‹ Opuscules de botaniqueChapitre 77 sur 97 · PT · texte numérisé non relu

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des changements aussi importants qu'inattendus dans les usages, dans le commerce, dans la fortune publique, et même dans la santé de tout un peuple. Je ne sais plus quel auteur attribue à l'importation de la Parmentière l'augmentation des affections scrophuleuses en Europe depuis deux siècles (si tant est qu'elles y aient augmenté). Sans doute , l'usage exclusif d'un féculent peut, concurremment avec d'autres fâcheuses conditions hygiéniques , devenir nuisible à la constitution dél’homme ; mais de quelle chose utile et bonne l’abus n'est-il pas dangereux? On cite, comme une des plus belles races, la race Irlandaise, dont les principaux aliments sont la pomme de terre et le lait, et c'est à l'introduction de ce tubercule qu'un auteur rapporte l'accroissement de cette intéressante population. Le bien-être actuel dont jouissent les classes agricoles de la Grande-Bretagne n'est-il pas également dû à l'intervention dans leur régime de la précieuse solanée et du thé?

À la suite des Croisades , l’oranger est apporté dans le Midi de la France, et devient, soit à Nice, soit à Hyères, l’objet d'une culture importante. Avant la découverte de l’Amérique, le pastel, depuis détrôné par l’indigo, faisait, par ses coques ou feuilles, la richesse d'un pays qualifié, grâce à lui , de pays de cocagne. Mais le maïs ne tarde pas à prendre la place du pastel et à envahir même de plus vastes terrains. Quelle a été l'influence, soit de l'introduction de ces nouvelles cultures, soit de la disparition des anciennes sur le développement physique, intellectuel et moral de ces diverses contrées? Appréciation difficile, maisçqui mériterait, à coup sûr, de faire l’objet d’une dissertation spéciale.

Toutefois, cette admission de plantes étrangères dans une contrée peut devenir pour elle une source de démoralisation. L’esclavage aurait-il pris une si large extension dans l'Amérique septentrionale si la canne à sucre n y eûl été apportée des Indes orientales, et le cotonnier des Antilles (1)?

(4) I paraît avéré que le cotonnier, en 1784, n’était pas encore cultivé en grand dans l'Amérique septentrionale ( Voir Alph. de Candolle, Géogr. bot., p. 973).

Mais qui eût pu prévoir alors qu'une simple observation d'un chimiste, la constatation du sucre dans la betterave, viendrait frapper à la fois d’un grand coup et la première de ces industries du Nouveau-Monde , et ce honteux trafic de Fhomme par l’homme?

Il est un groupe de plantes d’un grand intérêt, au point de vue de la civilisation, car s’individualisant dans des territoires circonscrits , elles ont fixé de bonne heure l'attention et sont devenues un objet de commerce important. Tels ces aromates si divers que produit la portion de la zone chaude com prise dans l'Asie occidentale. Telles encore ces marchandises également précieuses pour la médecine, pour le luxe des temples et des palais, et dont la connaissance remonte aux Arabes.

Nos récents rapports avec les Chinois nous ont appris que le bambou est pour l'industrie du Céleste-Empire , d’une intarissable ressource : instruments aratoires et de musique , bois de lits, chaises et fauteuils, toitures de maisons et cases d'été, ustensiles de cuisine et mesures de capacité , tuyaux de conduite, vases de tout genre, nattes, parapluies, parasols et chapeaux , le bambou suffit à tout. Quelle influence heureuse ou défavorable exerce la gigantesque graminée sur le degré da civilisation de cette contrée ? C’est un problème bien digne d'intérêt, mais que nous n'avons pas autorité pour résoudre.

Mais à quelques p'antes appartient uneinfluence toute spéciale sur la civilisation, comme ayant déterminé des luttes ou même des guerrgs acharnées entre les peuples. Le désir de posséder le cèdre et le sapin fut, dit-on, la principale cause de la destruction du temple de Jérusalem par l’empereur Adrien ; et l’acharnement de Xercès contre les Athéniens, et

de Rome contre Carthage, trouvaient un puissant stimulant |

dans la convoitise qu'excitait le figuier. Plus près de nous, c’est un impôt sur le thé qui détermine l'émancipation de l'Amérique du Nord; c’est le bois de campêche, qui devient un objet de discorde entre les Espagnols et les Anglais ; c’est

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le bois d'acajou qui pousse les Brésiliens à une guerre fratricide ; c'est enfin le commerce des épices ( noix muscade, clous de girofle, cannelle, etc.), qui fait successivement des Moluques le point de mire des Portugais, des Espagnols, des Hollandais et des Anglais, et devient pour ces diverses nations l'objet de longs et graves conflits.

De tous les végétaux utiles, pas un n’a joué , dans les destinées des peuples, un plus grand rôle que la vigne. Qui dira ce qu'eüt été le sort de l'Empire romain si Camille n'avait habilement profité de l'ivresse de l’armée gauloise pour en triompher? Mais bientôt ce même vice se glisse partout: à Rome, chez les femmes et jusque chez les enfants , et favorisant tous les autres désordres, contribue puissamment à la décadence de l'Empire. Ne fallut-il pas, sous Domitien, comme on l'avait fait sous Lycurgue, comme on dut le faire encore sous Mahomet, défricher, exürper la vigne, pour extirper l’avilissante passion qu’elle trainait après elle?

Quelle influence n’exercrnt pas sur le tempérament , sur les rapports sociaux , et cunséquemment sur la civilisation des peuples certaines substances végétales qu’on pourrait presque appeler de luxe? Ici c’est la coca (1), sans laquelle les Péruviens auraient depuis longtemps succombé aux fatigues des lourds fardeaux qu'ils portent et des pénibles travaux des mines. Là c’est le maté (2), devenu pour l'habitant du Paraguay la base de relations commerciales importantes, et qui influe puissamment sur ses mœurs , en réglant l'heure de la journée et lui permettant d'établir une cordiale hospitalité. Ailleurs c’est le thé ou le café...

Mais pourquoi l'homme ne s'est-il pas borné à ces toniques réparateurs, d’une incontestable utilité? Pourquoi , toujours attiré par le mystérieux, recherche:t-il une sorte d'ivresse dans des substances qui à la fois dépriment son intelligence

(1) Erythroxylon Coca, Lamk.

(2) Ilex Paraguayensis Saint-Hil.; /. curitibensis Miers; 1. gigantea Bonpl.; l. amara Bonpl.; I. Humboldtiana Bonpl.; !. ovalifolia Bonpl.: 1. nigropunctata Miers ; !. acutangula Neu.

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et altérent sa santé : l'opium et le haschisch en Orient, le kat (1) en Arabie et en Abyssinie, le cava (2) en Polynésie, la tonga (3) en Amérique, le champignon des mouches (4) en Sibérie , le tabac et les alcooliques ailleurs... « Après le besoin de.se détruire, dit M. Alfred Maurv, l’homme n'en a pas de plus pressant que de s’exciter. » Que d’amertume dans ces paroles, et quel vaste champ d’études pour le moraliste !

« La différence de nourriture exerce une influence marquée sur le caractère et sur les mœurs, surtout à l’état sauvage ( A. Maury }). » Serait-il vrai, comme l'ont proclamé plusieurs philosophes de l'antiquité et quelques-uns des temps modernes, que les plantes et les fruits de la terre exclusivement employés dans l'alimentation aient une action favorable sur l’économie tout entière, améliorant à la fois l’homme physique et l'homme moral (5). «Par son estomac, par ses dents, par ses intestins , l’homme, dit M. Flourens , est essentiellement et primitivement frugivore (6). » Oui, sans doute, lerègne végétal peut offrir à lui seul assez de ressources aux populations agricoles des climats chauds, où le besoin de nourriture se fait moins vivement sentir; mais pour suffire aux exigences si multiples et parfois si factices de la vie dans les régions tempérées et froides , l’homme n’asouvent pas assez de toutes ses forces et de toute son activité ; et , de l’accord de tous les physiologistes , le régime végétal exclusif entraîne alors laffaiblissement général de l'organisme. Une juste pondération des deux régimes est évidemment utile aux progrès de la civili-

(1) Celastrus edulis, Vahl.

(2) Piper methysticum, Forst.

(3) Datura sanguinea, R. P.

(4) Amanita muscaria, Pers.

(5) On sait que cette thèse a été, à notre époque, chaleureusement soutenue par le frère d’un des anciens membres de cette Académie, par Jean-Antoine Gleyzes, dans plusieurs de ses écrits, et notamment dans sa Z'halysie , dont notre honorable secrétaire-adjoint, M. Joly, a donné, en 1856, l'analyse dans la Revue de l'Académie de Toulouse , t. 11, p. 182-204.

(6) De la Longévité, p. 127.

Influence d'une nourriture purement végétale.

LIGUE salon: Mais S'il faflait opter, le choix devrait être en faveur du dernier.

L'existence de Il 6St quelques plantes au sort desquelles semble être attaee de Chée l'existence de tout un peuple. Telles l'arbre à pain déjà quelques plantes. signalé, le Dattier et le Bananier. Qui ne sait que le Pal-

mier-dathier est Farbre nourricier du désert, et sans lequel le Sahara serait inhabitable et inhabité? « Un seul arbre, dit M. Ch. Martins, a peuplé le désert; une civilisation rudimentaire comparée à la nôtre , très-avancée par rapport à l’état de nature , repose sur lui (1).»

Au même rang se place le bananier, qui doit à l'ampleur de ses feuilles et à son antique origine le nom de Figuier d'Adam. Quel don plus précieux le Créateur pouvait-il faire à l’homme des régions équatoriales? Ressource inépuisable pour l'habitant de l'Océanie et du Brésil, il alimente encore a [ui seul des peuplades entières d'Afrique Au rapport de M. Ant. d'Abbadie, une espèce de ce genre (Musa Ensete ), suffit aux besoins de toute une contrée d’Abyssinie (le Caffa).

Par ses fruits féculents, un des plus beaux arbres de nos montagnes joue dans certaines localités des régions tempérées, un rôle analogue. On cite des districts de la Corse où l'indigène, satisfait du produit de ses châtaigniers, n’ambitionne que le repos, trouvant dans ce doux farniente le suprême bonheur ici-bas. C'est pour forcer ses indolents compatriotes au travail que le célèbre Paoli avait, dit-on, conçu l'idée de faire abattre tous les châtaigniers de la Castignia en Corse (2).

Dans un but tout opposé et en prévision de la concurrence que le beurre dit de Shea pourrait faire à la traite des nègres, le roi de Dahomev , à l’instigation des marchands d'esclaves africains , ordonnait naguère la destruction de tous les arbres à beurre (3) de son district. Mais tous ses efforts pour éloi-

(4) Tableau physique du Sahara oriental , p. 34. (2) Voir la Revue scientifique de M. Quesneville , année 1840, p. 462. (3) Pantadesma butyraren.

— 17 —- | yner cet élément de civilisation seront impuissants, car a plante repullule avec une vigueur supérieure à l'attaque. Ici. comme partout, le Créateur a pourvu au triomphe définitif du bien.

Ailleurs, la dépendance de l'homme et de l’arbre est encore plus marquée qu'en Abyssinie et en Corse. Au rapport de de Humboldt, il est à l'embouchure de l'Orénoque une nation indomptée, celle des Guaranis, qui à la saison des pluies, quand le Delta est inondé, tissant des nattes d'arbre en arbre, vit des mois entiers, et à l’instar des singes, sur le Palmier éventail qui lui fournit à la fois demeure et nourriture.

La tradition rapporte qu'à l’île de Fer se trouvait un Laurier { Laurus fœtens Ait. ), au sort duquel était attachée l’existence de toute la population de l’île, car 1! avait pour mission de condenser les nuages et de fournir aux indigènes leur unique source d'eau potable.

Le culte des végétaux contribac-t-il à l'amélioration de

Fhomme ? Rien , au point de vue théorique, ne semble plus taux.

propre à adoucir les mœurs. Mais les récits des voyageurs nous peignent les Japonais, si fanatiques de fleurs, comme laissant beaucoup à désirer à cet égard. Mais les Aztèques, la race la plus féroce qui ait paru sur la terre, étaient idolâtres de la végétation. Mais enfin ne sacrifiaient-ils pas des victimes humaines, ces Druides des forêts de la Gaule qui tenaient en si grand honneur quelques plantes aujourd'hui tombées dans un profond discrédit?

Faut-il blâmer ou excuser cette passion momentanée pour telle ou telle nouveauté horticole, passion qui à une autre époque a été poussée jusqu’au délire? Notre siècle est assurément trop positif pour qu'on voie s'y reproduire l'exemple donné vers le milieu du xvu* siècle, par ces tulipomanes devenus un objet de risée et justement flagellés par notregrand moraliste (4). Maïs de toutes les passions, une des plus innocentes n'est-elle pas celle des fleurs : et fût-elle un travers, portée

(4) Voy. Les Caracteres de la Bruvère, chap. xt.

Influence dir culte des vége-

IS — à l'excès, de combien d'autres travers plus graves n’est-ellé pas souvent la sauvegarde? L’'indulgence croîtra peut-être encore au souvenir du culte dont certains arbres étaient l'objet chez les Grecs et chez les Romains. Faut-il rappeler d’une part l’Olivier de Minerveetles Chênes prophétiques de Dodone, les Dryades et les Hamadryades ; de l’autre, le Figuier ruminal et la vénération dont, même au temps de Pline, certains cantons du Latium honoraient les arbres les plus majestueux de

leurs forêts : « Prisco ritu simplicia rura etiam nunc Deo præ: cellentem arborem dicant »(Pline ).

Lacivilisationen NOUS venons d'examiner rapidement, Messieurs, quelle rapport aveclede- art la végétation spontanée ou les plantes introduites peuvent: gré de domestica- a nd p £ è s À tion des espèces AVOIT sur la civilisation des peuples. Mais les modifications

rer EE imprimées par l’homme aux êtres vivants qui l'entourent et qu'il asservit ne réagissent-elles pas aussi sur sa civilisation? Ou plutôt, celle-ci n'est-elle pas en raison directe du degré de domestication des espèces animales et végétales ? Autre face de la question que le temps ne-me permet pas d'aborder aujourd’hui. Toutefois, permettez-moi de mettre à profit cette transition naturelle pour vous entretenir un instant encore d’un intérêt purement local et qui n’est pas sans relation avec mon

sujet. | Question d'iné- De grandes acquisitions de terrains attenant au Jardin des Bi be 4 Plantes de Toulouse restent à utiliser. Quelle est la meilleure din des plantes de destination à leur donner? faut-il les consacrer entièrement à “He l’art, à l'agrément, au beau ? On serait peut-être autorisé à le faire . si notre cité ne manquait encore de nombreux sujets d'études qu’elle doit posséder un jour pour justifier pleinement, au point de vue qui m'occupe, sa dénomination de Palladienne. A-t-elle une école fruitière, une école de vignes (4) , un arbo- relum , où toutes les nouveautés horticoles en fait d'arbres ou d’arbustes d'introduction récente puissent être essayées, une

(1) Celle du Jardin des Plantes , placée dans des conditions déplorables , ne mérite pas ce nom, car elle ne donne presque jamais de fruits mûrs:

école maraichère vraiment digne de ce nom ? Rien de tout cela, rien de ce qui contribue si puissamment au progrès. N'est-il pas pénible de penser que ses serres, encore chauffées comme elles l’étaient à la date d’un demi-siècle, pâälissent à côté de celles de plus d’un amateur. Point de serre chaude dans le vrai sens du mot, et conséquemment pas d'Orchidées épiphytes, pas de Palmiers, pas de Fougères arborescentes , pas le moindre spécimen de ce qui peut donner au public une idée de la végétation intratropicale.

Sans doute, notre contrée, soumise à la double influence des variations extrêmes de température (4\, et de l’action énervante pour nos plantes d’un vent brülant , ne peut espérer de ses introductions une pleine réussite; mais dans le mouvement général ne pas s’efforcer de marcher, c’est reculer. Qui guidera les nombreux amateurs de conifères dans leur choix , si l'établissement où ils ont droit de trouver les types de formes à choisir ne leur offre pas cette ressource?

Nous appelons donc de tous nos vœux l'appropriation wtilitaire des terrains acquis et de ceux qui , sans nul doute, le seront bientôt encore. Si l’Administration précédente a le mérite d'avoir pris l'initiative de ces améliorations et préparé les voies, nos édiles actuels tiendront assurément à honneur de réaliser tout ce que Toulouse a trop longtemps attendu. Mais, encore une fois, si notre faible voix avait quelque crédit, nous voudrions voir le nécessaire et l’utile primer ici sur le simple agrément; on ne saurait trop tôt créer tout ce qui nous manque.

Pourquoi faut-il, Messieurs, que mes dernières paroles soient des expressions de regrets? Si l’Académie s’est récemment acquis le précieux concours d'un mathématicien d’un talent supérieur incontesté (2), elle n'en déplore pas moins la perte de deux de ses associés ordinaires également distingués,

(1) Le thermomètre descend parfois à Toulouse à-100,-15° et même-17°. (2) M. Despeyrous, professeur à la Faculté des Sciences.

Deuils de l'Académie en 1866.

A = | mais à des titres divers; tous deux vétérans de notre Compaynie , tous deux ayant pris part à l'administration de la cité, tous deux d’une aménité parfaite et qui leur avait valu les sympathies de tous. L'un, Frédéric Petit, correspondant de l'Institut, professeur de Faculté et directeur de notre Observatoire qu'il avait créé; l’autre , Jean-Pierre Pagés, membre de l’Académie des Jeux Floraux , et ayant siégé tour à tour à l’Assemblée législative et à la Constituante. L'Académie, dès son origine, s’est imposé le devoir de rendre un pieux hommage à la mémoire de chacun des siens. Ce devoir, elle tient à le perpétuer, et dans celte séance même, notre honorable secrétaire perpétuel (4), va vous dire, avec ce charme et cet heureux choix de pensées dont il a le secret, les principaux mérites de Frédéric Petit, enlevé à la science à l'heure où elle pouvait encore tant espérer de lui.

nant te mepemmen

(4) M. Gatien-Arnoult.

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