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Aujourd'hui, m'aulorisant encore du double titre de notre Compagnie , je voudrais à nouveau fortifier cette thèse, montrer qu à toutes les époques le riant empire de Flore a eu le don d'inspirer littérateurs et poëtes, montrer aussi que de grands noms en botanique appartiennent à l'aréopage littéraire, et justifier ainsi par de nombreux exemples, cette définition empruntée à un naturaliste allemand (1): La science des plantes est la plus haute poésie du règne végétal.

L'Antiquité païenne se présente d'abord à nous toute parée d’allégories, avec ses mythes et ses fables, où les passions

sont personniliées , où des divinités de second ordre se trans-

forment là en une faible mais gracieuse plante, ici en un arbre majestueux ou éminemment utile. Que de charmantes poésies inspirées par un sujet en effet si riche d'inspiration ! Longue serait l'énumération de la Flore mythologique, car à l'origine même des nations civilisées, apparait cette association des plantes et de la poésie , consacrée depuis des siècles par le nom si expressif d’anthologie. Mais mieux vaut renvoyer au récent ouvrage de Dierbach (2), que d'étaler ici une érudition d'emprunt.

En dehors de la Mythologie, la littérature grecque nous a transmis d'abord deux lyriques chants du voluptueux Anacréon, en l'honneur de la Rose (3) (B), fleur éclatante, mais passagère et mêlée d'épines, emblème du plaisir ; puis cette couronne tressée par Méléagre, où chaque poëte aimé de l’auteur figure dans la guirlande (C), par une fleur appropriée à son mérite (4) ; puis les poésies de Phile et quelques autres encore (D).

Rome ne nous offre guère de documents à signaler qu'à l'époque où ses mœurs se sont adoucies et où la langue s’est

. (1) Kuetzing , Grundzuege der philosophischen Botanik 1851.

2) Flore Mythologique , traduite de l'Allemand, par L. Marchand.

(3) Eus S'od'or , Odes V et LI.

(4) Voir la traduction de ce chant de Méléagre dans les Portraits contemporains de M. de Sainte-Beuve, t. 111, p. 409.

(5) | épurée : cest nommer le siècle d'Auguste. Mais , alors même , les sciences n'y étaient guère cultivées que dans leurs applications. Or, des nombreuses branches de la Botanique appliquée, la première peut-être en importance est la Botanique agricole, et quelques auteurs n'ont pas hésité à inscrire les Géorgiques au nombre des poëmes sur les plantes (1).

Mais c'est avant tout l’horticulture qui, par sa partie florale, inspire les poëtes. Horace, après avoir consacré à Diane le pin qui avoisinait sa villa (2), chante sen Jardin, où il cullivait l’ache et le lierre si propres aux couronnes, et les chastes verveines destinées à orner l'autel sacré (3).

Le plus célébre des Géoponiques romains, Columelle, décrit en neuf livres et en prose, les préceptes de l'Agriculture ; mais , au dixième il emprunte, à l’instigation de Silvius, la langue des dieux pour célébrer la culture des jardins , heureux de répondre ainsi au vœu de Virgile léguant à la postérité le soin de traiter après lui ce poétique sujet (E).

Le contemporain de Virgile, Ovide , non moins sensible que lui, et non moins habile à peindre, devait lui aussi chanter les fleurs : ici ( dans les Fastes }), il étale à nos yeux toutes les splendeurs de l'empire de Flore; là ( dans ses #Métamorphoses), c'est l’origine mythologique de la Jacinthe, du Narcisse, de l’Anémone et de quelques arbres (Laurier, Peuplier, Cyprès , etc... ), qu'il se complail à décrire. Mais la littérature botanique dort relever surtout dans les œuvres du poëte un petit joyau , le Noyer ( Nux) qui, en une touchante élégie, se plaint des injustices du sort (F), et jette un œil d'envie sur les plantes à l'abri des atlaques et des dévastations du passant.

Remarquons enfin, qu'un des morceaux les plus éloquents de la Pharsale de Lucain, est sa description de la forêt sa-

(1) C’est à ce titre que les Géorgiques figurent dans le Thesaurus Literaturæ botanicæ de Pritzel , p. 364.

(2) Odarum lib. 3. xvi.

(3) Jd. lib. 4. x.

(6) crée de Marseille (G); et que , dans l'Enéide , l'épisode si touchant de Nisus et d'Euryale est singulièrement relevé par une comparaison empruntée au royaume des fleurs (H). C'est que « personne ne compose mieux un bouquet que Virgile, par des consonnances et des contrastes (1).» | Mais l'appréciation des beautés littéraires de l’Antiquité dans leur rapport avec la science des plantes, n’est pas la seule source d'un instructif délassement offerte au botaniste. A-t-il du goût pour l’investigation philologique , et, même après les laborieux commentaires de Sprengel (2), de Martyn (3) et de Cultrera (4), même après les Flores poétiques de Paulet (5), de MM. Fée (6) et Du Molin (7), la détermination exacte des plantes signalées, soit dans la Bible, soit dans les chefs-d'œuvre de Théocrite et de Virgile, lui fournira le piquant attrait de problèmes toujours en apparence résolus, mais trop souvent à reprendre. Ces questions intéressent également histoire des coutumes et des mœurs des peuples, industrie , diététique et jusqu'aux beaux-arts, tant sont intimes les liens qui relient entre elles les connaissances d’un ordre élevé ! Parfois , il est vrai, le mystère qui couvre ces sortes d’énigmes semble défier la perspicacité humaine. Tel ce fameux Népenthès d’Homère, que la femme de Ménélas fait boire au fils d'Ulysse, pour dissiper les chagrins , calmer la colère et amener l'oubli de

(1) Bernardin de Saint-Pierre , Harmonies de la nature, éd. de 1818, 1.1, p. 287.

(2) Historia rei herbariæ, 1807-1808, Geschichte der Botanik, 1817-1818 ; et aussi, du même , Antiquitatum botanicarum specimen primum , 1798.

(3) Notes ajoutées à sa traduction des Géorgiques et à celle des Bucoliques de Virgile, 1741-1746-1749. ,

(4) Le P. Théatin Paolo Cultrera, suivant les traces de Celsius (1702), de Hiller (1716), de J. Gesner (1759 et 1768), de Carpenter (1828) et de Rosenmueller (1830), a publié en 1861 : Flora biblica , Palerme, 486 p. in-8°.

(5) Flore et Faune de Virgile, 1824.

(6) Flore de Virgile, 1822. — Flore de Theocrite et des autres bucoliques grecs, 1832.

(7) Flore poétique ancienne , 1856.

Cr tous les maux (1). Opium, café, jusquiame (2), et jusqu’à la buglosse et à l’aunée , — deux plantes assurément* bien inoffensives auprès des autres — ont élé tour à tour invoquées en ce débat ; et puis, par une sorte de revirement , on en est venu à n’y voir qu'un terme allégorique destiné à peindre la puissance et le charme de l'esprit et de la beauté.

L'époque gallo-romaine, si stérile pour les sciences en général, l’estaussi pour la littérature botanique (3), dontle point de départ ne devance pas le 1x° siècle, et le seul nom qu'il nous offre , est celui de Walafried Strabon. Son Hortulus(4), dont l'impression n’eut lieu qu’au commencement du xn° siècle, n'est pas, dit-on, dépourvu d'élégance.

Les érudits nous apprennent qu'au xun° siècle, Dante assoclait à ses admirables créations poétiques des travaux de physiologie végétale (5) ; et l’on doit regretter que de Candolle et Raynouard n'aient pas mis à exécution l’ingénieux projet formé par eux d'explorer ensemble, et au double point de vue scientifique et littéraire, les chants des troubadours (6); la Flore poétique y eût gagné sans doute de précieux documents.

Après l’important ouvrage de F. Pouchet; l’ÆHistoire des sciences naturelles au moyen äge (7), peut-on traverser cette époque—de décadence pour les uns, de fécondité et de génie pour les autres, — sans citer la majestueuse figure qui le domine, celle d'Albert-le-Grand. Puissant par l’éloquence qui fascinait la jeunesse et altirait même à ses lecons Vincent de

(1) Odyssée , liv. 1v, vers 220 el suiv.

(2) Hyoscyamus Datora d'Egypte , d’après Virey.

(3) J'entends sous ce titre, les ouvrages liltéraires afférents à la botanique.

(4) Strabi, Fuldensis Monachi, Hortulus apud Helveticos in Sancti Galli monastlerio repertus , carminis elegantia tum delectabilis, quum doctrinæ cognoscendarum quarumdam herbarum varietate utilis, 1512, in-40. Kurt. Sprengel caractérise ainsi cet ouvrage : Versus pro ea saltem œætate sutis boni : florum ipsa ac plantarum pauperrima messis ( Historia rei Herbariæ , 1. 1,.p. 224).

(5) En particulier sur le sommeil des plantes : Voy. Libri, Histoire des Sciences mathématiques en Italie.

(6) V. Mémoires et souvenirs d'Aug. Pyr. de Candolle , p. 507.

(7, Paris, 1853, in-89, de 656 p.

Beauvais, Arnaud de Villeneuve et jusqu'à Roger Bacon (1), Albert appartient à la Botanique à un double titre : et par ce prétendu miracle qui lui permit de recevoir dans son cloître de Cologne , au cœur de l'hiver, et sous des berceaux d'arbres chargés de feuilles, de fleurs et de fruits , Guillaume , comte de Hollande et roi des Romains (2) ; et par son traité des végétaux , auquel deux éminents critiques d’outre-Rhin viennent de faire l'honneur d'une nouvelle édition (3).

Au xiv° siècle, notre chroniqueur Froissart, alliant à l’histoire le culte de la poésie, mettait en vers le plaidover de la violette et de l'œillet, et chantait l’éloge de sa bien-aimée Margherite, en la comparant aux fleurs les plus aimées (4).

Au siècle suivant, Macer Floridus ou Æmilius Macer, composa sur les vertus des plantes (5) un poëme plein de rêveries, mais qui n’en eut pas moins plusieurs éditions. On apprenait ses vers, on les citail à titre d'aphorismes. Mais l'œuvre péchait par le style (1), et c'est à peine aujourd'hui si le nom de l’auteur est connu des érudits.

Avec la fenaissance des Lettres, renaît la Botanique réellement digne de ce nom, s’affranchissant des langes du passé et du joug de la médecine. Alors seulement , l'observation de la nature vient féconder une érudition jusque-là réduite à ellemême, et par conséquent frappée d’impuissance. Parmi les noms célèbres du commencement du xvi° siècle, prime celui de Conrad Gesner, le Pline de l'Allemagne , le Restaurateur de l'Histoire naturelle, et en même temps le linguiste éminent, auteur d’une bibliothèque universelle, et tradueteur d'Hé-

{1) Détails empruntés à l'ouvrage cité de M, Pouchet , p. 233-235.

(2) D’après Alexandre de Humboldt , Cosmos , trad. franç., t. 11, p. 22, ce résultat fut obtenu à l’aide d’une serre-chaude. Quelques savants ont cherché à prouver que les serres étaient déjà connues des Romains.

(3) Alberti Magni, ex ordine prædieatorum , de vegetabilibus, libri va; His- ‘ toriæ naturalis pars xvit. Editionem criticam ab Ernesto Meyero cœptam absolvit Carolus Jessen, Berlin, 1867, in-8°, 752 p.

(4) V. dans le Panthéon littéraire, les Chroniques de Froissart, t. 111, p. 509.

(5, De virtutibus herbarum , première édit., 1487.

raclide de Pont, et de Jean Stobée. Découvrir l'importance des organes floraux, entrevoir ce degré de la classification supérieur à l’espèce , le genre, donner à la botanique, une histoire des plantes, à la zoologie une grande histoire des animaux , l’une et l’autre estimées , laisser des traités sur la minéralogie et sur la médecine, dénote sans doute une élonnante puissance de conception et de travail: mais avoir accompli son œuvre à 49 ans, et mourir alors dans une épidémie pestilentielle, victime de son dévouement pour ses concitoyens (1),c’est emporter un double titre de gloire pour la postérité , qui devrait conserver précieusement le souvenir de tant d'abnégation et de lant de services.

Le nom de Gesner prime plutôt dans les Sciences que dans les Lettres Mais en ce même siècle, voici un des créateurs de la langue française, qui va léguer le premier à la Botanique un modèle de description (2) et d'érudition étymologique (3). Le sceptique auteur de Pantagruel trouve l’occasion de glisser dans le cours d’un livre d’une satyrique gaieté, mais trop riche d'énigmes , plus de 200 noms de plantes ; il y proclame hautement l'importance des Sciences naturelles , voulant que Gargantua n'ignorât rien de ce qui a trail à la congnoissance des faictz de nature et nommément tous les arbres, arbustes et frutices des forestz, toutes les herbes de la terre (3).

À côté de cette singulière figure de Rabelais, il faut inscrire, sur la double liste des littérateurs et des savants, le nom du Napolitain Jean-Baptiste Porta. Etait-ce un homme vulgaire, l'auteur d'œuvres dramatiques multipliées (4), et de la Magie naturelle (5), le précurseur de Lavater dans l’art de lire sur

(1} Voir Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire générale des règnes organiques, t. 1, p. 42.

(2) Voir: Œuvres de Rabelais, éd. Charpentier, (1840), p. 304 et 305, description du Pantagruelion, id est Cannabis sativa.

(3) Ibid. Pantagruel , liv. 1t£ , chap. 48.

(4) Comprenant quatorze comédies, 2 tragédies et une tragi-comédie , 4 vol,, 1726.

(5) Magiæ naturalis libri xx, 1589.

les traits du visage humain , le caractère , les sentiments et là valeur morale de l’homme (1), celui qui renchérissant sur Paracelse (K) , voulut lire encore dans la forme et la couleur des organes des plantes leurs propriétés (2), imprimées à dessein par la main divine, pour le soulagement des êtres animés ? Elle était bien propre, en effet, à frapper l'esprit du vulgaire , celte célèbre théorie des signatures, qui, malgré son absurdité, s’est transmise de siècle en siècle, et dont l'influence n’est pas totalement effacée. L'Euphraise et le Bleuet, ces casselunettes de l’ancienne pharmacopée , ne figurent-ils pas encore de nos jours dans plus d’un collyre? Ajouter au bilan de Porta, la découverte de la chambre noire (3), et la création d’une Académie ( celle des Secreti), et une foule de traités divers , dont l'un nous retrace son verger (4) , c'est dire assez toute l’activité , toute la perspicacité d'un homme dont le nom est trop oublié peut-être.

Cependant une vague intuition de la sexualité végétale se transmettait de siècle en siècle, de Théophraste à Pline, de Pline à Claudien ; etau moyen âge, Albert-le-Grand , traitant des végétaux, avait cherché à résumer en un curieux chapitre (5) les données fournies par l'Antiquité sur ce point important de la biologie des plantes.

Dès 1505, un précepteur du jeune roi de Naples, Jovianus Pontanus s'empare de celte idée et n'hésite pas à célébrer en vers élégants et dans la langue d’Ovide , les amours de deux palmiers vivant l’un à Brindes, l’autre à Otrante, à la distance de trente milles environ (6).

Vers le milieu de ce xvi° siècle s'était répandue en Europe,

(1) De Humanä Physiognomonmiä , 1586.

(2) Phylognomonica octo libris contenta, 1588, ouvrage qui à eu quatre éditions.

(3) Aussi bien de la chambre noire simple que de la chambre noire composée.

(4) Suæ Villæ pomarium (1583), et Villæ libri x, 1592.

(5, De sexu plantarum secundum dicta antiquorum.

(6) De Palma Bitontina et Hydruntina Eridanorum, Gb. 1, p. 417.

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