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SUR LE CONCOURS OUVERT POUR LE PRIX D'ÉLOQUENCE

QUI IlEVAIT KTRK Iil'.rF.IINK EN 1826.

Messieurs ,

Un poëte de l'antiquité, Terentianus Maurus, parlant du sort des livres, a dit : habent sua fata libelli Cette pensée est si vraie et si juste, que l'hémistiche qui l'exprime a passé en proverbe. Ce que cet auteur disait des livres, ne pourrait-on pas l'appliquer aux sujets de concours proposés par les Académies? le sort des uns n'est-il pas aussi incertain que celui des autres ? l'expérience en a fourni plus d'une preuve. Par exemple, tel sujet académique proposé et lancé dans le monde littéraire, est quelquefois revenu dans ses foyers, escorté de nombreux concurrents, et a obtenu les honneurs d'un triomphe éclatant, quoique par la suite il ait été reconnu d'un intérêt médiocre; tandis que tel autre sujet riche, fécond, lumineux, parcourant les mêmes régions, a regagné ses pénates presque sans cortège et à

peine a été honoré d'une modeste ovation. A quoi tient cette bizarrerie, qui semble blesser et la raison et le goût ? Est-ce à l'indifférence, ou aux passions, ou à la faiblesse de l'esprit humain ? Nous ne nous permettrons point de discuter cette question, dont il serait assez difficile de donner la solution; nous nous contenterons de dire que ces réflexions sur l'incertitude du succès d'un sujet académique proposé nous ont été suggérées par le résultat du concours que vous avez ouvert en 1825, pour le prix d'éloquence. Le sujet paraissait propre à exciter une noble émulation, puisqu'il se rattachait à de grands événements historiques, à des prodiges inouïs d'éloquence, à tout ce que la Religion a de plus touchant, de plus consolant, de plus sublime. Et cependant, Messieurs, ce sujet, comme vous l'allez voir, a deux fois traversé nos régions littéraires , provoquant des athlètes dignes de lui ; et une seule voix a répondu à son appel.

L'Académie de Dijon a proposé pour sujet du prix d'éloquence qui devait être décerné en 1826 : Saint Bernard et Bossuet comparés dans leurs écrits, dans leur caractère et dans leur influence sur leur siècle. Elle a cru devoir accompagner cette annonce d'un mot sur la manière dont elle désirait que ce sujet fût traité.

« En rapprochant ainsi, a-t-elle dit, deux grands hommes, « deux Pères de l'Eglise, deux noms d'une égale puissance « dans nos souvenirs, l'Académie ne demande point aux « concurrents un parallèle symétrique ; elle s'est promis un « tableau animé de deux siècles pleins de foi et de vie, où « paraîtraient sur les deux plans deux hommes diverse- « ment supérieurs, qui semblent à eux seuls représenter

i la croyance catholique dans ces temps où les croyances ■ religieuses étaient aux yeux de tous Le premier intérêt i des peuples, il oe suffi! pas de louer de tels hommes, « il faut les peindre ; il faut montrer comment toute leur « vie honore la France non moins que la province qui les » a vus naître. »

Tel était le sujet du concours; et il semble qu'il serait difficile d'en trouver un plus grand, plus imposant et qui prêtât davantage aux mouvements de l'éloquence, aux développements de grandes scènes historiques, et qui fût plus digne d'être proposé par une Académie, surtout par une Académie placée près du berceau de ces deux grands hommes. Et, Messieurs, chose étonnante ! un seul mémoire, comme nous l'avons dit, vous est parvenu. Est-ce l'étendue et la majesté du sujet qui auraient effrayé les concurrents ? Ou bien l'atmosphère du siècle présent, disons-le avec peine, un peu nébuleuse sous certains rapports, aurait-elle eu une malheureuse influence sur ceux que leurs talents auraient appelés dans la lice ? Ou enfin, quelques fatales circontances imprévues et inconnues auraient-elles mis des entraves à l'arrivée du programme du concours dans la plupart des lieux où il a été adressé ? Nous préférons nous arrêter à cette dernière considération, qui, si elle est fondée, nous fait vivement partager les regrets de ceux qui auraient désiré concourir.

Cependant, Messieurs, nous trouverons un certain dédommagement dans le mémoire envoyé, puisqu'il a été jugé digne de fixer votre attention. Votre commission y a reconnu le germe déjà développé d'un vrai talent. On y voit que l'auteur, fort instruit et animé de principes solides,

a senti la dignité du sujet ; mais il n'en a pas mesuré toute l'étendue. L'ensemble de son travail ne remplit pas entièrement le plan qui avait été tracé. Plus occupé du portrait des deux personnages que du tableau de leur siècle, l'auteur n'a pas donné une idée suffisante de l'influence extraordinaire que l'un et l'autre ont exercée sur leurs contemporains. On a remarqué aussi dans son discours quelques expressions un peu hasardées, quelques phrases dont le tour eût pu être plus heureux, quelques transitions peu ménagées ; mais ces taches, en petit nombre, sont rachetées par un style soutenu et par des morceaux qui prouvent que l'auteur s'est nourri et bien pénétré des grands modèles. Voyons si quelques passages extraits de ce travail intéressant confirmeront ce que nous venons d'avancer. Après un exorde simple, noble et approprié au sujet, l'auteur s'écrie :

« Bossuet, saint Bernard! Quels noms ! Parmi ces illustres « orateurs à qui l'Eglise a décerné le titre doux et sacré de « Pères, peut-on en citer de plus grands ? Ne semblent-ils « pas destinés par le ciel à faire voir jusqu'où l'éloquence « soutenue par la religion peut porter le don des miracles? « Et quelle lumière peut être comparée à celle dont ces « astres immortels ont éclairé la France et le Monde?

« L'un brille presque solitaire dans un ciel ténébreux, et -< semble emprunter de la nuit même qui l'entoure, plus de « majesté et de splendeur.

« L'autre, dans un ciel pur, entouré de constellations écla- « tantes, s'embellit de leurs rayons, qui pâlissent devant les « siens.

« Tous deux ont été pour leur siècle et seront pour tous « les âges ce qu'est un phare toujours allumé au milieu des

i mers orageuses. Malheur à celui qui ne prend pas leur

• lumière pour guide! il va se briser contre des écueils ou

• s'égarer sur un océan sans rivage. »

Plus loin, l'auteur caractérise ainsi les illustres personnages dont il doit développer les grandes actions :

« Tous deux ont ce coup d'oeil d'aigle qui perce les plus « profonds abîmes des choses humaines, et cette force de i raison qui anéantit toutes les résistances; tous deux, à « une incroyable énergie, tempérée par les charmes de la

• douceur évangélique, joignent une sagesse mêlée d'au- « dace qui rend leur triomphe infaillible; tous deux ont i une piété égale à leur génie, une ardeur dévorante pour ■ tous les travaux utiles à la foi, et une telle élévation de •< pensées, qu'au milieu dos merveilles qu'ils opéraient de « toutes parts, ils n'ont pas daigné songer un instant à la « gloire. Que dis-je? Amoureux de l'obscurité, de la soli- « tude, du silence, ils eussent trouvé leur bonheur à s'y en- « sevelir, si Dieu lui-même ne leur eût fait violence pour « les placer au rang de ses docteurs et de ses prophètes.

« Mais quand, à la voix de l'Eternel, ils s'élancent de la « vie cachée dans la vie publique, quelle autorité! quelle « énergie! comme l'inspiration éclate en eux! On dirait que « le maître du monde a mis les cœurs entre leurs mains « pour en disposer à leur gré. Ils apparaissent aux peuples « avec la majesté et l'ascendant de Moïse, lorsque, venant « de s'entretenir avec le Très-Haut, il rapportait aux en- « fants d'Israël, sur des tables de pierre, leurs devoirs et « leurs destinées; comme lui aussi ils semblent avoir reçu « cette baguette merveilleuse qui, du sein des rocs les plus « arides, fait jaillir les eaux les plus vives.

« Placez le solitaire de Clairvaux au milieu des miracles « du grand siècle, où il sera lui-même un miracle encore « plus grand, que les chefs-d'œuvre de Rome et d'Athènes « aient fécondé son génie, et que des rivaux dignes de lui « aient animé son essor, la France admirera en lui le plus « grand de ses orateurs et de ses historiens, un auteur plus « antique peut-être que l'antiquité même. A sa voix, Tu- » renne abjurera l'erreur, et Condé l'indifférence ; l'hérésie « se débattra en vain sous ses foudres ; et ceux qu'il aura « vaincus, heureux de leur défaite, couvriront de baisers « et de larmes la main qui les a frappés. Saint Bernard sera « Bossuet.

« Placez l'évêque de Meaux au milieu de la rustique « énergie du moyen âge, à l'aurore de la civilisation renais- « santé, dans un temps où l'Eglise seule offre aux peuples « une protection que le pouvoir royal, trop faible encore, « ne peut leur assurer, où elle étend de tous côtés son mys- « térieux empire, où l'on ne connaît d'autres délassements « que ses fêtes, d'autres spectacles que ses cérémonies, « d'autres lumières que ses enseignements, d'autres légis- « lations que ses décrets ; il ne laissera pas à la postérité « des modèles classiques ; mais son inculte éloquence fera « la destinée de son siècle, et il verra les rois et les empe- « reurs s'honorer de placer en croix, sur l'or et la pourpre « qui les décorent, les précieux lambeaux de ses vêtements. « Bossuet sera saint Bernard.

« Ainsi la vie, les écrits, le caractère de ces deux grands « hommes, tout en influant sur l'âge qui les a vus naître, « en ont reçu l'inévitable empreinte. »

L'orateur trace ensuite à grands traits le siècle que saint

Bernard a illustré par tant d'actions sublimes. Au milieu de ce tableau admirable, il présente des réflextions très justes sur la puissance sans bornes qu'exerçai! sou héros parla seule influence de ses vertus et de son éloquence chrétienne.

i Arrêtons un moment nos regards, dit-il, sur ce spec- « tarie, le plus imposant peut-être qui puisse être offert à • riiommc : l'empire de l'éloquence onie à la vertu.

« Cet enfant du désert a fui le pouvoir, et le pouvoir vient « le chercher. Ses paroles sont des oracles, sa vie est un « règne. Il est sans cour et sans suite, mais l'éclat de ses " vertus l'environne d'une auréole de gloire plus brillante « que le diadème et toute sa splendeur. Il commande, et il « n'éprouve aucune de ces résistances déclarées ou secrètes « que l'homme oppose toujours à ceux qui veulent le gou- « verner. Il n'a pour faire exécuter ses lois, ni tribunaux, « ni armées ; mais partout on trouve plus d'honneur à lui « obéir qu'à commander aux autres hommes. Roi sans dia- « dème, et Pontife sans tiare, d'un mot, d'un geste, il « ébranle le monde. »

Passant ensuite à la croisade prêchée par saint Bernard» et dont on a fait souvent un reproche à ce grand homme, l'orateur ne craint pas de prendre ouvertement sa défense; et, par une espèce de prosopopée ingénieuse, il met cette défense dans la bouche de Démosthène, dont la harangue sur les revers d'Athènes est si connue. On se rappelle que le royaume français fondé dans l'Orient, par suite de la première croisade ( croisade, dit l'auteur, qu'il ne s'agit pas ici de juger), s'affaiblissait chaque jour et avait besoin des secours de l'Occident.

« Etait-il prudent, s'écrie l'orateur, était-il humain d'à-

« bandonner cet Etat à ses propres forces, de le laisser « exposé sans défense aux ennemis du nom chrétien, qui « l'assaillaient de toutes parts avec fureur? Sans doute, « avant d'attaquer, avant de conquérir, il faut hésiter long- « temps.. Mais quand il s'agit de conserver, de défendre, « n'est-ce pas toujours une faute que de balancer? N'est-ce « pas quelquefois un crime?. . . Quoi ! nos frères nous appel- « lent, et nous serons sourds à leurs cris! Nos alliés pé- « rissent, et nous ne leur tendrons pas la main! Dans ce « combat entre Jésus-Christ et Mahomet, entre le croissant « toujours teint des couleurs du meurtre, et les blanches « fleurs-de-lys, nous resterons indifférents et tranquilles! « Quand l'enthousiasme des peuples nous seconde, nous « n'en profiterons pas pour établir sur des bases immuables « une puissance qui est notre puissance, une gloire qui est « notre gloire!

« Ah! qu'il me soit permis, pour justifier un grand « homme, d'emprunter à un orateur sublime qu'il ne con- « naissait pas et dont il a plus d'une fois reproduit sans « s'en douter les mouvements et le génie, qu'il me soit per- « mis, dis-je, d'emprunter à cet orateur ce moyen de dé- « fense si puissant, si victorieux, qui engagea Athènes vain- « eue à honorer d'une couronne d'or l'auteur de ses hono- « râbles revers. L'événement est dans la volonté du ciel ; « l'intention dans le cœur de l'homme. S'il a donné le con- « seil le plus généreux, le plus utile, le plus sage, qu'a-l- « on à lui reprocher? Doit-il répondre des événements qu'il « ne dirigeait pas? Quoi! un seul homme, par la puissance « de la parole , a fait comme jaillir du sein de la terre des « troupes innombrables pour soutenir la plus sainte, la plus

'- noble des cuises; ceux qui sont chargés de les conduire

• D'en ramènent que de tristes débris; et c'est lui qu'on

• accuse! et l'on dit qu'il a failli eu donnant ce conseil! que

• l'Europe a failli en le suivant!

« Non, pouvait s'écrier saint Bernard comme Démos- •■ thène, non, Français; non, chrétiens, vous n'avez pas

• failli en vous exposant à tous les périls pour sauver vos ■ frères, pour affermir une monarchie française, pour con- « server à la foi cet Orient pe tant de souvenirs nous ren-

• dent cher et sacré. Non, ce n'est pas en écoutant ma voix « que vous avez failli. Mais si une entreprise conçue avec - piété et grandeur a été exécutée avec imprudence et dé- « lire; si ce vaisseau qui devait suivre sur les ondes la route « que le Seigneur lui avait tracée, est allé volontairement « se briser sur des écueils qu'il devait fuir; si la foudre « d'un Dieu irrité en a consumé les malheureux débris; en « quoi suis-je coupable? Est-ce moi qui tenais le gouver-

• nail ? Je l'avais refusé, vous le savez, parce que si j'ai reçu « de Dieu une mission , c'est celle de prêcher sa parole et « non de commander ses armées. Pourquoi donc me rendre « responsable de vos fautes et de vos fureurs? Contre qui « Jérusalem écrasée par les infidèles élèvera-t-elle un jour « ses gémissements? Contre moi, ou contre vous? »

L'auteur, après avoir exposé sommairement tout ce que saint Bernard a fait d'admirable, passe à l'illustre dijonnais, au grand Bossuet, et le présente comme exerçant sur son siècle, par cette même puissance de la parole, une influence aussi grande que celle de saint Bernard sur le sien. Mais ici les couleurs du temps, les circonstances, les talents, tout est différent, et cependant les rayons de l'une

et l'autre gloire s'élèvent, dans la même proportion, à un degré de hauteur qu'on ne peut s'empêcher d'admirer, mais qu'on doit désespérer à jamais d'atteindre. La vie de Bossuet, dit l'auteur, fut un combat; en effet, l'un des principaux titres de cet orateur à une gloire immortelle, est d'avoir lutté continuellement et avec avantage contre l'hérésie, contre l'indifférence religieuse et contre cette funeste incrédulité qui commençait à glisser secrètement ses poisons dans les veines de la société. Mais l'auteur, dans le détail de toutes les illustrations de Bossuet, ne pouvait négliger celle qu'il s'est acquise comme historien. « Comment rester incrédule de bonne foi, dit-il, lorsqu'on a suivi Bossuet dans les routes nouvelles et hardies qu'il a ouvertes à l'histoire ? L'homme que ce guide inspiré conduit par la main à travers les révolutions des empires, s'étonne du changement qui se fait dans son âme. Ses yeux s'ouvrent ; les voiles qui obscurcissaient son intelligence tombent de toutes parts; il éprouve le même ravissement que le héros de Virgile, lorsqu'une divinité fit apparaître à ses regards, au milieu des feux qui consumaient Troie, les dieux, leurs mouvements et leur invincible influence. Il reconnaît, à travers les nuages de l'histoire devenus transparents pour lui, l'édifice de l'Eglise que l'Eternel appuie sur d'inébranlables fondements, et dont il élève jusqu'aux cieux les vivantes colonnes. Les tempêtes qui agitent l'univers, les torrents qui entraînent les couronnes et les peuples, ne mugissent autour de cet édifice sacré que pour le cimenter et l'affermir. Les rois, les conquérants, ministres involontaires d'un pouvoir qu'ils ignorent, marchent, les yeux

.. bandés, à l'accomplissement des desseins éternels. Tout esl lit;, tout esl suivi, tout concourt à la même fin. L'in- - crédulité, confondue el heureuse de sa défaite, reconnaît i que rien n'est égal à la grandeur d'une telle histoire, si i ce n'est celle de l'historien. »

Le passage suivant, relatif aux talents de Bossuet combattant l'hérésie, nous a paru l'un de ceux que l'auteur a le plus soignés :

« C'est contre l'hérésie, dit-il, que Home et ses fidèles «- enfants soutenaient une lutte d'autant plus violente, qu'à « l'acharnement des querelles de religion, elle joignait « souvent toute la rage des guéries civiles. Bossuet a i épuisé sa vie dans cette lutte. Le bruit de ses triomphes « retentit encore dans l'Europe entière, et ce fut sans « doute un bien sublime spectacle et pour la terre et pour « le ciel, que de considérer Bossuet disputant à l'erreur la « grande âme de Turenne. Mais qui pourrait compter ses « victoires ? Comment aurait-on résisté à cette logique si <' pressante, si claire, si naturelle, qui n'hésite devant " aucune difficulté, qui renverse tous les obstacles, qui « porte partout la lumière; à ces raisonnements, qui sont, « qui paraissent toujours, non le développement d'une « opinion, mais l'expression de la vérité même ? et cette « science profonde, oùl'a-t-il donc puisée ? Quoi ! ce savant « infatigable qui, pour confondre l'hérésie, a pâli sur tant a d'auteurs fastidieux, qui a dévoré, dans ses longues veilles, « tous les dégoûts attachés à la recherche d'une érudition « immense, c'est Bossuet ! et cet orateur, aigle intrépide, « qui s'élance à la source des éclairs , c'est encore " Bossuet ! et les chaînes de l'érudition dont il est chargé

« n'ont pas retardé son vol ! Dans l'Histoire des Variations, « dans les Avis aux Protestants, dans les Conférences avec « Claude, qui reconnaîtrait ce Prophète du passé (selon « l'expression de Schlegel) dont l'éloquence a tant d'audace, « si de temps en temps le génie ne se révélait par un trait « naïvement sublime, par un de ces mots jetés en passant, "« qui ne frappent peut-être pas le vulgaire, mais qui « découvrent à des yeux exercés un horizon immense ? » Encore une citation sur le mérite de Bossuet comme orateur, qui n'a point eu de modèles et qui n'aura pas de rivaux dans le genre sublime qu'il s'est créé. L'auteur passe en revue les principaux Pères de l'Eglise grecque et latine, rend justice à leurs discours étincelants de génie; mais, nés dans des temps de décadence, les Basile, les Grégoire, les Augustin, les Ambroise, et même Saint Jean Chrysostôme, n'ont pas été exempts des défauts de leur siècle. « Et tous « ces auteurs, disciples d'Isocrate, ont été reproduits pour « nous, par Fléchier, dont la brillante élégance a plus de « pureté avec autant d'harmonie. Mais Bossuet, à qui cher- « che-t-il à ressembler? Songe-t-il à nous intéresser, à nous « plaire ? Absorbé dans la profondeur de ses idées, se sou- « vient-il seulement qu'il est orateur? Comme le héros « (Condé) dont il a célébré et rehaussé la gloire, il paraît « éclairé par des illuminations soudaines. Chez lui, le style « est la pensée même; et comme la pensée vient toujours « du ciel, la langue française a dans ses discours une ma- « jesté telle, que si Dieu daignait parler aux hommes, ce « serait sans doute dans cette langue telle que Bossuet nous « l'a faite. Souvent il est poète, il chante ; et Ton ne sait si « ces accords qu'on écoute avec ravissement sont échappés

• à la lyre d'Homère w à la harpe d'Isaïe. Enfin c'est Dé- « mosthène, mais Démosthène devenu le prophète du

• Très-Haut. Il serait plus facile d'envisager fixement les « foudres qui tombent du ciel que de n'être point ému des « traits divins de son éloquence. El lorsque de tous côtés « ses éclairs brillent et ses tonnerres éclatent, lorsque les

« orages des passions qu'il excite, bouleversent tous les « cœurs, il est calme, il est maître de lui-môme; tant le » sublime est son élément et sa vie, tant il se trouve alors « dans son naturel. »

Nous pourrions encore prolonger ces citations, Messieurs, et vous montrer Bossuet non seulement lavé du reproche d'avoir approuvé la révocation de l'édit de Nantes, mais prodiguant les soins les plus empressés , les plus tendres aux Protestants de son diocèse, et les sauvant des mesures sévères dont ils étaient l'objet; nous pourrions appuyer sa justification du mot d'un célèbre ministre de Montpellier (M. Dubourdieu), qui disait de ce grand homme à ses coreligionnaires : « Nous devons recevoir avec reconnaissance « ses ouvrages et ses soins, comme venant d'un cœur qui « nous chérit et qui souhaite notre salut. »

Mais nous croyons avoir suffisamment démontré, par les passages rapportés ci-dessus, que le mémoire envoyé au concours pour le prix d'éloquence mérite, à plusieurs égards, les suffrages de l'Académie. Si l'auteur, se rapprochant davantage du plan tracé, eût donné aux deux siècles qu'il avait à peindre un développement proportionné aux portraits de saint Bernard et de Bossuet; s'il eût fait disparaître quelques légères taches dans la diction; si sa conclusion eût été un peu moins brusque, et sa péroraison plus en

harmonie avec la grandeur du sujet, votre Commission n'eût point hésité à vous proposer de lui décerner le prix, quoiqu'il se fût présenté seul dans la lice; car le défaut de concurrents ne peut altérer en rien ni le mérite, ni par conséquent les droits d'un excellent ouvrage digne d'être couronné; mais votre Commission a pensé, Messieurs, que si la plus scrupuleuse équité ne lui permettait pas d'opiner pour le prix, elle lui faisait un devoir de déclarer que le travail de l'auteur lui paraît digne d'un témoignage de satisfaction et d'encouragement de votre part pour les beautés qu'il renferme. En conséquence, votre Commission vous propose d'accorder une médaille d'or de moindre valeur que celle du prix à l'auteur du mémoire en question ; et en outre, de proroger le concours pour 1827, dans l'espoir d'un succès plus complet, soit de la part de nouveaux athlètes, soit de la part de l'auteur lui-même, dont le nom restera inconnu jusqu'à l'issue du concours.

L'Académie ayant adopté les conclusions de la Commission, une médaille d'or, en valeur de cent francs, a été décernée à titre d'encouragement à l'auteur du mémoire envoyé en 1826; et le même sujet de prix d'éloquence a été remis au concours pour 1827, avec quelques modifications dans le plan indiqué précédemment. L'énoncé du nouveau programme était ainsi conçu : « Saint Bernard et Bossuet, les deux plus grands hommes de l'Eglise gallicane ; quel a été leur génie , leur caractère , et leur influence sur leur siècle ? »

Malgré cette modification qui réduisait à de moindres dimensions le cadre que l'on avait à remplir, aucun mémoire n'est parvenu à l'Académie dans le délai fixé pour l'envoi

des ouvrages. Alors le sujet a été retiré; puis le cachet du billet joint à l'unique mémoire envoyé en l^»», ayant été brisé en pleine Béance le il juillet 1827, M. le Président a trouvé inscrit le nom suivant : M. Raiuwu [{Théodore Henri), professeur de Wtétorique au collège de Niort (Deux- Sèvres), auteur de l'Eloge de Lesai/e qui a obtenu un accessit à l'Académie française. M. Barras a reçu la médaille que l'Académie lui avait décernée.

(Mémoires de V Académie de Dijon. Dijon, Frantin, 1827, p. 223-241.)

PETITE BIBLIOTHÈQUE XÉROGRAPHIQUE

OU NOTICE RAISONNÉE DES OUVRAGES QUI ONT PARU SUR LES ÉTRENNES DEPUIS LE XVIe SIECLE JUSQU'EN 1828.

I. Les Estrennes, par Ravend Gibon, parisien, abbé de Saint-Vincent près le Mans. Au Mans , par Hierosme Olivier, 1568, in-8°.

Je n'indique cet ouvrage qu'à cause de son titre, car il n'y est presque pas question d'étrennes dans le sens que nous l'entendons. C'est un livre de dévotion tant en prose qu'en vers, « auquel sont contenus quelques vers sur la nativité de notre Seigneur Jésus-Christ, et sur autres divers sujets. » Cet écrit est dans le genre de ceux que le nouvel éditeur de Spon a cités en note, pag. 16 de la Dissertation, c'est-à-dire, de ceux qui n'appartiennent guère aux étrennes que par leur titre, comme les livres XIII et XIV de Martial, intitulés Xenia et Apophoreta,\e Xeniorum liber de Jean Voullé de Reims, publié en 1538 ; les Etrennes et les Kalendœ januariœ, de Passerat; les Xénies de Goethe, qui ne sont que des épigrammes, etc., etc. Ces ouvrages ne doivent point être compris dans une bibliographie

xérographique, parce qu'ils oe traitent point des étrennes proprement dites. Si nous en disons un mot,c'es1 pour éviter toute accusation d'omission de la part de certaines personnes plus familiarïséesavecles titres des livresqu'avec

ce qu'ils renferment. Nous n'y reviendrons plus.

II. L'origine des estrennes, par R. L. de la Barre. Paris, 1582, in-8".

Cet ouvrage me paraît devoir être fort rare. Je ne l'ai trouve' qu'une seule fois indiqué dans les nombreux catalogues de bibliothèques et dans les différentes bibliographies que je possède.

III. Strenœ adsenatum et populum Cadomemem. Cadom., 1588, in-12.

Eadem, nova editio. Parisiis, 1598, in-8°.

Ces deux exemplaires, d'éditions différentes, existaient dans la bibliothèque de M. Falconet. Voy. son catalogue, Paris, 1763, in-8°, n°s 18,052 et 18,053.

IV. Theodori Marcilii kistoria strenarum orationibm adversariis et carminé explicata. Parisiis , Prevosteau, 1596, in-8°.

Eadem, nova editio. Parisiis, Prevosteau, 1599, in-8°.

Eadem, nova editio, cui accessit Libanii sophistse (1) kalendarum januarii expressio, gr. lat., ex versione Th. Marcilii. Parisiis, 1603, in-8°.

(1) Il n'est fait aucune mention de ce Traité de Libanius sur les Calendes de janvier dans la longue notice que donne de ses opuscules J. -Albert Fabricius, au tome VII de sa Bibliothèque grecque. Hamb., 1715, in-4°, liv. V, ch. 10, pp. 378-414.

Eadem, quarta editio, auctior variis accessionnibus. Parisiis, Prevosteau, 1606, in-8°.

Ce nombre d'éditions prouve que cet ouvrage a été recherché dans son temps. On y trouve deux discours dont l'un est Contra usum strenarum et l'autre Pro usu strenarum. L'auteur a ainsi résumé tout ce qui avait été dit pour et contre les étrennes. Ce recueil est d'autant plus intéressant que Th. Marcile était un savant philologue.

V. Pétri Valentis Janas Patulcius Argus centimanus strenipeta. Parisiis, 1602, in-8°.

Cet exemplaire se trouvait dans la bibliothèque du docteur Falconet. (Voy. son catalogue, n° 18,052.) J'ignore si cette plaisanterie a eu beaucoup de succès : le vrai nom de son auteur est Sturck.

VI. HomiliaD. Augustini, de kalendis januarii ; et vener. Sorbonœ décrétai, epistola, contra festum fatuorum, nunc primum édita?, et notis inlustratas a Joan. Savarone; adjectus est popularis tractatus contra larvas (masques) hac tertia editione auctior. Parisiis, Perier, 1611, in-8°.

Cet ouvrage est relatif à la fête du nouvel an dans les premiers siècles de l'Eglise, et aux déguisements en animaux, vieille, etc. etc., que les païens y pratiquaient. Les chrétiens, dont la foi n'était pas encore bien affermie, ne craignaient pas de s'associer quelquefois à ces travertissements criminels, et très criminels, si ce que l'on en rapporte est vrai. Aussi plusieurs SS. Pères les ont fortement condamnés. Il paraît qu'il a été impossible de déraciner entièrement l'usage de ces déguisements, car dès lors ils

"Qui vert iUt

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n'ont pas cessé d'être l'âme des plaisirs dans le temps qu'ini appelle les jours gras on le carnaval. Voyez sur le ccrvuliis ci le vetula, sortes de mascarades du temps des païens, la dissertation ou lettre de l'abbé Lebeuf, dans son Recueil de divers écrits pour servir d'éclairoissemem à l'histoire de France. Paris, Jacq. Barrois, 4738, 2 vol. in-12, pp. 294-308.

L'ouvrage cité en tète de cet article était dans la bibliothèque de M. Burette. Voy. son catalogue, Paris, 1748, 3 vol. in-12, tom. III, n° 9591.

VII. Jmwtatius, sive de strena commentarius , auctore hieronymo Bossio. Milani, 1624, in-8°.

Idem, nova editio, Milani, 1G28, in-8°.

Idem, nova editio, dans le Novus thésaurus antiquitatum romanarum, edente Scaligere, Hagœ Comitum, 1716- 1719, 3 vol. in-f0.Voy. tom. II, p. 1393.

Ce commentaire est estimé; on y trouve cité un poëme de Metellus sur les étrennes.

VIII. Philippi Horstii schediasma de strenis votisque januariis. Ienae, 1632, in-4°.

Cet ouvrage ne m'est connu que par son titre ainsi rapporté dans l'excellent Catalogus bibliothecœ Bunavianœ (édit. Johan. Mien. Franckio), Lipsiœ, 1750-1755, 3 tom. en 7 vol. in-4°. Voy. t. II, p. 513. Cette bibliothèque du comte de Bunau, dont malheureusement le catalogue n'a pas été terminé , a passé dans la bibliothèque publique de Dresde.

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