HOTEL DES AMBASSADEURS
Cet ancien manoir, que depuis près de quatre siècles on appelle indistinctement Hôtel d'Angleterre ou Hôtel des Ambassadeurs, est situé dans la rue des Forges, derrière le Palais des Etats, vis-à-vis la partie nord-est de ce palais occupée maintenant par la mairie. Si l'on en juge par les curieux débris de sculpture qui s'aperçoivent encore dans l'intérieur de la cour de ce bâtiment, ce devait être l'un des plus beaux et des plus riches hôtels de Dijon. Il occupait sans doute une étendue beaucoup plus grande que celle de la maison où se trouvent ces débris si précieux pour l'histoire de l'art; et, selon toute apparence, il embrassait dans son enceinte les maisons à droite et à gauche, et devait former par l'un de ses côtés l'angle qui de la rue des Forges conduit à la rue de Notre-Dame.
On ignore la date de la construction de cet hôtel, mais il paraît certain que c'est au XVe siècle qu'il a dû être dans son plus grand éclat de splendeur et de magnificence. Il serait facile de le démontrer par un court exposé des événements de cette époque qui l'ont rendu célèbre, quand même son nom ne le prouverait pas suffisamment. Mais auparavant, disons un mot des débris de sculpture qui ont
échappé soit au ravage du temps, soit au dépècemeft de
Col hnlt'l.
Le premier objet qui frappe en entrant dans la eonr est une construction en bois fort curieuse et qui est a plusieurs étages formant galeries. Le tout, malgré la teinte de vétusté, plaît à l'œil, parce que les reliefs et les contours sont travaillés avec autant d'art et de précision que de solidité. On voit ensuite un escalier en pierre qui, s'élevant en spirale, est garni de balustrades gothiques d'un agréable effet. Son noyau est terminé à l'extrémité supérieure par une figure d'homme portant sur sa tête une corbeille, d'où s'échappent en tous sens des rameaux de feuillages et de fleurs qui forment d'une manière fort ingénieuse les arêtes et les nervures de la voûte.
Le nom d'Hôtel des Ambassadeurs a été donné et conservé à ce manoir, parce que c'était là que logeaient les ambassadeurs d'Angleterre à la cour des ducs de Bourgogne et particulièrement à la cour de Philippe le Bon. Personne n'ignore que l'assassinat de son père, le duc Jean (arrivé le 10 septembre 1419, sur le pont de Montereau), lui fit faire une alliance étroite avec les Anglais, pour tirer vengeance de ce crime dont était accusé le dauphin (depuis Charles VII), puisqu'il fut commis en sa présence. On sait aussi quels malheurs fondirent sur la France par suite de cet événement tragique. L'héritier du trône fut déshérité, proscrit, exilé pendant 17 ans; les Anglais devinrent maîtres de la France, et y firent couronner roi l'un des leurs, encore enfant (Henri VI), le 17 décembre 1431.
D'après cet état de choses, rien de surprenant dans l'accueil que recevaient les Anglais à Dijon; c'est surtout
en 1423 que l'hôtel dont nous parlons dut être préparé avec toute la magnificence possible, puisque c'est le 13 avril de cette année que le duc de Bedfort, frère du roi d'Angleterre (Henri V), y épousa Anne de Bourgogne, sœur de Philippe le Bon. Ces noces se firent avec une pompe extraordinaire.
Cet hôtel dut donc florir tant que la bonne intelligence régna entre le duc Philippe et les Anglais ; et il prit le nom d'Hôtel d'Angleterre, parce que tous ceux de cette nation y étaient reçus, défrayés et comblés de soins et de prévenances. Mais par la suite, Philippe le Bon ayant senti la nécessité de faire cesser les fléaux qui pesaient sur la France, et ayant souscrit le traité d'Arras du 21 septembre 1435, gage de sa réconciliation avec Charles VII, alors plus d'ambassadeurs anglais à Dijon, plus d'intimité entre le duc de Bedfort et son beau-frère. Bien plus, lorsque Philippe envoya son roi d'armes à Londres pour faire part à Henri VI du traité d'Arras, le ministère anglais, pour témoigner ostensiblement son dépit, logea cet ambassadeur chez un cordonnier, lui fit faire mille avanies et le renvoya sans réponse.
Le duc de Bedfort eut le cœur si ulcéré de l'inconduite de son beau-frère, qu'il en périt de chagrin à Rouen, le 14 décembre 1435. Les Anglais furent promptement expulsés de France, et Philippe le Bon, sincèrement réconcilié avec Charles VII, lui resta fidèle et contribua autant qu'il était en lui au rétablissement des affaires du royaume.
(Voyage pittoresque en Bourgogne (Côte-d'Or). Dijon, Jobard, 1833,)