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SUR II I II OTUQIRE PRÉSUMÉE

f.t PABiicuLitanuin sua csm question : les inciens ont-us n^M

CBS SORTB8 DI DAUBES?

Présentées à l'Académie (section d'antiquités) le 24 avril I8'25, par M. Peignot.

Il est peu de sujets littéraires, historiques ou archéologiques, quelque singuliers ou même bizarres qu'on les suppose, qui ne soient du ressort de l'érudition, et qui par cela même ne méritent de fixer l'attention des curieux, au moins pour quelques instants. Celui dont je vais avoir l'honneur de vous entretenir est de ce genre, c'est-à-dire que tout en se faisant remarquer par sa singularité et sa bizarrerie, il ne m'a pas paru indigne d'être mis sous vos yeux. J'ai été d'autant plus porté à en faire l'objet de quelques recherches, que ce sujet, tenant aux mœurs et à l'esprit religieux des XIVe, XVe et XVIe siècles, est maintenant très peu connu; que les monuments en sont aussi rares qu'ils étaient jadis multipliés, et qu'il n'existe en France aucun ouvrage qui lui soit spécialement consacré. Ce sujet est la Danse des morts.

Que ce titre, messieurs, ne vous effraie pas, ou du moins qu'il n'entraîne après lui aucune prévention défavorable dans votre esprit : car si d'un côté le mot mort présente une idée triste, lugubre et peu propre à figurer sur la scène académique ; d'un autre côté le mot danse doit vous rassurer, puisqu'il offre à l'imagination quelque chose de vif, de gai, de léger, qui ne s'accommode point mal au caractère français. J'espère qu'il en sera des deux mots composant ce titre, comme de deux métaux qui, isolés, sont d'une valeur commune, et qui, amalgamés, forment un troisième métal moins commun que les deux autres.

La danse des morts, en général, a beaucoup occupé nos aïeux, et c'est parce qu'elle occupe maintenant très peu leurs petits-neveux, que j'ai esquissé ce mémoire, non par motif d'édification, quoique le fond en soit très moral, mais comme simple objet de curiosité et de discussion littéraire. Donnons d'abord la définition ou plutôt l'explication de cette danse; car il est présumable que beaucoup de personnes ignorent ce qu'on entend par cette dénomination.

Les danses des morts, dans le principe, étaient d'immenses tableaux de soixante à quatre-vingts pieds de longueur, et quelquefois plus, sur huit à dix de hauteur, peints sur les murs des églises, dans les cimetières, dans les cloîtres, sur les ponts, etc. Les premières danses connues remontent au XIVe siècle. La mort y était réprésentée sous la forme d'un squelette, sautant, dansant et entraînant avec elle, d'un air malin, des personnages de tout sexe, de tout âge, de toute condition. Pape, empereur, roi, juge, militaire, médecin, hommes, femmes, riches, pauvres, vieillards, enfants, tout le monde est en action dans ces peintures; et

l'artiste a saisi le moment où l'inflexible coryphée, flans une attitude comique, appelle si entraîne chacun à son bal. il esl représenté dans chaque peinture autant de fois qu'il \ ;i de personnages. Ce sont ces tableaux que l'on a désignés sons le nom de n\.\si:s i»ks MORTS. On en trouvait jadis dans la plupart des villes de l'Europe, surtout en Allemagne et en Suisse. Lues de la découverte de la gravure et de l'imprimerie, on a réduit ces immenses peintures en petits dessins sur le papier, el on en a fait des recueils en tout genre. Ils ont été souvent réimprimés; et cependant il ne se voient plus guère que dans les cabinets d'amateurs. J'ai pensé, messieurs, que ce sujet était propre à piquer la curiosité sous le rapport de son ancienneté, de sa singularité et de son but moral.

Par son ancienneté, il doit intéresser tout ami des arts, puisque dès le XIVe siècle, il appartenait déjà à la "peinture et peut-être à la sculpture, et qu'on le retrouve parmi les premiers essais de la gravure au XVe siècle. D'ailleurs il présente les costumes du temps pour tous les états.

Si on l'envisage sous le rapport de la singularité et de la bizarrerie, on conviendra que rien n'est plus original que l'idée d'amalgamer deux objets aussi disparates, danser et mourir ; et cela, dans des images sensibles ou peintures qui provoquent à la fois le rire et la méditation, la gaîté et l'effroi. Mais ce qu'il y a de remarquable dans ces tableaux en général, c'est le talent avec lequel les artistes ont exprimé les sensations qu'éprouve chaque individu de tout sexe, de tout «âge, de tout état, en passant de la vie à la mort. Ils ont parfaitement saisi les différentes nuances de la douleur, de la crainte, des regrets et de l'indifférence, selon le rang

que les personnages qu'ils ont mis en scène tenaient dans le monde; et ce qui est encore plus extraordinaire, c'est d'avoir su donner à chaque squelette, surtout dans la tête, quoique dépourvue d'yeux, de bouche, etc., une expression et une physionomie caractéristique, analogue à celle de l'individu qu'il entraîne.

- Quant au but moral et religieux, il frappe au premier coup d'œil. Qui peut douter qu'on ne se soit proposé, dans ces représentations, toutes grotesques qu'elles sont, de rappeler aux hommes la fragilité de la vie, l'indispensable nécessité de mourir, l'incertitude de l'heure fatale, et l'inflexibilité de la mort qui ne respecte ni âge, ni sexe, ni condition ? C'est ce que prouvent encore plus clairement les diverses inscriptions morales dont on accompagnait chaque scène des différentes danses des morts; et ces inscriptions, d'un style singulier et quelquefois caustique, ont été composées, traduites et publiées dans toutes sortes de langues, en français, en allemand, en latin, en anglais, en italien, etc.

Il est donc évident que les danses en question, d'après leur ancienneté, leur singularité, leur but, et considérées comme monuments des arts, des lettres et de la morale vers la fin du moyen âge, méritent bien que l'on s'occupe de leur origine présumée , de leurs différentes espèces, de leur adoption chez presque tous les peuples de l'Europe, de leur histoire littéraire, et enfin du sort qu'elles ont eu dans les deux derniers siècles ; sort commun à toutes les choses humaines, qui est de disparaître insensiblement, après avoir jeté quelque éclat sur la scène du monde.

Mais, Messieurs, ces détails historiques, assez étendus,

excéderaient de beaucoup les bornes «l'un simple mémoire ; je me restreindrai donc à déni ou trois questions relatives à ce sujet, qui me paraissent plus appropriées au genre académique; et le surplus sera l'objet d'un travail spécial qui verra le jour dans quelque temps.

Examinons d'abord si les anciens ont eu sur la mort quelques idées analogues aux nôtres sous le rapport allégorique qui nous occupe; s'il nous ont laissé quelques traces de la manière dont ils la représentaient; et s'ils se sont aussi avisés de la faire danser. Ensuite nous établirons nos conjectures sur l'origine des danses des morts dans les temps modernes; et nous chercherons quelle peut avoir été la source de cette bizarre conception.

Première question. — Les anciens ont-ils représenté la mort sous la forme d'un squelette ? Quoiqu'il reste plusieurs monuments antiques où l'on voit des squelettes (1), la plupart des archéologues sont assez d'avis que jamais la mort n'a été, comme divinité, représentée chez les anciens sous cette forme; bien plus il est certain que les Grecs et les Romains ne lui ont jamais élevé ni temple ni autel. Cependant il n'en est pas moins vrai que pour se

(1) Winkelmann en a indiqué un dans sa Description des pierres gravées du baron de Stosch. Florence, 1700, ;n-4°fig. Il y en a encore plusieurs autres. Buonarotti en cite aussi dans ses Osservazioni sopra alcuni frammenti divasi, nntichi di vetro, trovati ne'cimiteri di Roma. Fiorenze, 1716, pet. in-folio, fig. Ficoroni, dans ses Gemmœ antiquœ litteratœ aliœque rariores, etc. Romae, 1757, gr. in-4° fig.; et Gori, dans son Muséum etruscum , etc. Florentiae, 1737, 3 vol. in-fol., fig., et dans son Muséum florentinum, etc. Florentiae, 1731-66, 12 vol. in-fol. fig. (V. les 2 vol. des pierres gravées) en ont mentionné plusieurs. Monfaucon, dans son Antiquité expliquée, Paris, 1719 et 1724, 15 vol. in-fol., fig., parle d'une tète de mort placée sur un rocher, au-dessus du Styx représenté comme les autres fleuves; etc., etc.

familiariser avec ce lugubre objet, ils en parlaient souvent dans leurs chants lyriques et bachiques, au milieu de leurs plaisirs et même de leurs festins où quelquefois ils faisaient apporter un squelette. Mais ce squelette n'avait ni faux, ni aucun attribut destructeur; ce n'était qu'un simple avertissement de ce que devenait l'homme après la mort, et de la nécessité, selon eux, de mettre à profit la vie pendant le temps qu'on avait encore à en jouir. C'est ce que nous prouve très clairement le passage suivant de Pétrone racontant l'orgie de Trimalcion. « On versait le vin à grands <• flots, dit-il ; on buvait de même, quand parut un esclave « avec un squelette d'argent qu'il posa sur la table. Cette « machine avait, comme un être animé, le jeu des muscles « et des articulations. Tandis que l'esclave en faisait jouer « les ressorts et nous enchantait par la variété des mouve- « ments et des attitudes qu'il savait lui donner, Trimal- « cion déclamait ces vers : Ah ! que l'homme est peu de « chose ! Que la vie est fragile ! C'est ainsi que nous « serons après notre mort ; vivons-donc puisque nous pou- « vons encore jouir d'une existence agréable (1). » Gori, dans son Mus. Etrusc, tom. III, p. G, rapporte une sar-

(1) Cet usage d'apporter un squelette à table venait des Égyptiens; de l'Egypte il passa dans la Grèce, et de la Grèce chez les Romains. Sans doute il avait un Dut moral dans le principe ; mais les Romains dégénérés, au lieu de regarder cette image de la mort comme un sujet de réflexions sérieuses qui devait les porter à se modérer dans les plaisirs, la considérèrent au contraire comme un signal qui les avertissait que, toutes les jouissances de la vie devant finir, il fallait les multiplier autant qu'il était possible avant le terme fatal. Morale toute sensuelle, aussi nuisible à la société qu'aux individus, et qui ne contribua pas peu à accélérer la chute de l'empire romain. (C'est ce que nous développons dans notre Traité historique du luxe et de la somptuosité des Romains dans leurs repas, manuscrit, qui formera 1 vol. in-80).

doine qui représente une tète de mort et db trépied couvert de mets; entre ces deui objets, OU lit l'inscription suivante in caractères grecs (les lettres sont blanches, réservées de relief) : « Bois, mange, et couronne-toi de fleurs; c'est «« ainsi que nous serons bientôt (1). » Cette morale, plus digne de la brute que de l'homme, prouve du moins que ceux dos anciens qui la professaient n'attachaient aucune idée d'effroi a la mort; mais nous \ voyons en même temps qu'ils ne la réprésentaient pas sous la forme d'un squelette, comme divinité redoutable. On objectera peut-être qu'Ovide la personnilie en disant :

Quaque mit, furibunda ruit, totumque per orbem Fulminât, et cœcis caeca triumphat equis.

et qu'Horace en fait de même lorsqu'il s'exprime ainsi : Seu mors atris circumvolat alis.

Mais ce sont des images poétiques que l'on ne retrouve sur aucun monument antique; on peut regarder cette manière de s'exprimer comme analogue à celle que nous employons quand nous disons : « La mort triomphe de tout; » ou bien parlant des combats : « La mort vole dans les « rangs. » Il parait donc que chez les anciens le squelette n'a point été le symbole de la mort comme divinité. Par-

ti) Ce principe puisé dans le matérialisme, n'élait pas commun aux seuls peuples admettant le polythéisme ; nous voyons dans les livres saints, Isaïe (chap. xxu, v. 13), en faire le reproche au peuple juif ; Comcdcmus et bibamus. cras enim moriemur ; et saint Paul (î Corinth., chap. xv, v. 32) se sert des mêmes expressions dans ce passage : Si mortui non resurgunt, manducemus et bibamus : cras enim moriemur. Plusieurs autres passages de la Bible renferment les mêmes reproches.

courez toutes les iconographies mythologiques, vous ne l'y trouverez jamais représentée sous cette forme parmi les dieux nombreux des Grecs et des Romains; mais vous y verrez un groupe qui n'est point étranger à notre sujet, et qui, liant l'idée de la vie avec celle de la mort, vous offre quelque chose de moins terrible, en ce qu'il ne vous met pas brusquement en face d'une tête ou d'un corps décharné, toujours répugnant. Ce groupe est celui des trois Parques : Clotho, la plus jeune, en robe bleu-clair, tient la quenouille; Lachesis, en robe rose, tournant le fuseau, dévide le lin ou la soie; et la vieille et inflexible Atropos, en robe noire, armée de ciseaux, coupe le fil qui mesure la durée de la vie de chaque mortel. Atropos était donc véritablement la mort figurée chez les anciens.

Passons à la seconde question qui se rattache davantage à notre sujet : Les anciens ont-ils connu des danses de morts ? Gori, dans le Mus. Florent., tom. 1, pi. 91, n° 3, décrit une sardoine antique sur laquelle on voit un squelette qui danse devant un paysan assis et jouant de la flûte. Nous pourrions conclure de là que les anciens ont fait danser la mort; mais un monument beaucoup plus considérable, récemment découvert en Italie, ne nous laissera aucun doute à cet égard. On peut juger de son importance dans la question dont il s'agit par les détails suivants.

En janvier 1809, un paysan fouillait sur les bords du lac de Liscola, à peu de distance de Gumes, non loin de Pouzzoles, près l'ancienne voie Domilienne, pour ouvrir un passage à ses bestiaux, dans un pâturage voisin de son habitation. Tout à coup il tombe dans un trou assez profond; et tâtant dans l'obscurité, il saisit une jambe de squelette.

Aussitôt il appelle ses compagnons qui pénétrèrent avec lui dans le cavean. Ils y trouvèrent trois sarcophages, el la

cupidité 1rs leur lit briser à lïiislant dans l'espoir d'y découvrir un trésor. Mais bientôt, frustrés dans leurs espérances, ils se vengèrent sur trois bas-reliefs qui ornaient l'intérieur des chambres sépulcrales, et les mutilèrent.

M. le chanoine Andréa de Jorio, custode de la galerie des vases peints au musée royal de Naples, instruit de cet événement, accourut sur les lieux, attiré par la curiosité et par son goût pour les anciens monuments ,des arts. Heureusement que les mutilai ions des cupides et barbares paysans ne l'empêchèrent point de dessiner exactement tout ce qui subsistait des bas-reliefs, et de faire de cette intéressante découverte le sujet d'un mémoire curieux qu'il a publié en 1810, sous le titre de ScHELETRl Cumam dilucidati dal canonico Andréa de Jorio (Des squelettes de Cumes, expliqués et publiés par le chanoine André de Jorio), Napoli, nella stamperia Simoniana, 1810, 72 pages et 4 planches.

Trois bas-reliefs sont dessinés dans cet ouvrage : l'un d'eux (pi. I) représente une danse de morts; les squelettes y sont au nombre de trois, tous dessinés dans l'attitude de personnages qui dansent. Le squelette du milieu, queM.de Jorio croit être celui d'une femme, a un bras levé, l'autre sur le côté, et une jambe en l'air, à peu près comme nos danseurs de l'opéra. Que signifie cette danse? Il est facile de s'égarer dans le vaste champ des conjectures sur un pareil sujet.

M. 3Iillin, qui a donné une analyse du mémoire de M. de Jorio dans le Magasin encyclopédique (janvier 1813, pages

200-208), et M. de Jorio lui-même sont d'avis que les trois bas-reliefs représentent le départ des âmes de dessus la terre pour se rendre aux enfers ; mais ces messieurs ne sont pas également d'accord sur les détails de chaque basrelief. M. Millin explique ainsi ces dessins curieux : « Dans « le premier bas-relief, dit-il , trois mortels dansent pour « faire voir que le passage de cette vie dans l'autre n'a « rien de fâcheux et qui soit à craindre. Dans le second, ce « passage est figuré par la réception d'une ombre dans « l'Elysée. Caron, qui l'a amenée, se repose; Némésis lui « apprend son admission ; une de ses compagnes cherche « à lui montrer le bonheur dont on jouit dans le séjour des « justes. Des jeunes gens enlevés de bonne heure à leurs « amis et un vieux philosophe s'entretiennent ensemble de « la justice des Dieux et des récompenses qu'ils accordent « à la vertu. Le troisième bas-relief représente une table « à un seul pied , portée par une figure en gaine , et cou- « verte de vases. Des hommes de différents âges sont non- « chalamment couchés autour d'un triclinium, et une jeune « femme danse devant eux. Ce dernier bas-relief nous offre « la fin de l'heureuse allégorie qui a été commencée dans « les deux précédents. Vivre sans soins, sans inquiétudes, « se livrer à un nonchalant repos, entendre des chants di- « vins, voir des danses agréables et légères, entretenir la « conversation par des récits intéressants , la ranimer par « des mots heureux et prolonger ainsi les plaisirs de la « table, était chez les anciens le souverain bonheur, la vo- « lupté la plus réelle. Les Dieux d'Homère passent ainsi « le temps dans des banquets continuels et à entendre les « chœurs des Muses; et l'idée des anciens, si heureuse-

i ment exprimée par Virgile, était que les hommes justes * retrouvaient dans l'Elysée les mêmes plaisirs qui les « avaient charmés sur la terre. Il est donc naturel que la « troisième scène figurée dans ces bas-reliefs nous montre « l'âme qui a été reçue dans l'Elysée admise a ces plaisirs « et prenant part à ces heureux banquets. »

Telle est l'opinion de M. Millin sur ce monument singulier. Elle diffère un peu de celle de M. de Jorio, mais le fond est le même. Qu'il ait approché de la vérité dans ces conjectures, ou qu'il s'en soit éloigné, c'est ce qu'il est inutile de discuter ici; il suffit d'être assuré par la sardoine de Gori, ci-dessus mentionnée, et par la découverte de M. de Jorio, que les anciens ont eu l'idée , comme les modernes, de faire danser la mort; conception à la vérité très bizarre, et que l'on doit être surpris de rencontrer chez des peuples qui ont existé a des époques si différentes (1) et qui n'ont rien eu de commun dans leurs mœurs, leurs usages, leurs principes religieux, et leurs lumières aussi brillantes, aussi étendues chez les premiers, que nébuleuses et

(1) C'est ce que dit judicieusement M. Millin dans son analyse du mémoire de M. de Jorio ; voici ses expressions : « Je ne pense pas que le premier « auteur de la Danse Macabre, figurée plusieurs fois dans les premiers « temps de la gravure en bois et de l'imprimerie, et que Holbein, avant de « peindre sa danse des mobts dans le cloitre des Dominicains à Bâle, aient « vu des représentations semblables; mais la conformité des sujets est singu- <■<■ lière et méritait d'être rapportée. »

Nous sommes pafaitement d'accord avec M. Millin, quand il avance que le premier auteur de la Danse Macabre et Holbein n'ont point vu de Danses des Morts dans le genre de celles des anciens; mais nous ne concevons pas comment un homme aussi instruit a pu présentei Holbein comme peintre de la Danse de Bàle. Cette danse a été exécutée de 1441 à 1443, et Holbein est né en 1498. L'anachronisme est un peu fort. Au reste cette erreur est commune à beaucoup d'antres savants, et, ce qui est pins singulier, à des écrivains qui habitaientla Suisse.

restreintes chez les derniers. Mais il faut convenir aussi que les danses de morts anciennes n'ont aucune espèce de rapport d'origine, d'intention et d'exécution, avec les danses modernes; c'est ce que nous allons tâcher de démontrer par quelques conjectures sur l'origine de ces dernières.

Les poètes et les artistes, chez les anciens, jouaient avec la mort, et ne la montraient jamais effroyable et répugnante au premier aspect. « La délicatesse du goût des « Grecs et des Romains leurs imitateurs, dit un auteur « moderne, se refusait à représenter la mort sous les traits « hideux de la décomposition physique : des flambeaux « éteints, des génies pleurant, une clepsydre, une simple « urne funéraire, étaient les signes par lesquels ils rappe- « laient le dernier état de l'homme. » Regardant la mort comme un passage inévitable de cette vie à leurs champs élysées, ils y pensaient sans que l'idée de l'instant fatal empoisonnât leurs plaisirs (1). Privés des lumières du Christianisme, et n'ayant aucune boussole fixe dans leur conduite intérieure, ils ne mettaient aucun frein à leurs passions ; ils transigeaient facilement avec la plupart des vices, et se croyaient assez vertueux quand ils s'abstenaient du vol et de l'assassinat, qu'ils ne lâchaient pas le

(1) Cependant le mol mortuus leur répugnait dans la conversation. Avaientils perdu un parent, un ami , ils ne disaient point mortuus est, il est mort, mais vixit, fuit, il a vécu, il n'est plus.

La superstition, qui était excessive chez les Romains, leur avait aussi fait regarder le nombre xvu comme un nombre néfaste, malheureux, de sinistre présage, comme nombre de mort; la raison en est qu'en changeant l'ordre de ces lettres numérales, on peut en composer le mot V1XI, j'ai vécu, je suis mort. Il faut avouer que ces peuples de l'antiquité, que l'éloignement des temps et notre imagination nous représentent comme des peuples de géans, étaient quelquefois bien petits. ^

pied devant l'ennemi, ou qu'ils ne trahissaient pas la pairie; aussi le chemin qui conduisait à leur Elysée était assez large pour ne pas 1rs effrayer. I>r là leur indifférence pour la mort, leur penchant au suicide, et même la gloire qu'ils croyaient acquérir en ne survivant pas à quelque événement malheureux.

.Mais lorsque le flambeau de la Foi vint jeter sur l'univers une clarté toute nouvelle, et que l'homme, instruit par Dieu lui-même sur les devoirs qu'il a à remplir depuis le berceau jusqu'au tombeau, sentit l'importance de ne point s'en écarter, sous peine d'une éternité malheureuse; alors la mort changea de face à ses yeux. La rigueur de la morale et des préceptes évangéliques la rendit aussi terrible et aussi effrayante au chrétien, si sa vie n'était pas sans tache capitale, que la licence du paganisme l'avait rendue indifférente et familière aux anciens au milieu de leurs dérèglements. Cependant observons que, dans les premiers siècles de l'ère de Jésus- Christ, la conduite des premiers chrétiens était si édifiante, leurs mœurs si pures, leur zèle si ardent, leur foi si sincère, que la mort, loin de leur causer de l'effroi, était l'objet de leurs vœux, surtout quand, par l'effusion de leur sang, elle pouvait concourir à propager la Religion , en leur procurant la récompense éternelle due à leur dévouement et à tous les maux qu'ils avaient soufferts. On sait avec quel empressement, quel courage, et même avec quelle joie des milliers de chrétiens recevaient la palme du martyre. Mais à mesure que la Religion étendit son empire, la ferveur s'attiédit; quoique bien différente dans le moyen âge de ce qu'elle est aujourd'hui, il s'en fallait beaucoup qu'elle fût ce qu'elle avait été dans les

premiers siècles. De plus, la barbarie, qui étendait son voile épais sur l'Europe entière, avait étouffé jusqu'aux germes de toute instruction. S'il en restait quelque trace» c'était parmi ceux qui s'étaient voués à l'état ecclésiastique, et le reste du peuple croupissait dans une profonde ignorance. Il ne suffisait pas de lui enseigner les vérités de la Religion: son intelligence peu cultivée en saisissait à peine les plus essentielles. Alors, pour l'en pénétrer davantage et les lui rappeler sans cesse , on jugea à propos de parler à ses yeux par des images sensibles, comme on avait parlé à son cœur par l'enseignement des vérités fondamentales de la Religion; et ces images sensibles consistèrent en tableaux, sculptures, bas-reliefs, spectacles, tous consacrés à des sujets religieux. On présume bien que l'on n'y oublia pas un objet auquel se rattachent et aboutissent tous les sentiments pieux par son importance sur le sort futur de l'âme ; nous voulons dire l'idée de la nécessité de mourir et de l'incertitude du moment fatal. On représenta donc aussi la mort; mais sans doute, dans le principe, pour ne point atténuer l'effet que l'on se promettait de ces tableaux, on n'y mêla aucune idée plaisante.

Voyons maintenant s'il ne survint pas quelques événements qui, dirigeant plus particulièrement les esprits vers cet objet lugubre, en firent multiplier les représentations avec des détails singuliers, bizarres, tenant au sujet qui les avait fait naître, et tels que le comportait le goût du temps ; ou, pour parler plus clairement, les danses des morts ne devraient-elles pas leur origine h quelques événements graves auxquels la mort elle-même ne serait pas étrangère? On est assez généralement d'avis que dans le prin-

cipe ces danses ont vu le jour ;i la Stitè flf postes et d'épidémies qui ont ravagé l'Enrope à différentes époques; et

comme l,i première danse que l'on connaisse a paru dans le xiv siècle, on a pensé qu'elle avàil été exécutée après la terrible catastrophe, connue sous le nom de peste noire, qui, en 13-46-49, exerça ses ravages dans 1rs trois parties du monde, et fit périr, dit-on, le cinquième de l'espèce humaine (i). Cependant la danse des morts de Minden (Westphalie), la première connue, étant de 1383, est-il présumable que l'on aurait attendu 34 ans (de 13-40 à 1383), pour l'exécuter comme tableau destiné à conserver le souvenir de cette catastrophe et à familiariser le peuple avec l'idée de la mort? Nous ne le pensons pas. D'ailleurs si ces danses

(1) Cette contagion se déclara d'abord, en 1346, dans le Cattay, (sept provinces au nord de la Chine) ; de là elle se glissa dans l'Inde, parcourut le Thibet, l'empire du Mogol,la Perse, la Turquie d'Asie, l'Arabie et l'Egypte, En 1347, elle pénétra dans la Turquie d'Europe, gagna la Sicile, Pise, Gènes, infesta l'Italie, le pays des Grisons, franchit les montagnes, désola la Savoie, la Bourgogne, le Dauphiné, la Provence; gagna la Catalogne, envahit toute l'Espagne, passa en Angleterre, la dépeupla ainsi que l'Ecosse et l'Irlande; atteignit h Flandre et ravagea l'Allemagne , la Hongrie et le Danemarck. C'est vers la fin du règne de Philippe VI dit de Valois, en 1348-4», que ce fléau désola la France. La contagion attaquait plutôt les jeunes gens que les vieillards; elle s'annonçait par des tumeurs sous les aisselles ou dans l'aine, et le malade périssait le second ou le troisième jour. En 1348, elle infesta particulièrement les bords du Rhin et l'Allemagne : lt>,000 personnes moururent dans la seule ville de Strasbourg. Cette cruelle épidémie fit les plus grands ravages en Italie après plusieurs tremblements de terre très désastreux; elle n'épargna ni ville?, ni villages, ni le moindre hameau. Elle fut suivie de la famine; personne ne se trouvait pour cultiver les terres, tous les laboureurs avait été moissonnés. Boccace, témoin de ses dégâts en " Italie (il est mort en 1370), les a peints avec autant de vérité que d'énergie. Il a remarqué l'extrême facilité avec laquelle les animaux la communiquaient aux hommes, et réciproquement. La consternation des habitants était à son comble; la société tomba en Italie dans une complète anarchie; les lois perdirent leur force ; et, chose inconcevable ! des hommes de tout rang et de ♦out âge s'abandonnèrent à toutes sortes d'excès, etc., etc.

sont dues à des pestes violentes , elles pourraient encore être beaucoup plus anciennes, car dès 954, il y en eut une terrible en Ecosse. En 994, parut une contagion très détestable, dite mal des ardens, qui pendant plusieurs années dépeupla la France, l'Allemagne et l'Italie. Notre roi Hugues- Capet en fut victime le 24 octobre 996. L'Angleterre fut encore ravagée en 1025, puis en 1247. Vint ensuite en 1346, l'effroyable peste noire dont nous avons parlé et qui fit le tour du globe. Elle fut suivie, en 1367, d'une peste très meurtrière à Paris et à Londres. Une épidémie violente éclata en Europe l'an 1373 : nous en parlerons plus bas; enfin il y eut encore une forte contagion en Angleterre en 1379. Telles sont toutes les pestes les plus remarquables en Europe avant l'année 1383, date de la première danse des morts connue. Quoique la peste noire ait été la plus notable, nous persistons à penser qu'elle n'a aucun rapport à l'origine de cette danse ; et nous nous arrêterons plus volontiers à l'épidémie de 1373, qui, outre qu'elle est plus rapprochée de 1383, avait dans sa nature, c'est-à-dire dans les effets qu'elle produisait sur les malades, quelque chose qui tenait sinon à la danse, du moins à des mouvements très vifs du corps. En effet on raconte que, dans cette contagion, « une frénésie singulière saisissait tout-à-coup les « malades; ils sortaient brusquement de leurs maisons et « se livraient aux mouvements les plus violents, jusqu'à la « perte entière de leurs forces, qui amenait bientôt celle de « leur vie. Cette épidémie enleva un grand nombre d'indi- « vidus de tout sexe et de tout âge, particulièrement en « Allemagne, en France, en Angleterre et en Italie. » Ce triste événement commença en 1373; il a sans doute conti-

nué pendant quelque temps. Rien ne répugne à penser que la manière dont les infortunés de toul âge, de tout sexe, de foute condition, attaqués de la peste» s'agitaient violemment el terminaient ainsi leur vie et leurs maux, n'ait suggéré au peintre qui a fait la première danse (peut-être antérieure à celle de 1383), l'idée de représenter la mort exerçant ses rigueurs sur tout le monde indistinctement, en sautant ri imitant les mouvements des victimes du dernier fléau (1). Nous ne donnons cette opinion (pie comme une conjecture; mais elle nous parait plus fondée que celle qui rattache la danse de 1383 à la peste noire de 1347. Au reste, comme nous venons de le dire, il peut y avoir eu de ces sortes de danses avant 1383; mais elles n'auront point précédé 1373, si l'épidémie de cette année, par ses effets sur les malades,

(1) Peut-être aussi le peintre, en donnant des attitudes comiques à la mort, a-t-il voulu diminuer l'efTroi et la tristesse qu'éprouvaient ceux qui venaient d'échapper au fléau en question. Nons trouvons quelque chose d'assez semblable chez les anciens.

On se rappelle qu'en 390 de R. — 364 av. J.-C, les Romains eurent recours aux danses et à l'institution des jeux scéniques pour faire cesser une peste terrible et apaiser la colère des dieux. Ce moyen parait d'abord assez singulier; car en pareille occasion, les prières publiques et les sacrifices paraîtraient plus propres à désarmer le courroux céleste que des jeux et des danses; mais en y réfléchissant, on découvre, sous le voile de la religion, que les Romains appliquaient à tout, le véritable but d'une politique fort adroite. La peste avait fait les plus grands ravages à Rome; la moitié de la population avait disparu sous ce fléau; le reste des habitans était dans la plus grande consternation. On consulta l'oracle. Le Dieu, bien persuadé qu'une diversion joyeuse et agréable était le moyen le plus propre à dissiper la terreur et l'abattement des citoyens, ordonna pour remède le carmen, la poésie la plus gaie, la plus amusante et la plus propre à adoucir l'esprit. On fit donc venir d'Étrurie des histrions qui, au son de leur flûte, exécutèrent des danses, capables, disait-on, d'apaiser la colère des Dieux, mais qui, dans le fond, n'avaient d'autre but que celui de distraire les esprits et de leur faire oublier le fléau qui venait de frapper leurs concitoyens. (Extrait de notre Traité du luxe et de la somptuosité des Romains dans leurs théâtres.)

a fait naître l'idée de représenter la mort entraînant ses victimes en dansant.

Telle est la conjecture que nous hasardons sur l'origine des danses des morts; elles sont dues aux pestes et aux épidémies qui ont ravagé l'Europe. Il nous semble qu'on chercherait en vain à leur donner une autre origine. Ce qui confirme cette opinion, c'est que ces danses, qui par la suite se sont beaucoup multipliées, ont été pour la plupart exécutées dans des villes au moment où le pays venait d'être exposé au fléau en question. Arrivait-il dans une contrée quelque mortalité par suite de contagion, aussitôt on en perpétuait le souvenir par une danse de morts peinte dans l'endroit le plus apparent et le plus fréquenté de la principale ville de la Contrée. La nomenclature chronologique des danses exécutées en grand sur lesquelles nous avons eu des renseignements, prouverait notre assertion ; mais ces détails, ainsi que beaucoup d'autres relatifs à toutes les espèces de danses de morts, nous entraîneraient trop loin et excéderaient les bornes d'un simple mémoire. Nous nous arrêtons donc ici, ayant rempli notre principal but, qui était de donner une idée de ces sortes de danses, de prouver qu'elles ont été connues des anciens, et de rechercher quelle en a pu être l'origine chez les modernes.

Nous ajouterons cependant que le silence gardé par les écrivains français sur cet objet, nous ayant paru une lacune dans l'histoire des monuments des arts, des mœurs et usages, et de l'esprit religieux vers la fin du moyen âge, nous avons tâché de la remplir par un travail spécial que nous allons publier sous le titre de Recherches sur les danses

des morts, considérées sans le rapport historique, littéraire et bibliographique. Cet ouvrage renfermera de nombreux détails sur ces différentes danses, particulièrement sur celle de Baie, sur celle d*Holbein el sur celle que l'on nomme simplement macabre. On y trouvera aussi Mrs notices étendues sur les éditions de toutes les DANSES, soit gravées, soit imprimées; sur toutes les imitations que l'on en a faites, sans oublier la danse aux aveugles; sur les différents livres de priercs des XVe et XVIe siècles, qui sont enrichis de la danse des morts; enfin sur les tableaux et gravures isolés où la mort est représentée dans une situation analogue à celle des danses. Des citations curieuses tirées des différents ouvrages où se trouve gravée la danse des morts, rendront un peu moins aride ce livre, qui, comme objet d'érudition, ne sera tiré qu'à petit nombre d'exemplaires sur papier vélin fin d'Annonay, avec gravures (1).

(Mémoires de l'Académie de Dijon, 1825, p. 212-239.)

(1) A la suite de ce traité sur les danses des morts, se trouvera un autre morceau qui tient également a l'érudition: c'est une Analyse critique et raisonnée de toutes les recherches publiées jusqu'à ce jour sur l'origine et l'histoire des cartes à jouer. Les ouvrages tant français qu'italiens, allemands et anglais, qui traitent de cette matière, et dont quelques-uns ne sont que des opuscules, sont devenus fort rares, et même forts chers ; on a donc cru faire une chose utile et en même temps agréable aux amateurs, en réunissant dans un même cadre le résumé de ce que chacun de ces traités renferme de plus curieux et de plus intéressant. On n'a pas même négligé de simples opinions insérées dans des recueils.

Les auteurs dont on a analysé les essais sur les cartes à jouer, sont le P. Menestrier, le P. Daniel, l'abbé Bullet, Sainte-Foix, le baron de Heineken, l'abbé Bettinelli, l'abbé Rive, Court de Gebelin, Breitkopf, Jansen, M. Ottley, et M. Singer, dont l'ouvrage anglais (du plus grand luxe) est très rare en France.

Le volume (de 4 à 500 pag.) renfermant les deux traités en question paraîtra, dans le courant de décembre, à Dijon, chez M. Lagier, libraire, et à Paris même maison.

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