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CÉRÉMONIAL DE LA PRESTATION DE FOI ET HOMMAGE

Arrivons maintenant à la prestation de foi et hommage, à cette cérémonie obligatoire qui a subsisté pendant toute la durée du gouvernement féodal, et qui en était l'acte le plus essentiel. On entend par foi et hommage la reconnaissance qu'un vassal, c'est-à-dire un particulier entrant en possession d'une terre, d'un fief relevant (dépendant) d'un fief supérieur, devait, en sa qualité de vassal, à son seigneur, à son suzerain, c'est-à-dire au possesseur de ce fief supérieur. Le mot foi exprimait la promesse et le serment que faisait le vassal d'être fidèle à son seigneur; et le mot hommage signifiait l'engagement qu'il prenait comme vassal, d'être l'homme de son seigneur et de le servir en guerre envers et contre tous, fors contre le roi. C'est ce que l'on appelait Hommage-lige (1). Il est inutile de dire que l'acte

(1) Cette expression vient, dit-on, de Homo Ligaius, homme lié à son seigneur, dépendant de son seigneur; et hommage vient de homme, comme finage vient de fin, Homo, dans le moyen âge, était synonyme de vassal : on disait

de foi et HOMMAGE n'a plus lieu, puisqu'il était inhérent ;iu régime féodal, et que depuis plusieurs siècles, il n'y a [dus

de seigneurs qui aient le droit de suzeraineté, ni le droit de faire la guerre, ni de fiefs qui rélèvent d'autres fiefs, les grands fiefs ayanl été successivement réunis à la couronne (1), Mais comme dans tout gouvernement, il faut toujours un acte de soumission et de fidélité an souverain et aux lois du pays, tout se réduit maintenant en France à un serment individuel de fidélité au roi et à la constitution de l'Etat, de la part de ceux qui sont appelés à des emplois publics, on à exercer quelques droits privilégiés, comme ceux d'électeur, de juré, etc. Rien n'est plus simple que ce serment actuel; mais il n'en était pas de même autrefois pour la prestation de foi et hommage : il est .isscz curieux de voir comment dans les temps barbares de ia plus haute domination des grands suzerains, on procédait à cet acte important. Mais pour en avoir une juste idée, il faut en puiser la formule dans des écrits du temps. La voici en langage du XIVe siècle, telle que Thom. Lyttleton nous l'a conservée dans ses tenures ou institutes :

« Quant le tenant ferra homage a son seignior, il sera « distinct, et son test discover, et le son seignor séera, et le

Yhomme du seigneur, l'homme relevant de tel fief. Ainsi Homagium, terme de la basse latinité, provenant de ifomo, signifiait la soumission , l'assujettissement du vassal à son suzerain.

(1) La réunion des grands fiefs à la couronne a commencé sous Charles le Chauve, en 866, par la réunion du royaume d'\quitaine, et a fini sous Louis XV, en 1762, par celle de la principauté de Dombes. Dans cet espace de huit cent quatre-vingt-seize ans, il y a eu en tout cent trente-trois réunions, mais c'est en y comprenant les fiefs réunis à d'autres fiefs : car, pour les réunions médiates à la couronne, on n'en compte que quatre-vingt-treize, ainsi qu'on le verra dans le tableau qui termine cet opuscule.

« tenant genidera devant lui sur ambideur genues et tiendra

« ses mains estehdes etjoinctes ensemble entre les mains du

« seignior, et issint dira : « Jeo deveigne vostre home de cest

« jour en avant de vie et a vous sera loyall et foyall

« salve la foy que jeo doy a nostre seignior le Roy. » Et

« doncques le seignior issue seyant lui basera. (Lyttleton,

« sect. 85.) »

« Si feme sole ferra homage a son seignior, elle ni dira :

« Jeo deveigne vostre feme, » pur ceo que nest convenaient

« que feme dirra que deviendra el feme a auscun home fors

" que a son baron quant el est espouse, mes el dira : « Jeo

« face a vous homage et a vous serra foyall et loyall. »

« (Lyttleton, sect. 87, I.) (1).

Il n'est point question dans la seconde partie de ce passage, de clause portant que le seigneur embrassera la dame. Ce point de cérémonial a été sujet a contestation, comme on le voit dans la Coutume de Cambrai, avec explication, par Mathieu Pinault, sieur Des Jaunaux. Douay, in~4°, art. 28, ch. Ier, p. 29.

(1) Il est bon de donner ici la traduction de ces deux extraits de Lyttleton, à cause de quelques expressions peu faciles à entendre :

« Quand le tenant (le possesseur du fief de relief) fera hommage à son seigneur, il sera sans ceinture, et la tète découverte ; et son seigneur sera assis; et le tenant s'agenouillera devant lui sur ses deux genoux, et tiendra ses mains étendues et jointes ensemble entre les mains du seigneur ; et ainsi

dira : « Je deviens votre homme, de ce jour et ppur ma vie et à vous

« serai féal (fidèle) et loyal sauf la foi que je dois à notre seigneur le

« Roi. » Et alors le seigneur, levé de son séant, l'embrassera. »

« Si une femme seule fait hommage à son seigneur, elle ne dira pas : « Je « deviens votre femme, » parce qu'il n'est pas convenable que femme dise qu'elle deviendra la femme d'aucun homme, si ce n'est à son baron quand elle est son épouse; mais elle dira : « Je vous fais hommage et vous serai féale « et loyale. »

Cet auteur rapporte qu'une châtelaine n'ayant pu se résoudre à cet acte de vassalité envers sou seigneur suzerain, celui-ci la fil ignominieusement chasser de la salle où, entoure de ses farouches nommes (l'armes, il recevait a foi et hommage les propriétaires des fiefs qui relevaient de son domaine, et enjoignit à son bailli de procéder à l'instant même à la saisie et confiscation du fief tombé en félonie.

Il parait que la prestation de foi et hommage était ordinairement de main et de bouche; cependant il pouvait se présenter certains cas où les convenances devaient exiger qu'elle fût de main seulement. Par exemple, quand un évêque ou un abbé de grosse abbaye était seigneur suzerain, et qu'une jeune demoiselle se trouvait dans le cas de l'héritière ci-dessus, eût-il été bien décent qu'elle allât appliquer un baiser sur la bouche de monseigneur ou du gros abbé? Non, et Dumoulin, sur l'article 3 de la Coutume de Paris,citc un arrêt portant que la femme soumise à l'hommage ne devait que la main au seigneur, et n'était pas tenue de lui offrir le baiser féodal.

Ducange, au mot homagium, parle aussi d'un arrêt qui a exempté la femme du baiser, mais seulement parce que l'hommage était rendu à un évêque : Remisso ejusdem dominer osculo propter honestâtem, « le baiser de ladite dame ayant été supprimé à cause de la décence (1); » et c'était fort juste.

(1) Les duchesses de Bourgogne n'étaient pas aussi scrupuleuses dans les cérémonies où le baiser était d'usage (il est vrai que c'étaient des cérémonies religieuses). Voici des faits qui le prouvent.

La duchesse Alix, mère du duc Hugues IV, raconte elle-même (dans une

Puisqu'il est ici question d'hommage à un évêque, nous dirons que l'un de ces hommages les plus pompeux et les plus solennels dont l'histoire nous ait transmis le souvenir, de la part d'un prince à un prélat, est celui que Thibaut V, roi de Navarre, comte de Champagne et de Brie, a rendu à Guy II, de Genève, évêque de Langres, en 1268. La cérémonie eut lieu en rase campagne, dans la vallée entre Luzy et le Val-des-Ecoliers, contrée dite des Etaux.

Le prélat, en grand appareil, assis sous un magnifique baldaquin, était environné de ses archidiacres et chanoines, des seigneurs de Grancey, de Saulx, de Conflans, de Fouvent, de Montsaujon, de Talmey, de Tréchâteau, de Coublanc, de Blaigny, etc. , etc.

Le roi de Navarre avait à ses côtés, Eustache, son maréchal, Jean, sire de Joinville (l'historien de Louis IX), son sénéchal, et le nombreux cortège de toute sa cour.

Ce prince, la tête nue, s'avance jusqu'aux pieds de l'évêque, se met à genoux, place ses mains dans celles du prélat, puis prononce la formule de l'hommage, se déclarant son vassal, pour les terres de Bar-sur-Seine, La Ferté, Chau-

charte de 1214, rapportée par Pérard, Recueil de pièces, 1664, p. 411), qu'elle se fit agréer au corps des chanoines de la Sainte-Chapelle de Dijon, et qu'à la cérémonie de sa réception, elle admit au saint baiser tous les chanoines en signe de confraternité : Singulos canonicos in signum fraternitatis et in osculum sanctum accepi.

Lorsque le duc Philippe le Bon fit sou entrée à Dijon, le 19 février 1422 (v. st.), il alla prêter le serment ordinaire dans l'église Saint-Bénigne; de là, il se rendit a la Sainte- Chapelle, où il embrassa les chanoines, qui étaient au nombre de vingt; et ceux-ci, en vertu d'un ancien privilège, baisèrent la duchesse à la joue. Il est parlé de ce droit des chanoines dans un vieil auteur bourguignon : « Ce privilège, dit-il, estoit lesditz doyen et chanoines, de baisier mesdames les duchesses à la joue; et après s'en alloient en leurs hostels disner joyeusement. »

mont, Nogent-le-Roi, Bfontigny-le-Roà, Coiffi <'i la garde de flfolême. Ensuite il en reçoil le baiser sur la bouche.

Après le roi de Navarre, les seigneurs qui étaient de la suite du prélat, le reconnaissent aussi pour leur suzerain.

Quelques années s'étaienl à peine éeoulées, que Thibaut V mourut, en revenant de la Terre-Sainte, à Trapans, le 4 décembre 1270; son frère, Henri [II, loi succédant, fut obligé de renouveler la même cérémonie entre les mains du prélat.

Voici encore une pièce relative à un acte de foi et hommage rendu à un évêque par un haut personnage ; elle est du XIVe siècle. C'est une reconnaissance du fief que les ducs de Bourgogne tenaient à Chalon-sur-Saône, faite par Philippe le Hardi. La voici textuellement :

« Nous, Philippe, fih du Roy de France, duc de Bour- ». goingne, faseons sauoir a tous ceuls qui ces lettres verront, « que nous anons recognus et par la teneur de ces présentes « lettres recongnoissons a rentrent Père en Dieu, Monsieur « Geoffroi, euesque de Chalon, le fié que tenons et debuons •< tenir de lui, a cause de son église de Chalon, et en auons « faict homaige audict euesque en la forme et par la manière ■ que nos devanciers, duc de Bourgoingne ont faict et accou- « tusmé de faire aux éuesques prédécesseurs dudict euesque. " —En tesmoing de ce, nous auons fait mettre nostre scel à « ces lettres. Donné à Dijon le XXVe iour de ianuier, Van de « grâce M.CCC.LXXH, par Monsieur- le duc en son conseil « auquel estoient les abbéz de sainct Bénigne et de minet « Estienne de Dijon, les seigneurs de Sombemon et de Mal- *' loin et aultres.

« Signé CHAPELLES. »

Le serment de foi et hommage devait ordinairement être prêté au manoir seigneurial; s'il arrivait qu'au jour fixé le seigneur fût absent, le prescrit de ce que doit faire le vassal est énoncé dans Loisel (Institutes coutumières , liv. IV, tit. 3, n° 8) : « Ne trouvant point son seigneur en son hôtel, « y est-il dit, le vassal doit heurter par trois fois à sa porte, « l'appeler aussi trois fois, et, après avoir baisé la cliquette « ou verrouil d'icelle, il doit prononcer à haute voix la for- « mule de l'hommage, et en prendre acte authentique, si- « gniiîé aux officiers de justice ou au prochain voisin. »

La jeune héritière dont nous avons ci-dessus rapporté la triste aventure, aurait bien voulu en être quitte à aussi bon marché.

Rapportons encore une cérémonie de foi et hommage qui nous paraît fort singulière, pour ne pas dire bizarre. Elle est mentionnée dans Ducange, au mot homagium, p. 1163; ill'a tirée d'une charte de Robert d'Artois, datée de Paris, le mercredi avant la Saint-Michel (28 septembre 1329). Il est question, dans cette charte, de Marie de Brabant, dame d'Aerschot et de Vierzon, laquelle était tenue d'hommage envers ledit Robert d'Artois, comte de Baumont, comme maître et seigneur de la terre de Meun. Les deux fiefs étaient séparés par une petite rivière clans laquelle existait un gué nommé le Gué des Noies. C'était dans cet endroit singulièrement choisi pour recevoir l'hommage d'une dame, que devait avoir lieu la cérémonie féodale en question. Mais laissons parler Robert d'Artois lui-même. Voici comment il s'exprime dans ladite charte de 1329, sur la manière dont lui et sa vassale seront placés, pour procéder à l'acte d'HOMMAGE :

« Nous et la dame de Vierzon devons être à cheval, notre i cheval les deux pieds de devant en l'eau dudit gué, et « les deux pieds de derrière en terre sèche, par devers » notre terre de Meun; et le cheval de ladite dame de e Vierzon, les deux pieds de derrière en l'eau dudit gué, et • les deux de devant à terre sèche par devers notre terre « de Meun ».

Nous regrettons que la charte ne dise pas si, dans cette position peu commode, la noble vassale a pu offrir à son seigneur l'hommage de main et de bouche.

Tout ce que nous avons exposé jusqu'alors sur le gouvernement féodal, ne regarde que la France ; mais cette vaste institution étreignait l'Europe entière dans ses bras de fer. L'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, etc., gémissaient sous son joug de 1er. Comme il est bon de connaître comment les prestations de foi et hommage se passaient à l'étranger, surtout de roi à roi, nous allons rapporter la déclaration de celle de Jean Baillol, roi d'Ecosse, et Edward Ier, roi d'Angleterre. Nous donnons cet acte d'autant plus volontiers qu'il a été rédigé dans la langue française du temps (1292), qui se parlait encore en Angleterre depuis la conquête au onzième siècle, car ce n'est qu'en 1362 qu'Edward III la proscrivit des trois royaumes. Voici donc littéralement cette humble prestation de foi et hommage de Baillol, suivie de la proclamation qu'exigea sans doute Edward :

« Mon seignur, mon sire Edunard, reys de Engleterre, « souerein seignur du reaume de Escoceje Johan de Baillol, « reys de Escoce, deuien vostre home-lige de tôt le reaume

« de Escoce vue les aportenances, e a quant que il y apent; « lequel ieo tent e dey de dreyt e cleim pur moy e mes heyrs « reys de Escoce tenir heritablement de vus et de vos heyrs « reys de Engleterre, e fey e leaute porterai a vus et a vos « heyrs reys de Engleterre, de vie e de membre e de terrien « honur countre tûtes gens qui poent uiuere e morir (1). »

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