VESTIGES DE L'ANCIEN PALAIS DES DUCS DE BOURGOGNE
L'origine de l'ancien palais des ducs de Bourgogne se perd dans la nuit des temps ; on pense qu'il a été bâti à une époque déjà reculée du moyen âge, sur l'emplacement d'une construction romaine, dont on a retrouvé des débris en démolissant (en 1808) l'église de la Sainte-Chapelle, qui était adhérente à ce palais.
Le premier acte où il soit fait mention de cet antique monument, remonte au Xe siècle : c'est un diplôme du roi Lothaire, daté de 960, et délivré en faveur du prieuré de Nantua; on lit à la fin : Actum Divionensi in Palatio (voyez Gallia christ., tome iv, p. 5). Un autre acte, postérieur de près de cent ans, prouve que les ducs de la première race habitaient aussi ce palais, car, souscrit par Robert Ier en 1054, cet acte porte In domo meâ propriâ (voyez Du Chesne, tome h, p. 110). Le duc Hugues III, au XIIe siècle, y logeait également; il acheta divers terrains pour y construire la Sainte-Chapelle (en 1172), et jeta les fondements du palais
actuel; Philippe-le-Hardi, premier duc de la seconde race, le fit réparer, ou plutôt rebâtir, on 13(36. Ce n'est point ce prince qui a fait élever en 1367 (comme on l'a prétendu), la haute tour carfée appelée jadis la 7Vnus.sc, et maintenant l'Observatoire ; c'esl sou petit-fils, Philippc-le-Bon, qui la fit construire en 1443 (1). On doit encore au même duc Philippe-Ie-Ron, la tour, ou plutôt le pavillon carré connu d'abord sous le nom de Brandon, et quelques années après, sous celui de Tour de Bar, par suite d'un événement dont nous parlerons plus bas.
Ces deux tours (avec le mur qui donne sur la Petite-Promenade) sont les seuls monuments, apparents à l'extérieur, qui par leur teinte et leur forme rappellent l'ancien palais (2) . Cet édifice ayant éprouvé divers incendies (en 1417, en 1473 et en 1502), a été reconstruit ou réparé sur un plan plus régulier; et par la suite il a été augmenté de deux ailes et d'embellissements que l'on doit à l'ancienne administration des Etats de la province.
La Tour de Bar étant le principal objet qui frappe les yeux dans le dessin donné, considérons-la sous le rapport descriptif et historique. Contiguë à l'ancienne habitation des ducs, cette tour est derrière le palais actuel, à l'extrémité de
(1) Voyez la Notice sur la Tour ducale, lue à la Commission départementale d'antiquités de la Côte-d'Or, par M. Boudot, archiviste, le 15 janvier 1833 ; in-8°, pag. 1 et 2.
(2) Nous disons « apparents à l'extérieur, » car dans l'intérieur subsistent encore, attenant à la Tour de Bar, l'ancien bâtiment des cuisines où se voit un puits jadis remarquable par des ornements que l'on a détruits, et les cuisines elles-mêmes dont la disposition et la structure étaient fort curieuses; la porte et les fenêtres donnent sur la cour de l'aile gauche du palais. Un escalier droit, appuyé contre le mur des cuisines, conduit au premier étage de la tour de Bar.
l'aile gauche, et forme une espèce de pavillon carré. Elle a trois étages, et est flanquée, aux angles sud-est, de deux tourelles inégales, ayant chacune un escalier tournant dans l'intérieur. Sa toiture, la haute cheminée qui en domine le comble, et, au bas, un pan de muraille romaine, seul reste, diton, de la première clôture de Dijon, lui donnent un aspect moins pittoresque qu'important par sa vétusté et par les souvenirs qui s'y rattachent. Abordons ces souvenirs.
Vers la fin de juillet 1431, eut lieu la bataille de Blugnéville entre le comte Antoine de Vaudemont et René, duc d'Anjou et de Bar, au sujet de la Lorraine, dont ils se disputaient la possession. Vaudemont avait pour lui Philippele-Bon et les Bourguignons ; René était soutenu par les Lorrains. Celui-ci fut vaincu, fait prisonnier et conduit sous bonne garde d'abord à Châtillon, puis au château de Talant, et enfin à Dijon, où on le déposa dans la tour Brancion, qui depuis a pris le nom de tour de Bar. Il y occupa l'appartement au premier étage qui consistait en une pièce de 35 pieds de long, sur 25 de large, avec une grande cheminée soutenue par deux colonnes, en face de laquelle étaient trois larges fenêtres garnies d'un treillis en fer, et qui donnaient sur l'ancienne Sainte-Chapelle et sur l'église de Saint-Michel. La seconde et la troisième salles du second étage servaient aux gentilhommes faits prisonniers avec René, et à ses gardes. Les domestiques logeaient dans un galetas obscur, où l'on montait par une échelle.
A peine René fut installé dans ce triste et nouveau manoir, qu'il fit bâtir une chapelle au côté droit de l'église du Palais, sous l'invocation de Notre-Dame et de saint René, son patron. Puis trouvant une agréable distraction dans la
peinture, qu'il cultivait avec succès, il décora cette chapelle des armes de Bar, el en fit de même dans une autre chapelle qu'il fonda aux Chartreux. Il fi! ensuite sou propre portrail sur l'un «1rs vitraux de la chapelle des ducs, où deux ans après furent placées les armes blasonnées des dix-neuf chevaliers de la Toison-d'Or qui avaienl assisté au chapitre tenu en 1433. Il lit aussi les portraits de Jcan-sans-Peur et dePhilippe-le-Bon , qu'il avail copiés sur un verre, et les remit à celui-ci dans la visite qu'il vint lui rendre dans sa prison le 16 février 1432. Touché de cette galanterie, Philippe ordonna que ces témoignages du talent et de la captivité de René fussent placés à l'une des fenêtres gothiques de l'église des Chartreux. Ces vitraux précieux ont longtemps excité la curiosité des voyageurs.
Malgré toutes les démarches que l'on fit en faveur du malheureux prisonnier, il ne sortit de sa tour (par traité du 25 avril 1432) que provisoirement et sous la promesse d'y rentrer le 1er mai 1433, dans le cas où les dures conditions qu'on lui imposait ne seraient pas remplies. Cependant au terme fixé, les choses ne s'étant point arrangées, Philippele-Bon voulut bien consentir à une prolongation de liberté. Mais en avril 1434, il exigea que les deux fils de René (Louis et Jean d'Anjou), désignés comme otages dans le traité de 1432, se rendissent à la tour de Bar ; ce qu'ils firent. Et vers la fin de 1434, le même duc Philippe, toujours sollicité par Vaudemont, fit signifier à René par un héraut d'armes, qu'il eût à venir reprendre ses fers à Dijon. René, esclave de sa parole, se rend à la tour de Bar. Il n'y demeura pas longtemps; on le transféra sous bonne garde h Bracon-sur- Salins, où il resta près de deux ans, avec beaucoup moins
d'agrément qu'il n'en avait à Dijon. Enfin, ayant été, dans cet intervalle, nommé roi de Naples et de Sicile, il obtint sa liberté définitive le 25 novembre 143G.
Ne doit-on pas être un peu surpris de la conduite sévère du duc de Bourgogne à l'égard d'un prince aussi bon, aussi consciencieux que René, et qui n'était pas même son propre prisonnier? On peut dire que, dans cette circonstance, l'honorable surnom de bon conviendrait mieux au duc d'Anjou qu'au duc de Bourgogne.
C'est donc au séjour forcé que René a fait à Dijon dans la tour en question, pendant deux ou trois ans, que ce vieux monument doit son nom de Bar et toute sa célébrité.
Quant à la haute tour qui s'élève au-dessus du Logïs-du- Roi, elle n'offre aucun souvenir historique important. Philippe-le-Bon, comme nous l'avons dit d'après M. Boudot, la fit construire en 1443, c'est-à-dire dans les derniers temps des incursions des écorcheurs, pour surveiller le plat pays et éviter les surprises des partis ennemis. Cependant il en est qui prétendent que, commencée par Philippe-le-Hardi, cette tour fut continuée et exhaussée par Jean-sans-Peur ; et ce qui donnerait quelque fondement à cette opinion, c'est qu'on y voit, à la clef de la voûte, le rabot que ce prince mettait au-dessous de ses armes depuis que le duc d'Orléans avait ajouté aux siennes un bâton noueux. Quoi qu'il en soit, cette tour est à quatre faces, d'une forme irrégulière et bizarre. Elle est terminée par une plate-forme environnée d'une balustrade de pierres percées à jour. Sur cette plate-forme ou terrasse s'élève encore un petit belvéder de quinze pieds de hauteur, couvert en pierres et environné aussi d'une balustrade. En 1778, on fit des réparations es-
sentielles à cette tour, et on disposa les appartements supérieurs pour un observatoire. En 4800, le 14 juillet, jour où l'on célébrait l'anniversaire de la prise de la Bastille, un feu d'artifice tiré au-dessus de la terrasse mil le feu à la partie supérieure de la tour; de prompts secours préservèrent les appartements du dessous; mais le haut éprouva un dégât assez considérable, qui fut entièrement réparé en 4801. M. Boudot a démontré que cet antique monument avait besoin de réparations urgentes, surtout a sa base. (Voyez sa Notice, p. 5.)
(Voyagr pittoresque vu llùiirgogne (Cûte-d'Or). Dijon, Jobard, 1833.