‹ [Opuscules philosophiques] (volume 3)Chapitre 4 sur 16 · PARIS L. HACHETTE · texte numérisé non relu

PARIS L. HACHETTE

fciliranre de lITaÎTenîté royale de nenee^

IS, RUI PIlRRI-SARRAlIIfb ,

Imprimirie à'AutaU GRATIOT et Gs nw dQ la Monnaie, ii.

Ttùmao!^ IDB8 navvmas.

DISCOURS D'OUVERTURE

DU COURS

DE i; ANIMÉE SCOLAIRE 4859-4840-

SUR CETTE QUESTION

la part et de l«e>iiplm de l%îrtoîfe propremeat dite don» l'bMtoîre de la phiSosqphîe.

Messieurs »

Lorsque « il y a près de deux ans , je fus appelé à cette chaire, je commençai un cours qui n^est pas encore achevé^ et qui, vraisemblablement, le sera à peine cette année ; je pris pour sujet de mon enseignement rhistoire de la philosophie au xvn^ siècle, elj après un certain nombre de leçons, qui me servirent comme de pré&ce, sur Vobjetj la méthode et les résultais les plus généraux de l'histoire de la philosophie , j'exa^iinai successivement les systèmes de

Bacon 9 de Hobbes, de Gassendi, et, en dernier lieu, de Descartes , dont toutefois je n^ai guère fait qu'entamer la longue étude. Ma route est donc toute marquée; il faut que je revienne à Descartes, pour passer ensuite à Malebranche, à Spinosa, à Leibnitz, à tous les hommes que suscite dans un sens ou dans l'autre le mouvement Cartésien. Cest tout un ordre d'idées à suivre avec conséquence , et que je ne puis logiquement ni troubler ni abandonner. Aussi, vous le sentirez , j'éprouverais quelque embarras à faire aujourd'hui même une leçon régulière ; car la seule que me permettrait le plan que je me suis tracé , ne serait pas un commencement , mais une suite , une introduction, nmis une continuation ; or, pour la plupart d'entre vous, cette continuation serait sans explication, ou du moins ne s'expliquerait qu'au moyen de résumés, d'interprétations et de remarques, qui évidemment seraient déplacés dans une première séance, dont le caractère est plutôt celui d'une réunion préparatoire et même un peu solennelle , que celui d'une conférence véritablement didactique. £n effet, si, parmi vous, je compte, du moins je l'espère et j'en serais heureux , quelques-uns de mes anciens et fidèles auditeurs , il en est certainement un beau-coup plus grand nombre , qui viennent m'entendre aujourd'hui pour la première fois, et qui ignorent par conséquent où j'en suis de mon cours, où je Fai laissé, et où je vais le retrouver. Aussi, afin d'être d abord mieux compris de chacun , au lieu d'une leçon , je TOUS propose une digression, à peu près comme l'au

dernier je le fis à pareil jour , lorsque je traitai cette question : De la part et de Vemploi de la biogra^ phîe dans Y histoire de ta philosophie ; et que je dis : « J'aurais peut-être quelques raisons pour me dispenser aujourd'hui d'un discours d'ouverture, car, à proprement parler, je ne commence pas un nouveau cours, je reprends et je continue celui que j'ai interrompu il y a quelque mois. » Par le même motif et pour compléter le rapprochement, je traiterai celte, question , qui est comme le pendant de celle que je rappelle : De la part et de Vemploi de V histoire pro^ prement dite dans t histoire de la philosophie. J'aurai ainsi montré dans quelle juste mesure contribuent à la connaissance des doctrines elles-mêmes, celle de la vie des personnages qui en ont été les auteurs, et celle de l'état des sociétés au sein desquelles elles sont nées ^ deux points qui , bien qu'assez simples et assez clairs en eux-mêmes, peuvent . encore être examinés avec un certain intérêt.

La part et l'emploi de l'histoire dans l'histoire de. la philosophie se règlent naturellement sur le rapport qu'elles ont entre elles, et ce rapport, à son tour, a sa raison dans les sujets qui sont du domaine respectif de Tune et l'autre sciences. Or, le sujet de toute histoire est la vie de l'humanité ; le sujet de l'histoire proprement dite , la vie de l'humanité dans l'action ; celui de l'histoire de la philosophie , la vie de rhumanité dans la spéculation ; l'action et la spéculation; la religion, les institutions , les mœurs et les arls; les idées, les systèmes, les principes et

leurs conséquences ; tout ce qui, d'un côté, est du peuple, et , de l'autre , des philosophes , voilà entre quels termes ce rapport est à chercher. Comment le bien chercher?

D'abord, en ne considérant que les époques assez larges pour comprendre et offrir dans un sensible rapprochement les. termes dont il s'agit de saisir la liaison ; ensuite en reconnaissant bien la nature de êe rapprochement, qui n'est pas simple, mais com« plexe , et se présente à nos yeux sous deux faces principales. Or , pour ce qui est des époques , il n'est pas difficile de voir celles qui peuvent le mieux salis* faire à la condition d'étude que je viens d'indiquer; ce sont celles dans lesquelles tl s'est fait à la fois le plus de mouvement et le plus de pensée, le plus de politique et le plus de philosophie, et qui ont brillé du double éclat des grandes choses et des grandes idées; tels sont par exemple les beaux temps de l'antiquité grecque , et l'ère non moins glorieuse des sociétés modernes. Quant à la nature du rapprochement , il n'y a guère plus de difficulté ; seulement il faut remarquer que , si en général on y a bien vu une première relation , celle delà génération des systèmes parla religion , les institutions , les mœurs et les art s, on y a peut-être moins remarqué celle de la génération ou de la modiGcatîon de ces mêmes faits généraux par les systèmes eux-mêmes* Ce|)etîdant il est constant que si, à Porigine el au début, c'est d'une certaine civilisation que sortent par degrés et se dégagent peu à peu les opinions qui, à l'aide de l'abstraction et de

Tanalyse se traduisent en théories, en retour, lorsque avec le temps ces théories se sont formées , elles ont , au moyen' àeà interprétations et des applications qu'^elles reçoivent, prise et action sur la foule, et décident en partie de ses façons ordinaires de penser et d^ag^ir. La philosophie est ainsi, à F^rd de la société , comme une plante vigoureuse , qui du sol où elle germe tire d'abord tous ses sucs, toutes ses naissantes vertus, mais qui ensuite, grandissant et se développant selon sa loi , produit dans sa liberté des fruits et des semences qui , répandus au loin , portent à leur tour sur cette terre la fécondité et la vie ; elle rend de la sorte au peuple en doctrines et en idées ce qu^elle eu reçoit en inspirations; elle y rentre comme elle en sort ; elle en sort par voie d^évolution et de développement , elle y rentre par voie de diffu^ sion et d^'nstruction; tel est sous sa double face le rapport qui Tunit au peuple j tel est par suite le rapport de Son histoire avec celle du peuple.

Voilà ce qu'il faudra avoir soin de ne pas perdre de vue , dans la suite des considérations auxquelles nous allons nous livrer , et qui devront nous éclairer sur la solution que nous cherchons.

Deux époques peuvent suffire pour décider la question : Tép'oque de la philosophie grecque et celle de la philosophie moderne ; elles sont en effet l'une et l'autre comme deux grandes expériences qui résument à la fois et expliquent toutes les autres*

En Grèce, ce qu'on trouve d'abord qui ait trait à la philosophie, ce sont les mythes et les symboles ,

c^est cette poésie k demi philosophique qui amène fiTec le temps la pure et yraie philosophie. Or, cette espèce de théologie est telle en elle-même , qu^eu inspirant de ses dogmes les systèmes primitifs , elle ne leur communique pas safis doute ce luxe dlmages et de couleurs, qui font sa richesse comme poésie et sa faiblesse comme science, mais cependant elle leur prête, avec le fond qui lui appartient, cette liberté tempérée de grâce et de sagesse qui est comme son esprit propre et son principe de vie ; et parce que les systèmes qui succèdent à ceux-là n^en sont et n^en peuvent être que des variétés, des combinaisons, des perfectionnements ou des ainendements , la même origine s'y décèle, le même sens intime s'y retrouve , et pour les entendre jusqu^au bout, il faut également les rapporter k cette source commune, dont ils sont , quoique de loin , une sensible émanation. Et lors même que cette philosophie, renouvelée par Socrate , fécondée par Platon , étendue , analysée , formulée par Aristote , de degrés en degrés est arrivée à Pélat de science > on y reconnaît encore, quoique transformés par ^analyse, ces premiers germes de doctrine qu'elle a reçus de la tradition et qu'elle conserve jus* qu'à la fin; qu'elle recherche même à la 6n avec un soin plus pieujL , et on pourrait dire avec un raffinement de subtile superstition ; en sorte que réellement il y a filia lio comme dans les familles, et pour plus de similitude, filiation avec les circonstances qui sont la loi des familles , telles que les divisions , les successions, les branches et les alliances des théologiens

aux sages ^ des sages aux philosophes , des phUosa* phes primilifs aux philosophes ultérieurs , d'Orphée et d^Hésiode, par exemple, à Thaïes et à Pythagore, des loDtens et des Ilah'ques à Anaxagore, à Socrate, à Platon et a Ârîstote, à Plotin et à Proclus. Il faudra donc, pour bien suivre toute cette philosophie en progrés, après l'avoir examinée dans chacun de ses grands systèmes , rechercher ce que dans ces systèmes elle a recueilli et gardé des croyances primiti** ves, ce qu'elle a pris à la religion pour le donner aux idées, au sentiment et à la foi pour le livrer à la spéculation, au peuple enfin pour le communiquer à lelite des penseurs.

Poésie et religion, c'est tout un en commençant ; il n'y a pas là en effet à l'origine deux choses distinctes entre elles; il n'y en a qu'une, qui con-* tient tout, le sentiment spontané et divinement inspiré du vrai, du beau et du saint. Cependant arrive le moment où, comme plus tard, la philosophie , la poésie , devenue art , se sépare de la religion, et désormais plus libre, se déploie selon sa fin propre; alors aussi elle se montre une des causes les plus efficaces du développement et du progrès de la pensée philosophique ; à tel point même que souvent elle est presque déjà cette pensée, et qu'elle n'a plus pour ainsi dire qu'une dernière forme à prendre, pour êtredans sa pureté la philosophieelle-même. En Grèce, par différentes raisons , qu'il est inutile de rappeler parce qu'elles sont trop connues , elle en fut là de bonne heure, et surtout elle en était là au siècle de

Périclès el elle y eut toot son effet ; c^est-à^îre que les poêles, auxquels ou peut joindre si Ton veut les peintres et les sculpteiv^s, car leur sens est le même, inspirés par Thistoire plus que par la fable et les mythes, et plus occupés dans leurs œuvres des claires t)eautés du drame que des merveilles des iBy stères, reçoivent et excitent à la fois, répandent et popularisent l'esprit philosophique, et sont ainsi les auxîliai* ras. comme ils soDt> les contemporains, on peut du moins le dire de plusieurs, des penseurs et des phi« losophes ; en sorte que, sous ce rapport, il n'y a réclament pas très loin, qu'il n'y a guère que la différence des genres et des génies d'Aristophane à Socrate et d'Euripide à Platon. Ainsi, comme la religion, la poê* siei quaçid elle a \fi caractère d'art, sert et. concourt h la philosophie. l.a politique elle-même est loin d*y itre étrangère.

£n effet, à voir la Grèce aux temps dont nous parlons^ à voir conqiment, arrivée à cet âge des nations, où, maîtresses d'elles-^mêmes, elles prennent en main leurs deatinées et ne souffrent pas que d'autres nations rivales et jalouses y interviennent pour y porter le trouble et le désordre , elle engage avec l'Orient cette longue et vive lutte qui, d'abord indirecte, par* tielle et à distance, ne tarde pas à devenir intime et i^nérale, et la soutient pour ces prodiges d'intelligence et de courage qui sont de grands combats rendus pour de grands desseins ; à voir comment les esprits, naturellement bien disposés, s'élèvent et s'instruisent vite au spectacle des belles choses, qu'ils

Gorameacent par accomplir, quiïs se plaisent eiisiBle k célébrer; comment h leur tête viennent; successîvemient se placer tous ces cbeËi d^élite, qui, en vrai» kômmesd'éiat, hommes de lumière et de pensée» autant que de guerre et d'action, semblent aussi bien faits pour présider au développement inlellectnel qu^aux sentiments politiques du pays qu'ils gouvernent ; on n'aura pas de peine à comprendre oanment ce peuple et ces hommes, comment toute cetee société d'âmes vives et généreuses, ou si bien inspirées, ou si sagement éclairées, doit avoir, en même temps que ses grands cit-oyens et ses héros, ses savants et ses philosophes.

Ce n'est pas tout ; k la même époqne, la Grèce qui a tant fait pour son indépendance au dehors i n'a pas fait moins efficacement pour sa Kberté au dedans ; à Athènes surtout, car c'est la ville qm,' sons ce rapport^ mérite surtout l'attention, parce qu'elle est par excellence le pays <k la pensée, le prytanée de la pfaiiosophie, comme l'appelle Platon ; k Athènes, depuis Selon, parmi toutes les vicissitudes du gouvernement populaire et mêçie parmi ses excès, il y a constante fôcoitation et facilité, jusqu'à l'abus au libre exercice de la raison ; aussi d'abord y voit-on un vif élan des âmes vers les choses d'intelligence, et en particulier pour les idées, un tel goût, je dirai même, malgré d'apparentes contradictions, une telle religion et un tel respect 5 que bientôt, des divers lieux où elle vivait comme exilée, la philosophie qui a trouvé là asile et culte empressé, y accourt, s'y recueille, y

grandit et y prend cet essor, qui lui donne pour des siècles Tempire du monde civilisé. Et lors même qu'avec le temps et sinon précisément dans les loisirs de la paix, du moins dans des périls qui n'ont plus la gravité, disons mieux, la sublimité de ceux des guerres MédiqueS) h la génération des hommes sérieux que ces guerres avaient formés, a succédé, par une transition qu'on s'explique aisément, celle des hommes qui n'ont plus les mêmes raisons detre fermes et d'appliquer virilement leurs excellentes facultés à d'aussi grandes nécessités ou à d'aussi saints devoirs ; lorsque les caractères se sont relâchés, les mœurs corrompues, les intelligences dissipées, et que, les Sophistes survenant, il s'est fait de fâcheux abus de la parole et de la pensée, le mal alors même n'a pas été tel qu'il n'en soit sorti aucun bien , et parmi toute cette légèreté de discipline et de doctrine, cette subtilité de dialectique, cette ardeur de paradoxe, ce scepticisme qui s'essaie en tout sens et par tous moyens, on ne saurait méconnaître une facilité, une finesse, une vivacité et une pénétration, une aptitude a la discussion, une habileté de langage, qui, eu devenant familières à un grand nombre d'Athéniens, sont dans l'élite de la jeunesse une excellente préparation au fécond enseignement et à la reforme de Socrate.

Voilà sur quels points, très rapidement indiqués ici, l'histoire de la philosophie grecque devra con-> sulter l'histoire de la société grecque, afin de mieux s'éclairer en reconnaissant les rapports qui lient à

AS

cette époque le cours des événements à celui des idces^ et l'action à la spéculation.

On peut déjà voir par ce qui vient d'être dit, quelles sont dans la vie des peuples les circonstances à noter, pour bien se rendre compte des différentes causes qui concourent à la détermination et à la direction du mouvement philosophique ; ce sont plus particulièrement celles qui tiennent h l'esprit et à l'état moral de la société, comme la religion, les institutions, les mœurs et les arts. Celles qui touchent plus à son état physique, comme les lieux, le climat, la race, et les instincts uV sont pour une part , et pour une part assez faible, qu'à l'origine et aux premiers pas ; plus tard, elles perdent de plus en plus de leur puissance et de leur force ; et à la Gn, il est bien difficile d'en discerner et d'en apprécier encore la trace et l'influence. C'est donc surtout aux premières, que l'histoire de la philosophie, guidée par l'histoire, devra s'attacher afln d'y chercher les explications dont elle a besoin pour ses études particulières*

La philosophie grecque une fois formée se répand, se popularise, et en se popularisant prend différents caractères ; purement spéculative chez les uns, chez les penseurs de premier ordre, moins théorique chez les autres, de moins en moins théorique à mesure qu'elle descend plus bas, pratique enfin, et en quelque sorte à l'état de simple croyance, quand elle parvient aux intelligences les moins éclairées et les moins cultivées, elle se trouve ainsi à la longue en

contact avec les masses , auprès desquelles elle succède à Taclion et à rerufûre de Tancienne religion. En effet, dès que par>rtmpulsion des deux grands esprits qui ia dominent, et quoique en des sens dif« férenls Ja perfectionitent également, elle a atteint son plus haut point de développement spéculatif , •elie commence, partagée et diTtsée en écoles, distribuée par chaque, école,, èdes.disciples de ditTéroits ordres, à venir : et 'à se donner* de .plus en plus à la foulof Stoïcienne, Épicurienne, Académique, Sceptî* , que,! Mystique «ifin, dans chacune de ces. directions, après avoir été d^abord science et idée pour les forts, e\le finit par^ire foi et discipline pour les faibles; ainsi, après avoir eu ses Zenon, ses . Épiciire, ses Carnéade, ses Ses tus et ses Plotin , elle a à la suite et au loin tous ces rangs variés du peuple, qui selon ses inclinatiûiis, ses besoins et ses goûts, se fait dociiement Tadepte et comme le <dévot de quelqu'une de ses doctrines. Or, évidemment on ne comprendrait pas bien tout ce mouvement de la philosophie grecque , si on négligeait de savoir par l'histoire .proprement dite, les faiis les plus généraux qui attestent sa pui^sanjce au sein delà société : pour ne prendre qu'un; exemple, mais un exemple d'éclat et qui parle pcmr tous les autres, voyez ce qui se passe de plus glorieux et plus grand aux temps où cette . philpsopliie parait d9ns toute sa force. Ce sont certainement les conquêtes d'Alexandre. Or, que sont ces conquêtes ?. L'œuvre guerrière du génie grec, qui, un moment détourné de ses desseins sur

rOrient, soit par les discordes civiles, soit par la corruption des moeurs, les reprend ensuite et les poursuit par- rorg;ane d'an peuple, puissant par son unité, son ordre et ses chefs, et aussi la nouveauté de son rôle parmi les Grecs ; c'est l'invasion armée , rapide et triomphante de la civilisation d'un monde, dans un monde difTéretit ; c'est toute une révolution du premier au second; cW une des phases de l'humanité. Or ^ comment méconnaître , non pas dans tout le détail , mais dans l'ensemble et le but final de ce grand événement, l'esprit de la philosophie grecque arrivée h son âge viril , et aspirant à r^er hops d'elle comme chez elle , sur ses ennemis comme sur ses amisP Je le répète, dans cet événement tout n'appartient pas à la philosophie ; ainsi que dans toutes les choses où les masses inter- Tiennent, il s'y mêle des instincts, des* besoins et des passions, qui ne tiennent pas aux idées ; mais les idées n'y ont pas moins leur large et belle part. Considérez^, en dTet, le grand homme qui le conduit; Alexandre vous parait-il un de ces conquérants barbares, que quelque haute nécessité, dont Dieu seul a le secret , met à la tête d'une horde , et pousse avec les siens comme un flot sur une terre à ravager? Alexandre est un Grec, Thommé d'une haute civilisation, qui a son but et son conseil , qui sait , en succédant aux pensées de son père , et en obéissant aux leçons et aux suggestions de son maître , ce qu^'l veut et où il va; il n'agit point en aveugle; et quoique, dans le héros du drame, comme dans le drame lui-même, il

y ait autre chose qu'un principe t qu^tl y ail deis eDh traînements , une ambition et des désirs qui sont de Thomme et non du héros , cependant , par-dessus tout, dans le héros , il y a du philosophe. Alexandre n*est pas un philosophe, mais c'est un serviteur de la philosophie, son serviteur armé, son homme d'épée et d'action ; tel est du moins le sens sérieux de la mission qu'il accomplit. — A peu près comme, en d'autfes temps^ aux temps de nos pères et avec eux, un autre Alexandre, comme on Ta souvent dit, mais ici le rapprochement , si commun qu'il puisse être, est trop frappant pour que je Tévile , le jeune général Bonaparte, lui aussi, le (ils et l'agent d'une philosophie victorieuse , qui n'avait pas assez d'une révolution , qui voulait encore la conquête , prit également l'Orient , mais seulement comme épisode à sa vaste destinée, pour théâtre de ses intelligentes et héroïques aventures.

Pour revenir h la philosophie grecque , je n'ai pas besoin d'expliquer la conclusion qui sort naturellement de celle nouvelle manière de l'envisager dans son rapport avec la société ; c'est toujours , comme plus haut , la nécessité , pour la bien comprendre , d'unir dans une certaine mesure , à l'étude de son histoire, celle de l'histoire proprement dite, et d'insister, dans celle union, beaucoup plus sur les considérations de l'ordre moral et spirituel,, que sur celles de l'ordre matériel. C'est, au reste, la conclusion qui reviendra constamment, quelle que soit d'ailleurs l'ère philosophique que Ton se propose d'examiner, parce

qu^elle est Texpression même de la nature et de la loi des choses auxquelles elle s^applique.

Je laisse de câté, pour ne pas trop m^étendre, l'époque de la philosophie d'Alexandrie et celle de la Scholastiqûe, lesquelles , cependant , sont loin d'être à négliger, et le sont d'autant moins qu'elles sont en effet moins connues et moins faciles h connaître ; mais il faut que j'abr^e, et je passe immédiatement à l'époque de la philosophie moderne.

La philosophie moderne tient en principe h plus d^une cause ; mais elle tient avant tout à l'état de la religion : je n'ai pas besoin , je pense, de m'arrêter à le démontrer, je n'ai qu'à rappeler quelques faits. Au douzième siècle, c'est l'esprit de liberté philosophique qui provoque et amène les essais hasardeux d'indépendance religieuse ; quatre siècles plus tard, c'est à son tour l'indépendance religieuse qui prépare et amène la liberté philosophique ; la Réforme en effet est dans l'ordre spirituel une première émancipation qui en appelle une seconde; c'est un principe de nouveautés dont les conséquences s'étendent de la sphère de la foi à'Celle de la raison , et qui après avoir eu pour organes Luther et Calvin, doit en passant par Ramus, Jordano Bruno, Vanini et d'autres, aboutir enfin glorieusement à Bacon et à Descartes ; choses et hommes, tout concourt dans ce grand mouvement d'idées, et de la révolution théologique à la révolution philosophique, au moins sous le rapport de l'esprit qui les anime, tout se tient et s'enchaîne. L'une fait l'autre et la détermine.

Mais il est d^autres causes également considérables., bien qu'elles soient moins directes, dont on ne saurait méconnaître Faction sur la fortune de la philosophie moderne. Ainsi, que signifie dés les siècles précédentSy cette suite d^nventions et de découvertes de toute sorte, qui, sans être précisément des principes de philosophie, en sont cependant des symptômes, des conditions ou des instruments, et témoignent d'un besoin et d'un mouvement des esprits, qui doivent visible-^ ment se terminer à des idées? Que signifie la boussole, cette règle de course de Thomme dans des espaces qui n'ont pour lui ni traces ni chemin? £t celte puissance de la poudre, rapide comme la pensée, active comme la volonté, bien autre en ses effets que la simple force du corps, qu'elle efface et annihile presque, tant elle la dépasse et s'en joue, et qui, au service de Tintelligence, comme la foudre aux mains de Dieu, lui donne sur la matière une supériorité si soudaine, si irrésisble , si large? Et celle autre puissance, encore plus faite pour Tesprit et qui, docile à souhait è l'ambition dont il brûle de multiplier sans fin et dé faire durer sans terme ses innombrables productions, lui en prête le moyen aussi simple que facile, et le laisse ainsi se répandre et pénétrer sans limites dans tous les temps, dans tous les lieux, dans tous les rangs de l'humanité; puissance qui elle aussi a quelque chose de divin, tant elle apparaît affranchie dans son noble exercice des conditions drdinaires de Pespaceet de la durée? Que signifient encore, h la suite de ces merveilles, ces hardies tentatives qu'elles se-

coiid^[>t ou excilent, et qui doni^ent comme coup sur coup deux nouveaux rak>iMles h Tancien, lui reudant Vun en réiesdânt f lui ouvFdot l'aAtre ea- le trouvant? Cette ardeuf et ee succès d'aveutures et de recherches, celle passion de la coaquéle, au loin , par-delà les mers» ce désir de l'inconnu qu^on soupçonne, qu^on devine, qu'on poursuit, qu^on atteint, ne son4-ce pa des signes certains d'une activité de pensée, qui bien tôt tentera et fera dans l'ordre intelleciuel ce qu^elle vient d^ccomplir daos Tordre matériel, et là aussi passera de l'ancien monde au nouveau? Et dans les années ou arrivent et concourent toutes ces choses, un événement qui, par ses conséquences» équivaut presque à une découverte, la prisede Constaniinople, ne vientril pas aussi animer cette pensée, et après lavoir un moment remplie d'un enthousiasme peutêtre un peu trop docile, lui inspirer ensuite une généreuse émulation et un fécond sentiment d'indépendance et de force? On ne songe en effet d'abord qu'à admirer cette} antiquité si regrettée, si désirée, enSn retrouvée avec de si vifs empressements ; puis on aspire à Timitef , à faire, à créer comme elle , et l'esprit moderne apparaît en rivalité avec l'esprit ancien, qu'il ne fera pas oublier, mais qu'il s'eftbrcera d'égaler.

Cependant les arts , qui à celte époque traduisent avec tant d'éclat celles àes idées de la religion qui se prêtent à la beauté , et qui en les traduisant selon leur génie , les font passer avec liberté de la forme du mystère à celle de Timage , et les rendent de cette

façon plus accessibles à la foule , les arts , h ce titre , ne sont certes pas étrangers à l'avènement de plus en plus prochain de la philosophie moderne ; ils sont comme des serviteurs intelligents et éclairés qui^ la précèdent et Tannoncent avec une grande pompe de spectacle , et lui préparent les voies par des chefsd'œuvre de tout genre , dont ils sèment magnifiquement la route qu'ils lui ont ouverte. Il en est de même dla poésie^ qui fait également auprès d'elle office d'initiation , et qui même avec plus de déhcafessé , de spiritualité et de profondeur , parce qu'elle en a mieux la puissance , lui gagne plus facilement les intelligences enchantées , et d'autant mieux disposées aux travaux de la réflexion , qu'elles y sont comme séduites par le charme du sentiment; aussi,- parmi les noms qui se rattachent à ses annales , par des rapports , il est vrai, qu'il ne faudrait pas croire trop directs, ne doit-on pas oublier ceux des grands artistes et des grands poètes , dont les fortes inspirations , quoique traduites en images , ont incontestablement concouru à provoquer dans les esprits le raisonnement et la science. Âinsi*Raphaël et Michel-Ânge, l'Arioste, le Tasse et Shakspeare , pour ne citer que ceux-là , s'il s'agissait d'un autre siècle , je n^oublierais pas Dante et Pétrarque , sont certainement h leur manière de grands promoteurs d'idées , et s'ils ne sont pas en effet des maîtres de philosophie , ils sont du moins excellents pour donner Téveil à la pensée.

Enfin il y aurait à compter parmi les causes de la philosophie'moderne, si toutefois' ce n'était pas déjà

comme une partie d'elle-même y les progrès si re* marquables des sciences physiques et naturelles , qui dès le milieu » mais surtout à la fin du xti® siècle et au commencement du xya<^ , attestent un esprit si libre el si sûr à la fois de recherche et d'examen : en effet , les observations et les inductions si variées , qui font à cette époque révolution dans le système du monde , qui fixent les lois des astres , qui expliquent le vide » qui donnent le baromètre el le télescope , et amènent la découverte de la circulation du sang , paraîtraient avec raison rintroduclion ou le commentaire du navum organum et du discours sur la méthode ; mais je le répète , alors surtout ces sciences étaient de la philosophie; et Copernic, Kepler ^ Harvey et GalUée étaient animés du même esprit que Bacon et Descartes*

Il me reste maintenant à jeter un coup d'œii rapide sur Tétat politique des pays qui furent, en ces temps , les plus favorables à la philosophie : ces pays sont, ritalie, TAngleterre et surtout la France; TAllemagne, qui pour le moment a d'autres soins et d'autres affaires , n'aura son tour que plus tard.

Lltalie , que sa division en un grand nombre d'états rivaux, et les constantes hostilités qui en sont les suites funestes, placent, sous certains rapports , dans une condition défavorable , semble ^ cependant trouver dans les nécessités mêmes de cette condition , un principe de vie intellectuelle et morale , qui la dédommage amplement de sa faiblesse matérielle, (jos États , en efffet , sans cesse en lutte entre eux , et en

proie aux étrangers, pour suffire au bes<Hn él au péril de chaque jour , à défaut des grands moyens qui leur sont interdits , forcés de recourir aux petits, dont ils usent de leur mieux » déploient à cette fin une vigueur , un courage , une habileté de conduite qui, dans les hommes d'élite, font les grands caractères et les grands esprits , et dans le peuple , une foule d'âmes , promptes à une rive sympathie , avec tout ce qui est noble et beau. Or , à de tels hommes et à un tel peuple accordez la richesse , si royale entre leurs mains , quelle qu^en scHt l'origine ; ac-* cordez , pour en inspirer et en diriger l'usage , le goût et la recherche des plaisirs de rintelltgence , l'ambition de renouveler , et s'il se peut , de surpasser l'ancienne civilisation , dont leur terre a gardé tant de précieux souvenirs , ^empressement à en recueillir les germes épars parmi les ruines , et enfin la fortune du grand événement qui restitue l'antiquité à eux les premiers en Europe , et vous verrez ce que doivent être , à Tavenir de la philosophie , le xv^^ et le xvi» siècles de Tltalie.

£n Angleterre, deux puissants règnes, qui semblent presque n'en faire qu'un, tant ils se rapprochent dans le temps^ et d'ailleurs politiquement se suivent et se ressemblent, le règne de Henri Y III el celui d'Elisabeth, de près d'un siècle à eux deux , en commençant et en consommant l'acte d'indépendance spiritu^le, en vertu duquel l'Église, de l'autorité de Rome passe sous celle de l'État , en donnant à la nation le sentiment vrai de sa paissance , longtemps

en vain épuisée qn entreprises sur la France, ou en guerres intestines, et enfin tournée vers son champ naturel, la nier et les colonies ; ces deux règnes, dirons-nous, impriment aqx esprits un mouvement de liberté qui ne tarde pas k s^étendre des choses aux idées , de la politique à la philosophie, et dans celleci comme dans celle-là , rend une révolution imminente.

De son côié, la France, qiii dans un premier élan, bien secondé par François P', était d'abord entrée dans les voies d'étude de l'Italie, mais s'en était ensuite détournée pour les guerres de religion, après s^étre s^sez agitée et exercée dans ces luttes, cherche enfin un ^utre emploi et un autre but à ses forces, et aspire à les appliquer aux travaux de l'esprit. Déjà sous Henri IV elle en éprouve le besoin; mais IJeori lY est un soldat, bon roi d'un peuple en armes, mauvais chef d'une société qui aspire à la pensée j il ne fait donc rien pour la guider et la pousser dans cette voie. C'est Richelieu , au contraire» venu pour la pensée plus que pour l'épée, quoique en grand homme d'état l'épée ne lui faille point , qui durant ses dix-huit ans de puissance ou plutôt de règne, par goûtpersonnel comme par politique, par penchant comme par calcul, comprend et suit avec sympathie ce mouvement des intelligences, et y reconnaissant un pouvoir à opposer à celui qu'il renverse, le favorise de toutes ses forces, et finit par lui donner pjade et rang dans l'Etat. Aussi n'y a-t-il que justice à l'égard do Richelieu, à le mettre, il faut le dire, en partage,

avec Louis XIV, du siècle, qui fut en effet à Pun et à Fautre à la fois : que le second couronna, mais qu'inaugura le premier; car voyez dans cette époque combien d'hommes appartiennent au temps du grand ministre ; Descartes, Gassendi, Pascal, Corneille, Molière et même Bossuet étaient tous des génies faits , avant que Louis XIY commençât à régner, ou du moins à posséder cet incontestable ascendant qu'il exerça par la suite sur tout ce qui s'éleva de grand et de puissant autour de lui. Si vous joignez à ces circonstances l'unité politique dont la France dut désormais ressentir les heureux effets, Tesprit de sociabilité répandu dans la nation, le goût du commerce intellectuel, expression de cet esprit, toutes ces réunions régulières, bien que familières et privées que produisit et soutint ce goût sérieux et vif, espèces d'académies domestiques et intimes que fonda d'abord et anima le zèle éclairé des particuliers, et que bientôt la royauté reconnut et institua ; et vous sentirez que la France, que Paris en particulier, mieux qu'aucun autre lieu du monde, étaient propres et préparés à devenir le centre actif de la nouvelle philosophie.

Voilà au milieu ou à la suite de quelles causes variées, diverses en elles-mêmes, mais unies dans leur fin, cette philosophie prend naissance, puissance et auto^ rite. Or, pour reproduire encore ici, mais seulement en deux mots, une reflexion qui a dû, au reste, plus d'une fois revenir dans ce discours, puisqu'elle en fait le fond, si tel est le rapport de ces causes à cet effet, il est clair qu'il faut associer dans de certaines limi-

tes, rhistoire proprement dite qui expose les premtè* res à rhistoire de la philosophie qui a pour sujet le second.

Je serai court sur la marche que suit cette même philosophie après son avènement au xvn* siècle, parce que rien n'est plus connu.

Après quelques oppositions , qui n^étaient plus celles que rencontrèrent et dont furent victônes Ramus , Jordano Bruno , Vanini, Campanella, qui Bnirent même, on peut le dire, par de simples tracasseries , acceptée d'ailleurs et soutenue par les plus hautes intelligences, propagée et popularisée par les plus beaux génies , goûtée de tous les hommes polis et éclairés, et alors le nombre s'en ac^ croissait de jour en jour davantage, elle eut bien* tdt cette action générale et étendue qui la fit descendre et régner des grands jusqu'aux petits, des philosophes au peuple, et prendre insensiblement le gouvernement de la société. Mais ici il Caut distinguer; il j a dans cette f^losophie son esprit et ses doctrines ; son esprit, qui est le même dans Bacon, dans Gassendi , dans Hobbes et dans Locke, que dans Oescartes, Malebranche, Spinosa et Leibnitz; ses doctrines qui sont diverses, et d'école à école et entre les hommes de la même école ; son esprit, qui chez tous est le libre usage de la raison régulièrement appliquée à la recherche de la vérité ; ses doctrines qui se divisent, avec des hnances très variées, en sensualisme et en spiritualisme. Or, si dans les deux siècles qu'elle occupe, fidèle à

aon esprk qui est la liberté, la philosophie moderne k répand sous toutes les formes qu'elle revêt, dans toutes les âmes qu'elle pénètre; si, passant par de* grés, des savants aux ignorants, des pensées dans les mœurs» des mœurs dans les lois, dans la consti* tution même de. la société, elle finit par produire la Réyolution fcançaiseï qui est à Tordre politique, ce qu'elle est eU&-même à l'ordre intellectuel^ la liberté publiquement proclamée et réglée; d'autre part, considérée quant aux doctrines qui. la partagent, elle n'est plus au xviii® siècle, ce qu'elle est au xvii^; dans celm*ci, elle est plus particulièrement spiritualiste et religieuse, dans celui-là plus particulièrement sensualiste et sceptique; dans Tun, elle fait dominer le premier de ces caractères, elle Fé* tend de k métaphysique à la littérature , aux mœurs, à toutes les sphères qu'elle embrasse ; et si elle laisse s'y mêler une teinte de sensualisme , c'est seulement chez quelques penseurs , peu nombreux et il part, et qui sont comme on pourrait le dire en langage du jour , à l'état d opposition , et encore loin d'être majorité; dans l'autre, c'est le second qu'elle affecte de préférence ; car, sans en effacer précisément la couleur Cartésienne, que ravivent même à la fin la. sage protestation des Écossais et la grande réaction Allemande , elle l'atténue sous les traits bien autrement marqués du principe opposé, en «orte que^ quand vient la ré* yolution pobtique , à laquelle elle aboutit , ces deux caractères s'y expriment dans des proportions fort

différentes, el tandis que le spiritualisme se reU^ chant même de son austérité jusqu'au sentimentalisme, y apparaît timidement avec les plus faciles de ses dogmes, le sensualisme de son côté, plus net et plus hardi, y éclate avec les siens jusqu'à la té* mérité, jusqu'à l'excès ; expression politique de la révolution philosophique, la Révolution française en reproduit ainsi en elle toutes les nuances princi-* pales ; ia fille avec les différences qui doivent l'en distinguer, est la fidèle image de la mère dont elle est issue; aussi Thistoire de celle-ci, ne peut-elle bien s'achever sans le concours discret de l'histoire de celle-là. C'est donc toujours, coftime on le voit , même conclusion à tirer.

£t miaintenant, pour généraliser, car nous le pouvons légitimement, après les deux grandes expériences que nous venons de considérer, et qui , comme je l'ai dit en commençant, expliquent toutes les antres, reconnaissons que, comme dans la biographie appliquée à l'histoire de la philosophie, il faut tenir assez peu de compte de la race et de la naissance, mais beaucoup de l'éducation, de la discipline, et des études, de toute la vie intellectuelle des personnages philosophiques, de même, dansThistoire proprement dite appliquée à la même science , il faut plus regarder à la religion , aux institutions^ aux mœurs et aux sentiments , en un mot , à resprit de la société qu'on a en vue, qu'aux circonstances physiques, accidentelles et fortuites dans lesquelles elle a pu se trouver placée. Il faut donc, dans ce rapprochement de l'une et l'autre

lûsloires, pour éviter d'éire vague , se garder d'être arbitraire , et ne pas rechercher ia précision , au moyen de suppositions ; il faut user des faits ^ et ne pas en abuser^ ne pas les (disposer et les arranger à plaisir; autrement on gâte tout; de deux sciences qu'il était bon de concilier avec sagesse, on tente une alliance forcée, et par-là même fausse ; on sacrifie l'histoire à l'histoire de la philosophie , et Thistoire de la philosophie souffre plus qu'elle ne profite du sacrifice ; on défait Tune et on ne fait pas Fautre ; on leur nuit à toutes deux. La vraie règle est de n'emprunter aux leçons de la première , que ce qui peut réellement servir aux lumières de la seconde , et par conséquent de n'en tirer que des explications ou des inductions qui aient trait à la philosophie. Et j dans ce dessein, on ne doit pas oublier que si , dans les choses humaines, tout se tient et se concerte; que si, par suite, la pliilosophie se lie étroitement à la société , il n'est pourtant pas vrai que tout absolument soit philosophique dans celie-ci , et tout absolu* ment social dans celle-là ; qu'elles soient de point en point en équation l'une avec l'autre. Dans les masses, il y a des éléments qui ne sont pas même en germe des idées et des doctrines, qui, par conséquent, ne peuvent pas se traduire en systèmes ; et dans les systèmes pareillement, il y a des conceptions et des raisons qui ne peuvent se convertir en croyances et en règles de vie. Ici ce sont les hypothèses , les subti* lit es, les notions vaines , toute la partie anti-popuiaire des théories métaphysiques ; là, les besoins, les

instincts , les passions et les penchants , toute cette partie anti-rationnelle des sentiments du vulgaire. Du peuple au philosophe tout n'est donc pas identique, tout ne va pas de Tun à l'autre et réciproquement ; il y a dans celui-ci des choses qui ne se retrouvent pas dans celui-là, et dans celui-là, à son tour, des choses qui ne sont pas dans celui-ci; ils se ressemblent comme des enfants d'une même famille, mais d^âge, d^esprit et de caractère différents. Donc aussi leurs histoires, si étroitement qu'elles s'unissent , ne sauraient , de tout point, convenir et s'accorder. Elles peuvent être le commentaire, mais non la traduction Tune de l'autre ; et, pour revenir aux termes mêmes de la quesr tion que je me suis posée, la part et F emploi de ChiS" taire dans Phistoire de la philosophie doivent être tels, qu'elle y paraisse par résumés et non par récits, par généralités et non par développements ; que , de plus , ces généralités se réduisent elles-mêmes aux faits qui seuls ont du rapport avec les opinions philo^ sophiques.

Et j'aurais fini ce discours, si , avant de vous laisser aller,* je n'avais encore à vous en marquer l'intention et comme la moralité.

Si l'histoire de la philosophie, en s'aidant de l'histoire , peut , de la sphère des idées , passer h celle des faits, et de celle des faits, en retour, remonter à celle des idées, si elle peut ainsi embrasser tout Tordre des choses humaines ; comme cet ordre n'est lui-même que la manifestation de la Providence, étudier cette histoire, c'est chercher l'ordre, la Pro-

Tidence, c^est la chercher \k où surtout elle 00113 touche et nous intéresse, c^est-àKlirQ dans rbumanîté, c'est s'élever par la contemplation, des sociétés, et des systèmes, au Dieu qui est ta règle des États comme des idées, c'est s'unir à lui studieusement et se fortifier par cette union. Or, messieurs, qui que nous soyons^ quelles que soient dans ce monde notre plaoe et notre destinée, hommes de science ou de travail, phUosoph^s ou peuple, nous avons tous besoin de nous appuyer sur quelque chose qui vaille mieuji que nous et nous vienne d'en.haut ; cet appui, les âmes simples le trouvent df inspiration ; elles vont à Dieu sans détour et s'attachent à lui de toute la force de leur naïve et viv<e foi *^ mais les âmes livrées au raison* nement n'ont plus. à lebr usage ce moyen de religion ; il est rare du moins qu'elles le conservent et le conci«lient avec les habitudes logiques qui leur sont familières ; elles ne croient bien d'ordinaire que par réflexion et par preuves; heureuses encore quand, avant de croire , elles ne commencent pas par douter ; plus heureuses , quand ce n'est pas par douter qu'elles unissent. Si donc nous, qui n'avons que la raison pour nous guider, fiious ne nous élevons pas à Dieu par la voie qu'elle nous trace, quelle faiblesse ne sera pas la nôtre, quand nous n'aurons pour nous conduire ni les prompts instincts des faibles, ni les hautes luniières des forts. Nous avons donc à y songer, et dans toute la suite de nos recherches à ne jamais perdre de vue ce divin but de nos travaux. La Providence nous est nécessaire, comme à l'Étaj:

sa loi ; elle est la loi des lois , celle qui du commen* cernent jusqu'à la fin, ou plutôt sans commencement comme sans 6n y sans trouble comme sans limites , absolue en un mot , ordonne tout dans Tunivers , et nous en particulier , nous g;ouyerne de telle sorte , que d'abord ici -bas, avec les devoirs qu'elle nous impose, la liberté qu'elle nous laisse, les épreuves qu'elle nous ménage , elle nous donne tout à la fois la règle , le moyen et l'occasion de la vertu , et qu'ensuite dans un autre monde elle nous propose et nous assure les conséquences naturelles , morales et méritées de nos œuvres sur la terre. Il nous la faut donc à tout prix ; nous ne pouvons nous en passer. Or , plus d'une science , je dirai même toute science , traitée d'une certaine façon , peut assurément nous la donner ; mais il en est cependant qui s'y prêtent mieux que d'autres ; ce sont les sciences philosophiques, et plus particulièrement encore l'histoire de la philosophie qui , avec l'aide de l'histoire , rapprochant dans leurs vrais rapports les doctrines des philosophes et la conduite des sociétés , peut ainsi d'autant mieux saisir dans toute leur suite lés conseils de Dieu sur l'humanité. Poursuivons donc pieusement ces études, à la fois religieuses et savantes , cherchons-y avec recueillement cette divine Providence, dont notre cœur a besoin , et soyons persuadés que , comme la foi dans les âmes simples, elles mettront dans nos esprits, avec le calme et la sérénité, la force et. la sainte espérance.

J.'^v.f. jr: .■:

DISCOURS

PRONONCE

Page 1