‹ OpusculesChapitre 11 sur 66 · SUR LE CENTENAIRE ANGLAIS THOMAS PARR · texte numérisé non relu

SUR LE CENTENAIRE ANGLAIS THOMAS PARR

Dijon, 9 novembre 1825.

Depuis longtemps, Monsieur, je suis en garde contre la véracité et l'exactitude des anecdotes, surtout des anecdotes singulières dont on farcit les journaux pour un peu réveiller l'attention et piquer la curiosité quotidienne des lecteurs que les perpétuels récits des interminables querelles grecques, américaines, ministérielles, classiques et romantiques finiraient par endormir. Ce que je viens de lire dans les Annales de la littérature et des arts, n° 264, page 302, n'est pas propre à me guérir de mes méfiances en fait d'anecdotes. J'y trouve qu'un « nommé Thomas Spear, âgé de « cent soixante-trois ans, vient de mourir dans le comté de « Strophir en Angleterre; que ce Thomas Spear, âgé de « cent dix-huit ans, a été condamné à faire pénitence pu- « blique et à une forte amende pour avoir eu un enfant « d'une jeune fille, etc., etc.»

Quoique le fond de cette anecdote soit vrai, il y a presque

aillant d'erreurs que de mois dans cette courte relation : erreur sur le nom du vieillard, erreur sur le nom de la province qui lui a donné le jour, erreur sur le temps où il a vécu, erreur sur l'âge qu'on lui donne au moment où il a commis une faute trop commune dans les annales du scandale, chez les jeunes gens, mais sans doute unique chez les centenaires; erreur sur l'âge où on le fait mourir; enfin, erreur sur le lieu de sa mort. Vous voyez, Monsieur, qu'il serait difficile d'enlasser plus d'erreurs dans un aussi petit espace. Comme ce sujet n'est pas dénué d'intérêt, qu'il a fait beaucoup de bruit dans le dix-septième siècle, et que les détails en sont peu connus, je vais tâcher de rétablir la vérité des faits.

Je commence par vous assurer, Monsieur, que le récit moderne inséré dans les Annales, sans doute d'après un souvenir vague , n'est qu'un réchauffé de l'histoire du célèbre Thomas Parr, anglais, qui a vécu plus d'un siècle et demi, et qui est mort, il y a juste, ce mois-ci, 190 ans. Les Dictionnaires historiques n'ayant parlé que succinctement de ce centenaire , je consignerai ici les détails que j'ai puisés à Londres môme, et qui m'ont été confirmés par un vieux manuscrit du temps, que nous possédons à la bibliothèque de l'Académie des sciences de Dijon.

Je visitais Westminster au mois de mai 1790. A peine avais-je fait quelques pas dans cette abbaye, dont l'intérieur imposant prête à tant de réflexions, qu'un des anglais qui m'accompagnaient, me dit : « Prenez garde, vous allez marcher sur une tombe qui mérite un moment votre attention. » En effet, je m'arrêtai, et je lus une inscription portant que là reposait Thomas Parr, qui avait vécu sous dix

rois, et qui avait terminé sa carrière à l'âge de 152 ans et 8 mois. Je demandai des renseignements sur ce vieillard extraordinaire. Après m'avoir dit que son grand âge seul (et sans doute sa petite aventure) l'avait fait mettre au nombre des hommes célèbres d'Angleterre, on me raconta sa vie à peu près dans ces termes :

Thomas Parr, paysan anglais , est né sous le règne d'Edouard IV, sur la fin de mars 1483, de Jean Parr de Winnington, de la paroisse d'Alberburry, au comté de Shropshire (et non de Strophir) en Angleterre ; on prétend qu'il ne vécut presque toute sa vie que de vieux fromages, de lait, de pain et de petite bière. Il était laboureur, et se livrait aux travaux les plus pénibles de la campagne. On ne m'a point dit qu'il fût marié dans la première période séculaire de sa vie; cependant cela peut être. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'à l'âge de cent ans, en 1583, il lui arriva une aventure galante pour laquelle il fut condamné à faire publiquement amende honorable à la porte de l'église de son village, nu en chemise, un drap blanc sur soi et un cierge à la main. Telle était la pénitence publique qu'encouraient alors en Angleterre ceux qui séduisaient une fille et la rendaient mère. Thomas Parr, devenu raisonnable à la suite de cette aventure, songea à former un établissement; il se maria en 1603, âgé de cent vingt ans, et épousa une veuve. En 1619, il avait alors cent trente-six ans, sa vue s'affaiblit, au point qu'il devint aveugle. Cet accident n'altéra point sa santé, et les années se succédant toujours sans que ses facultés morales et physiques (excepté la cécité) éprouvassent de débilité, son grand âge fit bruit en Angleterre. En 1635, le comte d'Arundel le fit venir à Londres, et le 9 octobre de

retto même année, il le présenta à la Cour comme un phénomène. (Notre homme étail âgé de cent cinquante-deux ans et sept mois.) C'est l'infortuné Charles I" el Henriette Marie de France, son épouse, fille de notre Henri IV, qui reçurent et accueillirent ce doyen dn genre humain.

Il paraît que le changement de climat et de nourriture lui fut promptemenl funeste; car peu de temps après son arrivée à Londres, le 24 novembre 1035, il mourut presque subitement. Son corps ayanl été ouvert, on trouva toutes les parties fort saines, à l'exception du poumon, qui était plein de sang. Les médecins déclarèrent que, selon toute apparence, si on ne lui avait pas fait quitter son pays natal où l'air est beaucoup moins épais qu'à Londres , il eût pu vivre encore plusieurs années.

Nous avons dit que Thomas Parr avait vu dix rois se succéder sur le trône d'Angleterre, pendant les cent cinquantedeux ans et huit mois qu'il a existé. Voici la liste chronologique de ces dix rois avec le temps de leurs règnes.

Edouard iv, de 14ol au 9 avril 1483.

Edouard v, du 9 avril au 22 juin 1483. Richard m, du 22 juin 1483 au 22 août 1485. Henri vu, du 25 août 1485 au 22 avril 1509. Henri vin, du 22 avril 1509 au 28 janvier 1547. Edouard vi, du 28 janvier 1547 au 6 juillet 1553. Marie, du 6 juillet 1553 au 17 novembre 1558. Elisareth, du 17 novembre 1558 au 3 avril 1603. Jacques Ier, du 3 avril 1603 au 6 avril 1625. Charles Ier, du 6 avril 1625 au 9 février 1649.

Thomas Parr, pendant tous ces règnes (de mars 1483 au

24 novembre 1635), a vu trois fois la religion changer en Angleterre; mais jamais il n'a voulu quitter celle dans laquelle il étaitné, la catholique. Quand on le pressait pour embrasser la nouvelle religion (fondée par Henri VIII, et renouvelée par Elisabeth) : « Non, non, disait-il, elle est plus jeune que moi. » Ce vieillard a été, comme nous l'avons dit précédemment, enterré dans l'abbaye de Westminster. Voilà, Monsieur, les détails que j'avais à vous donner sur Thomas Parr. Vous devez vous apercevoir que cela est un peu différent du Thomas Spear que les Annales de la littérature font mourir récemment dans le comté de Strophir à l'âge de cent soixante-trois ans : et voilà justement, comme on écrit l'histoire.

J'ai l'honneur d'être, etc.

P. S. —Si j'ai cru devoir relever un petit article erroné des Annales de la littérature et des arts, je n'en rends pas moins justice à cet excellent Recueil littéraire, dont la rédaction est soignée et les principes très purs. Je dirai même que j'ai lu avec le plus grand plaisir dans le même numéro une charmante lettre de M. Edmond Geraud, sur le manoir du bon Michel de Montaigne.

[Journal de Dijon et de la Côte-d'Or, 12 novembre 1825, n» 90.)

Page 1