DE LA VÉGÉTATION DU GLOBE
MESSIEURS
En m'appelant pour la seconde fois, et par un suffrage unanime, à diriger ses travaux , l'Académie m'a donné un gage de sympathie à jamais précieux pour moi. Mais à l'honneur, bien grand, sans doute, de la présidence, permettez-moi de préférer encore le témoignage d'affectueuse estime exprimé par ce vole. Que mes premières paroles soient, à l'adresse de mes Confrères , des remerciments et pour cette nouvelle marque de confiance, et pour un bienveillant concours qui m'a rendu la tâche si facile et si douce !
Tout a été dit, Messieurs, sur le rôle des Académies , sur les rapports intimes des sciences et des lettres, rapports dont chacune de nos séances nous dévoile mieux les avantages et le prix. Il serait également oiseux de retracer ici les récents travaux de la Compagnie : la presse périodique locale veut bien entretenir ses lecteurs de nos recherches et de nos paisibles discussions ; et le dernier Recueil annuel de nos Mémoires atteste éloquemment , par son étendue, le zèle de nos Confrères.
Mais , parmi les questions traitées au sein de l’Académie ,
aucune n'a plus sérieusement captivé son attention que celle de la contemporanéité de l'homme et de quelques espèces aujourd'hui perdues , question aussi vaste qu'élevée , et pour laquelle se sont passionnés , à bon droit, naturalistes et philosophes. C'est le privilége de tout ce qui touche à l'essence même des choses de réveiller au cœur de l’homme ces idées d'infini qui le poursuivent et le dominent.
Or, dans ce mouvement de nouvelles pensées, la science des végétaux est-elle restée en arrière, ou a-t-elle agité, elle aussi, les questions d’origine, de développement et de progrès ? Ouvrons le trop ingénieux ouvrage de M. Darwin sur l’origine des espèces : quelle large part n’y est pas faite aux plantes ! Ne voit-on pas, d’ailleurs, se resserrer de jour en jour davantage ces liens d'union entre les deux règnes organiques, liens si étroits et si intimes qu'il n’est donné à aucun naturaliste de tracer, démonstrativement pour tous , la limite de séparation de l’animal et du végétal? Et dans ces nombreux et intéressants travaux sur l'hétérogénie , travaux dont l’Académie a eu parfois la primeur, n'est-il pas toujours mention d'êtres ambigus, microphytes ou microzoaires, que peuvent réclamer, au même titre, zoologistes et phytographes ?
L’homme a beau parcourir le globe terrestre en tous sens, partout, même dans les déserts brülants, même au sein des glaces éternelles, la plante le poursuit, franchissant les bornes assignées au roi de la création. D'où vient donc cette végélation infinie dans ses formes qui, comme pour provoquer notre admiration ou notre surprise , s'étale en tous lieux à nos regards? Le hasard a-t-il présidé seul à la répartition de ces êtres vivants; ou bien nous est-il permis de pénétrer quelques-unes des causes de cette dispersion?
Idées premiè- À l'origine des sciences naturelles , on semble croire à au gta, l'uniformité de végétation , et celte idée se transmet d'âge en âge ; et, jusqu’au delà de la renaissance, on s’épuise en vains
efforts pour retrouver en tous lieux les espèces décrites par Théophraste, par Pline et par Dioscoride. Mais lorsque, au
commencement de ce siècle , on eut péremptoirement établi
que chaque contrée a sa population végétale à elle propre,
on dut rechercher les lois qui président à la distribution
des plantes ; seulement on négligeait un élément essentiel , | celui des modifications apportées aux centres primitifs de créations par les nombreuses révolutions du sol. La géologie, Interventic jeune encore, n’avait pas fourni aux études de géographie fous botanique ce précieux contingent de faits et de lois qui,
reliant intimement deux branches, jadis isolées , des sciences naturelles , ont ouvert à la botanique en particulier de nou-
veaux horizons.
L’antiquité nous a légué , par la voix de Platon (écho luimême du récit d’un prêtre égyptien), le vague souvenir d'un monde anéanti, immergé entre les côtes occidentales de notre vieille Europe et celles de l'Amérique. Faut-il admettre la disparition de cette Atlantide , objet depuis lors de tant de recherches et de discussions, et dont les Canaries, les Acores nous offriraient peut-être les derniers vestiges ? Les notions modernes de paléontologie et de géographie botanique sontelles favorables à cette hypothèse? Oui, répondent, sans hésiter, Bory de Saint-Vincent, MM. Unger et Heer, à l’affirmation desquels MM. Darwin , Asa Gray et D. Oliver (1) opposent un invincible doute, cherchant à expliquer les faits par l'intervention de quelque terre située au nord de l'Océan Pacifique, et qui aurait joui d'une température supérieure à celle des latitudes correspondantes aujourd'hui. Et cependant que d’analogies entre la végétation des contrées septentrionales du Nouveau-Monde et celle de l'Europe ! Histoire , géologie, botanique, se prêtent là un mutuel appui.
Ce sont encore les études modernes de géographie botanique comparée qui , nous révélant de nombreux rapports entre les deux zones opposées de la région méditerranéenne , ont étayé l'opinion d’une communication , à l’époque tertiaire,
RE
(1) Voir pour le mémoire de M. Oliver : The natural hislory Review , avril 1862 , pages 149, 170.
entre l'Afrique et l'Europe , communication confirmée par les récentes recherches de M. Gaudry sur la paléontologie de la Grèce (1). Si l’Angleterre n’a guère d'espèces végétales à elle propres , si sa Flore reproduit celle de la France et de l’Allemagne (2), ne serait-ce pas que la Manche doit son origine à la dernière des révolutions du globe? La science est déjà riche de pareils résultats : qu'il suffise de rappeler les rapports de certaines parties de l’Asie méridionale avec l’Amérique occidentale (3), du nord de celle-ci avec les Sandwich, de Sainte-Hélène et de l’Assension d’une part , avec l’Afrique tropicale de l’autre. Et quand les mêmes espèces qui peuplent les plus hauts sommets de l’Allemagne du nord, de l’Angleterre et de l’Ecosse se retrouvent sur les Apennins , sur les Pyrénées et sur les Alpes, d’où elles s'étendent même jusqu'aux glaces du nord , n'est-il pas logique d'admettre, avec Forbes , que ce sont les derniers vestiges d’une végétation primitivement continue: et, avec Hampe, que ce sont les plantes herbacées les plus anciennes de la Flore actuelle , leur apparition remontant à cette époque du refroidissement de notre planète où les glaciers laissaient à découvert le haut des montagnes ?
Objections à, L'existence incontestable d'individus d'une même espèce ae dapersion SUT divers points du globe très-éloignés les uns des autres, us et séparés par d'infranchissables obstacles, a d'abord misen
faveur la théorie d’une égale dispersion originelle des germes
de toutes les espèces , dont le développement dépendrait uniquement des conditions extérieures. Mais combien n’a-t-il pas fallu décompter ! et que d'exemples ne pourrait-on pas citer de plantes se multipliant aussi bien , sinon mieux qu'au pays
(1) Voy. Annal. des Se. nat., part. zool. 5e sér, ,t. VII, p. 53 et suiv.
(2) D’après les recherches d'Edward Forbes.
(3) Voy. Naudin, in Annal. des Se. nat., part. bot., 5e sér., t. IV, p. 9. « La multitude de genres communs aux deux régions, dit ce savant naturaliste, aulorise à croire qu’il fut un temps où elles étaient réunies et avaient une même Flore générale, et que cette Flore, presque entièrement submergée par l'Océan Pacifique , ne nous présente plus, à l’époque actuelle, que ses frontières extrêmes. »
patal, dans des localités où le hasard les avait introduites : telles ces deux américaines aujourd’hui pleinement naturalisées en Europe : l'Onagre bisannuelle et la Vergerette du Canada ; telles plusieurs de nos plantes messicoles , originaires d'Orient et importées avec les céréales ; tel aussi ce Zantana mixta qui, introduit à Ceylan à la date d'une quarantaine d'années, y couvre aujourd'hui des centaines d'hectares, s’y multiplie en tous lieux grâce à la dispersion des graines par lés oiseaux , ét doué d’une irrésistible force d’envahissement, chasse devant lui , pour se substituer à leur place, plantes herbacées ét arbrisseaux de tout génre (1) ? Pourquoi le thé se trouve:t-il confiné dans un petit coin de l'Asie? Pourquoi les quinquinas appartiennent-ils exclusivement aux Andes du Pérou et de la Bolivie, quand de récentes plantations de ces arbres à Java ou sur les montagnes indiennes, donnent les plus belles esptrancés él pérmettent de dissiper en partie la crainte de la disparition d’un si héroïque médicament ? Enfin, pourquoi l'Arabie heureuse est-elle devenue la patrie adoptive du caféiér, originaire de la Haute-Ethiopie (2)?
Puiserions-nous, dans la végétation des îles, quelque éclaircissément sur les lois qui ont présidé au peuplement végétal du globe? L'époque n’est pas éloignée où l’on attribuait aux courants vecteurs de germes empruntés aux continents voisins la plus large part d'action. Maïs les consciencieuses investigations de M. Alph. de Candolle, en nous montrant - dans les plus pélits bras de mer un obstacle souvent invincible au transpért dés graïnés (3), ont de beaucoup réduit l'effet de cette cause. N’est-il pas étrange , én effet, qu'une des iles les plus voisinés des côtes du Chili ( l’île de Juan Fernandez) ait près des deux tiers de ses espèces (81 sur 137) différant dé celles dé cette partie du Nouveau-Monde? On
(1) Renseignement emprunté à M. Twaites ( voy. Biblioth. univ. de Genève, Sc. physiq., t. 23, p. 135.) |
(2) I croit spontanément en Abyssinie, d’après A. Richard; dans le Soudan , selon Ritter.
(3) Voir la Géographie botanique raisonnée dec savant, p. 617 étisuiv.
végétation
îles.
Aucienneté de la Nouvelle-Hollande.
Ancienne végétalion des régions polaires.
pourrait multiplier ces sortes d'exemples. Si l'intervention de l’homme et des oiseaux voyageurs a puissamment contribuë au peuplement végétal de quelques îles, si d’autres doivent le leur aux continents voisins dont les ont séparées les révolutions géologiques , il en est pour lesquelles, ici mieux qu'ailleurs , la théorie des centres multiples de création pourra seule fournir une explication suffisante. |
De toutes les îles qui se recommandent à l'attention du naturaliste, pas une n’a suscité un plus puissant intérét que l'Australie; «nous sommes ici au bal masqué » , disait, au commencement de ce siècle, et à propos des êtres de cette curieuse contrée , Correa de Serra ; c’est qu'en effet, animaux et végétaux y revêtent des formes étranges. Serait-ce donc un pays de nouvelle création? On le croyait naguère encore ; mais la géologie, en nous dévoilant les rapports entre la faune de cette île et celle de l’âge oolitique, entre sa Flore et celle des formations éocènes d'Europe (1), a conduit à une conclusion directement opposée. « La Nouvelle-Hollande, dit M. Heer (2), ne formerait-elle pas... une sorte de saillie de l’ancien Monde dans le nouveau ? »
L'homme redouble aujourd'hui d'efforts pour percer le voile qui nous dérobe les régions polaires et y surprendre les dernières pulsalions de la nature vivante (3): expéditions réitérées, mais pas toutes fructueuses, privations de tout genre, el jusqu’au sacrifice possible de sa vie, rien ne le décourage, lant est puissant l'attrait de l'inconnu! À cet irré-. sistible mobile viendra fournir sans doute un nouvel aliment la découverte récente qu'à l’époque tertiaire ( probablement moyenne ou miocène), ces contrées, et le Spitzherg lui-même, maintenant comme dépouillées de toute vie, offraient une vigoureuse végétation , étendue peut-être jusqu'aux
(1) Voir Unger, New-Holland in Europa.
(2) In Biblioth. univ. de Genève, Archives des Sc. pour 1862, t, 14, p. 48 et suiv.
(3) Expressions de M. Heer.
C9) pôles (4). Que de mystères à pénétrer réservent encore au naturaliste ce sol et ce climat si inhospitaliers des zones arctiques !
Mais cette splendide végétation que le monde étale aujour- Transmisd'hui à nos regards est-elle uniquement le produit de rh: © dernière révolution du globe, ou se rattache-t-elle, par une PE FES insensible filiation , aux âges géologiques antérieurs ? Plaide- tre. t-elle pour l'opinion des catastrophes violentes et subites avec anéantissement de tous les êtres, ou pour celle des modificalions graduées ? Assurément , ici comme toujours, l'exagération et les arguments n’ont pas fait défaut aux partisans de l’une et de l’autre théorie, dont chacune doit représenter une partie de la vérité.
Qu’il y ait eu des survivants d’une époque géologique à l’autre, quand ces êtres ont pu s’accommoder aux nouvelles conditions de vie, on ne saurait guère le nier ; et les récentes recherches de M. Heer sur les pilotis et les lignites sous-jacents, en Suisse; celles de M. Gaudry sur ce sol à tant de titres indéfiniment fécond de l’Attique, sont, on ne peut plus favorables, les premières à la doctrine des transmissions de types, les
secondes à celle des transitions insensibles. A leur. tour, des botanistes , et des mieux autorisés, n’hé-
silent pas à professer que certaines formes arborescentes
étranges de la population végétale moderne (2) sont des repré-
sentants de la Flore antédiluvienne. Ils veulent encore que
les types spécifiques aient, comme les individus, une durée
limitée. Ne voyons-nous pas, en effet, certaines espèces lendre Tendance à à disparaître, invinciblement attachées à telle ou telle localité, ee comme si leur persistance ou leur anéantissement élait sous
la dépendance de l'homme ? Rappellerons-nous cette Wulfénie carinthienne, cantonnée dans un seul point de la vallée de
Gail, et la Violette de Rouen, presque exclusivement propre
(1) Voy. Bibliothèque univ. de Genève, nouv. période, €. XXVIII, pp. 51-82.
(2) Telles les Cycas et les Ginckgo, les Phylloclades et les Araucaria, les Dacrydium, les Exocarpus et les Casuarina, pour ne citer que les principales ( Lecoq).
aux coteaux crayeux de la côte de Saint-Adrien , et le Grérmil de Gaston, inconnu partout ailleurs que sur les rochers dé Balourde ? Ce sont, il est vrai, de faibles plantes', dont la persistance ou la disparition n’intéresse guère que le botanisle : mais un même sort semble menacer deux des plus béaux arbres du monde actuel. Qui n’a vu figuré ce magnifique Cocotier (prétendu) des Maldives, dont les énormes fruits, du poids de 20 kilos, ne réclament pas moins de dix ans pour une parfaite maturité? Confiné dans deux petits ilots des Seychelles (1), ce superbe Palmier ne devra peut-être son maintien à la surface du globe qu’à l'intervention de quelque naturaliste influent (2).
Quel amateur de Conifères n'aime à voir grandir dans ses collections ce Séquoia géant, ce colosse de la Californie, d'une beauté terrible, dont le tronc adulte laisse compter, comme celui du Baobab , plusieurs milliers de couches , et dônt Lindley fait plaisamment remonter les vétérans actuels à l’époque où Samson assommait les Philistins , où le pieux Énée portait son père Anchise sur ses filiales épaules. Limité däns certains districts solitaires des hauts versants de la Sierra-Nevada, exploité sans merci , il disparaîtra peut-être un jour du nombre des espèces spontanées.
Des faits du même ordre ne sont-ils pas, d'ailleurs, péremptoirement établis pour le règne animal? Faut-il citer et le Dronte de l'Ile de France, et les Épiornis et les Dinornis de Madagascar, espèces probablement à jamais éteintes, et notre Castor de plus en plus traqué, et dont on peut prévoir l'extinction ?
Origine des Quel homme un peu soucieux des choses de la nature ne cr s’est plus d’une fois demandé d’où sortent nos cérales, si diversifiées d'espèces et de variétés.
Aux esprits qui, d'accord avec Raspail, E. Fabre-ét Dunal,
(4) Dans les iles Praslin et la Curieuse.
(2) M. Hooker, botaniste anglais, a cru devoir adresser dans cé but une requête au gouverneur de l'ile Maurice. (Voy. Revue hortic. de 1864, p: 148;)
leur assignent encore aujourd'hui pour origine quelques maigres plantes des coteaux du Midi, ont répondu victorieusement d'une part la découverte de grains identiques dans les hypogées d'Égypte , de l’autre la possibilité de produits hybrides ou de mulets végétaux entre nos céréales et ces plantes sauvages (du genre Ægilops). Fallait-il donc faire remonter l'apparition de ces précieuses céréales au delà des temps historiques? Peut-être en l’absence de plus amples documents, l'affirmation eût été téméraire. Mais, lorsque naguère encore les patientes investigations de M. Heer (1) exhumaient dés pilotis de la Suisse des épis entiers d’épeautre, de froment commun et poulard, d'avoine cullivée, en compagnie de graines de panais, de pois, de lentilles, de pavot et de pin, la question a paru sortir du domaine des hypothèses et porter un grand coup à la séduisante théorie des transformations graduelles des espèces.
Nos blés, nos épeautres ne se sont encore montrés avec certitude à l’état spontané en aucun des lieux explorés Jusqu'ici ; est-ce à dire que l’homme ne les ait jamais vus tels? L'Orient est assurément leur point d’origine, et on sait que la Chine a une population si nombreuse et si agglomérée, que les moindres parcelles de terre du Céleste-Empire sont soumises à la culture. N'y a-t-il pas là, dès lors, à côté de la caducité des espèces, une nouvelle cause d'anéantissement de plantes, jadis indigènes et sauvages, au nombre desquelles étaient peut-être les céréales ?
Ainsi , Messieurs, l'étude de la dispersion des végétaux à la surface du globe, nous montre ceux-ci stalionnaires, comme atteints d’atonie et destinés peut-être à disparaître un jour; ceux-là luttant constamment , au contraire, pour étendre leur aire d'expansion. Et combien la question ne se complique-telle pas si l’on y fait intervenir ces curieux faits d’alternance spontanée dans les essences, signalés d'abord par Dureau de la Malle, et récemment étudiés avec tant de soin par M. Vau-
(1) Die Pflanzen der Pfahlbautem, 1865.
pell! Rappelons enfin que la comparaison des trois grands embranchements du règne végétal nous montre chacun d'eux occupant une surface d'autant plus large que leur organisation est moins compliquée.
Examen dela Une école n'hésite pas aujourd'hui à proclamer que la na-
ae ture marche sans cesse vers la perfection. Mais, est-ce à dire que les formes organiques se multiplient, et que celles d’un ordre inférieur cèdent la place à de plus élevées ? Peut-elle affronter le contrôle des faits, cette théorie si séduisante pour l'esprit d'un perfectionnement dans le monde physique concomitant du perfectionnement moral? Sans doute, l'étude du développement du règne végétal à travers les divers âges géologiques dévoile peut-être mieux que celle de l’autre règne, dans la succession des groupes primaires , le principe d'une complication croissante; sans doute, à côté de ces grands groupes anciens, persistants presque tous jusqu'à nous, s’en montrent de nouveaux à chacune des phases de la formation du globe ; mais les belles recherches des Brongniart, des Unger et des Gœppert n’en ont pas moins établi que des types de la Flore fossile Ja plus ancienne ne le cèdent point , en fait de structure, aux lypes vivants correspondants. Il y a plus, M. Heer à pu conclure de ses longs travaux sur la Flore tertiaire de la Suisse, comparée à la Flore helvétique actuelle, à une supériorité dans le nombre d'espèces de la première sur la seconde. Et M. D. Hooker généralise plus encore : « Les couches tertiaires inférieures, dit-il, fournissent un si grand nombre de genres et de familles qu'on ne peut douter que, même la Flore la plus ancienne de cette période n'ait été aussi variée et aussi riche que la nôtre (1). » Les récentes investigations de M. Gaston de Saporta ne contredisent point celle assertion (2). Rappelons enfin ce fait étrange : telle espèce, le noyer commun, par exémple, après avoir fait partie intégrante de la Flore paléontologique de l'Helvétie, ne figure plus aujourd'hui dans le pays qu’à titre d'introduction.
(4) Voy. Annal. des Sc. nat., part. bot. 4e sér., t. XVI, p. 130. (2) Voy. Ibid , 5e sér. , t. II, p. 5 et suiv.
(13) * Mais si la loi de perfectionnement du règne végétal, envi- Longévité sagé aux diverses phases géologiques, est soumise à des *”” restrictions, l'étude de ces formes successives permet-elle d'appliquer à cette grande moitié du monde organique ce principe proclamé naguère pour l’autre (1), que la longévité des types est d'autant moindre qu'ils sont d'un ordre plus élevé? Plusieurs faits sont favorables à cette généralisation, qu'il serait peut-être encore téméraire d'affirmer.
Je n'ai pu qu’effleurer, Messieurs, la question de l’origine de la végétation du globe, question intimement liée à celle du point de départ de sa population animale; l’une et l’autre sont devenues, de nos jours, un thème de méditations et de recherches qui, aux yeux de la postérité, ne seront pas le moindre honneur du xix° siècle. Le temps n’est pas éloigné où naturalistes, archéologues, ethnologistes vivaient isolés, confinés dans un cercle étroit. Aujourd'hui , un lien commun les rattache, et, grâce à l'intérêt que suscite, même au sein des masses éclairées, l'étude des âges anté-historiques, l'horizon s'agrandit, et la science va s’universalisant. Une fiévreuse activité accroît démesurément les collections publiques ou privées. On a vu presque doubler en peu d’années le nombre des fossiles, évalué déjà, en 1857, par M. Brongniart, à 30,000 espèces (2), et la plupart des villes de quelque importance se font gloire de prêter, à cet égard, leur concours aux hommes de progrès. La grande exhibition dont la capitale est le théâtre, et où sont rassemblés les résultats des fouilles opérées sur divers points du territoire, aura, sans nul doute, entre autres résultats, celui d'imprimer un nouvel élan à ces investigations. L'Académie peut, à juste titre, revendiquer sa part dans le mouvement. En vue de populariser à la fois la
(4) En particulier par M. Lyell, et plus récemment par M. Gaudry. (Voy. Annal. des Sci. nat., 5e sér., part. zool., t. VII, p. 53, et Conférences à la Sorbonne en août 1863.)
(2) Voir dans les Comptes rendus de l'Institut pour 1857, t. XLIV, p.217, le rapport de M. Brongniart sur le grand prix des sciences physiques.
connaissance des productions locales et le développement concomitant de ces idées d’un ordre supérieur, elle a réclamé d'abord , puis favorisé de toute son influence l'édification de ce Musée public d'histoire naturelle déjà si riche en objets de paléontologie, grâce à l'intelligente libéralité de nos Administrateurs et au dévouement à cel œuvre d’un de nos savants Confrères (1). Si l'homme, ne passant qu’un instant sur la terre, doit s’y préoccuper surtout des questions d'origine et de finalité, quelle plus grande gloire pourrait-il rêver Gans les sciences, que de refaire l’histoire des milliers de siècles et des milliers d'êtres qui ont précédé son existence, des milliers d'êtres aussi qui furent ses contemporains ?
J'aurais terminé, Messieurs, sans l'impérieux et louable usage de rappeler sommairement les changements depuis peu survenus dans le personnel de l’Académie.
Vous allez entendre , de la bouche de notre Secrétaire perpétuel , l'éloge d’un des doyens de l'Académie, de M. Pagés (de l’Ariége).
La mort nous a ravi plusieurs de nos honorables et de nos plus anciens correspondants, MM. Bouis, Fontan et Farines, de la classe des Sciences, MM. Champollion-Figeac et de Saint- Félix Mauremont, de celle des Inscriptions et Belles-Lettres. Ils étaient tous recommandables, tous ils emportent nos regrets.
La Compagnie s’est attaché au même litre, et par un heureux choix, M. Dubois, professeur d’hydrologie de première classe à l'École navale de Brest, et bien connu par sa lraduction annotée de la Théorie des mouvements des corps célestes de Gauss, et M. le docteur Auber, de Versailles, dont les savantes recherches, sous le titre d’Institutions d'Hippocrate, étaient, en 1866, couronnées ici même d’une
(1) M. Filhol, si bien secondé par plusieurs des professeurs de l'École de médecine, par M. Trutat, conservateur du Musée , et par quelques jeunes gens de notre cité; la création récente d’une Société d'histoire naturelle à Toulouse , contribuera encore à ce résultat.
médaille d’or. Un changement de résidence nous a privés d’un de nos membres ordinaires les plus zélés, les plus laborieux , et dont l’aménité n’avait pas tardé à se concilier parmi nous d’unanimes sympathies. Devenu notre correspondant, M. Baillet nous a plus d’une fois exprimé et ses regrets d’éloignement , auxquels nous avons été sensibles, et l'espoir de reprendre un jour une part active à nos travaux. Enfin, nous n'avons pu refuser à un de nos honorables vétérans l'inscription au rang d’associé libre, persuadés d’ailleurs que M. Florentin Ducos, lié par ses antécédents, nous continuera longtemps encore le tribut de ses lumières et de sa longue expérience.
C’est que l'Académie doit pouvoir compter sur le concours incessant et dévoué de tous ses membres pour réaliser le bien qu’elle veut et doit faire, si limitée que soit sa sphère d’action. Elle l’a étendue autant qu'il était en elle, en appelant à son aide une nombreuse phalange de scrutateurs dans le vaste domaine des faits et des idées. Elle voudrait seulement pouvoir proportionner les récompenses aux mériles. Grâces soient rendues à nos Édiles qui, pour l'aider à entrer dans cette voie, ont bien voulu élever cette année le chiffre de sa subvention. Que cet exemple trouve des imitateurs, et un jour peutêtre l’Académie aura la satisfaction, j'allais dire la gloire, d’avoir puissamment contribué à la découverte de toutes les richesses que nous dérobe encore le Bassin sous-pyrénéen.
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Toulouse, Impr, DouLanoure; Roucer FRÈRES et DELAHAUT , success", rue St-Rome, 59.
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