L. HACHETTE
Ubraite de l'VnÎTernté royale de V^aneé
12, RDI PIERRE - SARRAZIN
Imprimerie d'AMÉDÉ£ GIlATrUT etC», roe de !a Monnaie, 11.
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DISCOURS D'OUVERTURE
DU COURS
DE L'ANNÉE SCHOLAIRE 4840-4844
SUR CETTE QUESTION
He réprettve oonune argument de l'immoHalîlé de l
Messieurs,
Quand je choisis le sujet de ce cours, je l'aimais dès lors assez et j'en avais trop le goût ; et depuis que, l'étudiant chaque jour de plus près, je l'ai de mieux en mieux connu et apprécié, je m'y suis, je puis le dire, trop sérieusement attaché pour être tenté de l'abandonner avant de l'avoir épuisé ; je m'en suis fait comme un ami dont je ne me séparerai que quand il me manquera, et qui alors même aura toujours mon souvenir et mes regrets. Je contiofierai
donc encore celle année celte longue élude hislorique de la philosophie du xyii° siècle, que j'ai commencée il y a Irois ans, que je suis encore loin d'avoir achevée, que je vais reprendre où je l'ai laissée et poursuivre jusqu'où je pourrai, m'inquiélant peu du temps, des retards et du terme, et toujours plus occupé du présent que de l'avenir ; j'y reviendrai même cette fois avec d'autant plus d'intérêt qu'au point où je l'ai suspendue^ après de grandes choses philosophiques, d'autres grandes choses se préparaient, et que le drame Cartésien^ si l'on peut ainsi parler, noué en quelque sorte dans Descaries, développé dans ses disciples, allait trouver son dénouement à la fois dans Spinosa, Malebranche et Leibnitz. Grand spectacle, en effet, que celui de ces intelligences, à divers litres originales, à divers degrés éminentes, qui traduisent et expliquent, chacune à leur manière, la commune pensée du maître qui les inspira !
Grand spectacle, je le répète, auquel j'ai hâte de revenir et auquel aujourd'hui même je vous ramènerais avec moi, si une séance comme celle-ci, plus littéraire que didactique, même en une chaire de philosophie, pouvait souffrir une leçon comme elle permet un discours. Aussi comme les autres années, en pareille circonstance, vous proposerai-je, passez-moi le mot, une espèce de lieu commun que vous voudrez bien, faute de mieux, accepter avec indulgence, en me tttUnt compte de l'embarras où me mettent ces débuts, toujours en effel plus difficiles qu'on ne le suppose. Jefaus présenterai donc quelques réflexions sur une
matière bien asée, mais aussi bien coDsidérable, el suT laquelle peut-être même, après tout ce qui en a été dit, reste-t-il encore quelque chose à dire : je veux parler de la question de l'immortalité de l'âme. Mais je m'empresse d'en avertir, ce n'est pas tout le problème, c'en est un point particulier que j'ai surtout le dessein de considérer devant vous. Je vous demande la permission de vous expliquer en quelques mots les raisons d'un tel choix.
La première est l'esprit même qui préside à ce cours et qui se résume dans cette maxime d'une constante application : Thistoire de la philosophie pour la philosophie elle-même^
S'il est vrai en efFel , d'après cette maxime, qu'en étudiant les systèmes il faille à l'analyse faire succéder la critique, et à la critique elle-même une doctrine qui en résulte; si, après avoir pensé avec autrui et par autrui, et c'est là l'histoire tant qu'elle ne se termine pas à des idées, il est nécessaire d'arriver a penser par soi-même ; s'il est bien de s'exercer h tout expliquer, à tout comprendre, mais mieux encore de se former des principes et une opinion; si l'un est à bon droit le commencement, l'autre la fin de la sagesse, il ne se peut pas que, dans les recherches auxquelles je me suis livré sur les deux grandes écoles qui se partagent le xvu® siècle, je n'aie pas eu l'occasion de concevoir, à la suite de leur sentiment sur quelque grande question, un sentiment qui fût mien, ou du moms ne fût plus le leur, et de passer ainsi librement de l'histoire a la philosophie. Cest cle la
sorte, en effet, qu'ayant vu, par exemple, Descartes et Gassendi, abordant l'un et l'autre la question de l'immortalité, ne satisfaire qu'à demi par la solution qu'ils en proposent, j'ai senti qu'il était nécessaire que quelque chose fût modiBé à leur manière de raisonner, et qu'on fût, s'il se pouvait, plus complet que le premier et plus conséquent que le second ; puisqu'il est vrai que celui-ci ne peut, sans contradiction avec le reste de son système, admettre, comme il le fait, Timmatérialité et la simplicité comme raison de l'immortalité; et que celui-là, de son côté, s'il est plus rigoureux, s'il est abondant et explicite en ce qui regarde la spiritualité, est d^une trop grande brièveté en ce qui touche l'immortalité. L'âme est immatérielle, donc elle est immortelle : tel est, en effet, tout son raisonnement ; et ce raisonnement, qui montre bien que l'âme, n'étant pas le corps, ne peut mourir comme le corps, ne porte ainsi, à la rigueur, que sur un point fort borné de la question générale; pour le reste il n'apprend rien.
L'âme ne peut mourir comme le corps : mais ne peut*elle mourir autrement? et si elle ne meurt d'aucune façon, quelle est cette vie continue, qu'elle commence ici-Las, qu'elle poursuit dans un autre monde? quelle en est la raison, la loi et le but final? Voilà ce qui ne se trouve pas dans la solution de Descartes, ou n'y parait que par d'insuffisantes et vagues explications.
Si donc en cette matière, Descartes et Gassendi, les deux principaux représentants des écoles
du XVII'' siècle , laissent ainsi Tun et Tautre quelque chose à désirer, comment, reconnaissant en eux les défauts que je viens de dire, ne pas essayer au moins d'être mieux dans le vrai, soit par plus de développement, soit par plus de conséquence? C'est ce que j*ai tenté, selon mes forces, dans les leçons consacrées à ce sujet en les étudiant ; et c'est aussi ce que je voudrais, non pas sans doute de tout point, mais en partie, résumer aujourd'hui dans ce discours, afin de vous donner un exemple de la manière dont je comprends que l'histoire de la philosophie doit servir a la philosophie. Vous aurez donc, dans les réflexions que je vous ai annoncées plus haut, quelques^ unes des idées exposées dans ces leçons ; je les y ai h dessein recherchées et recueillies, afin de les pro poser à vos méditations et de les soumettre à votre jugement. Mais, j'ai aussi pour vous les présenter un autre motif plus grave peut-être. Je vais vous parler de l'immortalité , mais je la prouverai principalement par cette considération capitale, que la vie présente est une épreuve, dont une autre vie est la conséquence ; or, il peut y avoir dans cette considé ration, sérieusement méditée, matière à de sincères et salutaires retours pour certaines âmes malades , qui ne le sont que par oubli ou par ignorance du vrai sens de leur destinée ; je voudrais, s'il se pouvait , le leur rappeler ou le leur apprendre, je voudrais les éclairer et les guérir en les éclairant.
Je ne viens point déclamer sur celte fureur du suicide, aujourd'hui si commune ; mais il faut bien
reconnaître un fait qui est attesté par de trop nombreux exemples. Or, à voir ce fait, à juger tous ces actes d'une si terrible énergie, ou d'une si déplorable faiblesse, n'est-il pas évident qu'ils viennent d'une facilité sans mesure et sans règle à décider de sa destinée sans tenir compte de la providence? et à défaut de ces actes, les sentiments qui les préparent, alors même qu'ils ne les produisent pas , ces dégoûts accablants, ces désespoirs sans frein, ou cette profonde indifférence en face des choses de ce monde, n'atteslent-ils pas ce scepticisme de cœur encore plus que d'esprit, qui fait que, faute d'y avoir pensé, on doute, on ne sait que croire, qu'on ne sait que résoudre de la vie et de la mort, non pas, il est vrai, au sens physique et matériel, mais au sens spirituel, moral et religieux? En ce sens-là on ne les comprend plus, on ne les estime plus ce qu'elles valent, et par suite on ne les accepte plus telles que Dieu les a faites; on n'en a plus la science et par suite la vertu ; de sorte que si on aime encore la vie c'est comme l'animal , par instinct, et non pas de cet amour raisonnable et pieux qui fait qu'on y est attaché comme à un bienfait de la providence, toujours doux5 alors même qu'il s'y mêle des amertumes. Si on craint encore la mort, c'est également comme la brute, par instinct et non par raison; on ne la révère plus, on ne la redoute plus comme le mystère à la fois terrible et solennel au sein duquel le Créateur tente sur sa faible créature, au moment de la régénérer, une dernière et suprême épreuve. On n'a
plus le respect de la vie et de la mort. Or, quand on en est là, comment encore les bien prendre? comment être, quand il le faut, ferme et patient pour celte-ci, doux et résigné pour celle-là? comment avoir ces sentiments que peut seule inspirer une foi forte et pleine d'espérance ?
Si donc nous sommes en un temps où trop drames distraites de la considération des choses divines par celle des choses humaines, et une fois, par malheur, réduites à celles-ci, n'y trouvant que désordres, dé* ceptions et misères, s'en irritent et s'en troublent avec dérèglement ; si le mal va croissant, et que de jour en jour un plus grand nombre d'elles , pour couper court à une destinée qui leur est insupportable parce qu^elle leur est inintelligible, essaient d'en décider par le moyen à la fois le moins raisonnable et le plus violent; il devient urgent, pour les arracher à la fois à d'aussi tristes préoccupations et à d'aussi coupables résolutions, de faire appel à leur conscience pour y réveiller d'autres pensées j et reportant leurs regards de la terre vers le ciel, de les faire passer d'un doute qui les désole et les tue, à une une croyance qui les relève, les soutienne et les sauve. La vérité sur ce point, de même que sur tous les autres, est immuable et éternelle; elle est et luit toujours pour quiconque la cherche et la veut bien; mais aussi pour qui la fuit, la néglige et la laisse , elle a d'apparentes défaillances et comme de fatales écUpses qui annoncent, pour ces esprits égarés et perdus, ces heures de troubles profonds el de terribles combats
de soi-même avec soi-même : Ille etiam cœcos instare tumultus sœpe monetj au sein desquels se déclarenl ces volontés impies et effrénées du néant. Que faut-il alors pour apaiser ces tumultes intérieurs, ces confusions et ces angoisses? il faut que ceux qui ne sont pas tombés dans ces funèbres illusions, les dissipent dans ceux qu'elles trompent misérablement; il faut, qu'avec la lumière, ils fassent rentrer dans leur cœur le calme et la sérénité, la confiance et la force ; il faut qu'ils leur rendent l'espérance par la foi.
Tel a été mon dessein ; heureux si , pour ma part, je pouvais raviver, dans ces âmes souffrantes, la consolante vérité qui, à la place de Tignorance et du mépris de leur sort, doit leur en inspirer, avec le juste senlimenl, l'estime et le respect; si je pouvais les en toucher, les en convaincre, et exercer ainsi envers elles cette espèce de charité que j'appellerai philosophique, qui a bien aussi son mérite, et qui consiste égalerpent de la part de celui qui a, c'est-à-dire qui sait, qui croit et se confie, à donner à celui qui n'a pas, c'est-à-dire qui ignore, oublie, doute et désespère.
Tels ont été mes motifs pour choisir mon sujet, maintenant je vais l'aborder.
Dans une question aussi complexe que celle dont il s'agit, qui, pour être traitée de tout point, convenablement, demanderait plus de développement que je n'en puis donner ici, je prierai qu'on me laisse prendre certaines choses pour accordées, afin que
j'aie ensuite plus de liberté pour insister sur celles que je yeux établir.
Ainsi, je commencerai, si on me le permet, par prendre pour accordé, qu'il n^y a nulle impossibilité h ce que l'âme soit immortelle. Ma preuve, si on l'exigeait, serait que l'âme est une substance, et une substance immatérielle. Or, d^une part, qu'elle soit une Téritable substance et non un mode de substance, un principe de phénomènes et non un phénomène, c'est ce qui est assez clair, pour peu qu'on la considère et qu'on en juge sainement; elle n'est pas, en eiTet, la sensibilité ou l'intelligence, ou telle autre propriété d'un être qu'elle modi6erait ; elle est cet être lui-même, l'être qui sent ou entend, qui est le sujet constant de ces diverses manières d'être. Elle existe en elle-même, sinon par elle-même ; une fois tirée du néant, elle est aussi celui' qui est: qu'on me pardonne ces expressions qui ont au moins le mérite de dire que l'œuvre de Dieu n'est pas plus que Dieu lui-même vaine et illusoire, quant à l'être, une fois qu'elle est créée.
Jamais, quand je m'observe, et quel que soit d'ailleurs le sentiment que j'aie de moi-même, je ne puis pas ne pas attribuer à ce moi\ qui est mon âme, les affections, les pensées, les volontés, dont j^aî conscience; et quant à lui, au contraire, je ne puis l'attribuer à quoi que ce soit, du moins comme simple mode; je ne l'attribue pas, je lui attribue ; je le vois en lui-même, et je ne vais pas audelà; au-delà du moins s'il y a, et si je trouve
quelque chose, ce n'est pas sa substance, laquelle est et demeure en lui, ce sont d^aulres substances avec lesquelles il peut s'unir, mais non pas se confondre; il ne se confond avec aucune, pas même avec celle qui l'a fait, et le maintient ce qu'il est. Voilà ce qui au besoin, développé et expliqué, ne lais serait aucun doute sur la substantialilé de Fâme humaine.
Que Fâme soit d'autre part une substance immatérielle, c'est ce que la psychologie met également hors de toute espèce de doute; je n'en donnerai pas les raisons, parce qu'elles vous sont familières. Mais s'il le fallait , je n'aurais, je crois, nul embarras à les exposer. Il peut donc être admis, comme premier point de la question, que l'âme n'a rien dans sa nature qui répugne à Timmorlalité, et non seulement qui y répugne, mais qui ne s'y prête admirablement. Car, de ce qu'elle est simple et indivisible, il suit pour elle une telle possibilité, une telle probabilité de durée, que par cette seule considération, on conçoit difficilement le molîf et le moyen qu'aurait Dieu de l'annihiler, après l'avoir créée avec de telles conditions de permanence, de perpétuité.
Toutefois, comme à se réduire à ce seul raisonnement, il ne serait pas à la rigueur absurde de supposer qu^une action analogue à celle qui l'a fait être, pourrait aussi à la fin la faire cesser d'être ; ou encore qu'en continuant à être une substance, elle pourrait perdre ceux de ses attributs qui la constituent une
personne, il devient nécessaire, pour donner plus de Force à ce premier argument, et afin de mieux con^ dure à la pleine et parfaite immortalité, de joindre à la raison tirée de Timmatérialité, des raisons d'un autre ordre qui la soutiennent et la complètent; c'est ce que je vais essayer de faire au moins pour la principale.
Mais avant je voudrais prendre encore pour accordé le fait de la moralité humaine, lequel implique à la fois Texistence du bien en soi, la notion de cette existence, la volonté qui suit cette notion, le mérite ou le démérite qui succèdent à cette volonté, et enfin la disposition à jouir ou à souffrir, à recevoir, comme prix du mérite et du démérite, le plaisir et la peine. Je sais que Ton peut nier, que Ton a même nié toutou partie de ces données; mais je sais aussi que les systèmes qui ont élevé de tels doutes sont demeurés sans crédit, et je ne me crois pas obligé, d'après le but que je me propose, de les discuter et et de les réfuter, non plus que de justifier la doctrine qui les combat. Je ne crois pas que la moralité humaine, dans aucun de ses éléments, puisse sérieusement être contestée; et si j'avais par hasard besoin de le prouver, chacun de vous me viendrait en aide et m'apporterait son sentiment en témoignage de la vérité que j'aurais à soutenir.
Je puis donc, sans m'arréter soit à la considération de l'immatérialité, soit à celle de la moralité, arriver directement à la question de l'épreuve^ que je me suis surtout proposée.
El d'abord, il faut le dire, 1 épreuve a été niée; «lie Fa été quand on a supposé que Dieu ne prend aucun soin des choses d'ici-bas^ou qu'il n'y intervientpas dans des vues de sagesse et de bonté, qu^en un mot, il n'a pas le caractère de providence. Otez, en effet, la providence, et il n'y a plus pour Thumanité, dans les maux qui Taffligent, aucun sens moral, aucune leç(»i, aucune préparation et excitation au bien et à la vertu, il n^y a plus épreuve, il n'y a que fortune ou triste et mauvais destin.
L'épreuve a été également niée quand on a nié l'âme. Car , comme alors on a admis que tout finit avec le corps, on s'est, par là même, condamné h ne rien admettre que ce qui s'accorde avec cette conclusion ; or, l'idée de l'épreuve y répugne directement. Pourquoi? parce que, comme plus tard il sera expliqué, mais comme d'avance il est aisé par la plus simple réflexion de le comprendre , s'il y a épreuve ici-bas, c'est pour toute la vie, et à la condition d'un état ultérieur et futur qui serve à celui-ci de solution et de raison. Or, quel peut être cet état dans le système dont il s'agit? Et qu'y a-t-il à attendre au-delà de la tombe pour l'être dont toute Texistence se termine à la tombe?
Si donc il est sur la terre souffrant et malheureux, il n'est pas et ne peut pas être pour cela éprouvé , il n'est que tourmenté et affligé sans raison ; ou du moins , pour que dans ce système il y eût place à l'épreuve , il faudrait que dans la vie si courte qu'il fait à l'homme , il y eût une part , la fin sans doute ,
réservée au bonheur , conséquence légitime et prix naturel de Tépreuve ; or, bien loin qu'il en sott ainsi, c^'Cst le contraire qui a lieu ; et les derniers jours de rhomi&e, qui dans cette étrange hypothèse devraient être les plus heureux, sont en effet les plus tristes. Que si parfois ils ont une douce sérénité, une paix de religieuse et sainte résignation, qu'on le remarque, ils n'ont jamais ce repos mélancolique que grâce à la perspective consolante et assurée d'un prochain avenir de justice et de bonté ; le plus souvent ils s'écoulent au sein de croissantes douleurs , et cet âge tel qu'il est, avec ses attachements brisés , ses illusions détruites, son chagrin , ses regrets , son irréparable infirmité, est bien plutôt le redoublement et le terme extrême de l'épreuve qu'il n'en est l'adoucissement et surtout la cessation.
Ainsi sans Pâme, l'épreuve n'est pas, elle est tout à fait impossible.
f as d'âme, pas de providence, voilà donc les deux conditions auxquelles on a pu nier l'épreuve. Mais, si on a eu pour la négation d'aussi faibles raisons, je ne crois pas qu'il soit nécessaire que je m'attache à les combattre ; et il doit y en avoir , pour l'affirmation , de meilleures et de plus solides , qu'il vaut certainement mieux s'appliquer à chercher.
De sa naissance à sa mort l'homme est sujet à la douleur. Sa première expérience de la vie l'initie à cette vérité , et s'il en était besoin sa dernière l'en convaincrait. Son âme, quoi qu'il fasse, est toujours infirme et triste; elle l'est par tous les obstacles
qu'elle rencontre au dehors : elle l'e^t par ses propres facultés toujours en elles-mêmes si bornées ; elle l'est à tout instant, de toute manière et à tous les degrés. Mais elle ne Test pas sans but : elle ne souffre pas pour souffrir, et le mal qui l'afflige ne lui est jamais inutile, pour peu du moins qu'elle sache en user sa* gement.
Ainsi, à ne la considérer qu'aux termes extrêmes de cet état, lorsque d'une part elle se trouve jetée dans une de ces situations terribles et prodigieuses , où il semble qu'accablée des coups qui l'ont frappée, elle ait perdu dans l'affliction toute vertu pour agir, elle se ranime, cependant, après les premiers moments; elle se raffermit, se relève ; et pour peu qu'alors elle se soutienne par quelque noble sentiment, quelque vive croyance, quelque grand devoir à remplir, elle retrouve son énergie, et la retrouve plus calme, plus constante et plus virile. Elle n'a donc rien perdu^ elle a au contraire beaucoup gagné à passer par cette crise violente mais salutaire; elle y a laissé des faiblesses, peut-être même des vices, et en a retiré et recueilli d'excellentes vertus. D'autre part, quand elle n'est placée que dans des circonstances communes, si le même effet est moins sensible, il n'en est pas moins réel; et h l'observer avec soin , on reconnaît également qu'il n'est pas un bon travail, pas un talent , pas une vertu , qui n'ait son occasion et son mobile dans un besoin , dans une privation, dans un désir, dans quelque pénible sentiment; je ne veux pas redire à ce sujet ce qui a été souvent dit et ce que
chacun sail de resle; mais il est constant que Tiuduslrie , les sciences et les arts , le courage , la prudence, la justice et la charité , qu'en un mot , toutes les vertus, tous les genres de mérites, ont leur point de départ dans quelque triste alTection. C^est qu'en effet s'il faut à Tâme, pour se déterminer et s'habituer au bien, autre chose que la douleur, s'il lui faut avant tout ridée même du bien, et avec cette idée la faculté de s'y résoudre et d'agir , il lui faut aussi nécessairement le sentiment de ses faiblesses , de ses imperfec tions, de ses défauts; il lui faut la douleur, qui n'est que ce sentiment, afin que, éclairée sur elle-même, stimulée, aiguillonnée, elle voie ce qui lui manque, comprenne et cherche ce qui lui est bon. Retranchez la douleur, et il lui restera l'aptitude à juger et à vouloir, mais ce sera une pure aptitude, en elle-même stérile, faute d'une cause énergique qui de la puissance la pousse à l'acte, de la disposition à la résolution.
Telle est la douleur dans la vie , telle y est sa destination ; en sorte que, sans jamais y être mauvaise pour aucunes âmes , même pour celles qui savent le moins la comprendre et en profiter, elle est excellente pour celles qui Pacceptent comme il convient, et tout en y répugnant parce quelle est toujours ta douleur, y trouvent cependant une leçon, et une occa* sion de bien faire; elle est, je le répète, excellente il suivre dans ses conséquences, et dans son rapport avec le bien ; elle l'est, non pas aux yeux de la passion qu'elle blesse, mais à ceux de la raison, qui l'entend et l'apprécie; bien supérieure à ce titre au
plaisir lui-même^ à celui du moins qui n'est pas le prix et la suite de la vertu, et qui relâche et amollit au lieu de forliSer et d'affermir ; la douleur au contraire, si elle déchire, ne flétrit pas; si elle tourmente, ne dégrade pas, et dans ses atteintes même les plus dures, elle est toujours préférable aux trompeuses séductions d'une félicité corruptrice. Souffrir, pour qui sait souffrir, n'est jamais un vrai mal , je veux dire une cause de vice et de dégradation^ c^en est une au contraire de bien et de perfection.
Or si telle est la douleur,qu'est-eIle^ sinon Tépreuve? et dans ce cas l'épreuve identique a la douleur n^estelle pas pour l'âme humaine un fait constant et une loiP
Mais je voudrais ne laisser aucun nuage sur cette vérité, et à celte Gn m'arréter sur quelques exemples qui la rendent en quelque sorte sensible.
Souffrir, c'est être éprouvé ; or nous souffrons , nous sommes éprouvés, dans notre pensée, comme dans notre corps, comme dans nos biens, comme dans notre famille, comme dans toutes les choses en un mot qui intéressent notre existence } on peut même dire que c'est dans la pensée, cette partie de nous-mêmes, la plus intime et la plus vive, que nous le sommes de la manière la plus délicate et la plus profonde; voyez les hommes d'intelligence, et, entre eux en particulier, l'orateur homme d'état ; celui-là certes est éprouvé, et dans le cours ordinaire de sa destinée publique, et quand viennent les mauvais jours dont elle se trouve semée.
Porter le poids des affaires et du gouvernement
<}e soo pays, en ressentir à loui moment Teffirayante respoDsabiUté, pourYoir ace quiarriTe» préYoir ce qui peut arriver, courir du présent au passé pour y cherchar Texpérience, et du passé à FaYenir pour y disposer les éTénements, tout réparer, tout préparer, tout diriger, tout conduire; puis parmi tant de^difBcuités, être appelé à la tribune, non pas à son heure, à son choix, maisc» toute occurrence, et par toutenécessité; et là, prêt à tout, supportant tout, attaquei' ou se défendre, discuter ou toucher, imposer à ses adversaires, et, s'il se peut, se les concilier ; maintenir et fortifier ses partisans et ses amis, laisser à tous Timpression d*une parole souveraine , gouverna- en un mot les intelligences par son intelligence ; telle e&t sa tâche immense, et il doit l'accomplir le plus souvent dans ces grandes journées où se débattent des questiofis à troubler tout un monde, en présence de conviclions ou d'intérêts soulevés, de talents rivaux, éclatants, redoutables, de juges difficiles et rarement impartiaux, enfin sous les yeux d'une nation inquiète et agitée. Certes, si ce n'est pas là être éprouvé, que sera-ce donc que Fépreuve?
Mais on l'est encore de la même manière, c'est-àdire, dans sa pensée, alors qu'on ne Test pas dans une sphère aussi haute ; et le savant, le philosophe, quoique avec une vie plus paisible, sans être exposé aux mêmes luttes, a cependant aussi les siennes 3 car, outre les oppositions qu'il raiconlre chez ses adversaires, les variations et dissidences qui l'alQigent
parmi les siens, l'abandon, l'indifférence, souvent
Tinjure et la persécution, auxquels il est sujet, toutes circonstances qui cependant ne sont pas inévitables, il y a ce qui ne s'évite pas dans la voie qu'il parcourt, les obscures questions qui, à mesure qu'il avance et qu'il touche de plus près aux limites et au fond des choses, l'arrêtent et le troublent à chaque pas davantage.
Qu'en présence de tels problèmes il hésite et recule, ou s'élance et se précipite, qu'il s'abstienne ou qu'il ose, il ne peut garder l'esprit serein, et il est impossible qu'il ne tombe pas ou dans de grands abattements ou dans de terribles appréhensions ; car devant ces ténèbres, timide ou téméraire, il se sent également faible; le doute lui est un grand mal, mais le dogmatisme hasardeux ne lui est pas une moindre peine. Epreuve quand il n'afBrme pas faute de voir assez clair, épreuve quand il affirme sans savoir et s'assurer, telle est sa condition; est-elle facile et iouce? est-elle exempte de ces fatales, disons mieux, de ces divines et salutaires nécessités par lesquelles la Providence provoque et excite dans l'homme l'exercice de la raison ?
Et ce que je viens de dire de l'orateur, du savant, du philosophe, je le montrerais, s'il le fallait, du poète et de l'artiste. Car eux aussi sont éprouvés,^t si ce n'est pas dans un genre aussi sévère et aussi grave, c'est peut-être avec de plus vives et de plus ardentes tristesses, car ils sont plus hommes de passion. Je le montrerais de nous-mêmes, Messieurs, les magistrats de la science, si Ton peut ainsi le dire, ses
gardiens, ses organes auprès de la jeunesse qui nous écoute. Car, croyez-le bien, nos fonctions ne sonl pas un repos ; et je ne parle pas de ce qui parait, et dont TOUS éles aisément juges, de ce zèle extérieur que commande le vôtre, de ce soin de la parole que vous avez droit d'exiger, de cette assiduité exemplaire qui n'est pas moins dans nos devoirs, toutes choses qui ne sont pas sans d'amers dégoûts ei quelquefois d'invincibles, et, j'oserai même le dire, de légitimes répugnances ; mais je parle de ce qui est secret, de ce que vous devez ignorer, à moins que vous n'ayez vous-mêmes passé par cette épreuve. Hé bien I il y a là des peines, des soucis et des tour^ raents qui, pour être cachés et comme ensevelis dans la conscience, n'en sont pas moins sensibles, le sont même d'autant plus qu'ils peuvent moins se confier et s'adoucir par le partage. La raison y trouve donc un sévère exercice qui, en dernière fin sans doute, lui proGle heureusement, mais qui provisoirement lui est un bien dur apprentissage.
En eflel. Messieurs, qu'est ce qu'enseigner, dans la haute acception qu'emporte avec lui ce mot? qu'estce qu'enseigner? Cest, avec la sainte obligation d'être plus près de la vérité que ceux auxquels on s'adresse et qu'il faut y conduire, avoir mieux que la volonté, avoir le talent deles y mener; c'est avoir la vertu, permettez-moi l'expression, de la faire connaître, aimer et pratiquer; c'estla posséder pour la donner, c'est savoir comment la donner, c'est chercher, c'est trouver, c est s'assimiler des âmes dignes de la recevoir et de
}a comprendre; et si Dieu n'est, en effet, que la rérité eHe-même, la vérîlé des vérîliés, c'est aller tour h lour de Dieu à Thomnie et de l'homme à Dieu, pour rendre l'un kiteiligible à l'autre, et celui-ci înielKgent de celui-là ; le diraî^je? c'est exercer une espèce de sacerdoce, dont ^e trouve investi celui qui prend ainsi sur lui d'intervenir doctement entre lé créateur <^ sa créature, pour les mieux rapprocher dans une communion toutespirituelle. Or, s'ilenest ainsi, si je n'estime pas trop haut la charge qui nous est imposée, jugée. Messieurs, en supposant que nous n'en «oyons pas' tout à fait indignes, quels scrupules et quelle sollicitude doivent se mêler à nos études, quelles inquiétudes h nos recherches, quelle gravité à nos méditations; jugez de ce qu'il en est quand, après tout ce travail, il nous arrive de douter, soit des choses, soit de nous-mêmes, soit aussi de ceux qui viennent nous écouter ; et, lors même que nous parvenons h avoir intérieurement quelque confiance en nos idées, le moment venu de paraître et de parler au public, quelles dernières et pjus tristes craintes ne nous assiègent pas l'esprit, quelle fièvre impatiente ne l'excite, ne l'agite pas, heureux encore quand elle ne va pas jusqu'au trouble et à la confusion. VoHJi, Messieurs, notre métier; dites s'il n'est pas une épreuve.
Et maintenant , vous comprenez que si l'homme est de la sorte éprouvé dans son intelligence, il l'est également dans son corps ; qu'il l'est sous ce rapport de deux manières distincles , d'abord quotidienne-
ment par ces besons de loot genre qui, à ikrede pri* Talions iMJours plus oa moins paa&Ies , sont pour lui des occasions de travail , de tempérance , d'industrie et d'économie ; ensuite extraordinairement, par les maladies, les blessures, les pérfls et la mort diemême, qui Texereent tour h tour au calme et au courage, à l'énergie et à la patience, et enfin à cette résignation mélancolique et pieuse, dernier effort d^une vertu qui jusque dans le moment suprême trouve toujours à s^exereer. Et il en est de même de ses relations avec la nature extérieure ; car, soit que dans ses tentatives pour la soumettre, la dompter et la plier à ses desseins, il la trouve rebelle, ingrate, stérile; soit que, dans les crises terribles par lesquelles e)le 4e fait passer , il la sente tourner contre lui ses forces déchaînées, et l'accabler de ses fléaux ; il souffre dans les deux cas , et comprend par la douleur , d'une part, que s'il ne redouble pas dlbabileté et d'appltcalion ; de Fautre , de résignation , de constance et de vigueur, il n^est plus qu'une cbétive et misérable. créature qui s'humilie lâchement devant une puissance rivale que cependant il était appelé à contenir et à gouverner ; il lecomprend, et la leçon, si sévère qu'elle puisse être , ou plutôt parce qu'elle est si sévère , n'est point perdue pour lui , et il ne la reçoit pas sans qu'en lui rhumaoîté ne devienne plus morale et plus grande. C'est donc là encore une de ses épreuves, et c'est même une de celles qu'il entend et soutient le mieux; car, par exemple, qu'une de ces calamités qui frappent tout un peuple vienne
soudain à éclater , il esl bien peu des âmes qu'elle alteint chea^ lesquelles rafQictioQ ne se tourne en ré' flexion, el la douleur en devoir, et qui, voyant dans leurs maux uneactiondelaProvidence,nelesacceptent avec des sentiments de piété et de résignation , de charité et de sympathie auxquelles , sans cette occasion , elles eussent été peut-être étrangères. Ce sont là de ces misères qui parlent h tous les cœurs , et leur enseignent toujours quelque bien à pratiquer.
Expliquerai-je comment l'homme éprouvé de toutes les façons que j'ai déjà marquées, l'est encore dans ses rapports avec sa famille et avec l'état ? C'est à peine s'il en est besoin , après tout ce que je viens de dire : aussi me bornerai-je à quelques rapides indications» Dans la famille je prends la mère. Hé bien ! une mère a tout fait pour son enfant, sa joie; elle l'a porté dans son sein et engendré dans la douleur, elle l'a nourri de son lait, réchauffé de son souffle, conservé de ses mains; elle lui a donné, sans compter, ses meilleurs jours et ses plus douces nuits, longtemps même sans qu'il la comprît et qu'il pût lui rendre avec sentiment amour pour amour ; à mesure qu'il a grandi, elle a cherché et trouvé de nouveaux moyens de lui être bonne ; elle s'est faite successivement son institutrice, son guide, sa compagne, son amie, et au besoin sa consolation, son refuge, son espérance; enfin sa tâche esl achevée, elle jouit de son œuvre, de celle créature de son cœur : mais ce que Dieu lui a donné , Dieu peut aussi le lui ôter , et il le lui Ole en effet. Qu'esl-cealors? quel estcel affreux malheur qui frappe
cette douce âme? Si ce n'érait pas une épreuve, c'est-à* dire, un de ces coups que la Providence , dans sa sagesse, se réserve de porter inême aux cœurs les meilleurs, a6n de les rendre meilleurs encore, et d'achever de les puriBer par les saintes douleurs quelle leur en- Yoie,bonté divine! queserait-cedonc, et que signifierait cette souffrance si cruelle en elle-même, et cependant si vaine? ce serait quelque chose d'inintelligible et de monstrueux. Mais il n'en est plus de même, si on la regarde comme une épreuve; car c'est alors une grâce, une grâce spéciale, qui, même sous la forme sévère qu'elle prend pour un moment , a une vertu efficace pour élever le caractère de la bonne et tendre mère à celui delà sainte mère. A insi donc dans la famille la mère est éprouvée, elle ne Test pas loujours à ce point que je viens de marquer, mais elle Test loujours plus ou moins , de quelque manière qu'elle le soit ; et le père Test comme la mère , quoiqu'il le soit autrement, et répoux comme l'épouse , et les enfants comme les parents ; tous le sont par l'effet même des liens qui les rapprochent ; la nature, Tintérêl, l'amour et le devoir ne les ont pas ainsi unis pour qu'ils demeurent indifférents a leur mutuelle destinée , et que ceux-ci ne souffrent pas des peines de ceux-là , ne souffrent pas aussi de leurs faiblesses et de leurs fautes.
Dans l'état, pareillement, qui n'est pas éprouvé? qui, à partir du plus humble jusqu'au plus grand des citoyens, à parcourir tous les rangs, toutes les conditions , toutes les fortunes? des privilégiés, à cet égard , où y en a-t-il et quels sont-ils? Il peut en
paraître, saus doule, à qfui ne voii les choses qn^au sein dn petit ordre des gouTernemenls fainnains , là, en effet, ou il arrive que quelques-ims tentent de s'arranger une place meilleure qu'aux autres ; maïs dans le grand ordre de la Proridence qui domine et contient l'autre, et au besoin le corrige, 3 n'y en a pas, il. ne peut y en avoir, et toute la différence d'ordinaire consiste seulemen't en ce que c'est aux plus hautes situations que sont ménagées les plus solennelles et les plus tragiques expériences. Mafrs je n'insiste pas €ft je ne veux pas redire <îe que ia voîx du christianisme a si profondément enseigné, et ce dont elle a heureusement fait, à Tappui des faibles et des opprimes, une vérité pleine de paix.
Cependant, je voudrais encore, au moins rapidement, rappder que les nations aussi ont leurs constantes épreuves. Ainsi, comme tes individus, elles ont leurs nécessités, leurs besoins 4e chaque jour, qui les portent à se conserver, à se pourvoir, k se défendre, k «Ire laborieuses, industrieuses, en même temps qu'appliquées aux sciences et aux arts ; mais elles ont en outre des crises, des situations extrêmes, qui se mêlent au cours ordinaire de feur commune destinée, pour y amener des occasions de rares et grandes vertus.
Je pourrais redire à ce sujet tous les grands malheurs publics, les pestes, les famines, les inondalions, tes tremblements de terre, tous ces Seaux de la nature, dont tour à tour elles sont visitées et désolées ; j'aitne mieux prendre un exemple d'un or-
dre diflereni et peut-être oicore plus signifiGalif: je Teox parler de la guerre ; mais je commence par aT»^ tir que, comme bous ne sommes pas dans un temps et <feins un état politique où il soit nécessaire, pour eâLprimer et marquer sa pensée, danser de voiles et de détours, je n'entends faire ici au présent aucune espèce d'allusion. Je ne dirai donc rien que je n'eusse bien dit dans des circonslances toutes différenles, et s'il v avait lieu, J'éritenûs |dulôt que je ne rediercherais d'imprudentes applications. La raison en est simple: homme de spéculatioo avant tout, mauvais juge par conséquent en matière de pratique et surtout de pratique poKtique et militaire, je ne voudrais pas, sur une question oii il ne peut y avoir d'avis sérieux que celm de l'homme d'état, vous en proposer témérairement un sans autorité et sans poids ; je ne voudrais à aucun prix prendre sur moi une telle respon • ^bilité. "C'est ce qui fait mérvie qu'après Tavoir écrit, j'ai longtemps hésité à vous lire ce morceau, craignani , avec raison, qu'on ne s'y trompât par préjugé, et qu'on n^ "^tt, contre mon sentiment, un appel à la guerre, dont je n'ai, je vous assure, ni la pensée, ni la passion. Mais comme, après tout, elle est toujours dans les destinées d'une nation, et qu'à ce compte, il vaut mieux la prendre au sens sérieux qu'elle doit avoir pour la pensée que la traiter légèrement, j^ai cru qu'il y avait sagesse à en parler avec gravité, et & la montrer ce qu'elle est dans les lois de la Providence, une grande épreuve sociale. Ma thèse est donc générale et elle demeure générale.
Hc bien lia guerre, dans laquelle il y a toujours sans doute beaucoup de Thomme et de ses passions, de ses intérêts et de sa malice, mais dans laquelle aussi il faut bien qu'il y ait de Dieu, puisqu'elle esl née avec le monde et qu'elle ne Pa pas quitté ; la guerre, quand elle est venue juste, honorable et inévitable, a été et sera toujours une forte école pour les peuples. Même pieuse, elle est affreuse, elle entraine après elle d'effroyables calamités, elle ruine, elle blesse, elle tue tout ce qu'elle touche. Mais cependant il faut bien qu'elle ait aussi sa grandeur, puisque, au nom de l'humanité et à sa vive admiration, elle est constamment célébrée par les historiens et les poètes, et que le philosophe et le prêtre lui-même la respectent et l'expliquent. C'est qu'en effet, quand elle trouve des âmes qui lui conviennent, des âmes promptes à l'honneur,'^ pleines de foi et d'ardeur, généreuses, dévouéeSj^patientes, fermes et intrépides, elle en fait, aux rudes leçons de sa sanglante discipline, cette élite de vaillants hommes, de héros et de martyrs qu'une nation doit être toujours Bère de porter dans son sein ; elle les développe et les élève toutes, celles qu'elle rencontre avec le génie, comme celles qu'elle trouve avec le simple instinct des armes et des combats. Aux unes, elle donne les vertus et les mérites du général, le conseil, la vigilance, la conduite et le commandement des hommes, une immense faculté de bien servir une bonne cause; aux autres, les vertus et les mérites du soldat, l'obéissance, la confiance, un courage toujours prêt, une
Tie loute livrée, et, quand il le faut, lesacri6ce même obscur et sans gloire. Elle crée ainsi tout un ordre de nobles et TÎrilcs Tolonlés inconnues à la paix, chèrement achetées sans doute, mais qui valent bien leur prix. Voilà comment elle est uneépreuTC, uneépreuTc terrible et avec laquelle il ne faudrait pas se jouer follemenl, qu'il ne faudrait pas provoquer et chercher à plaisir, et surtout a^^raver sans pitié comme sans prudence ; qu'on doit autant que possible réduire à ce qu'elle a de nécessaire et d'inévitable; mais qui, dans ces termes et à ces conditions, est un des principes énergiques que Dieu a mis sur la terre pour y venir de loin en loin susciter dans les nations un autre esprit et d'autres travaux que ceux qui sont propres à la paix, et compléter ainsi sévèrement la large éducation de Thumanité.
Du point de vue d'une politique que j'appellerai temporelle, on peut bien voir dans la guerre un moyen violent et prompt de traiter certains intérêts, de satisfaire certaines passions, de vider certaines querelles ; mais à celui d'une politique plus profonde et plus haute, et que, par analogie, je nommerai spirituelle, on doit y reconnaître avant tout une des grandes formes de Tépreuve.
Et maintenant, pour finir en ce qui touche l'épreuve, considérée sur la large échelle où nous venons de la suivre, j^ajouterai encore à ce qui précède, mais seulement en un mot, qu'elle est pour toutes les nations comme pour une nation, pour toutes les générations comme pour une génération, pour l'huma*
nilé tout entière comme ponr chaque individu; et qu'en conséquence, Thistoire, conçue au point de vue de la Providence, n^est que le tableau successif, et, après le tableau, TexpUcation d^ graves événements au moyen desquels Dieu, dans sa sagesse et dans sa force, conduit ou ramène au bien toute la suite du genre humain.
Nous sommes tous éprouvés , c^est noire sort en ce monde; nous pouvons Tétre plus ou moins et par plus ou moins d'endroits, mais'nous ne pouvons pas ne pas Pêtre ; les plus heureux ont leurs misères, et tout ce que peuvent faire les plus sages, ce n'est pas de ne pas souffrir, mais de souffrir avec reeueille-f ment, d'un cœur ferme et modeste, sans vaines plain^ tes ni murmures.
L'épreuve est donc universelle ; eile est de plus continuelle, elle ne s'interrompt un moment que pour pecommencer aussitôt, et ne cesse sous une forme que pour se renouveler sous une aufa*e ; elle remplit toute la vie, elle en parcourt tous les âges. Elle n'est sans doute pas dans l'enfance ce qu'elle est dans la maturité, ni dans l'adolescence et la jeu • nesse ce qu'elle est dans la vieillesse ; elle change, mais sans s'épuiser, ou plutôt elle ne change qu'afin de ne pas s'épuiser et de retrouver en se transformant une vertu qu'elle eût perdue en restant toujours la même. Telle, en effet, elle convenait à Thomme naissant et faible, telle elle ne saurait convenir à ['homme formé et fort ; telle elle était pour le jeune homme, telle elle ne peut être pour le vieillard ; elle
se inodiGe el se varie sdioa les temps et les ctrconslances, comme aussi selon les natures; elle se fait toute à tous, pour mieux conserver jusqu'à la fin son efficace inûuence. Ainsi, elle nous prend au berceau, nous y trouve nus et sans force et nous y donne les premières leçons de volonté et d'activité. Maisaloi^, comme une discrète et douce institutrteey elle nous tifaite avec ménagement ;. les peines dont elle nous affecte et par lesquelles elle nous sollicite, plus vives que profondes, plus rapides que duarables, besoins fréquents, mais passagpers, désirs bientôt satisfaits, regrets fugitifs, craintes légère», toutes ces peines suffisent sans doute pour exciter, mais non pour briser nos tendres et faibles natures ; et ce que l'épreuve fait pour cet âge^ elle le fait pour les âges suivants : aux emportements ordinaires et aux excès de la jeunesse^ elle oppose des obstacles qui les règlent et les contiennent; elle a pour but de la dompter ,r de la discipliner et de la soumettre, et, dans cette vue, elle ne lui épargne ni travaux, ni périls, ni cruels désenchantemenis, ni sensibles déchire» roents ;, toutefois elle ne Taccable pas et tend plutôt à tempérer qu à comprimer son énergique activité. A l'égard de Fâge mûr elle se conduit autrement : elle Tagite de moins de crises , mais le tourmente de plus de soins , elle l'inquiète de soucis plus profoods et plus graves , elle ùdi pénétrer plus avant et durer plus longtemps ses dures et sévères leçons ^ c'est pour l'homme fait, parce qu'il est Tliomme fort^ qu'elle a ses plus austères enseignements. Et cependant i.
— Sine faudrait pas croire qu'elle soit douce au vieillard au point de laisser en paix couler ses derniers jours. Elle a aussi à le former aux vertus qui lui sont propres, et elle ne Vy forme qu'au prix des misères ordinaires d'une existence qui s'éteint , telles que les infirmités et les faiblesses du corps et de l'esprit, l'amère tristesse , la maladie et les funèbres approches d'une mort qui ne peut manquer. C'est ainsi qu'elle le conduit, s'il y a lieu, au retour à Dieu, au repentir, à la réparation, et sinon à la consécration d'une bonne et noble vie par une digne et sainte mort. Mourir est un acte qui n'est point indifférent et qui ne s'accomplit honnêtement que quand on y est bien préparé, et la mort a ses vertus tout comme la vie les siennes, pour lesquelles est nécessaire un religieux apprentissage; l'épreuve y pourvoit par tout un ordre de peines qu'elle réserve expressément à l'homme près de finir. C'est ainsi que jusqu'au bout elle veille à son progrès, et qu'elle lui fait aux derniers jours son éducation comme aux premiers ; car , il ne faut pas l'oublier, il y a l'éducation de l'homme mourant comme il y a celle de l'homme naissant, ou plutôt toute la vie n'est qu'une longue éducation, dont du commen< cément jusqu'à la fin l'épreuve est la maîtresse. Nous mourons comme nous naissons, comme nous vivons, dans répreuve.
Mourir n'est pas simplement finir son existence sur la terre, c'est la finir en une dernière et mystérieuse douleur qui, sans doute, ne fait plus appel aux vertus de ce monde , mais qui en provoque d'autres d'un
autre ordre, et d'un caractère plus auguste; mourir c'est être amené par une singulière et terrible crise^à dépouiller Thomme, à revêtir Tange, à transformer sa nature, à la puriGer de ses éléments inférieurs e^ grossiers pour la rendre de plus en plus semblable a Dieu, son auteur ; seulement pour que le miracle se fasse, il faut que l'âme s'y prête, et que, longuement et pieusement préparée à ce divin acte, elle trouve en elle au moment suprême une céleste patience qui lui permette de soutenir calme et confiante, jusqu'au bout, cette sublime transfiguration. Mourir est donc encore être soumis à l'épreuve, tout comme aussi de vieillir ; car vieillir n'est pas seulement décliner et déchoir, ce n'est même rien de semblable, à le prendre en un sens plus profond, et tout autre que celui du vulgaire *, c'est , parmi tous les détachements et tous les dégoûts de ce monde , et dans le recueillement mélancolique d'un cœur auquel tout ici-bas échappe ou ne suffit plus, commencer dès celte vie, au moins en espérance, la vie nouvelle, dont la mort est en quelque sorte l'inauguration. De la sorte, vieillir est peut-être devant les hommes décliner et déchoir , devant Dieu c'est grandir^
Ainsi pour le répéter, car ces paroles sont graves, nous mourons, comme nous naissons, comme nous vivons, dans l'épreuve. L'épreuve estdetous nos jours, des derniers comme des premiers, elle est la loi incessante de toute notre destinée.
Mais, s'il en est ainsi, quelle conclusion tirer? une conclusion qui bientôt reviendra et reparaîtra, et
en reparaissant se fortiBera; mais qui, dès à présent^a déjà bien sa force ; c'est qu'un état tout entier déToIu à l'épreuve ne peut être raisonnablement définitif et dernier ; qu'il est un début et non un but , une question et non une solution , le nœud d'une existence dont le dénouement est ailleurs. Un autre état doit venir qui, succédant h celui-ci, l'explique et le complète. Au moyen il faut sa fin, aux prémisses leurs conséquences, au commencement son achèvement ; or cette vie n'est que moyen , prémisses et commencement. Il lui faut donc une autre vie qui la suive et la complète ; elle n'est vraiment qu'à ce prix intelligible et acceptable.
. Mais poursuivons : universelle, continuelle, Fépreuve es^l de plus très diverse^ d'individus à individus. Pour les uns, en effet, elle est molle et comme émoussée, et n'a paâ de trait pour pénétrer jusqu'au plus vif de leur âme et y exciter les grandes facultés qui peuvent y être cachées. Elle y laisse languir la poésie et la science, défaillir le sentiment, dormir le dévouement ; elle ne les porte à rien de haut , tout au plus les pousse- t-elle jusqu'à ces vertus simples et faciles qui tiennent pour le moins auftant de l'instinct que de la raison. En tout elte est insuffisante, insufBsante du mfMis à ne riegartfer que cette* vie. Or, absrolumeftt parlant, elle ne peirt reafter telle ; té serait une contradiction à la perfection ditihe, ce serait contraire au bien : e\\e doit éùtïc être reprise, continuée et suivie jusqu'à parfaite eoAisoiliraatitm de l'oeuvre à laquelle elle préside; où et cotement, je le
demande, sinon dans une autre vie qui succède à celleci, et par d'antres moyens plus efficaces que ceux-ci?
Mais d'autre part, il est des hommes pour lesquels, si elle n'est pas précisément achevée, elle est au moins très avancée, très suffisante, satisfaisante. Enfants, elle les a traités comme Hercule au ber* ceau, et leur a insinué avec des angoisses le soin et le souci de la vie ; elle a eu de vrais travaux pour leur jeunesse et leur âge mûr ; et au déclin de leurs ans si elle ne les a plus condamnés aux tragiques combats de leurs jours de vigueur, elle ne les a pas pour cela moins sévèrement exercés zen un mot, elle a été avec eux pressante el dure jusqu'à la tombe. Mais s'il en est ainsi, se peut*il qu'elle n'ait pas aussi sa conséquence et sa suite, et qu'elle ne trouve pas dans une autre vie son explication et sa justification ?
On voit comment la conclusion que j^ai plus haut énoncée s'affermit de plus en plus à mesure qu'elle reparait, et que quelque nouvelle considération la reproduit et la ramène. Mais je n'ai pas encore fini.
Quelle qu^elle soit en elle-même, l'épreuve n'est pas toujours acceptée du même cœur; elle l'est bien, elle l'est mal, plus ou moins bien, plus ou moins mat. Si eile l'est bien, c'est-à-dire si elle est à la fois comprise, consentie el supportée comme une action de kl Protideoee, dont le but est de nous rendre meilleurs, it y a de notre part vertu, force morale dans l'ordre. Sî elle l'est mal, c'est-à-dire si elle n'est ni comprise^ ni consentie, ni supportée convenablement, il 5 a vioey faiblesse, volonté dans le désordre. Et ici
je n'insisterai ni pour montrer quels peuvent élre les divers genres de vertus, les divers genres de vices qui suivent ces dispositions, il y en a naturellement autant quUl y a d'épreuves ; ni pour en parcourir les degrés si variés dans tous les genres , il n^ a rien là qui ne s'entende et ne s'explique de soi-même, et les développements à cet égard pourraient faire valoir oratoirement, mais non logiquement, la conclusion que je poursuis. Logiquement, elle a toute sa force, si ce point est établi, qu'il y a vertu et vice à la suite de l'épreuve et en raison même de la manière dont elle est acceptée. Or, ce point, qui peut songer sérieusement à le nier? Mais s'il y a vertu et vice, il y a droit d'une part à être aidé dans le bien, et être aidé dans le bien, qu'est-ce autre chose qu'être heureux? Il y a donc droit au bonheur ; il y a d'autre pari absence de droit à la même facilité, par conséquent au bonheur, ou, si Ton veut, quoique l'expression soit insolite et inusitée, il y a droit au malheur, comme moyen de retour au bien ; il y a droit, en d^autres termes, à la récompense et à la peine; il y a mérite et démérite. Mais s'il y a mérite et démérite, y a t-il ce qui doit suivre comme conséquence légitime et prix de l'un et de l'autre? y a- t-il en réalité bonheur pour la vertu, malheur pour le vice? LiC fait est^l d'accord avec le droit et le règne de la justice accompli sur la terre? Qu'on me permette, au moins provisoirement, de dire simplement non, et de continuer mon raisonnement; j'en ai besoin pour qu'on le suive et qu'on le saisisse plus vivement. Si
donc il en est ainsi. Dieu n'est pas le vrai Dieu; il n'est point la Providence, ou il ne saurait être indifférent à un tel état de choses ; et s'il n'y est pas indifférent, doit-il le laisser ce qu'il est sur cette terre , sans rien y ajouter qui l'explique et le répare, sans lui donner pour conséquence un autre état qui le justifie? Doit -il ôter ou conserver Têtre aux bons et aux méchants? Auquel des deux partis doivent incliner ses conseils? 11 est sans doute bien hardi de parler des conseils de Dieu, mais ici ils ne sont que ceux mêmes de Thomme épurés et divinisés, car il s'agit de justice, et pour Dieu et l'homme la justice est identique et une. Quels seront donc ses conseils et à quoi se-termineront-ils? A la conservation, parce qu'elle est juste, parce que seule elle est juste , et que rien d'ailleurs dans la nature et Tessence même des âmes ne l'empêche et n'y répugne, que tout au contraire la rend vraisemblable et possible* Ainsi Dieu conservera, et il conservera parce qu'il a éprouvé ; de ses créatures éprouvées il ne fera pas néant, il fera chose qui dure, qui vive, qui persiste ; il fera, selon les droits, des heureux ou des malheureux, iLbéatifiera ou réprouvera. Il réprouvera! n'estce pas à dire qu'il renouvellera, qu'il redoublera l'épreuve mal acceptée en celte vie, et qu'il la conduira de manière à amender tout ce qui veut s'amender, à sauver tout ce qui veut se sauver ?
Quoi qu'il en soit, il conservera. Là sera, avec la continuation, la consommation de son œuvre. Toute autre cond uite semblerait d'une inconcevable injus-
tice;^oar tout mettre au néml ne serait pfl» seulesieiit tout perdre et tout détruire, mais tout détruire contre le droit; ce serait détruire ce qui est bien et peut devenir lueiileur, détruire également ce qui est mal et peut devenir moiofi mal ; ce serait tout foire comre Tordre. Â quoi bon un Dieu pour un tel chaos?
Mais on peut faire cette objection : il y a îci-^bas même relation naturelle entre la vertu et le bonheur, «Qtre le vice et le malheur; Thomme de bien est donc heureux, le méchant malheureux; et sHl en est ainsi, chacun est, dés è présent, traité selon ce qu'il mérite ; et accomplie en ce monde, la justice n en dcmo^nde pas un autre, qui ne lui est pas nécessaire. Je réponds d^abord à cette objection, mais très brièvement , parce qu'ailleurs je l'ai fait avec d'ampies développements * , qu'il faut s'entendre sur cette relation de la vertu et du bonheur^ du vice et du malheur ; elle est certainement dans l'ordre absolu et parfait des choses, elle est même ici4>as, quand il y a lieu à ce qu'elle soit; mais elle n'est jamais qu'à la condition que celui de ses deux termes qui appelle et entraine lautre soit réel et complet; autrement elle n'est pas, parce qu'elle n'a {pas de raison dëtre. Or, l'ordinaire ici<bas est que la vertu quelle qu'elle soit, toujours tentée et éprou*vée, ne soit jamais, quand elle l'est» consommée qu'à la fin, qu'elle ne soit qu'à la 6n la pure et sainte vertu ; dans tout le temps qui précède, et surtout aux débuts, elle est la vertu en travail, en essai, en effort,
1 Cours de Morale.
la vertu à faire et se faisant, mais non encore la vertu £^àfii elle n'est pas encore la vertu, die n'a donc pas pas encore le bonheur.
Elle Tavira quand elle sera tout ce qu'elle peut et doit être, c^est-à-dire qu'elle ue Taura qu'à la suite et comme prix de Tépreuve tout entière reL'gieuseo^ent acceptée; et voilà le pur bonheur, lyourné à upe autre vie. Uais il est plus particulièrement cert^'ns actes vertueux qui rendent nécessaire et juste un tel ajournement : ce ^ni tous ceux qui consistent en un dernier et sublime effort en faveur du devoir^ en un sapriGce sans retour de sa vie à sa foi, à sa patrjp, à rhunianilé. Ceux-là, certes, n'ont pas sur terre la récompense qui leur est dqe, et il y aurait un raisonpemenl analogue à faire valoir à l'égard du vice; mais il va de lui-mpme et je le supprime pour en venir à mp seconde réponse.
Quand il serait vrai par hypothèse que l'homme de bien fut heureux et le méchant malheureux , et qu'ainsi bonne justice leur fût faite dès ce monde, où serait ia raison de les annihiler l'un et l'autre, /et de ne pas leur continuer dans un monde plus parfait une existence jusque-là si convenablement ordonnée? Pourquoi ne pas les faire durer, l'un pour jouir de sa vertu, et puiser dans cette joie un encou* ragement à une vertu plus pure ; l'autre pour souf-^ frir de son vice et s en corriger par la souffrance? pourquoi ne pas tout tourner au mieux? Quelle serait celte justice arrêtée et Qnie presqu'aussitôt que commencée, et dont tous les bons effets seraient
perdus au moment luéme de devenir meilleurs ? Ce ne serait pas être vraiment jusle que de ne l'être ainsi qu'à demi; et Dieu, que rien ne borne, ne doit pas l'être à temps, quand il peut l'être à tout jamais, quand il a pour Petite l'éternité.
Je ne vois donc pas trop ce qu'on pourrait gagner à se retrancher derrière cette prétendue objection : comme qu'on la prenne, elle ne prouve rien ; ou si elle prouve quelque chose, c'est plutôt pour que contre la doclrme de l'immortalité.
Faut-il insister plus longuement sur cet ordre de considérations, que je résumerai en disant qu'il consiste à juger que de la part de Dieu, tout ce qui est bien est vrai, et tout ce qui doit être est? Je ne le pense pas ; cependant, je ne puis me résigner à le quitter sans me demander encore si tout serait réellement bien dans Thypothèse du néant. Est-ce qu'il serait bien, en effet, que l'âme du héros ^ du sage et du saint, que l'âme du juste , en un mol, périt , après les quelques jours qu'elle aurait passés sur la terre à se rendre de plus en plus digne de vivre et de durer? Mais alors quelque chose serait certainement fait en vain ; ce serait cette âme elle-même qui se serait développée, élevée jusqu'à Tidéal de sa noble nature ^ et pourquoi? pour rien, pour cesser d'êti*e, lorsqu'elle aurait le plus de raison de continuer à être. Et en même temps qu'un non-sens quelle injustice ce serait! quels mérites, quels droits méconnus et mis au néant ! Et la logique de Dieu, si Ton peut ainsi le dire, ne sérail pas plus suivie ni sa justice plus droite , s'il en agissait de
même à l'^rd du méchant ; car alors aussi, quelque chose serait inique et fait en Tain : ce serait pareillement cette âme, qui, malgré ses fautes, ou plutôt à cause de ses fautes , serait bonne à sauver , et qui, cependant, serait perdue, et perdue sans retour, parce qu^il ne lut serait donné ni temps ni possibilité d'expier et de réparer. Grand sujet de scandale pour les bons et pour les mauvais euxmêmes !
Ainsi, Dieu répondrait bien mal aux besoins et aux di*oits de ses créatures morales et il les satisferait bien mal, et sa conduite à leur ^rd serait bien faite pour les jeter dans une affreuse confusion et les désoler profondément. Car , si quelques hommes d'élite, k l'esprit ferme et prêt à tout, au cœur serein et calme, pouvaient se résigner, sans trop de troubles et d'angoisses, à une si inconcevable destinée; combien les humbles, combien la foule, seraient faibles et chan« celants avec de tels sentiments 1 et de quel invincible désespoir ne seraient-ils pas accablés à la perspective d'un avenir si révoltant et si vain ! et comment l'humanité qui , après tout, est la foule , eût-elle supporté, depuis qu'elle est, ses laborieuses destinées, si elle eik vécu dans de si tristes , de si désespérantes prévisions? Aussi ne voyons-nous pas que jamais elle s'y sort livrée : et quand , par le malheur des temps Qu'à la suite de ses fautes, il lui est arrivé de tomber dans des erreurs à cet égard , elle a encore mieux aimé mal croire que de ne point croire , tant elle avait besoin de foi; tant, aussi même au fond de ses
fâcheuses iUiiAÎons, eUe «ftPUU d^ vérité. Ainsi rien ne répugne plus t^u bon sens et è ia moralité humaine i)ue ia négation d'un Dien jufile , conservateur des âmes ; profond motif, par conséquent , pour Taffîr^ mer et le proclamer, et en raisonner, comme j'ai dit plus haut, en partant de ce principe que de lui à nous, pour ainsi dire, tout ce qui doit être, est que tout ce qui est bien est vrai.
J'ai , ce me semble, prouvé que Tâme est immortelle, d'abord, si par sa nature elle est simple, incorporelle, non mortelle par conséquent, à la manière du corps , par conséquent aussi apte à toute espèce d'immortalité; si ensuite, et c'est 1^ mon principal argument, son destin est 1 épreuve, et que l'épreuve soit continuelle^ suffisante ou insuffisante, bien ou mal acceptée ; je Tai prouvé, dis-je, mais toutefois k une condition supposée dans les raisons qui précè* dent, c'est qu'il y a une Providence.
Resterait donc à prouver qu'en effet il y en a une^ Or ici, messieurs, je vous le demande, que dois-je faire avi^c vous? prouver? mais au point où en sont aujourd'hui les opinions tant religieuses que philosophiques, qui fait difficulté à admettre cette vérité? Je ne vous la démontrerai donc pas, je vous la proposerai seulement, heui^ux, sans doute, vous et moi de pouvoir, ainsi en commun, la prendre pour accordée.
Du reste, si j'avais à en déduire la démonstratiem, je voudrais moins insister qu'on ne le fait d'ordinaire sur la raison tirée de l'ordre et des lois de la nature, laquelle ne vaut, en effet, qu'autant qu'il s'y en joint
d'autres, sur lesquelles, par conséquent, j'insisterai de préférence.
En eflet , si la nature est k nos yeux , quand nous l'Àttdièns bien , uûê chose piK>yidentielle, elle n'est paiB une Providence , elle est une œuvre , un objet, mais non un principe de ProvidaDce ; elle est, en un mol, intelligible, mais non pas intelligente.
J)tous ne la concevons même comme telle qu'aulanl; que, d'abord par nous-mêmes, nous savons ce qu'est en soi et ce que fait Fintelligence, ce qui ia constitue et la manifeste; nous n'inférons, dans le monde, lin dessein et des lois que d'après la notion que nous en puisons en nous-mêmes; si nous n'avions, par la conscience, une première expérience de quelque chose de pensé, de réglé, de voulu, effet direct d^une cause qui est notre âme elle-même , nous ne supposerions nulle part ailleurs rien d'identique ou d'analogue, et nous ne jugerions pas mieux de l'ordre physique qae la plante ou la pierre; il n'y a que les choses de l'âme qui nous révèlent les choses de l'âme : « Les champs et les arbres ne médisent rien, » s'écrie quelque part Socrate dans Platon; ils ne disent rien, en effet, à qui n'a pas trouvé en soi un seps à leur prêter.
Quant à l'homme, il y a en lui du providentiel , comme dans la nature ; mais ij y a en outre de la providence, car, k Tirnage de Dieu et dans une certaine mesure, il est, lui aussi, une providence; une providence, il est vrai, en petit et dans le fini, mais qui en petit et dans le fini a tous les attributs essen-
liels de la divine Providence, l'intelligence, l'amour, la liberté^la force avec le vrai, le beau et le juste pour loi.
Or, si ce qui est providentiel, purement providentiel, prouve déjà la Providence, à plus forte raison ce qui est à la fois providentiel et providence, ce qui réunit les deux caractères, tient des deux existences, participe de Dieu et du monde : et telest l'homme dans l'univers; aussi, bien que partout présente, visible et manifeste , la Providence ne se montre-t-elle nulle part plus clairement qu'au sein de Thumanité; ce n'est même que là quelle est la véritable Providence , celle des âmes et non celle des corps, celle qui fait connaître, aimer , vouloir et agir moralement, qui donne avec la notion, la faculté, l'occasion et le prix du devoir, et non celle qui fait simplement vivre, végéter ou se mouvoir. C'est donc dans l'humanité que , par l'histoire et la philosophie , nous devons principalement la chercher et la trouver.
Si^donc nous avions besoin d'une preuve de la Providence, nous n'aurions qu'à la puiser dans l'étude de nous-mêmes; nous en portons en nous la première, la plus simple et là plus forte des démonstrations.
Je pourrais clore ici ce discours, déjà peut-être trop long, s^il ne me restait à mentionner quelques arguments accessoires, qui seraient sans doute bons à joindre à celui que je viens de développer.
Je voudrais au moins indiquer l'auteur chez lequel ils se trouvent pour la plupart rapprochés, ex-
posés et exprimés avec un tel goût, si l'on peut en pareille matière se servir de ce terme, et avec un sentiment si juste de foi et de raison, de ferme espérance et de réserve, qu'ils font un des meilleurs chapitres de Pouvrage qui les contient ; cet auteur est D. Stewart, qui dans son Traité de Morale di Qimsacré d'excellentes pages à la question de Timmortalité ; je vous i*en voie donc à lui en toute conBance, pour voir, comment de certains faits essentiels à notre nature, tels que les désirs de la conservation, de la connaissance et du pouvoir, la croyance universelle à une autre vie après celle-ci, et Theureuse influence de cette croyance sur les esprits, il tire, en les groupant et en les forti6ant par là même, des preuves très satisfaisantes de la vérité qu'il veut démontrer. Mais il est encore un raisonnement que, je crois, il ne fait pas , au moins expressément , et qui cependant à mon sens mérite quelque considération. Je le résume rapidement.
Dans ce raisonnement comme dans tous les autres il est toujours pris pour accordé, non seulement que par son essence Tâme ne répugne pas à Timmortalité, mais qu'elle s'y prête parfaitement.
Cela posé, on montre qu'il y a du bien , qu'il y a le bien, le bien en soi ou Dieu, principe et raison de tout ordre, l'ordre lui-même en son essence ; que le bien , considéré dans son rapport avec les âmes , est à connaître, à aimer, à vouloir et à faire; et que quand il est par elles connu, aimé, voulu et fait, il leur donne le bonheur ;
Qa*il est l'infini à connaître, h aimer, à vonloir, h faire cl à goûter avec béatitude et délices.
Or, comment dire qu'il est à l'infini connu, aimé voulu, fait et goûté avec délices, par les âmes, même les meilleures ; à plus forte raison par les moins bonnes, à plus forte raison encore parles mauvaises ?
N ulle n'a achevé de se développer dans ces différentes manières d'être; beaucoup ont k peine commencé, beaiicoup ont à recommencer. Nulle n'est parfaitement bonne, nulle n'est parfaitement heureuse } une foule le âont à peine, ou même ne le sont pas.
Tel est l'état de ce monde ; or, ainsi fait^ peut-on dire qu'il soit le meilleur des mondes possibles, non pas sans doute comme monde relatif et provisoire, ce qui est tout auire chose, mais comme définitif et afbsolu? ne cooçoii-on en soi rien de mieux et de plus parfait? et y a-t-il quelque difficulté à croire et à espérer un nouvel ordre de rapports, où les âmes les meilleures de plus en plus se perfectionnent, où les moins bocmes s'améliorent, où les mauvaises se corrigent, où elles trouvent en même temps moins de misères et plus de bonheur? Rien de déraisonnable ne s'y oppose ; et il est au contraire on ne peut plus logique et juste à la ibis qute cet avenir de progrés ou de retour au bien> que s'ouvre notre intel%ence^ qu'elle cctoprend , auquel elle aspire , succède à l'état présent, c|ui par lui-même ne peut s'expliquer ni se suffire; et si oelia peut et doit être, n'estrii pa^ certain que cela sera, pour peu du moins qua la Pro^
TÎdeBce ne nmH|oe p nières de rhumamté?
Pesez, Messieurs, cet ai^ment, déreloppez- le par kl médkalion, jo^nez-Ie avec les anires h Targu* ment spécial que j'ai en surtodl pour but de vous proposfer dans ce discours, et voyez quelle est en somme v«tre sibcère conviction ; si je la ju{;e telle que la mienne, douce et ferme h la fois, elle doit vous inspirer, au siqet de la vie présente, un sentiment plein de calme et de religieuse sérénité, elle doit en Texpliquant la justiGer k vos yeux, elle doit vous la faire bien prendre en vous la faisant bien comprendre ; que cette conviction passe avec cette vertu de vos âmes dans d'autres âmes, dans ces âmes troublées et en peine de leurs maux, qui en ont la passion sans en avoir l'intelligence, qui en souffrent, par suite, avec désespoir et révolte, et bientôt eHe les convertira à de meilleurs sentiments. Elle leur apprendra que la douleur a aussi sa raison ; elle leur donnera avec la science la patience de leur sort, elle les réconciliera avec la Providence, h laquelle elle les ramènera : en un mot, elle les sauvera, et ridée de Tépreuve aura fait tout le bien.
De sorte que, comme il est de ces âmeâ qui, pour être sujettes à la dure existence des classes pauvres et laborieases, s'y croient avec amertume condamnées sans motif, il leur paraîtra, par cette idée, que telle n'ast pas leur destinée ; qu'elieâ tue sont pas en effet oppriméeiï, wais^ éprottvéés; que l'épreuve commane
à tous ne leur esl pas parliculièrenienl ni injusleineiilimposée; qu'elle peul être à leur ég^ard plus appa-* rente et plus sensible, sans être au fond plus grave, sans surtout être excessive, et qu^en tout inévitable et excellente à la fois, elle n'est pas à supprimer, mais seulement à accepter d'un cœur soumis et droit. Il s'agit, du reste, ici, il importe de le remarquer, de l'épreuve, telle que Dieu la fait et la mesure, et non telle que l'homme Timagine et Taccommode ; car, comme par malice, caprice, ou faux et vain système, il lui arrive, contrariant les vues de la Providence au lieu de les seconder, de tenter sur ses semblables de hasardeuses expériences, de les exciter, de les agiter, de les tourmenter sans raison, de les éprou* ver aussi, mais à sa manière, et selon son sens ; l'épreuve, ainsi arrangée^ n'est plus la pure épreuve, elle n'est plus cette éducation de l'homme par la Providence, au moyen delà douleur sagement ménagée; ce n'est plus de la discipline, c'est de la force, c'est de l'oppression; et comme à l'oppression, il est légitime d'y résister ; et autant il y a de religion à se soumettre pieusement aux sévères décrets de Dieu, le père et le souverain de Thomme, autant il y a de vraie liberté à lutter énergiquement contre les faux et mauvais desseins de Thomme, tyran de l'homme ; voilà pour la fausse épreuve ; elle n'est ni à défendre ni à recommander, elle est à condamner, et je la pondamne comme il convient. Qn ne m'accusera pas, j'espère, d'en parler trop doucement ; mais, sa part faite, je reviens à Tautre, à celle qui a, au contraire,
loule vérité et loule bonté, parce qu'elle est toute 4ivtiie.
Pour celle-là, elle a droit à nos respects et à notre docilité ; elle est inTÎoiable et sacrée, elle est la loi de notre destinée, le principe de notre activité, ^instrument même de la Providence : nous devons donc, qui que nous soyons et quelle qu'elle soit pour nous» être prêts h l'accepter et à la subir humblement. Nous devons tous bien plutôt nous en féliciter que uou&en plamdre, car enfin, à la considérer dans son but et &aa dernier effet, elle est la cause ou l'occasion du bien que nous pouvons faire, et par suite du bonheur que nous pouvons espérer. Cest pourquoi, en ce qui touche les classes pauvres et laborieuses, feudraitt-il peut-être, tout en compatissant sincèretneut et surtout remédiant avec sollicitude k leurs maux, ne pas trop les entrelQnir d'une amélioration de leur condition qui ne serait qu'une illusion ; ne pas trop leur parier d'un avenir de bien-être qui n'est. point possible pour l'homme ; il vaut mieux qu'elles sachent que l'homme, du moins sur cette terre et en vue du but final auquel Dieu l'a appelé, est bien plutôt fait pour souffrir, supporter, travailler, que pour jouir et se reposer; qu'elles s^appliquent cetl^e vérité, et qu'elles en tirent sagement une utile leçon de modération et de patience.
Quoi qu'on fasse pour elles, jamais on ne pourra fiîye que l'homme ne soit pas en elles; et partout où il j a de t'homme, il y a épreuve, il y a douleur ; qu'on élève, qu'on adoucisse soigneusement lenr con»
dilion, qu'on aille en ce sens-là aussi avant que Tor-^ donnent les vues de la Providence, rien de mieux ; mais comme il est aussi dans les vues de la Provi* dence que Thumanité ait toujours et. sa tâche et sa peine, il n'y a pas à espérer de jamais échapper à une telle nécessité ; y échapper, ce serait échapper aux lois mêmes de notre nature; et ces lois, comme toutes les lois qui ont leur raison dans les choses, demeurent et ne fléchissent pas. Les gouvernements n'y peuvent rien, les révolutions n'y font rien, les institutions sociales sont établies ou renversées, réformées ou transformées, sans que rien au fond y soit changé ; par tous ces moyens quels qu'ils soient, jamais 1 épreuve n'est modifiée qu'en ce qu'elle a d'accidentel, d'arbitraire et de faux, c'est-à-dire dans q^ qui n'est pas elle ; mais, en elle-même, elle reste ce qu'elle a été faite par Dieu; elle reste comme rhomme lui-même, auquel elle est inhérente ; on la retrouve partout , on s'agite, on se déplace, on parcourt tous les rangs, on prend toutes les positions, et tout ce mouvement ne se termine qu'à une autre manière d'être éprouvé ; on l'était comme petit, on l'est maintenant comme grand -, on l'était comme pauvre, on le devient comme riche ; le vainqueur l'est comme le vaincu, le maître comme l'esclave. '
Non que je veuille dire par là que le maître et l'esclave soient légitimes et de droit; mais comme s'ils ne sont pas de droit ils sont de fait, que s'ils ne viennent pas de Dieu ils viennent de l'homme, la Providence qui permet le mal, mais ne le laisse pas sans remède,
comme correciif à ces relations yiolenles el ques qui s'établissent parfois au sdn des sociétés, n'a pas souffert que le fort, que le puissant, lut plus que le faible à labri de Tépreuve. Qui que nous soyons donc , je le répète , nous sommes tous éprourés , et nous le sommes parce que jamais nous ne sommes, de près ou de loin, abandonnés de la ProTidence.Yoilà ce qu^il faut apprendre, ou du moins rappeler k ces esprits prévenus et trop disposés à Toublier, qui, par suite, ne comprenant rien à TépreuTC et à la douleur, s'en inquiètent et s'en irritent follement et sans mesure. Voilà ce qu'il faut leur dire dans un langage qui, sans doute , peut leur paraître sévère et dur , à eux qui souffrent , et croient souffrir sans raison et sans justice; mais qui n'est que sensé, qui est même bienveillant, s'il est bien entendu; car il n'exprime qu'une vérité triste peut- être en apparence, mais au fond salutaire, consolante et fortifiante; c'est ainsi, seulement, qu'on parviendra à calmer dans ces cœurs blessés ces amers mécontentements et ces révoltes impies qui tiennent, en eux, à l'ignorance ou à l'oubli de leur destinée. On cherche beaucoup de nos jours des remèdes à un tel mal , c'est la grande affaire de l'homme d'élat, I étude assidue du sage, l'imagination du poëte, le rêve de l'utopiste, le besoin pressant de tous; il y en a sans doute plus d'un, mais il en est un simpleet point nouveau, que depuis longtemps lechristianisme a enseigné h l'humanité, que la philosophie à son tour s'empresse de lui proposer , qui est à la fois plus facile et plus sûr qu'aucun autre : c'est celte
vérité ïnréme que je vous at développée; c'est celle vérité réveillée avec charité dans les consciences; c^est, avec ta douce lumière qu'elle y répand, les senlimenls qu^elle y excite; c'est, pour le dire en deux mots qui ne sont point un secret, la foi et Tespérance, nées de ridée de l'épreuve ; là est le véritable apaisemebt, la religieuse satisfaction et le ferme appui de ces âmes. Et maintenant, pour 6nir comme j'ai commencé et revenir k ces esprits qui, eux aussi malheureux; malheureux! oui, sans doute, car on ne fait pas ce qu^ils font, on ne veut pas ee qu'ils veulent, sans y être amenés par de grandes et vives souflrances, mais moins malheureux cependant qu'ils ne le croient et se l'imaginent, n'ont ni le sens de s^expliquer, ni le courage de supporter les maux dont ils sont atteints; qu'ils apprennent également, s'éclairant et se fortifiant, par l'idée de l'épreuve, à résister non seulement à ces actes déplorables qu'ils pourraient méditer et tenter contre eux-mémës, mais aux velléités^ mais aux vagues désirs, mais même aux rêves de tels actes; car ici tout est à craindre, et le désespoir passionné est un si mauvais conseiller, qu^il faut se tenir en garde même contre ses plus sourdes insinuations; il mène vile d'une première & une seconde faiblesse, et de celle-ci à d'autres, et enfin h k dernière et à la plus coupable de toutes. Vous donc que des misères publiques ou privées ont frappés plus que d'autres, ont mis plus que d'autres dans une condition triste et dure, ne vous troublez pas trop d'une telle exception ; et même, en ses atteintes en appa-
fence ^xcessires, cotnpreneï et acceptez l'épreuvç, lail^sez faire Dieu qui la côtidiiit ; laissez^le faire et tailes auâisi, ear vou^s devez y être pour votre part coteo^e ft y est pour la sienne, y être fermes et pa^ lients eômtne il y est sévère et bon. Et pendant que vous Concourrez ainsi et coopérez h ses 'fins, comptez sur ttii'avec foi, âur lut qui d^ë peur le présent, mais surtoin pour Favenir, a dans les trésors de sa bonté 4€is r^nèdes certaki& à vos douleurs, et des prix diçnets de vos fiiérites. Cotnpiez aussi sur les hommes, dont la pHté ei. Tadmiraiiion, dont les secourables sympathies ne manqueni jamais avec le lemps à de gprandes infoi^unes noblement ^(apportées. Et vous surtout <pii) plu» jeunes et, dans TOtre courte expérienoe des choses de ce m^nde, d'abord surpris et abattas par les coups qui vous affligent, pourriez, dans ce premier moment de détresse et d^angoîsse, vouloir soustraire à la Providence, qui selon vous la règle mal, le cours de votre destinée, armez- vous, pour vous mieux garder, de ces sentiments et de ces croyances, et, dès le début de ces luttes que vous avez à soutenir, sachez d'avance que vous avez à vivre et h mourir comme Tentend la raison et non comme le veut la passion, et puisez dans cette pensée, quoi quHl puisse vous arriver, Tamour religieux de la vie et le saint respect de la mort. Là sera votre force, là sera votre consolation .
Encore un mot. Messieurs, et j'ai tout à fait fini; c'est pour moi que j'ai à le dire, et je vous l'adresse de peur de laisser dans votre esprit quelque fâcheuse
prévention. Dans la suite de ce discours j'ai presque passé, comme vous Tarez vu, de la dissertation à la prédication, de la leçon au sermon; mais c^est qu'en certaines matières, et celle-ci est du nombre, sermon et leçon se tiennent, philosophie et religion se touchent, et que le professeur qui en traite est bien près de l'orateur qui a charge d'en parler. Et puis, tous le dirai-je?je n'ai pas cru qu'en un temps où un enseignement qui avant tout suppose et exige la foi n'a pas par là même sur les esprits un crédit universel, il ne pût pas être à l'occasion utilement suppléé par un autre enseignement d'un caractère différent, et que des vérités qui sont à la fois du domaine de l'un et de l'autre ne fussent pas bonnes k répandre par celui-ci comme par celui-là. C'est dans ces sentiments que je vous ai parlé, c'est dans ces sentiments que je vous prie de prendre et de garder mes paroles.
DISCOURS
PRONONCE
A LA FACULTÉ DES LETTRES
<CMI$ B'IDSTOlIUi tl U PHlUtSOrHll IWIRini)
FÀR
M. Fb. DAMIRON,
PaOFBSSKVR, MBMBBB DB L'INSTITUT,
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