CHARTREUSE DE DIJON
La célèbre Chartreuse de Dijon, qui date du XIVe siècle (1383), n'existe plus que dans la mémoire des Bourguignons. Depuis 1793, la charrue a passé sur le sol où s'élevaient ses beaux bâtiments, ses longs cloîtres et cette superbe église, non seulement enrichie de tant de bienfaits des généreux ducs de Bourgogne de la dernière race, mais encore illustrée par la magnificence de leurs tombeaux. Tout a disparu, à l'exception cependant de quelques faibles ruines qui attestent, même dans leur exiguïté, la grandeur du passé. Ces ruines consistent dans le portail de l'église, dans une tourelle de 60 pieds d'élévation, maintenant isolée, mais jadis adossée au collatéral nord de l'église, et dans un piédestal chargé de sculptures et qui supportait une croix gothique. Nous ne parlerons ici que du portail et du piédestal, parce que ce sont les plus intéressants de ces tristes débris, et ceux qui, malgré l'état fruste où ils se trouvent, peuvent le mieux donner quelque idée de cette Chartreuse, vaste monument dont certains embellissements étaient si précieux sous le rapport des arts! Donnons donc quelques détails sur ces deux objets; notre tâche sera d'au-
tant plus facile que nous ne pouvons puiser à meilleure source que dans un excellent ouvrage intitulé : Rapport fait à la Commission départementale d'Antiquités de la Côte-d'Or, sur les restes des Monuments de l'ancienne Chartreuse de Dijon (par M. Fevret de Saint-Mémin) ; Dijon, 1832, in-8°. Notre regret est de nous voir forcé d'abréger ces curieux détails pour les proportionner à l'étendue ordinaire des notices dans le présent recueil.
Portail de l'Eglise.
Ce riche monument doit sans doute sa conservation à l'avantage qu'ont trouvé les acquéreurs de la Chartreuse à le faire servir, par son emplacement, comme mur de séparation entre la cour du cloître convertie en jardin potager, et le terrain qu'occupait l'église converti en verger. (On voit encore dans ce verger une excavation qui marque la place où étaient, sous la nef, les superbes tombeaux de Philippe-le-Hardi et de Jean-sans-Peur.) « Il est heureux, dit M. de Saint-Mémin, que le besoin d'une clôture ait préservé de la destruction les anciennes portes de ce portail. Elles sont, ainsi que le guichet percé dans le battant de gauche , restées armées de toutes leurs ferrures de formes fantastiques, de leurs serrures, cadenas, arcs-boutants et crochets. Ces ouvrages de boiserie et de serrurerie des temps anciens, donnent une sorte de vie à ce monument. Vu du côté du midi, à une certaine distance, il offre l'aspect d'une église dont les portes sont fermées ; et si ce n'était un groupe de grands arbres trop voisin des broussailles,
la rugosité du terrain, cl quelques débris qui concourent à former untcomposition des [dus pittoresques, il serait facile de se faire illusion et de se persuader qu'on n'a pas sous les yeux, une scène de ruines. »
La partie supérieure du portail, occupée jadis par un toit suspendu qui servait d'abri aux ouvrages de sculpture, a disparu soit par l'effet, des injures de l'air, soit par l'effet du marteau destructeur. Il en résulte que « la partie conservée de ce portail a maintenant 38 pieds de largeur sur 28 de hauteur. A 7 pieds 6 pouces d'élévation, sur la face oblique des saillies du mur, sont les statues, de grandeur naturelle, de Philippc-lc-Hardi et de Marguerite de Flandre, son épouse, agenouillés et tournés vers une image de la Vierge, qui est adossée à la pile intermédiaire des portes. » La statue du duc est bien conservée; celle de la duchesse est endommagée : les mains manquent, et les parties saillantes de la cornette ou coiffe ont été brisées; mais cela est facile à restaurer, le reste n'ayant que peu souffert.
« Deux figures d'une plus grande stature, saint Jean et sainte Catherine, debout aux côtés du duc et de la duchesse, occupent le reste des bases sur lesquelles posent les deux groupes. Ces bases se terminent en forme de consoles, et sont supportées par des personnages à longue barbe, d'une petite proportion, représentés tenant des livres à la main. Des tabernacles ou chapiteaux, taillés avec élégance et légèreté, ornent la partie supérieure des deux groupes. Un semblable couronnement existait jadis au-dessus de la figure de la Vierge qui est posée sur un dé, dont les faces visibles portent chacune les lettres m p m., posées en zig-zag; c'est le chiffre de Philippe et de Marguerite.
« Deux statues de saints en habit de chartreux, appliquées contre les parties extrêmes du parement du portail, et placées sur des socles détachés du corps de la maçonnerie, semblent y avoir été rapportées, et n'avoir point appartenu à la décoration primitive. D'ailleurs très mutilées, elles sont d'un travail inférieur à celui des figures mentionnées ci-dessus.
« Un grand arc-ogive appliqué prend naissance sur les pieds droits; il forme l'encadrement d'un champ sur lequel se dessinent deux autres arcs semblables, mais plus petits... »
Les statues du duc et de la duchesse sont l'ouvrage d'un habile sculpteur, ClauxSluter, natif de Hollande, et nommé, en 1390, ymagier, c'est-à-dire statuaire du duc; c'est lui qui fut chargé des travaux du portail. M. de Saint-Mémin doute que les statues de la Vierge, de saint Jean et de sainte Catherine, soient le produit du ciseau de Sluter, quoique les registres portent qu'elles sont sorties de son atelier. Elles sont sans doute l'œuvre des statuaires que Sluter avait sous sa direction , et dont M. de Saint-Mémin donne la liste.
« Drouhet de Dampmartin a été l'architecte de la Chartreuse; mais il n'est pas possible d'apprécier son mérite sur les faibles parcelles qui restent de l'édifice. »
Piédestal supportant la croix gothique, autrement dit le Puits-de-Moyse.
Ce précieux monument de sculpture est de forme hexagone; il a 16 pieds de hauteur sur 6 à 8 pieds d'épaisseur
dans ses diverses diagonales. Il étail surmonté d'une croix de pierre élevée d'environ 20 pieds, qui a disparu ainsi que les statues des saintes femmes qui étaient an pied de cette croix. Ce piédestal, qui est encore l'ouvrage de Clanx Sluter, fut établi, en 1396, sur une pile fondée au centre d'un large puits de 22 pieds de diamètre, creusé au milieu de la cour du cloître de la Chartreuse. Comme chacune de ses six faces était ornée de la statued'un prophète, on a d'abord appelé ce puits le Puits-des-Prophètes, puis ensuite le Puttede-Motse, sans doute parce que le législateur du peuple hébreu est le doyen des six prophètes qui figurent sur ce monument. Maintenant la dénomination de puits n'est plus qu'un objet de souvenir, car ce puits a été comblé depuis la Révolution.
Dans le principe, c'est-à-dire au XIVe siècle ou au commencement du XVP, une simple margelle, à laquelle on arrivait par quelques marches, entourait ce puits. Mais quand le piédestal et la croix furent terminés, on sentit la nécessité de les garantir des injures de l'air; en conséquence, en 1403, on éleva provisoirement sur la margelle une légère charpente close par des toiles cirées, à laquelle on substitua bientôt un dôme soutenu par des colonnes. Cet appareil de conservation s'étant dégradé, on le remplaça, en 1638, par un mur ouvert de douze arcades, qui entoure encore aujourd'hui ce monument.
Les six statues qui figurent sur les six faces du piédestal, et qui sont dues au ciseau de Claux Sluter, sont celles de Moïse, de David, de Jérémie, de Zacharie, de Daniel et d'IsAÏE. Elles ont environ 5 pieds 1/2 de haut, et sont adossées à un panneau encadré de moulures taillées dans le
goût du temps. Les consoles qui les supportent ont chacune un culot orné de feuillages variés de vignes, chardons, chicorées, choux, etc., taillés avec une délicatesse admirable. Au-dessous est une plate-bande sur laquelle on a inscrit le nom de chaque prophète, dans cette forme : MOYSES PROPHETÀ, DAVID PROPHETA, etc. Une colonette, dont le chapiteau est sculpté avec grâce et légèreté, masque les arêtes du dé. Sur les six chapiteaux sont placés des Anges dont la tête est appuyée sous le membre le plus élevé de l'entablement. Chacune de ces figures a les ailes étendues et croisées avec celles des anges voisins ; ils portent tous l'expression de la profonde douleur inspirée par le sujet principal. Au-dessous de la plate-bande sur laquelle se lit le nom de chaque prophète, règne une moulure en corbin , qui fait une saillie d'environ 15 pouces ; ce cordon, qui est à 3 pieds 1/2 du sol, pose sur la pile dont les parements unis sont peints aux armoiries du duc de Bourgogne, entourées de tourbillons de flammes.
A la suite de ces détails techniques sur l'ensemble du monument, détails que nous avons empruntés, par extraits, au savant rapport mentionné ci-dessus, M. de Saint-Mémin donne, en six articles, une description très intéressante et très pittoresque des statues des six prophètes en question. Leur attitude, l'expression de leur physionomie, leur costume, tuniques, manteaux, surcots, broderies, chaperon, chaussure, rouleaux ou phylactères portant un verset de la Bible, tiré des livres du prophète dont on parle, et ayant rapport à la Passion; couleurs, dorures, dont il ne reste que de très légers vestiges, rien n'a échappé à l'œil observateur de M. de Saint-Mémin, ni à la sagacité d'un de
ses amis aussi modeste qu'instruit, qui a retrouvé la leçon parfaite de certains versets endommagés par lus injures du temps el plus encore par des mutilations. Nous regrettons beaucoup que les dimensions de cette notice ne nous permettent pas de rapporter en entier cette partie du travail de M. de Saint-Mémin.
Nous ajouterons que cet amateur éclairé des arts, à force de recherches et d'après un examen minutieux de toutes les parties du monument en question, nous l'a représenté tel qu'il était dans sa splendeur primitive, c'est-àdire comme s'il était intact , et si les couleurs et les dorures subsistaient encore; mais il est bien éloigné d'être main tenant dans cet état brillant; aussi l'auteur dit : « Il faut malheureusement détruire l'illusion que nous pouvons avoir produite. Nous devons faire observer que les couleurs et les dorures, dont les ouvrages étaient jadis si magnifiquement enrichis, ne laissent plus aujourd'hui que des traces très légères, mais suffisamment inconnaissables pour assurer l'exactitude de ce que la description pourrait sembler offrir d'imaginaire à l'observateur superficiel. Toutefois, les sculptures du piédestal sont mieux conservées qu'on ne devait s'y attendre après quatre siècles d'existence et quarante ans d'abandon. A l'exception des fûts des colonettes et d'une partie des feuillages d'ornement qui ont disparu, les mutilations sont peu considérables, et tout est dans un état tel que la restauration du monument ne présenterait d'autre difficulté que celle du travail. »
A l'instant où M. de Saint-Mémin rédigeait son rapport (1832), la propriété de la ci-devant Chartreuse était en vente, et cela lui faisait craindre de voir disparaître les
monuments dont nous venons de parler. Mais dès lors le département ayant fait cette acquisition pour y établir un hospice, il faut espérer que non seulement ces monuments seront conservés, mais qu'on les transportera dans un lieu qui leur sera plus propice soit pour la stabilité, soit pour la publicité, et qu'on les restaurera sinon dans leur splendeur primitive , du moins de manière à en faire mieux ressortir les beautés et en assurer la conservation.
Heureux les pays où l'autorité supérieure soigne, protège et conserve les chefs-d'œuvre des arts; elle peut compter sur un juste sentiment d'estime et de reconnaissance de la part des contemporains et de la postérité.
(Voyage pittoresque en Bourgogne (Côte-d'Or) , Dijon, Jobard, 1833 )