D'UN LIVRE RARE ET SINGULIER
A Monsieur l'Editeur du Bulletin du Bibliophile.
Monsieur,
S'il existe quelques livres dont la singularité consiste dans la profession de leurs auteurs, peu habitués à tenir la plume, il n'en est pas, je crois, de plus singulier que celui dont je vais vous entretenir. C'est une espèce de poème en prose et en vers, composé par un bourreau, sur un grand, terrible et admirable événement dont ses vieux confrères en Judée lui ont fourni le sujet, il y a un peu plus de dix-huit cents ans. Vous voyez qu'il est ici question de la Passion du Sauveur. Ce livre est intitulé : Le Triomphe du Calvaire ou Histoire de la mort de Jésus-Christ, par P. S.... Paris, 1655, in-12. Rien n'annonce, dans ce titre, que l'ouvrage soit composé par un bourreau, mais V avertissement ou dédicace, qui se trouve en tête, paraît ne laisser aucun doute à cet égard : on va en juger par le texte même de cette pièce, que nous allons rapporter en entier et dont la dernière phrase fera sans doute sourire le cher, l'aimable lecteur, auquel l'écrivain carnifex fait offre de ses services. Voici cette dédicace :
« Mon cher lecteur, je présente à tes yeux un petit échan-
« tillon du foible travail de quelques heures, restant de « mon ordinaire emploi, que je te prie d'avoir aussi « agréable, et d'en supporter les défauts avec autant de « charité que de bon cœur. J'en fais un sacrifice à ta cen- « sure. C'est un fruit de quelque lecture en laquelle j'ai « diverti mes oiseuses pensées, après avoir mis fin à mes « occupations ordinaires. J'espère que si tu daignes consi- « dérer le zèle de celui qui te l'offre, lequel ne l'a produit « et mis en lumière que pour subir ou ta correction, ou « ton approbation, j'espère, dis-je, que tu le traiteras favo- « rablement, et spécialement quand tu sauras que je me « suis engagé en ce travail (qui ne peut être dignement « traité que par les anges) que par un pur motif de dévotion, « mon dessein n'étant pas, en ce rencontre, de passer pour « historien du siècle, ni pour un éloquent rhétoricien. « Aussi advouerai-je toujours que la foiblesse de mon génie « m'empêche bien d'aspirer à de si excellens advantages. « Seulement te puis-je asseurer que ce petit, mais pieux « travail, n'est, comme je t'ai dit, que l'occupation de « quelque reste de loisir que m'a laissé mon ordinaire em- « ploi ; lequel estant assez funeste, ne me peut permettre « de mettre au jour que des discours de même nature ; je « veux dire des entretiens langoureux, tristes et pitoyables, « lesquels ne peuvent causer que des déplaisirs et des « douleurs. Dans cette différence, pourtant, que les sujets « de mon emploi, qui ne causent que des larmes, des « sanglots et des plaintes inutiles et sans mérite, ne sont « pas à comparer au pieux et triste récit inséré dans cet « ouvrage, lequel, quoique sanglant et déplorable, ne laisse ■« pourtant que de donner de l'émulation aux âmes pieuses.
C'est dune dans cette idée, mon aimable lecteur, que je t'offre ce petit, mais pieux divertissement, te laissant dans la liberté d'en l'aire tel jugement que tu verras bon être, en attendant qu'il se présente quelque autre occasion par laquelle je te puisse pins librement asseurerque je suis de tout mon cœur, mon cher lecteur, etc. •
On voit par cette pièce que l'auteur était un bon homme, se délassant de ses terribles fonctions par de louables occupations; mais quel était son nom ? Un ancien journal littéraire, le Conservateur, octobre 1758, qui nous a fourni le texte précédent, nous parle bien de la profession de l'auteur, mais il se tait sur son nom. Dans le catalogue de la Vallière, 6 vol. in-8°, l'ouvrage est simplement annoncé, sous le n° 44,061, en ces termes : Le Triomphe du Calvaire, P. P. S. (prose et vers). Paris, 1655, in-12, m. r.j mais rien sur le nom. Enfin, M. Barbier, dans son Dictio?inaire des Anonymes, 2e édition, n° 18,483, s'exprime ainsi : « Le « Triomphe du Calvaire ou Histoire de la mort de Jésus- « Christ, par P. S. (probablement P. Sanson). Paris, 1655, « in-12, ouvrage tout à fait singulier et rare...; c'est une « espèce de poëme en prose et en vers par le bourreau de « Paris; la bibliothèque de l'Arsenal en possède un exem- « plaire, etc. »M. Barbier, en attribuant probablement ce livre à P. Sanson, ignorait sans doute qu'en 1655,1a famille Sanson n'existait point encore à Paris, comme remplissant les fonctions d'exécuteur des jugements criminels. Celui qui les exerçait vers ce temps-là se nommait Saint-Aubin, et son prénom était Jean-Guillaume, ou du moins on l'appelait
Jean-Guillaume, dit Saint-Aubin, si l'on peut s'en rapporter à Furetière, qui, dans son Roman bourgeois, édition de 1666, in-8°, a inséré, pp. 672-682, un projet de dédicace ayant pour titre Epistre dédicatoire du. premier livre que je feray à très haut et très redouté seigneur Jean Guillaume, dit Saint-Aubin, maistre des hautes œuvres de la ville, prévosté et vicomte de Paris (1). Il n'y a pas de doute que ce J.-G. Saint-Aubin était alors bourreau de Paris, et il est présumable que c'est à lui que l'on doit le Triomphe du Calvaire. Au reste, il faudrait consulter, à ce sujet, M. Nodier, l'homo vere naris emunctœ en fait de bibliographie et de recherches curieuses sur les faits les plus piquants et les moins connus de l'histoire littéraire. Comme il possède l'ouvrage dans le riche dépôt confié à ses soins, il pourrait y découvrir quelque note, quelque renseignement qui mettrait peut-être sur la voie pour la solution de cette question. Quoiqu'il en soit, le Triomphe du Calvaire est un livre rare et singulier, dont j'ai cru devoir rafraîchir la mémoire en tâchant de le restituer à son véritable auteur.
(Bullplin du Bibliophile. Nov. si déc. 1838; n° 10, 3* série, p. 438-450.
(1) Beaucoup d'écrivains et de bibliographes se sout trompés en disant que le Roman bourgeois est dédié au bourreau ; ils n'avaient sans doute poiut vu l'ouvrage. L'épître au bourreau, dont nous donnons le titre exact, est au milieu du livre, placée à la suite d'une plaisanterie ou plutôt d'une satire virulente contre les faiseurs de dédicaces, ayant pour titre : Somue dédîcatoire, ou Examen général de toutes les questions qui se peuvent faire touchant la dédicace des livres, divisé en quatre volumes. Cette plaisanterie ne consiste que dans des titres des chapitres, qui sont au nombre de soixante-neuf.