‹ Opuscules de C.X. GiraultChapitre 25 sur 29 · LES NOMS ET LA SOURCE · texte numérisé non relu

LES NOMS ET LA SOURCE

• DE LA SAONEi

OS

* PAR CL. XÂV; GIRAULT

ff Jurisconsulte» Membre de plusieurs Sociétés savantes*

PARIS

DE L'IMPRIMERIE DE J. B. SAJOU

Rue de la Harpe, n.* II.

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Extrait du Magasin Encyclopédique (Septembre 1182). Journal pour lequel on s'abonne chez J. IL Sajou» imprimeur, rue de la Harpe, n* # 11.

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pire (i). La victoire , dit Le Nain de Tillemont , longtemps disputée entre cent cinquante mille Romains, longtemps douteuse, se déclara enfin pour Sévère ,^ mais ce ne fut pas sans de grandes pertes de part et d'autre (2) : on ne sauroit dire le nombre de ceux qui périrent dans cette bataille ; le vainqueur fit un carnage affreux de la famille d f Albin et de tous ses partisans (3) ; les personnages les plus qualifiés des Gaules et des Espagnes périrent dans" les supplices (4). La ville de Lyon fut livrée au pillage et aux flammes (5) ; la tête d'Albin , mise au bout d'une pique, fut envoyée à Rome aux sénateurs, pour leur faire connoîtrç , écrivoit le cruel Sévère, jusqu'où pouvoit aller sa colère (6).

(1) Albin avoit été déclaré et couronné Empereur dans les Gaules.

(2) Cujus bello multum utrimque Romani sanguinis Jiisum est (Paul Orose, lib. 7.).

(3) Occisorum utrimque aut captivornm numerus varie, prout visum est e/us œtatis scriptoribus proditur (Herodian.).

(4) Tum Hispanorum et Gallorum proceres multi occisi sunt ( JE1." Spartian. ).

(5) Direpta, mox incensaque urbs Lugdunum , et Albirio caput abscissum ( Herodian. )•

(6) Histoire des Empereurs, par Le Nain de Tillemont, t, 3, p. 45 et suiv. Paria, 170a, in-4«\

Ces deux traits du règne affreux de ce troisième des Néron de l'Empire Romain, suffisent sans doute pour prouver le sang humain dont furent rougies les eaux de la Saône dans l'intervalle des cinq années qui s'écoulèrent de 197 à 202 ; soit qu'on attribue à l'une ou à l'autre de ces deux époques, la cause et les flots de sang qui firent changer cette rivière de couleur et de nom.

Ce changement dans la dénoinination des eaux de cette rivière a dû commencer sur le théâtre même du sang répandu, car il est naturel de penser que Lyon étant arrosé par deux rivières considérables, on aura désigné l'une d'elles par l'épithète d'ensanglantée (i) 9

(ï) Si l'on doutoit que les eaux d'une rivière aussi forte que la Saône à son embouchure» ayent pu être rougies par le sang qui auroit été répandu sur ses bords, qu'on fasse attention à ces paroles de Grégoire de Tours, per plateas Jlumina currebant de sanguine; qu'on interroge plusieurs des militaires qui se sont trouvés aux grandes batailles données sur les bords des rivières, et ils répondront avoir été plusieurs fois témoins de pareils faits : Voltaire a dit, en terminant le second chant de la Henriade:

Et des fleuves français les eaux ensanglantées Ne portaient que des morts aux mers épouvantées;

Et, d'après le récit du maréchal de la Force, cité i l'appui de ces vers, l'expression du poète n'est plus* une hyperbole*

et le surnom aura pris, petit-à-petit , la place du nom : ainsi de Sanguinea on aura prononcé Sangouna, Sangona , Sagona, Saôna r et enfin le mot Saône, dénomination honorable , en ce qu'elle se rattache à la religion de nos pères; ta Saône, dit Coulon, est la plus vénérable des rivières du monde pour avoir été consacrée du sang des martyrs de la fou

Puisque dans le premier siècle, et même bien avant dans le deuxième, les auteurs que nous avons cités appeloient cette rivière Arar, tandis qu'Ammien-Mareellin , qui écrivoit dans le commencement du cinquième siècle,.

la dénomme Sangona, Ararim quem Sanconnam appèllanù . . . . Id suum nomen adsciscit x on est forcé de conclure que ce changement de nom n'a eu lieu que de l'an 20a à 35o , époque depuis laquelle cette dernière dénomination se sera continuée seule (1), et propagée enfin jusqu'à nous dans une ortho* graphe qui conserve son origine Saône* ,

Nous avons vu l'Itinéraire d'Àntonin , et le Chantre d*Enée , placer la source de la Saône

(1) Frédegaire l'employé dans sa Chronique :

Çhlotarius 1 usque ad Aratim Saogonnam flurium pervertit. Voyez ma Dissertation sur le Lieu du supplice de Brunehaut; Sajou, 1811J. et Magasin Encyclopédique % décembre 1810.

en Autriche , a Pœtavione veniens (i); Strabon et Ptolémée ne font pas une faute moins grave en la faisant découler des Alpes (2) :

les uns ni les autres de ces auteurs ne sont exacts; mais cela n'est pas étonnant, ils écrivoient sur des lieux qu'ils ne conooissoient pas.

La Saône a sa source au pied des montagnes des Vosges, dans la forêt de la Voyge, peu éloignée du village de Viomenil en Lorraine , entre les sources de la Meuse et de la Moselle, et à égale distance de celles de la Marne (3). Si bien que ce point envoyant des eaux dans les différentes mers qui bor-

(1) Pœtavium urbs Pannoniœ superioris, id est Austriœ , Pœtavionem Tacitus scribiu Dict. Hist. , CaroU Stephan., i56l.

(2) Fluit Arar ex Alpibus terminus Sequaaorum^ AEduorum et Lincasiorum (Lingonum) deindè excipient Dubim fluvium* ex iisdem ortum montibus..,.. Strab. , lib. 4. Habent autem fontes Araris ab Alpibus Jkientes, Ptolom., lib. 2.

(3) La Marne a sa source $ six lieues de celle de la Saône, et, par sa réunion à ta Seine, envoyé ses eaux dans la Manche.

La Moselle a aussi sa source à six lieues (est) dp la Saône, et la Meuse à six lieues (ouest) de la même rivière. Si bien que dans un espace de dixhuit lieues Ton rencontre les sources de ces quatre rivières, ' "

rient la France, on peut considérer ce plateau comme l'un des plus élevés de l'Empire,

Ce fut sans doute cette proximité de quatre rivières à leur source qui avoit donné l'idée à Lucius Vêtus , commandant des forces romaines dans cette contrée 9 sous le règne de Néron , d'entreprendre des canaux de jonction de ces rivières à la Saône 9 tant pour signaler son administration par un grand monument utile aux; peuples, que pour occuper ses soldats dans les intervalles de repos que leur laissoit la défense de l'Empire , et les maintenir dans l'habitude de la fatigue et du travail. Déjà même il avoit fait commencer les ouvrages l'an 55 ou 58 de J. C. 9 lorsque Helius Gracilis , gouverneur de la Belgique» vint mettre obstacle à la continuation des travaux 9 en refusant de les laisser pousser dans l'étendue de son gouvernement, sous le prétexte que l'Empereur pourroit voir de mauvais œil des travaux entrepris pour le seul avantage des Gaules* et pour ouvrir des communications qui pourroient compromettre la sûreté de l'Empire. Vêtus se vit donc forcé d'abandonner un ouvrage qui ne fut jamais repris ; et c'est ainsi 9 dit Tacite f que les plus beaux projets sont souvent arrêté*

par certaine* considérations d'intérêt particulier (1).

La réunion de la Saône à la Moselle paroit en effet s'ouvrir facilement , soit par la com~ 1 inunication de la Lanterne (zj, qui passe à Luxeuil, soit par la réunion des eaux de VEngrogne > qui passe à Bourbonne 9 soit encore par le moyen du Conée , qui arrose les champs de Fontenoy ; la M once, qui baigne les murs de Jussey 9 semble être placée pour réunir la Saône à la Marne; enfin le Mouzon> qui a sa source près de la Marche , paroît un canal indiqué pour la jonction de la

(i) Velus Mosellam atque Ararim f facld inler utrumque fossd % connectere parabat 9 ut copias per mare dein Rhodano et Arare subvectœ % per eanx fossam % moxfluyio Moselle f inRhenum % et in Oceanum decurrerent f sublatisque itinerum difficultatibus 9 narigabilia irtter se decidentis septentrionisque littora fièrent. Invidit operi Helius Gracilis\ BeJgicœ legapis 9 deterrendo veterem ne legiones aliéna* provinciœ inferrett in studiaque Galliarum qjffectaret, formi* dolosum id imper atori dictitans r quà plerumque pro~ hibentur Conatus HonestU C. Ta ci t., lib. xiil f in fine.

(a) M. Antoine Aîné, ingénieur , étant aux eaux de Luxeuil, en 1792* en reconnut la possibilité* et consigna ses vues à cet égard dans des manuscrit» qu'il laissa au docteur Faberî. Mémoire sur le Canal de Dijon à la Saône, imprimé en Tan xi dâna lé Journal des Bâtimens» p« 8.

I 25 3 Meuse à la Saône: mais, quoique pour opérer Tcette' ' quadruple jonction, il y ait très -peu de communication à ouvrir, néanmoins l'on ne peut se dissimuler que l'ouverture des canaux ayant pour but principal , non la réunion de eàûx, mais de les utiliser en fa* Teur de la navigation, cet avantage n'auroit pu s'obtenir, aucune de ces rivières n'étant navigable dans cette contrée; ainsi le projet de Vêtus étoit plus brillant et spécieux, qu'avan~ . tageux et utile.

La Saune coule sur un sable fin mais terreux et limoneux , ce qui provient des crues fréquentes de cette rivière. Elle s'élève quelquefois jusqu'à cinq mètres au dessus de son niveau ordinaire* *t -alors chargées du limon des terres qu'elles inondent , ses eaux deviennent jaunâtres , épaisses et fangeuses; mais lors* qu'elles restent dans leur lit , elles déposent peu -à -peu sur le gravier le sédiment dont elles s'étoient imprégnées, et reprennent leur limpidité; on remarque que dans les eaux de la Saône le savon se dissout facilement»

que les viandes et les légumes y cuisent avec promptitude , qu'elles sont légères et sans mauvais goût , et se conservent longtemps sans s'altérer, qualités que l'on désire rencontrer dans l'analyse des eaux. La Saône poursuit un cours de soixante lieues , depuis la chaîne

des Vosges jusqu'à la cité de Plancus, couduisant dans cette antique capitale des Gaules tous les produits des deux Bourgognes, et recevant en retour toutes les productions des provinces méridionales qui remontent sans peine et sans effort presque jusqu'à sa source : elle devient la cause de la richesse et des relations sociales de tous les habitans de ses bords.

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