DES NOMS ET SURNOMS
L'origine des noms et surnoms dans les familles (nous ne parlons ici que de la France), se perd dans la nuit des temps. On sait que sous la première race de nos rois, on ne portait qu'un seul nom qu'on tenait ordinairement de la volonté de ses parents, et qui, surtout pour les princes, renfermait souvent quelque qualification de fortune ou de naissance. C'est sans doute la cause de ces noms en bert et en rie que l'on voit dans l'histoire des commencements de notre monarchie. Bert signifiait illustre, puissant; et de rie on a fait riche. C'est ainsi que Dagobert veut dire renommé par les armes; Chilperic, qui a puissance d'aider; Childebert, homme illustre entre les guerriers; Klovis, fort, valeureux. La langue primitive des Francs était d'abord très dure, mais elle s'adoucit en se mêlant avec la celtique et la romaine; les mots prirent une articulation plus facile, plus douce : de Klovis on lit Louis; de Clotaire on fit Lothaire, etc. Vers le commencement de la seconde race, au VIIIe siècle, on commença à prendre deux noms; on prétend que c'est à Charlemagne que l'on doit cette coutume. De là vient sans doute la première origine des surnoms français qui se mul-
tiplièrent vers la fin du Xe siècle et au commencement du XIe. Ces surnoms ne furent guère que des sobriquets, ou honorables ou ridicules, pour distinguer ceux qui portaient le même nom de famille. Pépin fut surnommé le Bref, parce qu'il était de petite taille; un Charles eut le surnom de Simple, un autre celui de Chauve; le roi Hugues fut surnommé Capet, sans doute parce qu'il avait une forte tête ou au moral ou au physique , ou peut-être parce qu'il portait sur la tête un chaperon au lieu de couronne.
Dans le XIe siècle, c'est-à-dire au moyen âge, on ne mettait dans les actes publics que le nom de la personne dont il s'agissait, et, pour la mieux désigner, on écrivait au-dessus de son nom, en interligne, le sobriquet qu'elle portait : c'est sans doute de là que vient l'étymologie du mot surnom, que les latins appelaient cognomen.
Dans le XIIIe siècle, on commença à fixer dans les familles un surnom héréditaire. La noblesse le tira des terres qu'elle possédait; les gens de lettres du lieu de leur naissance, et les roturiers transmirent à leur postérité le surnom ou sobriquet qui leur était venu de leur profession ou de la couleur de leurs cheveux, ou d'un talent, ou d'un défaut particulier. Par la suite, ce surnom est devenu nom de famille, et voilà pourquoi nous voyons maintenant des le Bel, des le Bègue, des Sauvage, des le Boux, des Petit, des Prieur, des Châtelain, des Coquin, des le Franc, des le Jeune, etc., etc. Ces noms propres portent avec eux une étymologie sur laquelle il est impossible de se tromper, quoique maintenant ils n'aient aucune espèce de rapport avec la manière d'être, les qualités ou les défauts des personnes auxquelles ils appartiennent. Nous ajouterons ici que c'est vers le XIIIe siècle
que les grands, les nobles, les riches, prirent l'habitude d'ajouter a leur nom de famille, dans les actes, la liste des fiefs qu'ils possédaient et des emplois dont ils étaient revêtus. Les empereurs d'Orient leur donnaient depuis longtemps l'exemple a cet égard, jamais noms propres ne furent accompagnés de plus de litres : le grand sultan qui a succédé a ces empereurs depuis M53, a hérité de leur manie. Presque tous les princes de l'Europe en ont fait à peu près de même. Il n'y a guère que nos souverains qui, appréciant l'honneur de posséder le trône le plus ancien et l'un des plus puissants de l'Europe et du monde entier, se sont toujours contentés du titre modeste, mais si grand et si respecté, de Rois de France, et, depuis Henri IV, de Rois de France et de Navarre (1). Un jour Charles-Quint, dans une lettre qu'il écrivit à François 1er, fit un grand étalage de ses titres, et même s'en donna plus qu'il n'en avait; François 1er se contenta de signer ainsi sa réponse : François, premier gentilhomme de son royaume, et seigneur suzerain de Gentilly et de Vaugirard. Une autre fois, Philippe II, roi d'Espagne, qui ne le cédait à Charles-Quint, ni en ambition, ni en vanité, écrivit en 1597 à Henri IV, et ne manqua pas d'énumérer tous ses titres; notre bon roi se contenta de mettre au bas de sa réponse : Henry, bourgeois de Paris. Cette simplicité ingénieuse était une petite leçon pour la morgue espagnole, mais elle ne l'a pas corrigée.
(Journal de la Côte-tl'Or, 2 juillet 181 7, n«52.)
(1) Des Rois de France avaient porté le titre de Rois de Navarre avant Henri IV. De ce nombre sont : Philippe V, dit le Long, qui a régné de 131G à 1322, et Charles-le-Rel, qui a régné de 1322 à 1328.