DU GOUVERNEMENT FÉODAL
Rien de plus incertain, de plus obscur que l'origine du gouvernement féodal : les uns le reportent au droit romain ; d'autres l'attribuent aux Francs, dès le temps où ils habitaient encore la Souabe et la Franconie, c'est-à-dire avant leur entrée dans les Gaules; enfin il en est qui parlent de chartes, de donations d'anciens fiefs, faites à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, par Childebert Ier, fils de Clovis ; ce qui ferait remonter la féodalité au berceau de la monarchie. Nous pensons, avec les écrivains les plus judicieux, que ces diverses opinions sont très hasardées, et que placer l'origine en question au temps de Charles-Martel, c'est déjà lui donner une antiquité assez honorable. Les événements historiques du temps semblent rendre cette dernière opinion très plausible.
Charles-Martel, duc des Français, vaillant guerrier, ne porta jamais la couronne, mais il exerça, de 718 à 737, l'autorité suprême dans toute sa plénitude, sous les fantômes de rois Clotaire IV et Thierry IV. Bien plus, à la
iiiiiii de ce dernier, arrivée en 737, il oe daigna pas même le remplacer par an autre simulacre de roi ; de sorte
que le trône resta vacant sous la propre domination de ce due des Français, pendant les quatre dernières années de sa vie, c'est-à-dire de 737 à "il.
Ce prince sans couronne, mais roi de fait, toujours favorisé de la fortune pendant sa longue carrière militaire, sentit la nécessité de s'attacher les chefs de ses guerriers en les récompensant des services qu'ils lui avaient rendus. En conséquence il institua en leur faveur des bénéfices^ c'està-dire des concessions de terres, à condition que les nouveaux possesseurs seraient tenus de lui garder la fidélité qu'ils lui jureraient en acceptant ces témoignages de son estime et de sa reconnaissance. Telle est l'aurore de la féodalité. Ces bénéfices n'étaient d'abord qu'à vie, mais Charles le Chauve (1) les rendit héréditaires, et ils prirent alors le nom de fiefs (2).
Tous ceux qui par la suite tinrent ainsi des fiefs du roi, furent ses vassaux (3) directs qui le reconnurent pour leur
(1) Né a Francfort, le 15 mai 823, de Louis le Débonnaire et de Judith, sa seconde femme, il régna de 840 a 877, époque de sa mort, ayant été empoisonné par Sédicias, médecin juif, son favori, qui n'est pas le seul qui soit descendu de la race de Judas.
(2) Le mot fief {feodum, feudum), vient de la racine franke feh ou feod, qui signifie toute espèce de propriété mobilière, comme les troupeaux, l'argent, et par extension, le revenu, la solde militaire, puis enfin nn bien que l'on possédait à titre de récompense pour services rendus à la guerre. Feh-od veut dire littéralement propriété-solde. (Thierry, Lettres sur l'histoire de France.)
(3) Vassaux, vassal, ces mots signifiaient une personne qui, possédant un fief relevant d'une terre plus considérable par sa dignité, et qui, par cette raison, devait au seigneur suzerain et au grand feudataire foi et hommage, et des droits suivant les différentes coutumes. Il n'y avait en France que le roi qui ne fût point vassal; tous ses sujets étaient médiatement ou immédiate-
seigneur ou suzerain (1); car on appela suzeraineté la supériorité de celui qui donnait des terres en fief. Ces vassaux directs du roi étaient tenus de lui faire foi et hommage de leurs fiefs, de lui rester fidèles et de le suivre à la guerre; autrement, ils étaient cités au tribunal du roi leur suzerain, et condamnés à perdre leurs fiefs.
Ces vassaux cédèrent, à leur tour, en fief, à des nobles moins riches qu'eux, soit des terres de leur patrimoine, soit une partie de celles qu'ils avaient reçues du roi. Ils furent donc suzerains et eurent des vassaux.
Les seigneurs les plus puissants prirent le titre de duc, qui était fort ancien, et donnèrent aux provinces dont ils s'emparèrent à titre de fief, le nom de duché. C'est ainsi que se formèrent les grands fiefs appelés duchés de Normandie, de Bretagne, d'Aquitaine, de Bourgogne, de France, etc. Ce dernier comprenait seulement la province que l'on a appelée depuis l'île de France. Ceux qui relevèrent des ducs par inféodation, se nommèrent comtes, marquis : il y eut donc des1 comtés, des marquisats. Quelques-uns de ceux qui les possédaient agrandirent leur suzeraineté en forçant, par la voie des armes, d'autres comtes leurs voisins à relever d'eux et à devenir leurs vassaux, quoiqu'ils fussent égaux d'origine. On appela vicomtes et barons les seigneurs du second ordre qui relevaient immédiatement, par sousinféodation, d'un suzerain dont la seigneurie s'étendait sur toute une province, et qui était ordinairement ou un duc
ment ses vassaux. Cujas et, après lui, Ménage prétendent que le mot vassal vient du latin vassus, qui a été fait de gesse, gessus, ancien mot gaulois qui signifiait compagnon d'armes.
(1) Suzerain signifie possesseur de fief ; Cujas et Pasquier dérivent ce mot de CŒsariams, qui, sans doute, veut dire ayant autorité supérieure.
on un comte. Les vassaux de ces barons n'eurent aucun
titre de dignité; on trouve cependant des subalternes de ces barons, ayant le titre de capitaines; et c'esi ainsi que s'établit la hiérarchie féodale, composée d'une chaîne dont ions les anneaux, depuis le premier tenant au trône, jusqu'au dernier, celui du moindre suzerain, étaient cimentés par le serment de fidélité, c'est-à-dire par l'acte de foi et hommage. En général tout possesseur de fief avait puissance et autorité sur les hommes roturiers ou vilains domiciliés dans son fief et qu'il appelait ses sujets. La féodalité forma donc un réseau d'obligations, qui descendant du roi jusqu'au dernier sujet, enveloppa toute la nation.
Ce nouvel ordre de choses aurait pu subsister continuellement sans la faiblesse des derniers rois de la seconde race, et sans la puissance exorbitante et égale à l'autorité royale que s'arrogèrent les grands vassaux, qui ne tardèrent pas à se rendre indépendants du roi. 11 en résulta que ce gouvernement devint le plus monstrueux, le plus nuisible à la monarchie, et le plus oppressif pour le peuple (1). ïl était impossible qu'il durât toujours avec de tels éléments d'indépendance, de tyrannie et de rivalité parmi les grands. Aussi il commença à recevoir quelques atteintes dès les
(1) Dans le Xe siècle, les habitants des campagnes étaient très malheureux : l'ignorance était si grande et les mœurs d'une barbarie si révolante, qu'on ne trouva pas de moyen plus propre à en arrêter les progrès que de multiplier les croix dans les champs et sur les grands chemins pour servir d'asile aux malheureux paysans. On voyait des nobles (indignes de ce nom) qui, pour charmer leur ennui et pour exercer un courage brutal, couraient à toutes brides sur les cultivateurs comme sur des bêtes fauves; mais, si ces infortunés pouvaient atteindre le signe sacré du salut et l'embrasser, la férocité de leurs bourreaux expirait à ce terme dans la crainte des vengeances divines. Voy. Abrégé chronolog. du diocèse et des évèques de Langres (par M. l'abbé Mathieu, 1808, in-80, p. 301).
premiers temps des rois de la troisième race. Louis VI, dit le Gros (qui régna de 1108 à 1137), lui porta le premier coup en établissant les communes, c'est-à-dire en autorisant des associations de bourgeois d'une même ville en corps de communauté sous un maire et des échevins et en accordant aux serfs le droit de s'affranchir (1). Philippe-Auguste (qui régna de 1180 à 1223), eh prenant des troupes à sa solde et en confisquant les domaines de Jean-sans-Terre, situés en France, qui relevaient du duché de Normandie, porta le second coup au régime féodal. Son successeur Louis VIII, dit Cœur-de-Lion , qui n'occupa le trône que trois ans, signala le commencement de son règne par l'affranchissement des serfs dont il y avait encore grand nombre en France. Son fils, saint Louis (IX du nom, qui régna de 1226 à 1270), porta un nouveau coup à la féodalité, en affaiblissant l'importance des justices seigneuriales, par des ordonnances aussi judicieuses qu'habilement conçues (2). Philippe IV, dit le Bel (roi de 1285 à 1314), acheva pour ainsi dire, d'anéantir le gouvernement féodal, en défendant à ses vassaux de s'armer les uns contre les autres, en
(1) Il est certain qu'il procura au peuple une liberté inconnue jusqu'alors ; dans ces anciens temps, il n'y avait de personnes libres que les ecclésiastiques et les gens d'épée. Les autres habitants des villes, bourgs ou villages étaien» tous plus ou moins esclaves. Les uns appelés serfs (servi) étaient attachés à la glèbe, c'est-à-dire à la terre, à l'héritage; on les vendait avec le fonds; ils ne pouvaient ni se marier, ni changer de demeure ou profession sans l'agrément du maître, ni acquérir qu'à son profit. Les autres, nommés hommes de poueste (potestatis) , devaient seulement payer au seigneur un certain droit, ou faire des corvées pour lui.
(2) Quant à ce qui regarde les habitants de la campagne, les choses étaient déjà améliorées sous ce règne, même pour les objets qui ne ressortaient pas de la justice immédiate du roi.
Nous trouvons, qu'en 1235, Guigues, comte de Tonnerre, et Mahaud, son
ordonnanl que ses monnaies anraienl cours dans les fiefs même des barons, el en lenr interdisais la fabrication des espèces d'or ei d'argent. Enfin Charles IV, dit le Bel (qni régna de 1322 à 1328), porta le dernier coup au régime en question, en achetanl en 1328 des seigneurs le droit qu'ils avaient de battre monnaie, el les ateliers dont ils se servaient pour les fabriquer.
Ajoutons à cela que les réunions successives des grands fiefs à la couronne, que l'on peut regarder comme le chefd'œuvre de la politique de nos rois, démembrèrent insensiblement le gouvernement féodal et le firent enfin disparaître. II ne restait plus que quatre grands vassaux , les ducs de Bourgogne, d'Aquitaine, de Bretagne et le comte de Flandre, qui furent assez puissants pour résister aux mesures qu'avait cru devoir prendre l'autorité royale dans son propre intérêt et dans celui de la monarchie. Ces quatre grands vassaux ne reconnaissaient dans le roi que la simple supériorité de suzerain, mais non son autorité, et ils se défendaient à main armée contre ses entreprises. Ces quatre principautés se maintinrent jusqu'au XVe siècle, époque à laquelle la Bourgogne, l'Aquitaine et la Bretagne furent
épouse, assemblèrent la principale noblesse de leur mouvance. Voici le résultat des délibérations de cette assemblée :
Il est fait défense, pour quelque cause que ce soit, d'arrêter les laboureurs, les vignerons, les moissonneurs et faucheurs en allant et revenant des champs; défense de saisir leurs bètes de somme, leurs charrues et autres instruments aratoires. Il est ordonné que les bestiaux des particuliers, pris en causant du dommage, ne seront point confisqués, mais que celui à qui ils appartiendront sera condamné à une amende. On permet aux femmes qui ne sont pas de condition libre de se marier, avec la permission de leur seigneur, à des hommes d'un autre seigneur; mais, pour prix de cette liberté, tous les biens et héritages présents et à venir appartiendront au seigneur qu'elles, abandonneront, etc.
réunies à la couronne. La Flandre passa dans la maison d'Autriche, et fut dès lors regardée comme province étrangère; mais par suite des conquêtes de Louis XIII et de Louis XIV, l'Artois et plusieurs villes de Flandre furent cédées à la France par le traité des Pyrénées en 1659, et par celui de Nimègue en 1678; c'est ce que depuis on a appelé la Flandre française.