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ME5IHRE CORRESPONDANT DE L'ACADÉMIE DE DIJON

Remarques sur le XXXIe Livre de l'Histoire de Venise, par M. le comte Daru; et Réflexions sur une Préface des Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, en 25 volumes in-8°.

M. Patris de Breuil, membre correspondant, a fait hommage à l'Académie de Remarques sur le XXXIe livre de l'Histoire de Venise, par M. le comte Daru. Ces remarques, très intéressantes, sont relatives aux conjectures qu'à fait naître un événement terrible qui s'est passé à Venise au mois de mai 1618, et qui consiste en exécutions publiques d'un grand nombre d'hommes inconnus qui tous, le même jour, ont été, les uns attachés au gibet, et les autres jetés à la mer, sans qu'on ait jamais pu découvrir ni par la tradition, ni par les registres du Conseil des Dix, ni dans les pièces du temps, les motifs d'un acte dont la sévérité a atteint simultanément tant de personnes.

L'abbé de Saint-Réal a fait de cet événement le sujet d'un livre très connu, parce qu'il est bien écrit, sous le

litre de Conjuration des Espagnols contre Venise. Sun

imagination est la source où il a puis»' la plupart des faits accessoires. Cependant il avait consulté quelques pièces <lu temps sur la conduite de Bedmar, ambassadeur d^Espagne près la république de Venise, et sur celle du duc d'Ossone, vice-roi de Naples, qui, dans ces circonstances critiques, étaient, l'un et l'autre, très suspects à la république. Le départ subit de Bedmar, obligé de quitter secrètemenl Venise, et les menées sourdes du duc d'Ossone, forment le pivot de l'histoire de Saint-Réal; les nombreuses exécutions en sont le dénouement ; le reste est une broderie que l'auteur a arrangée à sa manière sous la dénomination de Conspiration.

Grosley (1) a cherché à démontrer ce que le récit de Saint- Réal a de romanesque. Sa discussion, qui renferme ses conjectures sur les causes de l'événement, a paru en 1756; mais comme il n'avait pas alors tous les documents nécessaires, et qu'il parvint à s'en procurer d'autres par la suite, il donna une seconde édition de sa discussion, beaucoup plus ample, dans le quatrième volume de ses Observations sur

(1) P.-J. Grosley, de Troyes, écrivain distingué, n'est point tout à fait étranger à l'Académie de Dijon, quoiqu'il n'en ait pas été membre. C'est lui qui, sous le nom de Bu Chasselas de Troyes, a remporté le 1er accessit au fameux concours de 1750, sur cette question : Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? Sans J.-J. Rousseau, dont les éloquents paradoxes ont été couronnés , Grosley eût remporté le prix. Ce savant Troyen, né en 1718 et mort en 1785, a laissé un certain nombre d'ouvrages curieux, intéressants, tels qu'histoires, voyages, mémoires, dissertations, etc., tous marqués au coin de l'érudition, et dont la plupart ont une teinte d'originalité piquante. M. Patris de Breuil, digne compatriote de l'auteur, en a fait réimprimer plusieurs avec des dissertations, des notes et des additions importantes.

l'Italie et su?- les Italiens (seconde édition), en 1770, et avec un nouveau titre en 1774.

M. le comte Daru, notre associé non résidant, ne pouvait passer sous silence, dans sa belle et intéressante Histoire de Venise, l'événement de 1618. Aussi l'a-t-il raconté avec son talent ordinaire. Mais dans l'immense quantité de matériaux qu'il a recueillis pour cette histoire, il ne s'est rien trouvé sur la procédure qui a dû précéder tant d'exécutions; de sorte qu'il a été obligé de se livrer aux conjectures comme Saint-Réal et Grosley. Il a été d'accord avec ce dernier pour faire justice de la relation romanesque de Saint-Réal; mais il n'a point partagé l'opinion du savant Troyen sur les motifs qui ont pu engager l'inquisition d'état de Venise à ordonner des supplices si nombreux et si subits. Ses conjectures ont été différentes de celles de Grosley, parce qu'il n'avait vu que la première édition de celui-ci, publiée en 1756, et qui était fort incomplète; c'est celle dont il parle dans son Histoire de Venise ; mais dès lors ayant eu sous les yeux la seconde édition donnée en 1770, plus développée que la première et qui lui a été communiquée par M. Patris de Breuil, il a jugé Grosley beaucoup plus favorablement, et s'est rapproché de son opinion.

Tel est le résumé très sommaire des remarques que M. Patris a adressées à l'Académie. Il entre dans le détail non seulement des conjectures des savants dont nous venons de parler, mais il rapporte d'autres opinions et discute savamment ce point de l'histoire de Venise, d'autant plus remarquable et d'autant plus curieux que l'inquisition d'état a jugé à propos de l'envelopper d'un mystère impénétrable, en supprimant la procédure qui a ordonné les supplices.

M. Patris a adressé à f Académie des Réflexions sur une préface des ouvra complètes deJ.-J, Rousseau, publiées en S v>l. ///-S",- <•/ incidemment sur la méthode employée par certains écrivains pour critiquer ce philosophe. Dans os manuscrit composé defSQ pages, M. Patris combal vivement l'éditeur d'un avant-propos qui se trouve en tête do premier tome des Confessions de Rousseau (17a vol. de cette édition). La critique porte sur deux objets principaux que nous ne pouvons guère qu'indiquer; car des raisonnements serrés et étroitement enchaînés les uns avec les autres sont peu susceptibles d'analyse. Le premier est relatif aux Confessions elles-mêmes ; on sait que cet ouvrage a été bien éloigné de réunir tous les suffrages : les uns l'ont regardé comme un monument d'orgueil, d'autres comme un livre OÙ l'auteur s'est avili par les aveux qu'il y fait. Quant au style, les uns reprochent à Rousseau d'avoir mis du faste dans la peinture de ses mœurs; les autres l'accusent au contraire de n'avoir pas le caractère d'élévation qu'on souhaiterait à l'homme qui parle de lui-môme. M. Patris cherche à prouver que ces reproches contradictoires et exagérés se détruisent les uns par les autres, et que les Confessions ont été écrites, non point par esprit d'orgueil, mais parce que l'auteur avait à se défendre d'imputations calomnieuses, et que le style est tel qu'il doit être. Malgré cette apologie, mitigée cependant par des réflexions très sages, nous serons toujours disposé à croire que la réputation de Rousseau n'eût rien perdu, si, comme on l'a dit assez plaisamment , il fût mort sans confession ; car on ne peut disconvenir qu'il se trouve dans cet ouvrage, au milieu de récits agréables, de scènes naïves, de sentiments

aussi naturels qu'animés, qu'il se trouve, disons-nous, des indiscrétions inconcevables, des aveux humiliants et des bizarreries choquantes.

Le second objet que M. Patris a eu en vue, est de venger Rousseau du reproche d'avoir partagé les principes philosophiques du XVIIIe siècle , sans cependant dissimuler ses erreurs, erreurs qui tiennent au religionnaire et non au philosophe. Il est certain que jamais les doctrines pernicieuses du philosophisme n'ont été attaquées avec plus de force, d'éloquence et de dialectique que par Rousseau, dans certaines pages de ses écrits. On en peut juger par la haine profonde et les sarcasmes sanglants du vieillard de Ferney, qui ne lui a jamais pardonné d'avoir plaidé la cause du Christianisme. Ce sont ses admirables pages et sans doute le talent de l'écrivain qui ont déterminé M. Patris à prendre la défense du philosophe de Genève, contre les éloges ampoulés et maladroits, et contre les accusations mal fondées dont il a été l'objet. Au reste, l'auteur de ces réflexions se montre toujours, dans cet opuscule comme dans ses autres ouvrages, le partisan des saines doctrines et le zélé défenseur des principes sur lesquels reposent la stabilité des gouvernements et le bonheur de la société.

(Académie de Dijon, séance publique du 17 décembre 1827. Dijon, Frantin, 1827, in-8°, pages 213-217 et 220-222.)

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