‹ OpusculesChapitre 3 sur 66 · QUI FIT SON ENTRÉE, L'HIVER DERNIER, DANS LA BONNE VILLE DE VESOUL · texte numérisé non relu

QUI FIT SON ENTRÉE, L'HIVER DERNIER, DANS LA BONNE VILLE DE VESOUL

Quand, l'an dernier, ambassade légère D'un peuple ailé, renommé dans l'Isère, (0 succulent souvenir!) Chez le baron Hilaire S'avisa de venir, Toute la gent emplumée Du pays franc-comtois Fut extrêmement flattée De ce procédé courtois.

Mesdames les Bartavelles Jusques aux cieux l'on porta ; Puis, en l'honneur de ces belles, Un congrès l'on convoqua.

A ce congrès vinrent grives et cailles, Bécasses, bécasseaux, gelinottes, pigeons, Canards, coqs de bruyère, et la fleur des volailles, Poulardes et poulets, dindes et gras chapons. Le premier point qu'en séance on arrête

Est qu'il serai! très malhonnête, Dans cet événement flatteur, De ne pas répondre à l'honneur De l'ambassade grenobloise Par une ambassade comtoise.

En conséquence, un comité Juste, clairvoyant et sévère, Devra choisir à l'unanimité, Non par compère et par commère, Mais bien d'après leurs qualités,

Les honorables députés

Destinés pour l'Isère.

Alors grand bruit, grande rumeur :

Chacun se juge très digne De cette faveur insigne; Chacun vise au Monseigneur, Chacun veut être ambassadeur.

D'abord la caille fait parade De son délicat embonpoint....

— « Oui* mais son éloquence est fade, Dit la bécasse, et sur ce point « Je ne crains pas un tel reproche;

« Tout le monde connaît

« Ce pénétrant fumet

« Dont nul autre n'approche...

— « J'ai bien aussi le mien,

Reprend la gelinotte, « Et je ne vous cède en rien; « Ma mie, un si long bec dénote « Un peu de bêtise, entre nous;

« Comme je suis moins commune que vous,

« Je mérite... — Tout doux, s'écrie Une poularde à croupe rebondie, « Oserait-on ici me disputer le pas?

« Dans toutes les saisons de moi l'on fait grand cas; « Et l'un des meilleurs rois de France, « Jadis m'illustra d'un seul mot :

« Oui, le fameux la poule au pot « Doit m'assurer la préférence.

— « Vous badinez, gibier de basse-cour, Riposte, courroucé, certain coq de bruyère;

« Apprenez donc, chétive roturière, « Que ce mot d'un grand roi vous condamne en ce jour

« A passer la dernière , « Ainsi que vos fiers coqs et vos tristes chapons. « Henri vous destinait aux appétits gloutons « D'une nombreuse populace, « Et vous prétendez à la place « D'ambassadeur de nos cantons?

« Btium teneatis; mais sur votre chapitre « C'est trop nous arrêter. Pour moi, j'ai plus d'un titre « A faire valoir... —Vous! dit un grave dindon; « Le plaisant personnage, « Avec son air sauvage!

« Mon pauvre coq des bois, baissez, baissez le ton; « On se met sur les rangs quand on a ma tournure. « Lorsque je me rengorge, est-il dans la nature « Un être plus majestueux?

« Voyez cet écarlate « Dont la vive couleur sur ma poitrine éclate,

Il est le signe non douteux

« Que ma noblesse date « Au moins du temps des demi-dieux.

« J'ai le talent de la i>;irole; <« Mon esprit, quoique sérieux, « Prouve que j'ai hanté l'école...

— « Quand, quand, dit le canard, quand on est un dindon, « On se tait sur ce point, entendez-vous, mon frère; « Vous savez tout ce qu'a d'expressif votre nom ; « Vous ne le démentez en aucune manière; « Ainsi vous ne nous convenez.

« Pour moi, messieurs, je ferai votre affaire, « Quoique parlant un peu du nez.

Tout le monde se prit à rire; Honteux le canard se retire.

Enfin chacun voulant Etre représentant, On crie, on jure, on se chamaille; Du bec et de l'aile on fait tant, Que le congrès dans un instant Devient un vrai champ de bataille.

Cependant, au milieu de ce vacarme affreux, Arrive lentement une dame puissante :

Son abord est affectueux ; Et son attitude imposante Fixe tous les regards et se fait admirer. (Vous voyez que de l'oie ici je veux parler.) Gravement elle marche et sa noble prestance Sur l'une et l'autre hanche avec art se balance. Parvenue au centre du congrès,

Son bec doré mollement elle avance, Puis, roulant un bel œil où respire la paix,

La bonne dame en ces termes commence : « Quelle fureur vous met les armes à la main ? « Quoi? c'est l'ambition! 0 comble de démence! « Que ferait donc de plus cette maudite engeance

« Qu'on nomme genre humain! « Croyez-moi, mes amis, soyez un peu plus sages. « Puisque chacun de vous me paraît obstiné, « Voici, pour en finir, un mezzo termine :

« Selon nos antiques usages, « Par acclamation, donnez-moi vos suffrages.

« Pour obtenir cette priorité, « Je vais vous exposer de mes droits la substance « D'abord, je puis parler de ma naissance, « Car je descends directement « Des vigilantes sentinelles, « Qui, par leurs cris et le bruit de leurs ailes,

« Ont jadis, merveilleusement, « Sauvé le Capitole, et Rome, et l'Italie, « De la furie « De ces fameux Gaulois, « Par leurs fils aujourd'hui surpassés en exploits. « Mais, outre ma naissance, admirez ma tournure : « J'ai le plus beau des becs; « Aussi l'a-t-on mis en peinture « Sur un célèbre jeu renouvelé des Grecs,

« Où le hasard exerce ses caprices, « Et qui des beaux esprits fait, dit-on, les délices. « Au reste, tout cela n'est rien

i Au prix d'une vertu secrète « Qu'on développe en moi par certaine recette, « Pour plaire aux gens de bien.

« Que d'antres, pleins d'une orgueilleuse joie, « Vantent leur esprit, lenr talent, « Leur ocenr ouvert à l'indigent; « Pour moi, je vanterai mon foie ; » Lorsque je l'offre aux amateurs friands, « Je les rends plus contents " Qu'un lion affamé qui tombe sur sa proie,

« Ou qu'un avide procureur « Chargé d'exproprier un très riche plaideur. « Bref, enfin, mes amis, pour plaire à la puissance « Où doit votre ambassade aller en résidence, « Je le dis franchement, « Vous ne pouvez mieux faire « Que de m'élire en ce moment « Votre plénipotentiaire.

« Certain baron qu'on nomme Hilaire, « Avec plaisir fournissant « Mon équipage brillant, « Tracera mon itinéraire.

« Son cœur, au chef-lieu de l'Isère, « Assignera pour mon débarquement,

« Un hôtel superbe, élégant, « Où les vertus, l'amitié la plus tendre, « Les grâces, les talents résident constamment. « C'est là qu'on me verra descendre « Et publier à haute voix « Le discernement dont se pique

ft Notre prudente république « En m'honorant de son choix. »

Ici se termina ce discours peu modeste , Que chacun cependant approuva par un geste. Tout le congrès alors, en masse se levant , Nomma notre orateur pour son représentant; Et ma commère l'oie, Qui toujours agit noblement, Moelleusement son cou déploie En signe de remercîment.

Puis le congrès finit cette importante affaire Par demander aux dieux avec transport , Que son ambassadrice, au chef-lieu de l'Isère,

Arrive à bon port, Et que son éloquence ait le talent de plaire Au bon ami d'Hilaire.

Ces vers sont adressés à M. le baron Hilaire, préfet de la Haute- Saône sous le premier Empire.

Voici la lettre d'envoi.

Monsieur et très cher préfet,

C'est au milieu des vives douleurs occasionnées par deux maux dont un seul suffit pour me faire jeter les hauts cris, que j'ai l'honneur de vous envoyer une petite pièce de vers relative au pâté de foie d'oie que vous destinez à M. Geroud, de Grenoble. Le cadre que j'ai adopté m'a fait aller plus loin que je ne pensais d'abord, et mes souffrances ne m'ont

pas permis de répandre dans ce petit morceau toute lagaîté • 1 1 ii - j'aurais désiré. Daignez donc, monsieur le préfet, l'accoeillir comme le moreean qui i le plus besoin de votre indulgence, ou plutôi n'y voir que 1^ désir que j'avais de faire quelque chose qui vous tïii agréable. Je suis bien malheureux d'avoir une santé aussi faible, mais heureusement que mon état chancelanl n'altère en rien les sentiments respectueux du plus sincère attachement et du dévouement sans bornes avec lesquels

J'ai l'honneur d'être,

Monsieur le préfet, Votre très humble et obéissant serviteur,

G. Peignot.

(Bulletin du Bouquiniste, 1" avril 1863, pages 179-184.)

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