‹ OpusculesChapitre 41 sur 66 · SUR UN ORIGINAL · texte numérisé non relu

SUR UN ORIGINAL

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11 est fort présumable que le nom de Daniel Dumoustier n'a point franchi et ne franchira jamais les portes du Temple de mémoire élevé aux hommes célèbres par les Moreri, les Bayle, les Ladvocat, les Chaudon, les Feller, les Michaud et tant d'autres biographes présents et futurs; mais comme ce Dumoustier joignait le goût des livres à une certaine originalité de caractère, nous croyons pouvoir lui dresser un petit piédestal, proportionné à sa taille, dans le Bulletin du Bibliophile. Quelques facétieuses anecdotes recueillies dans certains mémoires sur ce singulier personnage feront sans doute excuser notre témérité.

Daniel Dumoustier, né vers 4570, a vu les règnes de Charles IX, de Henri III, de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV. C'était un petit homme, toujours en calotte à oreilles, bizarre dans son costume, dans sa manière de vivre et de parler, vif, malin, enclin aux femmes, libre en

propos (défaut alors assez commun, la langue n'étant pas encore épurée); mais, au demeurant, bonhomme, franc, loyal, ayant même, dit-on, de la vertu, et jouissant d'une certaine considération , qu'il devait tant à cet amalgame bizarre de diverses qualités qu'à un vrai talent pour un genre particulier de peinture, ou plutôt de dessin, dans lequel il excellait : c'était le portrait au crayon à trois couleurs ; son habileté dans cette partie lui valut la faveur d'être logé aux galeries du Louvre , comme artiste recommandable. Au surplus, il ne manquait pas d'instruction, il savait l'italien, l'espagnol, aimait à lire, et s'était composé une assez bonne bibliothèque, qui ajoutait encore à, ce que son cabinet avait d'ailleurs de curieux. Ainsi sa personne, sa conversation, ses livres et son cabinet lui attiraient des visites et même des visites de personnes considérables.

C'était un original, avons-nous dit; on s'en apercevait dès l'abord de son logement au Louvre : au-dessus de la porte d'entrée était plantée une grosse paire de cornes, avec cette inscription : Regardez les vôtres, plaisanterie bouffonne, bien digne de cet homme. A peine entré dans son cabinet, on voyait écrit en gros caractères, au-dessus de sa bibliothèque : Le diable emporte les emprunteurs de livres (4). Un des rayons de cette bibliothèque portait

(1) Il n'avait pas pris pour modèle le bon Grollier, né a Lyon en 1479, mort en 15G5, qui avait inscrit sur la couverture de tous ses livres : Joan Grollieri et amicortjm; et notez que tous les volumes de sa nombreuse bibliothèque étaient de choix et relies avec un luxe inconnu jusqu'alors. — Etienne Jordan, né en 1702, mort en 1747, secrétaire et ami de Frédéric-le- Grand, avait adopté la même devise que Grollier : on lisait sur tous ses livres : Stkph. Jordani et amicoucm.

Il faut cependant convenir que l'honorable procédé de ces messieurs a pu quelquefois leur être préjudiciable; car les emprunteurs ne se piquent pas

ccllt' autre t;t iquctte : Taiu.kïtk di:s sois. Un jour, le Père Anioul, jésuite, confesseur du roi, rendant visite à l)umoustier, lui demanda qui étaient ees sots? — « Cherchez, lui répondit-il brusquement, et vous vous y trouverez. » Le bon Père n'alla pas plus loin; mais un autre jésuite l'y trouva effectivement, et s'encrait du motif qui avait fait placer son illustre confrère dans cette catégorie : — « C'est, lui répondit Dumoustier, parce qu'il a dit (pie Henri IV avait été nourri de biscuits d'acier. » Il faut avouer que l'hyperbole était un peu forte. Au reste, Dumoustier n'aimait pas les jésuites, et les médecins n'étaient pas mieux dans ses papiers, car il les appelait les magnifiques bourreaux de la nature (1).

Ce peintre goguenard ne se faisait aucun scrupule de quelques escroqueries en fait de livres; il était du nombre de ces gens à large conscience, qui s'imaginent que voler des livres n'est pas un vol, pourvu qu'on ne les revende pas : singulière morale! Il racontait lui-même qu'un jour il en agit ainsi à l'égard d'un libraire du Pont-Neuf. — « J'épiai, dit-il, le moment où cet homme n'était point

toujours Je délicatesse, de soins et d'exactitude à rendre les livres qu'on leur prête. Le brusque Dumoustier en avait sans doute fait la triste expérience. Nous-mêmes nous pourrions fournir quelques preuves de ces petits désagréments, car nous avons reconnu plus d'une fois, pour notre propre compte, la vérité de ce distique de madame Campan :

Tel est le sort fâcheux de tout livre prêté, Souvent il est perdu, toujours il est gâté.

(1) Nicolas Grollier de Servière, né à Lyon en 1500, mort en 1593, de la même famille que celui dont il est parlé dans la note précédente, parait n'avoir pas été non plus grand partisan des médecins ni des avocats ; c'était un homme fort gai et fort sobre, qui, à l'âge de 93 ans, se fit l'épitaphe suivante : Ci-git qui a vécu longtemps, parce qu'il ne connut ni procès ni médecin.

dans sa boutique, et je lui pris un livre que je cherchais depuis longtemps. » Charmant procédé, et qui donne une haute opinion de la délicatesse de ce singulier personnage, que l'on disait aimer la vertu! Cette vertu-là frise de près celle de Cartouche ; mais s'il prenait sans façon des livres chez les autres, il ne se souciait nullement qu'on en agît de même chez lui; l'anecdote suivante en fait foi :

Le cardinal Barberin étant venu en France, en qualité de légat (1), eut la curiosité de visiter le cabinet de Dumoustier et Dumoustier lui-môme. Son Eminence était accompagnée de monsignor Pamphilio, dataire et le premier de sa suite (c'est lui qui, depuis, a été pape sous le nom d'Innocent X). Monsignor Pamphilio voyant sur la table du peintre un exemplaire de YHistoire du concile de Trente (par Fra Paolo), de la superbe édition de Londres (2), fit une plaisanterie qui lui attira une vive brusquerie de la part de notre original; il feignit de prendre le volume, et le mit sous sa robe pendant que Dumoustier causait avec le cardinal ; mais le petit bonhomme, qui avait l'œil au guet, prit la chose au sérieux, et s'imaginant que monsignor le dataire, le croyant indigne de posséder un tel livre, voulait s'en emparer, son amour-propre entre en fureur, et, s'adressant au légat, il s'écrie : « Je suis extrê-

(1) Le cardinal François Barberin, neveu du pape Urbain VIII, est venu en France avec le titre de légat, au mois de mai 1625; il a quitté Paris le 22 septembre suivant. Dumoustier avait alors 56 ans.

(2) C'était l'édition ayant pour titre : Istoria del concilio tridentino di Pietro suave Pokno (faolo Sarpi). Londra, Billio, 16Ï9, 1 vol. in-fol. Cette édition originale est encore recherchée, surtout les exemplaires en grand papier, qui sont rares. — La traduction française de l'histoire de ce concile, avec des notes, par le Courayer, Londres, 173C, 2 vol. in-fol., est estimée, et on la recherche comme bien préférable à celle d'Amsterdam, 1736, 2 vol. in-4°, et à celle d'Amsterdam (Paris, 1751), 3 vol. in-4°.

i moment obligé à Voire EmineD.ce de l'honneur qu'elle ■ me l'ail, niais c'est une honte qu'elle ail des larrons dans « sa compagnie. ■> Puis, arrachant le livre de dessous la robe de Pamphilio, il prend monsignor par les épaules, le traite de bourguemestre de Sodome (1), et le pousse rudement hors de l'appartement. Cette aventure, qui fit beaucoup rire ces messieurs, prouve que Dumoustier ne se gênait nullement avec les grands ; c'est le privilège des fous et des originaux. Quand monsignor Pamphilio fut parvenu à la papauté (2), on dit à Dumoustier que Sa Sainteté l'excommunierait, et qu'il deviendrait noir comme du charbon. « Elle me fera plaisir, répondit-il, car je ne suis que trop blanc (3). » Ce propos justifierait assez ce que, dans le temps, on disait de notre original, qui était un catholique à gros grains. La licence de sa conversation, car il savait par cœur toutes les épigrammes libres, françaises et italiennes, viendrait encore à l'appui de cette accusation. On sait d'ailleurs qu'il avait étalé, dans un petit cabinet séparé, certaines gravures venant d'Italie, dont les sujets ont à jamais flétri la mémoire de leurs coupables auteurs (l'Arétin et Augustin Carrache).

Finissons par un trait qui confirmera ce que nous avons dit précédemment de l'originalité de cet homme vraiment singulier.

(1) Cette vile expression dénote bien toute la rudesse et la grossièreté dont le langage était encore empreint à cette époque ; elle dénote aussi que l'éducation de Dumoustier n'avait pas été des plus soignées.

(2) J.-B. Pamphilio, né à Rome le 7 mai 1574, cardinal le 6 juillet 1629, fut élu pape sous le nom d'Innocent X, le 15 septembre 1644, et couronné le 29 du même mois.

(3) Dumoustier avait alors 74 ans.

On raconte que Nicolas de Verdun, successeur d'Achille de Harlay dans la première présidence du parlement de Paris, désira un jour voir Dumoustier. Un des amis de celui-ci s'offrit de le mener à l'hôtel de Verdun : « Je ne « suis ni aveugle, ni enfant, répondit-il, j'irai bien tout « seul. » Il y va. Le président donnait audience à beaucoup de monde. Se trouvant fatigué, ce magistrat se plaignit d'un mal de tête, et se retira dans son cabinet. On fit sortir toute la compagnie. Dumoustier seul resta, malgré l'invitation générale : « Je veux, dit-il, parler à M. le premier pré- « sident, qui a désiré me voir; qu'on m'annonce, je suis « Dumoustier. » On l'annonce, la porte du cabinet s'ouvre, il entre. A peine est-il introduit, que le président, voyant ce petit homme, lui dit : « Vous, Monsieur Dumoustier! « voilà, ma foi, un homme de bonne mine pour être M. Du- « moustier! » Celui-ci regarde si personne ne pouvait l'entendre, puis, s'approchant du grave magistrat : « J'ai, ma « foi! meilleure mine pour Dumoustier, lui dit-il, que vous « pour premier président. » (Il est à noter que M. de Verdun avait la bouche de travers.) « Ah! cette fois là, reprit « le président, je reconnais que c'est vous; prenez un « siège. » Dumoustier prend un siège ; la conversation s'engage, et elle dura deux heures entre ces deux messieurs, sur le ton le plus familier.

On pourrait citer beaucoup d'autres traits bizarres de cette espèce de Diogène ; mais à travers tout cela, il ne négligeait pas ses intérêts. Tous les portraits que faisait ce dessinateur étaient toujours en beau : « Ces gens-là, disait- « il, sont tellement sots, qu'ils croient bonnement être « comme je les fais, et ils m'en paient mieux. »

Ce singulier personnage es; mort en 1651, âgé de quatrevingt-un ans. Il parait avoir eu une existence assez agréable, quoique, pendant sa longue carrière, il ait vu toutes les horreurs de la Ligue, et qu'il ait fini avec la petite pièce, c'est-a-dire avec la Fronde, autre jonglerie révolutionnaire de haut bord et de petite dimension, qui s'est terminée, comme tout se terminait alors en France, id est, par des chansons.

(Bulletin du Bibliophile, Paris, Tcchcner, sept. 1836, n° 7, 2» série, p. 251-254.)

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