SUR QUELQUES PRIÈRES MANUSCRITES
1H. I.A FIN Dt: XVI* SIECLE.
Il existe au cabinet des estampes du musée de Dijon un Psalterium intemerate Dei genetricis virginis Marie, imprimé par Thielman Kerver (sans date), pet. in-8, fig., auquel on a réuni un cahier de six feuillets manuscrits (écriture de la fin du XVIe siècle), renfermant des oraisons en latin relatives à la passion du Sauveur, et destinées à procurer grand nombre d'indulgences dkentibus vere penitentibus et confessis. Ces oraisons sont au nombre de huit, parmi lesquelles deux ou trois méritent d'être citées par la singularité de leur énoncé. Par exemple, voici le préliminaire de la troisième :
« Dicentes hanc orationem dévote acquirunt tôt dies in- « dulgentiarum quot fuerunt vulnera in corpore Jhesu, tem- " pore passionis sue, quœ fuerunt vulnera sex raille sex centa
» et sexaginta sex, us, GGUS. PP. 3U\ eont. ad imtaa régie « Anglie (1). »
Quelle bizarrerie d'assimiler le nombre des jours d'indulgence à celui des plaies faites à Jésus dans sa Passion, et de porter ces plaies à 6,666, nombre qui, par parenthèse, est celui de l'Ante-Christ, ou le signe de la bête dans l'Apocalypse! Mais passons sur ces singularités si communes dans les livres de dévotion du XVIe siècle, et cherchons plutôt quel était le pape que l'on désigne ici sous le nom de Grégoire III, et ensuite qu'elle est la reine d'Angleterre qui lui a demandé des indulgences.
Il est certain que le pontife mentionné ci-dessus ne peut être le vrai Grégoire III, ordonné pape le 18 mars 731, et mort le 27 novembre 741 ; il n'y avait dans ce siècle reculé, ni bulles d'indulgences, ni reine en Angleterre, et l'on ne peut faire aucun doute qu'il est ici question de Grégoire XIII, qui a occupé le trône pontifical depuis le 25 mai 1572 jusqu'au 10 avril 1585. 4
Mais la femme qui régnait alors en Angleterre était la fa. meuse Elisabeth, digne fille du fameux Henri VIII, auteur du schisme qui, depuis 1534, a proscrit le catholicisme dans la Grande-Bretagne. Cette Elisabeth, montée sur le trône le 17 novembre 1558, ne s'écarta point de la route de sang que lui avait tracée son père dans la persécution des catholiques, et dans sa haine contre le Saint-Siège. Ce n'est certainement point, elle qui a songé à solliciter des indulgences
(1) Ces derniers mots nous paraissent devoir se rendre par quas (indulgentias) Gregorhis papa tertius contulil ad instantiam reginœ Angliœ. « Lesquelles indulgences le pape Grégoire III à établies à la sollicitation de la reine d'Angleterre. »
du Saint-Père, de ce pape donl elle lolérail que la populace brûlai l'effigie dans les rues de Londres, et, écries, le pontife n'était pas plus disposé à lui accorder ces indulgences, qu'elle à les lui demander. Quelle est 'loue la personne à qui Grégoire Mil donne le titre de reine d'Angleterre, regina ingliœ? C'est l'infortunée Marie Stuart, reine d'Ecosse,
veuve de François II, roi de France, el prisonnière de sa bonne cousine Elisabeth, qui, après l'avoir promenée de prison en prison pendant dlx-huil ans, lui fait trancher la iète le l«s février 1587. Grégoire XIII ne reconnaissait point la schismatiquc Elisabeth comme reine d'Angleterre, mais il reconnaissait la catholique 3Iaric, dont les droits à la couronne troublaient de temps en temps la sérénité de son ombrageuse cousine. Hélas! ce titre, imprudemment donné par le souverain pontife a la pauvre Marie, ajouté à d'autres imprudences de ses partisans, a bien pu faire accélérer sa fin tragique.
Quoi qu'il en soit, la prière en question, où sont détaillées les douleurs de Jésus dans la Passion, convenait assez à la triste position de Marie, qui y trouvait de quoi méditer sur ses propres douleurs pendant sa longue captivité. Voici cette prière rendue textuellement :
« Precor te, amantissime Domine Jhesu Christe, prapter « illam e.vimiam caritatem <[i<a humanum genus dilexisti " qmndo tu, rex oœlestis, pendebas in cni.ee cum deijiea « cantate, cum mitissima anima, cum tristissimo gestu,
■• cum turbatis sensibus, cum e.rpansis manibus, cum pers- « trepentibusmembris, cum extensis venis, cum clamoso ore, '■ cum rauca voce, cum pallida facie, cum mortali colore,
» cum ïacrymosis oculis, cum vertigine cerebri, cum ardenti
« série (sic), cum gemebundo gutture, cum sitibundis deside-
« liis, cum amaro gustu fellis, cum inclinato capite, morte
« obviente, cum divisiotie corporis et animes, cum transver-
« berato corpore, cum transfixo corde, cum sanguineis vul-
« neribus, cum deftuentibm rivis, cum origine viventis fon-
« tis, in ea cantate precor te, piissime Domine Jhesu, quum
« tuum amorosum cor scindebatur, ut sis michi placabilis su-
« per multitudinem peccatorum meorum ac bonum sanc-
« tumque finem vite mee nec non gratiosam letamque resur-
« rectionem michi, propter largissimam animant, tribuere
« digneris, qui vivis et régnas cum Deo pâtre in unitate,
» etc., etc. »
Voilà bien le style de la dévotion du XVIe siècle.
Une autre oraison, la quatrième des huit, formant le petit cahier mentionné ci-dessus, a pour préliminaire :
« Bonifacius PP sextus concessit omnibus dicentibus se- « quentem orationem inter elevationem et tertium Agnus « Dei, duo millia annorum indulgentiœ, ad supplie ationem <( PPhl régis Franciœ. »
Voici encore une erreur dans la désignation numérique du nom de ce pape : Boniface VI n'a régné que quinze jours, en 896, époque où il n'existait aucun roi de France du nom de Philippe. Le pape ici mentionné est Boniface VIII, qui, élu en 1294, fut d'abord très bien avec Philippe le Bel, et qui ensuite mourut de chagrin et de douleur en 1303, par suite de ses démêlés avec ce même prince, ou plutôt par suite des procédés très inconvenants de Noga-
ici à son égard, lorsque ce Nogarel l'investit dans la ville d'Anagni, et se saisit de sa personne. Nous ne rapporterons point la prière dont nous venons de donner le préliminaire, parce que sa rédaction D'offre rien de remarquable.
Il en est de même de la huitième et dernière oraison do petit recueil en question; son titre en français est ainsi conçu :
« C'est l'oroyson des cinq saincls et des cinq sainetes et « des dix milz martirs. »
Les saints dénommés dans cette prière sont saint Denis, saint Georges, saint Biaise, saint Christophe et saint Gilles. Les saintes sont sainte Catherine, sainte Marguerite, sainte Marthe, sainte Barbe et sainte Christine. Quant aux dix mille martyrs, il sont désignés en bloc. On n'a point mentionné le nombre de jours ou d'années d'indulgences attachés à la récitation de cette prière.
Bulletin du Bibliophile. Avril et mai 1839, n" 13, 3« série, p. 588-591.)