verte parure; on n'y connait point ces contrastes pénibles que présentent les hivers des contrées septentrionales, mais on n'y connait pas non plus ce charme du réveil de la nature aux premiers beaux jours, qui porte plus généralement les poëtes du Nord à en chanter les beautés. De là encore cette insouciance de l’avenir particulière au Midi.
« Qu'on réfléchisse un moment, dit Victor de Bonstetien , à l'influence d'un ciel qui, dans tous les mois de l'année, donne des récoltes, on verra que la prévoyance ne peut naître dans un tel climat... On vit au jour la journée ; les récoltes se succèdent sans qu'on y pense, les feuilles et les fleurs sont toujours là, tout parle du présent, et l'avenir s’oublie dans une jouissance non interrompue ; l’imagination y est sans cesse occupée.» Au contraire, «il ya, pour l'homme du Nord, une saison consacrée à la prévoyance, à la nécessité de réfléchir», etc. (1).
Mais bien plus évidente encore apparaît cette influence mixte du climat et de la végétation sur quelques-unes des populations de l'Océan pacifique et de l'Amérique équatoriale, où la libéralité de la nature, à l'égard de l'homme, dépasse toute mesure, et semble mettre un obstacle presque absolu à la civilisation, du moins telle que la conçoit, la veut et la fait l'Européen. On a dit : là où les besoins sont satisfaits sans l'intervention du travail, la vie est sans but. Oui, sans doute ; mais, en vérité, pourquoi se livrerait-il au travail l'habitant de | Océanie ou celui de l'Amérique tropicale, quand ici l'arbre à pain, le cocotier , le bananier , le taro ; là le bananier, l'igname, le manioc et tant d’autres encore leur prodiguent une nourriture abondante et toute préparée ; quand la nature si bienfaisante permet à l’indigène de la Nouvelle- Cythère, rendu par elle impropre à un travail asservissant
(4) L'homme du Nord et l'homme du Midi.
EL, A et forcé, de vivre uniquement d'amour , d'amitié et de relations sociales ? Ces peuples possèdent leur idéal de bontieur : pourquoi leur imposer des notions d'activité si peu faites pour eux et qu'ils ne peuvent comprendre (1) ? « Quiconque, dit Forster , a, durant sa vie, planté dans ce pays dix arbres à pain, a tout aussi complétement rempli ses obligations envers sa propre génération et celle qui la suit, que l’homme de notre triste climat, qui, pendant toute son existence, aurait cultivé par les rigueurs de l'hiver et récolté par les chaleurs de l'été, pour assurer le pain quotidien de son ménage actuel, et aurait, en outre, même parcimonieusement , épargné: quelque argent pour ses enfants. » Vainement, en présence des superbes palmiers de la Guyane, de Humboldt, mü par l'intérêt scientifique, cherchait, à l’aide de récompenses diverses , à déterminer les indigènes à lui procurer un régime de ces fleurs encore inconnues des botanistes. « Leur pauvreté, dit-il, les rend si riches et si au-dessus de tous les besoins , que ni argent, ni offre de présents ne peut les engager à s'écarter de trois pas de leur chemin (2). » Pourquoi donc vouloir plier tous ées peuples à une civilisation qui leur ravit leur nationalité, et en fait comme on l’a dit, des caricatures d'Européens ?
Mais l'influence de la végétation sur les mœurs, sur le L'influence des mode et le degré de civilisation des peuples peut être modi- Em EE fiée par des eauses climatériques d’une appréciation parfois matériques. | difficile. La Nouvelle-Grenade et le Cumana produisent, avec de vastes pâturages des animaux à lait, le Bison, le Lama et le Mouflon ; et cependant l'existence pastorale y est inconnue.
Frappé de ce contraste, de Humboldt estime que le climat américain ne comporte pas la vie contemplative, et peut-être, dit ce savant, faut-il en voir la cause dans les vents d'ouest qui y règnent une grande partie de l’année et rendent l’homme
(4) Nous n'avons qu'à manger et à dormir , disait -une reine de Nouka-Hiva, à un capitaine anglais qui reprochait aux naturels leur fainéantise.
(2) Tabl, de la Nat. ,t. 1, p. mr.
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plus sensible, plus fiévreux, plus impatient, plus inconstant. Connne ces peuplades américaines différent des Kalmouks, des Kirghis et des Tartares, explorant la steppe en tout sens à [1 recherche des pâturages et des eaux, et dont le genre de vie et les mœurs sont pleinement en rapport avec le développement annuel du tapis végétal !
Des trois degrés que parcourt la race humaine avant d'atteindre à Ja civilisation, deux la relient d’une manière intime à Fa plante. Chasseur d’abord, l'homme est essentiellement nomade, ef la tribu ne peut tolérer près d'elle une outre tribu; c'est l'isolement, c'est l'égoïsme le plus absolu. Pasteur, il doit pouvoir trouver, après l'épuisement d’un pâturage , une nouvelle localité favorable à la dépaissance ; là encore Ja lutte intervient, toutefois à un moindre degré. Mais dès que l'homme s'applique à la culture du sol, l’association devient plus utile, plus étendue, surtout si l'agriculture porte sur Jes graminées éminemment nutritives. « En général, dit M. A. Maury, les populations. qui se sont astreintes à l'entretien régulier des céréales ont atteint une supériorité sociale qui devient bien frappante lorsqu'on compare l’état des tribus indiennes du Nouveau-Monde, chez lesquelles le maïs était cultivé, et de celles qui en ignoraient la culture. » Comhien d'autres preuves ne pourrait-on pas citer de la nécessité d'intervention . pour toute amélioration morale, de plantes réellement alimentaires !
Voyez en effet ces vastes contrées, comme frappées de mal‘diction, du sud de l'Afrique ou de l'Australie. La Flore y est variée, mais remarquablé par la pénurie de plantes utiles. Là une grande multiplicité d'espèces, mais sans cette juste répartition de types herbacés sous-ligneux et arborescents qui produit ce sentiment harmonique si favorable au progrès. lei une végétation sombre et triste, des arbres ans feuilles étroites, dures et obliques , des fruits coriaces et Vigneux; nulle plante céréale où éminemment propre à la nourriture de l’homme. Alfred Coole nous apprend que les Boschimans, n'ayant pour la plupart jamais vu un arbre,
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appartiennent à la race la plus dégénérée du genre humain, et les voyageurs s'accordent à déclarer qu'il n'y a rien de plus hideux et de plus repoussant que la population des naturels de la Nouvelle-Hollande.
La forêt elle-même, avec toute sa grandeur, ne suffit pas à relever l’homme. Sans doute l’'Hindou doit aux étranges et colossales formes végétales qui l'entourent ses opinions mysticofantastiques, qui font pour lui de ces êtres géants comme autant de dieux. Mais c'est qu'aux bords du Gange la nature est prodigue de créations utiles. Ne voit-on pas aussi dominer la majestueuse forêt sur plusieurs points de l'extrémité inférieure de l'Amérique méridionale, au port Famine par exemple? Et cependant l’aborigène, obligé de se déplacer sans cesse à la recherche de la plus misérable nourriture, n’a aucun sentiment de patrie et vit dans le plus abject égoïsme.
Mais toute végétation réellement utile réclame, Comme ,guence auxiliaire indispensable , le concours de l'eau. Et voilà pour-"" ES quoi, reconnaissant l'importance des puits artésiens pour civiliser les déserts africains , un illustre général (4) écrivait au Ministre de la guerre : « Envoyez-moi des appareils de ‘ forage, et je ferai plus ici avec la sonde qu'avec l'épée. » L'eau et la plante alimentaire , voilà les deux éléments indispensaBles de tout progrès ; par eux, on à pu assujettir à des résidences permanentes et à une vie réglée quelques peuplades jusque-là nomades, leur révéler tout le charme de la famille et [es initier aux sentiments de confraternité ét de patrie. C’est le rôle des missionnaires et des philanthropes, c'est le plus élevé des ministères.
On peut citer des contrées où l’homme , abusant des dons de la nature, a détruit inconsidérément et sans nul souci de Pavenir, ces deux sources intimement liées de toute civilisaion, et celle-ci a disparu avec elles.
L'histoire nous dit combien étaient fertiles jadis certaines innuence parties de l'Egypte, de la Syrie et de la Perse , aujourd'hui *"*"
(1) Le général de Lamoricière,
transformées en déserts sans végétation et sans eau. L'explottation sans discernement des forêts de ces régions a tari, au moins en grande partie , les fleuves qui les traversaient; et, dès ce moment en butte à l’ardeur du soleil et au manque d'eau, la population s’est de plus en plus réduite. Les pays où les Juifs trouvaient jadis d’amples moyens d'existence ne sont aujourd'hui qu'une aride et triste plaine de sable. Et ce n’est pas le seul exemple. Le célèbre voyageur-naturaliste Gaudichaud fut frappé, dans ses voyages aux îles de l'Océanie, de la stérilité et de l’insalubrité d’une grande partie des îles Mariannes , jadis réputées pour leur riche végétation et la pureté de l'air. La destruction des forêts et la disparition des torrents naturels, sous l’instigation d'ignorants Espagnols, avaient amené ces désastres. « La végétation se ressent , dit-il ,... du commencement de civilisation des hommes qui l'habitent. Ce premier pas fait dans l’art de cultiver la terre a-t-ilété favorable à ces peuples? Je ne le pense pas... Je crois , au contraire, qu'il leur a-été préjudiciable. En effet, les paisibles habitants de cette terre possédaient de nombreux trésors naturels , tels que le cocotier, l'arbre à pain, le cycas , le bananier. Le feu a fait disparaître une grande partie de ces arbres antiques, qui leur prodiguaient spontanément des fruits nutritifs et savoureux. Maintenant ce n’est plus qu'à force de travaux et de peines qu'ils contraignent le sol à leur fournir des productions étrangères (1). »
S'il faut en croire M. A. Maury, la Grande-Bretagne, actuellement un des pays les plus dépourvus de forêts de l'univers, serait appelée à subir un pareil sort : «11 semble, diiil, que sa civilisation, son industrie, reine de ceile du monde, aient hâte de réduire notre globe à cette nudité et à cette sécheresse qu'il offrait avant que la vie prit naissance à sa surface. » Comment concilier ces résultats incontestables avec cette déclaration du même savant, que la civilisation semble étre l'antagoniste nécessaire de l'état forestier, et que l'humanité
(1) Voyage autour du monde, de Freyÿcinet, 1, p. 66.