ÉPITRE AU GRAND TURC
POUR LUI REDEMANDER MON AMI B , ENVOYÉ EN l'an 111 A HASCATE ,
EN QUALITÉ DE CONSUL, ET MAINTENANT RETENU PRISONNIER D'ÉTAT A CONSTANT1NOPLE.
Savez-vous, monsieur de Byzance, Qu'à la fin je perds patience ?
Depuis près de quatre printemps
J'attends en vain l'ami B
J'ai lu dans les papiers-nouvelles, Que, par-delà les Dardanelles, Cet ami si cher à mon cœur, Vit au dépens du Grand-Seigneur.
Grand-Seigneur, de cette dépense Très volontiers je vous dispense;
Renvoyez-nous ce bon vivant, Qui mange bien, boit mieux encore, Et qui doit maigrir en buvant Votre vilaine eau du Bosphore.
Peut-être, avec lui, d'amitié Par hasard êtes-vous lié?
Si vous connaissez son mérite, Ma foi, je vous en félicite ; Mais ce n'est pas une raison Pour le garder en un donjon, Malgré l'ex-chanoine son frère, Ses sœurs, ses amis et sa mère.
Si tellement le chérissez, Que le quitter vous ne puissiez, Venez avec ce bon apôtre, Venez dans ces lieux; un ami, Comme on dit, en amène un autre; Vous vous trouverez bien ici.
C'est un beau pays que la France, Et qui vaut bien votre Byzance.
Si j'en crois certain bulletin, Vous n'êtes pas républicain ; Car de vos états la nacelle Vogue au gré de votre cervelle; Mais si vous êtes juste, bon, Despote seulement de nom, Venez, vous ferez connaissance Avec un brave général, Qui, certes, n'a pas son égal
Pour la loyauté, la vaillance, Et qui s'est donné le plaisir De battre votre Grand-Visir.
Ici, vous trouverez les belles Fraîches, gentilles, peu cruelles, Tout comme le joli bétail Qui gémit dans votre sérail.
De fin Champagne et de Bourgogne Vous pourrez vous rougir la trogne; Nous ferons croire à Mahomet Que ce breuvage est un sorbet.
A l'Institut comme au Musée, Au théâtre comme au lycée, Mille choses vous entendrez, Mille autres encor vous verrez, Qu'avec plaisir applaudirez.
Oui, Paris offre cent merveilles Pour les yeux et pour les oreilles, Que vous demanderiez en vain De Constantinople à Pékin.
Venez donc, vous apprendrez comme En France l'on reçoit un homme Que de tout temps nous avons mis Au nombre de nos vieux amis.
Venez, mais surtout, je vous prie,
Que B soit de la partie,
Sinon je vais dans vos Etats Porter la guerre et le trépas ; Contre vous j'arme la Russie,
Qui, dit-on, n'est pas votre amie, Et je renforce Passawan, A qui vous feriez avec joie Présent d'un fin cordon de soie, Si vous le teniez au Divan.
J'insurge tout*.1 la Turquie, Je vous chasse au fond de l'Asie, Et, pour combler votre souci, Je baptise votre Muphti.
Mais finissons toute querelle:
Rendez-moi mon ami fidèle, Et pour longtemps je vous promets Gloire, santé, bonheur et paix.
G. P., bibl. D. L. H. S.
{Décade philosophique, 2« trimestre, an IX, pages 426-428.)