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SUR LA VENTE DE LA BIBLIOTHÈQUE DU DUC DE ROXBURGH

Dijon, 3 juin 1816.

Monsieur,

On sait depuis longtemps que MM. les journalistes sont en droit de prendre certaine latitude dans le champ de la vérité, quand ils ont quelques faits singuliers à raconter ; mais il ne faut pas abuser de ce droit, comme l'a fait le rédacteur de l'article Londres, des Annales politiques, morales et littéraires, n° 195, 28 juin dernier. C'est un peu trop fort. Il dit qu'à la vente de la magnifique bibliothèque du duc de Roxburgh, un exemplaire du Bocace, édition de Valfarder, fut adjugé pour la somme énorme de 40,000 liv. sterl. (à peu près 920,000 fr. de notre monnaie). Il a bien raison d'appeler cela une somme énorme, je vous réponds qu'elle mérite complètement l'épithète d'hyperbolique; la vérité est que l'exemplaire de l'édition du Décaméron de Bocace de Valfarder, Venise, 1471, in-f°, de 264 feuillets, a été adjugé, à la vente de M. le duc de Roxburgh, en 1812,

n M. le marquis de Blandfort, pour la somme de 2,260 liv. Bteri. (51,800 fr.)j cela esl <l«;jà fort honnête. M. de Blandfort a en pour conclurent, aux enchères, lord Spencer, l'un (l.s membres les pins distingués de la société des bibliomanes en Angleterre.

Nous n'approchons pas du luxe anglais dans ce genre, et je pense que ce nVst pas un grand malheur; le livre qui a été vendu le plus cher en France est, autant que je puis le croire, la Guirlande de Julie, in-f", de 91 feuillets, mss., qui a été adjugé, chez M. de la Vallière, en 1784, pour la somme de 14,510 fr.; encore est-ce un anglais qui en a fait l'acquisition; mais on m'a assuré que le volume n'était pas sorti de France.

Encore un mot sur la vente de la riche bibliothèque de M. Hoxburgh : sa collection était de 9,353 articles. Les anciens romans de chevalerie, en français, et les premières éditions de l'ancienne littérature anglaise en formaient le principal ornement. Une seule vacation de cette vente a fourni 5,000 liv. sterl. (115,000 fr.). Cela ne vous paraîtra pas incroyable, quand vous aurez jeté les yeux sur quelques articles que je vais citer; je me bornerai à trois, pour ne pas abuser de votre patience. Le livre Ofthe fayt of armes and Chyvalrye (trad. du français de Christine de Pise), enprynted by Caxton, 1489, in-f°, goth., a été vendu 336 liv. sterl. (7,728 fr.). — Le Myrrouer ofthe Worlde (traduit du français par Caxton , 1480 ou 81 ), in-f°, fîg. en bois, a été adjugé pour la somme de 351 1. 15 sh. (8,088 f.). — Le Recuylle of the history of Troye (traduit du français de Raoul le Fèvre, par W. Caxton), sans date, in-f°, a été porté à la somme de 1,060 liv. 10 shl. (24,390 f.). Je pour-

rais vous citer encore plusieurs autres articles, entre autres, le Victorious, prince de Blanchardin, etc., sans date, in-f°, qui , tout imparfait qu'il est à la fin, n'a pas été donné a moins de 215 liv. sterl. (4,935 fr.). Mais en voilà suffisamment pour prouver que MM. les Anglais ont sans doute beaucoup de goût, mais qu'ils ont encore plus d'or. Il s'en faut bien que jadis ils aient payé les mêmes livres aussi cher; car, au commencement du dernier siècle, le Décaméron de Valfarder, dont je vous ai parlé plus haut, qui passe pour la première édition de cet ouvrage, et qui est fort rare, n'était payé à Londres que 100 guinées (2,400 fr.). Il y a loin de là à 51,890 fr.Tout se perfectionne, comme vous voyez, tout s'accroît avec le temps, la folie comme le reste; aussi je ne puis m'empêcher de dire, comme à Londres : Prospérité aux bibliomaniaques du Roxburgh-Club !

Adieu, Monsieur, je vous salue bien cordialement.

(Journal de la Côte-d'Or. 6 juillet 1816, n« 54.)

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