‹ [Opuscules philosophiques] (volume 3)Chapitre 9 sur 16 · SÔ · texte numérisé non relu

SÔ

d€itis réconomie divine un td nfiotpou^it s'appli-' guer, le luxe de la créatiob; mais non >. c'en est* plu*, tôt rornemeiit, raehèYement, là docice fleur d'^xeiBllènce. Hé bien ! cette 'diilne fleur à des parfums isalutaires pour les mauvais comme pour les bons; toute la différence , c'est que les premiers lés corrompent en quelque sorte par le mal qui est en eux, et que les seconds s'en investissent comme d'une od^ur de sainteté.

^ Mais quelle est au juste cette propriété qù^a la grâce d'exciter au bien , et qu'on appelle l'eflBcace? celle de produire un certain effet? Tout le monde est d'accord sur ce point ; mais quelle espèce d'effet ? Yoilà où par confusion et par brouillerie, comme on disait , commencent fes opinions excessives et hasardées, et par suite les dissentiments. La grâce ftiit son effet; or cet effet est le désir, par conséquent fe vouloir, qui se confond avec le désir ; elle fait donc le vouloir lui-même : tel est le sentiment de quelques uns. La grâce fait son effet , cet effet est le désir; le désir, il est vrai, n'est pas le vouloir luimême, mais il le détermine irrésistiblement : la grâce a donc même puissance, et, pour n'être pas la cause immédiate du vouloir, elle n'en est pas moins, par voie de conséquence, le principe invincible : td est le sentiment de quelques autres. Et dans les deux cas la liberté , et avec la liberté tout ce qu'elle suppose, est non seulement rapportée, maïs sacrifiée à la grâce ; or il m faut pas plus sacrifier la liberté à la grâce que la grâce à la liberté ; il faut ne rien sacrilier, ne rien perdre, mais tout garder, et, pour tout garder, tout concilier, toi^ours bien entendu dans la

— Zi — Umte du vrai. Or ici , afin d'éviter cette double et fâcheuse atteinte portée à la liberté , il est nécessaire de se dégager de toute préoccupation d*esprit , même honnête et pieuse, et de faire ce qui en soi est pieux et honnête par dessus tout, c'est-à-dire ne voir dans la vérité que la vérité elle-même. C'est pourquoi, comme il est constant, je ne m'arrête pas à le démontrer, que le désir . n'est pas le vouloir et ne le nécessite pas, mais le sollicite seulement, il faut franchement le reconnaître , et reconnaître en même temps que la grâce, par son efficace, opère et produit en nous non pas le vouloir lui-même, mais ce qui le précède et l'excite, des idées et des sentiments, et non des consentements; des motifs de déterminations, et non des déterminations ; et que c'est dans ce sens qu'il doit être entendu qu'elle a son efflcace : car de cette manière on ne confond et on ne nie rien de ce qui est; l'on voit Dieu et l'homme tels qu'ils sont dans leur nature et leurs rapports : on laisse à l'un son action, sans laquelle il serait moins Dieu ; on laisse à l'autre son franc arbitre, sans lequel il serait moins homme ; et tout se résout en une conclusion à laquelle peuvent s'arrêter et s'arrêtent en effet la plus sage théologie et la plus saine philosophie.

Voilà ce qu'est la grâce quant à l'homme ; voyonsla maintenant quant à Dieu. Mais comme, sous ce second rapport^ nous ne devrons la juger que d'après ce qu'elle nous a paru considérée sous le pre mier, cette seconde question se trouve implicitement résolue par la solution même [de la première. Elle ne demande pas par conséquent une longue explication. '

La grâee est une aciion qui nous fiiit aimer et voir : elle procède donc, dans le créateur,, de Tamour et de la pensée. Il aime et pense en effet celui qui nous communique ainsi la délectation et la lumière ; et comme il est la perfection et qu'il a tout à Tinfinl, é'est le bien pur qu'il aime et le Vrai qu'il pense, ou^ pour mieux dire, il est le bien même et l'amour, le vrai et la pensée; il est le bien qui s'aiine et le vrai qui se pense*; il est en toute perfection la bonté et la vérité^l'amôur et TinteUigence;

De plus, la grâce est une action' indépendante et souveraine dont l'homme ne trouve en lui ni la raison ni la puissance : elle tes adoliç en Dieu; en Dieu elle a sa loi, en Dieu sa détermination , et, bien que nous ne puissions la saisir dans les profondeurs de son principe , nous n'en sommes pas nioins.convain- . eus par la ipanière dont elle nous vient, et l'impres sion qu'elle 6ou^ fait, que ce principe est ss^e.et n'agit point sans conseil.

La grâce est prévenante, gratuite, et non méritée: elle n'est donc pas en Dieu la justice, mais elle y est, dans des vues de miséricorde et de salut, une sainte initiative de boâté. Une' sublime préférence, une prô^ fonde mesure d'ordre, un grand acte de providence qui commence par un don pour se terminer par une récompense ; le Dieu de la grâce est né Dieu de tharité et de prévoyance, qui ménage toutes voies à l'homme, et emploie, pour le conduire librement à ses jBns, le secours comme l'obstade , rassistance comme l'épreuve, la miséricorde comme l'équité, c^est'à-dirë toiyours la bonté, aussi variée en ses moyens qu'inépuisable en .ton fond; ; ,

Ld grftoe est efficace , c'est donc que Dieu est effident , c'est qu'il opère avec puis^nce , mais là seulement où il doit et jusqu'où il doit opérer , conséquent dans son œuvre, de manière, puisqu'il les -a créées, à ne pas détruire l'une par Fàutre, mais i Êûre valoir entre eUê^, la grâce 'et la liberté. .

Je Ae. dirai rien de plus sur ce sujet, parce que c^ést surtout de la grâce comme fait relatif à l'hommerque j'ai voulu m'occùpèr, et parce que j'ai encore sous de rapport plus d^iti point important à toucher;

Un de ceux qui oflîrent le plus d'intérêt est in* tontestâbleméht celui tjûi regardé les moyens de cette action. Gss meyjens quels sont-fls? et d'abord sont-ils nécessaires dans tous les cas? C'est ce qu'il serait dîffidHe d'aJBrmer décisivement , car pour oda il lie Êmdrait rien jnoins que saisir et sondar le possible entre lés mains de. Dieu, et pénétrer par de là la conscience jusqu'aux plus profonds mystères de l'âme. C'est alors seulement qu'on pourrait bien juger si en effet la grâce n'est pas par- Ibis '«n nous immédiate et directe, sans forme sen* nWe, sans expression, et comme une de ces pures i^nsées dans lesquelles Dieu se révèle en quelque sorte.&çe à ÊK^ à notre esprit. Il n'est pas loin, de chacun de nous, et en lui nous avons le mouvement, la. vie et l'être, dit rAf>ôtre. Ces paroles pourraient t^ai^liquer à de telles relati(ms; et H est des ifHelli-' genoés qui ont oru à ces par&ites et intinies communications du créateur avec la ciiéature, tirant leurs Pttaons d'y croire soit de leur propre expérience, A>it de celle d^utrui. Mais ici l'expérience est d'une telle délicatesse , elle tient à des circonstances si fugi-

fives et si rares , elle se prête si peu au renouveHement et à la vérification , elle échappe si aisément à Tanalyse et à la critique, qu'on ne saurait s'assuorer si ceux qui s'en autorisent y ont recueilli la vérité, la pure vérité, et que le plus sage est sans doute de laisser ce point libre au sentiment de cba« cun. Il y a seulement à remarquer que, si l'état dont il s'agit est une fiction de l'imagination , il Êiut que cette fiction acceptée comme elle l'est par des âmes sincères et graves ne soit pas bien loin de la réalité » puisqu'elle en produit l'effet sur elles.

Quoiqu'il en soit, dans son cours ordinaire el visible , la grâce procède par certaines voies , qui n'ont rien que de naturel, et en void la raison; je l'emprunte à Nicole, dté lui-même sur ce point comme autorité par Arnauld : « Si Dieu agissait tou^ jours^ dit-il, d'une manière miraculeuse, on sérail forcé de le reconnaître en tout , et cette évidence ne serait conforme ni à sa justice , ni à sa miisérioQrde... C'est pourquoi il ne donne ordinairement ses plus grandes grâces que par une suite de moyens tout humains et tout ordinaires...., et en nous les donnant dans cet ordre et par ces moyens» il se cache à nous et nous conserve dans l'humilité.

y Si l'on était ordinairement aussi recueilli dans l'agitation que dans le repos , si l'on ne succombait pas plus souvent aux tentations en vivant dans les occasions du péché qu'en les évitant, si Fon ne con-; tractait pas plus de taches dans le commerce du monde que dans la retraite» si les grands emplois ne portaient pas plus à la vanité que les occupations basses et humiliantes, ce serait sans doute

une-espèoe de mirade visible. Dieu en Eût de cette sorte quand il lui platt pour quelques âmes choi<sies ; mais comme il ne veut pas que sa conduite nous paraisse si visiblement miraculeuse , il ne le &it pas souvent , et il nous oblige par là à nous réduire à la voie ordinaire , et à préférer, autant que nous le pouvons, le repos à l'agitation , la reti^iteau commerce du monde, les emplois humiliants aux emplois relevés, enfin la ftiite des occasions à la confiance qui porte à s'y exposer. . . •

V C'est sur cet ordre de la grâce et sm* cette suite de moyens que sont établies toutes les règles et tous les avis spirituels que les saints inspirés de Dieu ont

donnés à ceux qu'ils ont conduits dans ses voies

C'est pourquoi ils nous prescrivent des pratiques comme pourraient faire desphilosophes; . . : ils veulent .que nous tenions toujours notre esprit occupé de pensées saintes ; que nous nous appliquions sans cesse à la lecture et à la méditation de la parole de Dieu ; que nous vivions dans l'éloignement du monde; que nous réduisions notre corps en servitude par le travail; que nous fessions un effort continuel sur nous-mêài^ pour résister à nos passions; que nous menions une vie uniforme, réglée et occupée... Ce n'est pas qu'ils sussent parfaitement que Dieu nous peut donner ses plus grandes grâces sans nous faire passer par ces exercices; mais ils savaient en même temps que Tordre commun de la Providence est de ne nous les accorder qu'en suite de ces exercice et par ces exercices.... » — Essais de morale, 3« volume (1).

(1) Voir aassi Ualebranche dans les Héditationt thrétiennet.

Maintenant je reprends, et je me demande qudled sont leB voies de la grâce? Aii^i diverse que nom* breuses, je ne isanirais les compter, les suivre m le» décrire datas leui» itifînie variété; je tâcherai çeiilement d:en marquer, à titre d'ekemides^ quelques unes, eHes plusxlaires. -^ -

Ainsi, sll est pour la grâce un moyen manifeste » c'est certainement un bon. livre: un tnm livre esl un bon e^rit qui se cpinmiinlque èxcéllemmeni au nôtre, qui le gagne, se Fassimiie, le fait bon comm^ lui, et le {^répare ainsi solidement à Toperation délicate dont il pourra ensuite , par la bonté de Dieu, devenir Tol^et d'élection. Un bon li^re est une initiation naturelle à la grâce; non qu'il y mène tour jours, car beaucoup lisent qui ne sont pas touchés, mais il y dispose admirablement.

Un bon conseil est comme un bon H vre, avec moins de généralité^ mais^ s'il est plus particulier, il est aussi plus* pertinent, et. s'il fait un bien plus limité, il le fait plus direct, il touche et pénètre mieux, les personnes auxquelles il :S'adresse9 il est d'une plus juste application. €'est pourquoi il a aussi sa vertu pour la ^râce :. non qu'il la donne paf luirmâme , rien d'hunxâia n'a^.œ. pouvoir il.dQBûe diyt

ihoins • de "quoi . l'attendre , la riecevoir, çrt la bien prendre. G'éstun soin dâ prmièrè culture, qyl est très propre à purger l'âme dés mauvaises semences dont elle est infectée; en sorte que partout où à passé un bon conseil Dieu n'a jflus qu'à semer pour récolter.

L'éducation est. un bon- conseil assidument cmtin ué,. et* en même teimps varié, trânsfoi*mé, renou-

n^ poar. teiis les l)e$oius divers auxquels il répond ; c'est un bon conseil avec r^lé, discipline et ôonduite ; c'es^rcipérience ; le dévoûmént et Tautorité du père j rapportés au bien de ren&nt.avec sollicitude ot tendresse. Elle est donc pareillement une excellente préparation à la grâce. Il en est de même c|e6 bons exemples : ils réunissent en effet et accordent-ea eux le fait avec Fintention . Texécution avec le dessein^ ce qui^nit.avec ce qui commencé rœu- • we; ils témoignent delà foi au bien par la plus com^ jdète.de toutes les preuves , la pratiqua jointe à la pensée. Gomment ne disposeraiënt-ils pas à la grâce les âmes auxquelles il& s'adressent ? Les bons exemples sont comme des messagers que Dieu envoie aux hommes pour leur annoncer ses bienfaits et ses dons et leur enseigner à s'en rendre dignes par Tadmira^ tîon et Fimitation.

Vais il y a mieux encore que les bons exemples : il y a les bonnes natures, sources des bons exem* I^es; il y a. dans Tordre le plus élevé les héros et. les saints, ces pères, ces^ paJsteurs et ces sauveurs' des peuples; et dans une sphère moins haute, mais non pas pour cela moins pure, ces âmes douces et nio« desfa^, humblement vçtuées au bien , voilant leurs Biéj^ites de pudeur, et se ro^erVant^vec une. décente . et timide abnégation pour toutes ces œuvres tendres, délicates et se(»*ètes, que Dieu a confiées à leur ardent amour. Enfin.il y a aussi ces âmes qui, à peine entrées dans la vie,, sans vertu ilest vrai, mais en même temps sans malice, innocentes et naïves dans leur inexpéiien^ 4e tout^ choses-, ont cette pureté riante et cette fraîche sérénité du matin d'un J)eau jou)?, qui

leur prêtent tant de charme. Hé bien I toutes nous sont pour la grâce un moyen excellent. Toutes en effet la portent en elles ou du moins s'en ressentent, toutes en ont comme le parfUm, qu'elles répandent autour d'elles, et jamais nous ne les approchons et ne vivons dans leur union sans nous sentir, à leur image et par simpathie pour elles , meilleurs et plus prêts au bien. Or cette disposition , si eHe n'est pas la grâce, en est du moins bien voisine. Âhisi, quand au spectacle du jeune enfant qui nous sourit,' et qui par le oharme innocent de sa tendre nature, épanouie comme une fleur sur ce visage si frais , si doux et si confiant , nous gagne à lui et nous transforme , devenus en&nts comme lui , nous dépouillons le vieil homme pour revêtir, en quelque sorte , celui de nos premiers jours, nous voyons notre âme , récréée et comme rafraîchie par cette jeunesse sympathique , devenir plus pure devant Dieu et mieux ouverte à ses dons ; elle est presque comme si elle était revenue à Tétai d'innocence, et de cet état à l'état de grâce le ch^nin n'est pas long. Qu'on me laisse encore ici citer im auteur, le père Quesnel , aujourd'hui bien peu lu , et qui d'ailleurs dans son temps Gt plus d'éclat et de bruit qu'il n'eût d'autorité, mais qui n'en a pas moins parfois un juste sentiment de son sujet : c'est touchant cette espèce d'enfance et d'innocence que nous retrouvons par la sympathie. Voici ce qu'il en dit (tome 1, p. 427) : « L'enfance naturelle passe avec le temps ; l'enfance chrétienne doit croître et durer toute la vie. Plus on se nourrit du lait de la parole de Dieu en la méditant et en la pratiquant,

— alpins on croît ^ et pîus on croit, plus on devient eh' fant... Or nouvelle naissance, nouvelles mœurs..., et les qualités de Teniance chrétienne sont la dou* ceur, la simplicité, la docilité, la sincérité, l'incapacité d'envie. »

Le spectacle de l'enfance purifié l'âme. De même quand nous sommes, oserai-je dire , captivés et séduits par l'angélique bonté de la femme qui estime, accepte et accomplit les devoirs de son sexe avec cette délicatesse de conscience et cette sollicitude de dévoûment qui l'associent si bien à ce que j'appelle irai, si on me le permet, la partie maternelle du gouvernement de la Providence , ne sentons-nous pas paiement cette exquise nature attirer et saisir la nôtre, et lui communiquer par je ne sais quelle douce et vive assimilation cette moralité plus suavej qui convient si par&itement à l'effusion de la grâce ? Et de même encore, quand, dans le recueillement du respect et de l'admiration , nous révérons avec de saints hommages la mémoire ou la vie de ces grandes âmes qui ont vécu et souffert, mais enfin triomphé, avec une sublime simplicité, pour le salut de leurs semblables, ce culte de la vertu dans ce qu'elle a de plus haut n'est-il pas aussi pour notre cœur une manière de s'élever et de se tourner vers la grâce?

Ainsi, de toutes façons, par ses pensées et par ses actes, par ses paroles et par ses œuvres, par ses exemples , par sa vie, l'homme sert à Dieu, à l'égard de l'homme , de moyen ordinaire d'impression et d'action.

Mais ce n'est pas seulement l'homme , c'est aussi

en un c^tain sens la nature elle-même que Dieu em» ploie à la communication et à la dispensation de sa grâce, il est vrai que, quand la grâce nous vieni et nous touche par cette. voie, elle est peutrétrejin peu plus païenne que chrétienne, un peu plus dupoête ei de l'artiste que dii juste; mais^ même sous cette forme , elle est encore religieuse^, et la beauté dea choses sensibles, pour lui prêter i^on charme profa-ne, n'en détruit pas cependant l'efficace et la vertu.

Ainsi, il n'y a pas de doute que, quand dans la paix des champs, loin du monde et de ses soins, dans ce loisir a la fois du coips et de l'esprit si favorable au recueill^Qient et à la pieuse rêverie , cherchant Dieu et prêts à le recevoir , nous contemplons en silence les magnificences des cieux et les grandeurs de la terre, quelque chose de la pureté des jours, de la sérénité des nuits , et^ le dirai-je, de cette vie divine qui, sous la loi de la Providence, compose, orn^ soutient et conduit tout ce monde , pénètre et descend dans l'âme, et la rend plus facile aux bons sentiments et aux bonnes pensées. La fleur des prés nous touche, le petit oiseau nous charme ; le . grain de sable, le^ brin d'herbe,, nous intéressent et nous donnent à songer» Tout nous fait la leçon autour dé nous, et nous dispose à bien vivre. U y a dans la na-» ture je ne sais quelle innocence singulière qui rap^ pelle, provoque ou confirme la nôtre , et la grâce n'est pas sans afiinité avec cet étal de doux calme qui, sans être de la v«rtu , y a cependant quelque raj[^rt. .

Mais c'est «ûrtout à eei^tains cœurs gâtés par-lescités. que je conçois que la nature peut être lionne

pour h grftoe. Je disais dans mon cours de morale en parlant de ces liommes': à Ménez'les, solitaires; à la darté du soleil > parmi ces fraîches, campagnes que déoorentet qu'animent tant de créatures de tous les règnes, ttélées et semées partout avec un art infini ; conduisez-les au fond des. bois, au bord des fleuves et des lacs, devant Fooéan, et sur Tocâin, et ausom-^ met des montagnes ; qu'ils assistent tour à tour aux jeux simples et charmants, ou aux splendidesexer* cîees de ces forces qui, de toutes parts, 'meCiveht et foraient la matière ; qu'ils voient en tout ce monde un temple où mille autels se dressent pour recevoir et manifester le créateur, tantôt sous les apparences de la plus délicate des fleurs, tantôt sous le déploiement des masses les plus gigantesques ; et leurs sens commenceront par èta^ captivés et saisis, et puis leur Ame sera réjouie; elle sera ravie, renmée; elles'ou^ bliera dans cet extase, elle y oubliera tout ce qu'elle était, elle dépouillera ses vieilles halûtudes ocMnme un vêtement souillé, et, pour être- digne du saint lieu, die se lavem et se purifiera. Alors ces hommes,, qui, en continuant à vivre leur même vie, en présence des. mêmes images, et dans les mêmes lieux, se seraient certes abrutis et dépravés sans retour, pour peu que ces- nouvelles impressions persistent et demeurent, pour, peu qu'il s'y joigne pour les fépo^der quelques bonnes et^saintes paroles, ces hommes s'amenderont ,xet la poésie de la nature triomphera eiîooire en cette ceuvre*) et j'ajoute aujourd'hui, par rapport à mon sujet, la grâceiaussi y triomphera.

Aiiisiia grâce, comm^ la foi , qui -^'est eUe*même qu'une sorte de grAce, peut aussi. venir par les sens^

et si rhumànité est une de ses voies y la nature en est également une autre.

Maintenant, parlerai-je de tous les cas particu* liers f de tous les accid^ts et de toutes les renoon^ très dans lesquds la grâce échoit et se donne sou* dain aux âmes? On ne peut me le demander; j'ai promis de toucher , mais non d'épuiser mon siqet, et, selon mon dessein , j'en ai assez dit , je pense, sur le point que je quitte.

Il m'en reste un dernier sur lequel je ne me pro* pose pas de m'étendre beaucoup plus, parce que déjà, en plus d'un endroit de la suite de ce discours, j'ai eu l'occasion de l'aborder : U s'agit des eflfSsts de la grâce.

Ils sont de deux espèces,ou plutôt de deux degrés ; ils sont indirects ou directs , mais tous ont le but commun du salut de l'homme par l'assistance de Dieu.

Les premiers, ceux qui tiennent plutôt au pressen<timent et à ravant-f[oût qu'au sentiment même de la grâce , sont en premier lieu l'espérance , la çon* fiance et la résignation.

En effet, quand, par expérience, raison ou autorité , nous croyons fermement à cette suprême intervention de Dieu dans nos destinées , alors même que, dans l'avenir qui la cache à nos yeux, elle échappe à la fois à notre prévision et à notre action, nous n'y comptons pas moins, parce que nous savons la Providence pleine de miséricorde et de bonté. Dans nos plus grandes sécheresses, nous l'attendons sans troubles, nous l'anticipons en quelque sorte, et la sentons par avance avec une dbuce consolation.

Ce n'est pas sans doute encore Timpression de la grâce , mais c'en est le commencement ; ce n'est pas la pluia abondante qui doit recréer notre âme, mais c'est du moins la rosée qui la ranime et la rafraîchit^ c'est Tespérance , c'est le courage avec l'espérance, c'est toute une force nouvelle qui s'éveille et se développe en nous. La grâce, si l'on me permet de taire un tel rapprochement, est le Destin des païens, mais le Destin mu par l'amour et conduit par la Provividence. Or, si le Destin des païens , tout dur qu'il était en lui-même, put inspirer aux âmes une calme et ferme sérénité , combien, à plus forte raison, la grâce, ce destin tempéré de charité, ne doit-elle pas mettre dans les cœurs de paix, de docile résignation, de cette pieuse patience chrétienne, bien autrement fiâoonde en vertu que la froide apathie stoïcienne.

Hais ce n'est pas tout encore , et avec l'^pérance et la patience naus avons en même temps la crainte et l'humilité ; la crainte, ou la religion, le saint trem-^ blement devant Dieu , qui, certes, ne peuvent nous manquer quand nous considérons sérieusement ce que nous pouvons et ce qu'il peut en matière de grâce. Il est en eflTet pour tant dans cette céleste &veur, et nous, au contraire, pour si peu , il l'a tellement dans sa main, et, selon ses vues profondes, il la précipite ou la retient, la répand ou la retire par des actes si imprévus, que nous ne savons jamais quand et comment il lui plaira de nous l'accorder ou de nous la reprendre, et que, dans la peur infinie de n'en être pas encore dignes, ou de cesser bientôt de Têtre, nous n'avons rien de mieux à faire que de veiller et de travailler sur nous, afin d'être toujours en état

toit de la conserver, soit de la recevoir; et rien n'est aussi salutaire que cette longue et inquiète appré* hension qui nous met, à Tégard de Dieu, dans ces excellents sentiments dont on. a dit avec raison qu'ils sont le commen(^ment de la sagesse.

Quanta rhumilité, qui.ji'est point la dégrada** tion sans dignité, mais la juste mesure de nos forces et leur sérieux abaissement devant Dieu? le tout-puis* sant, fortifiante elle-même comme la crainte, dont elle participe, je ne sache rien qui la développe et la maintienne mieux (kns le cœur que la considération attentive et la sainte recherche de la grâce. Une telle humilité ne sera plus seulement celle des pauvres et des petits, du peuple et de la foule : elle sera celle des riches comme des pauvres^ dés' grands comme des petits, des chefs comme de la foule , du philosophe comme dû peuple. Nous* sommes tous humbles . devant Dieu, parce que nous sommes tous pauvres, tous petits, tous foule et peuple.devant lui, quand nous venons à pensar ce qu!il fait en nous et ce que nous y faisons , et quelle misère est la ndtre tpates les fois qu'il nous abandonne à la vanité de nos eF* forts. C'est ce qui fait dire à un auteur que j'ai d^à cité (Boursier),^etq.ui veut que l'homme ait de l'humilité, dans son humilité même : « 0 hommes, qui étes-vous pour* vous gforifiert Qui est-ce. qui vous discerne? Qu'estrce que vous ayez que vous n'ayez reçu ? et si vous l'avez reçu , pourquoi vous en glorifiez-vous comme si vous ne l'aviez pas reçu? »

Voyez cestravaux di& Tesprit, que je vous pro-? poiie de préférence, pour exen^pte en ces matières

— 4T — parce qu'ils vous sont plus familiers : quelle n'y est pas à chaque instant rinsuffisance de nos for*, ces, quand ^ au sein même de Tétude et de Tapplication que nous y apportons , nous reconnais^ sons notre impuissance à trouver ce que nous cherchons , à expliquer ce que nous trouvons , à exprimer ce que nous entendons ! Qui de nous , sous ce rapport, à travaillé et n'a pas souffert, ne s'est pas écrié et n'a pas prié? Combien humbles et modestes nous devons être en nous-mêmes en songeant à ces heures de détresse et d'angoisses I Et combien noiis devons l'être encore en sentant d'où nous viennent les secours qm nous-relèvent et nous rendent le bonheur ou r0spoir des fortes pensées. Humilité par conscience dé notre infirmité et de notre faiblesse , humilité par reconnaissance pour la force qui nous vient de Dieu, voilà , avec ceux doiît j'ai déjà parlé, les effets indirects de la grâce.

Quels sont maintenant ses effets directs? . Ils peuvent se diviser en deuxordres. La grâce, toujours la même au fond, a cependant été distinguée en grâce de lumière et grâce de sentiment^ non. que jamais elle soit l'une sans l'autre , car jamais il n'y a sentiment sans lumière, ni lumière sans sentiment; mais elle peut être plus l'une ou l'autre ; ses impressions se règlent en conséquence : ainsi elle nous donne distinctement des idées et des désirs. Elle nous donne des idées , et elle nous les donne de tous les genres ; elle les mesure aux besoins et aux iaçultés de chacun ; elle en a pour le petit enfant comme pour le philosophe et ie sage, pour le vulgaire Comme pour les hommes supérieurs ; elle en a pour tous et suffit à tous. Aussi n'est*il pas de vues

fi] élôvéed et de connaissances si profondes dans le&> quelles elle n'ait sa part, aussi bien que dans les conseils de la plus humble sagesse , et elle ne Fait pas moins pour le génie que pour le bon sens le plus tà^ milier. Dieu , le père des lumières, fait luire sont soleil intelligible dans le monde des esprits, comme son soleil visible dans le monde de la matière, sur toutes ses créatures, quelles qu'elles soient; il les éclaire toutes à leur heure , selon leur nature et leur condition; seulement, selon qu'il lui plaît dans la liberlé de sa sagesse, il communique aux uns plus qu'aux autres de plus fréquentes , de plus pures et de plus sublime clartés ; ce qui fait qu'il illustre les uns , selon une expression que youç connaissez , tandis que, par comparaison , il instruit plutôt les autres dans l'ombre et le demi-jour ; ce qui explique en même temps l'universalité et la spécialité de la grâce' de lumière, et concilie l'opinion de ceux qui veulent qu'elle soit accordée à tous généralement avec le sentiment de ceux qui la limitent à quelques uns. Elle est donnée à tous et à quelques uns : à tous dans une certaine mesure , à quelques uns seulement d'une manière extraordinaire.

Sous tous ces différents rapports , il en est des désirs de même que des idées : c'est par la délectation qu'ils nous viennent , au lieu de nous venir par l'évidence ; mais s'ils ne sortent pas précisément de la même source que les idées , ils ont même manière de se développer et de se distribuer, et la grâce de sentiment a aussi des mouvements et des impressions pour tous les cœurs ; elle en [a pour le pâtre comme pour le roi , pour la pauvre femme comme pour le héros; bien plus , elle en a pour lé méchant comme

pofBir îé boa / poi^r Fimpie comme pour le j itste , et il serait impossible de dire qa'une seole âme en denievre privée-: (pielle terre si désolée n'^; pas reçu du eiél sa goulte d'eau I qud désert n'a pas sa manne, quel jour obscur son rayon !

lifeis ce qtt'il est juste de remarquer, c'est que la g¥âce de délectation, cette sainte concupiscence, comme on Ta nommée quelque part, destinée par^ son essence à balancer et dominer l'autre, la profkne concupiscence, cette fille de la feiblesse et du pé* elié) a, plui» qâe la grâce de lumière, une efficace spédale et une vertu singi^re.

Penser, en^et, est une grande chose, et sans laquelle rien de gmnd et de vraiment bon ne s'accom* plit ; mais aimer, mais prier, mais de tous ses vœux et de foute» ses espérances , de toutes les forces de son coBur^ excitées à la fois et sanctifiées par la grâ^ ce , ètr^ porté au bien et y aspirer, est une chose plus ex<iellente encore, et qui est plus près de l'action, de l'oeuvre et de la vertu- La pensée, tout en y conduisant, en est plus éloignée; eBe en trace la voie, mais sans cet entraînement et cet élan qui sont pro^ près à l'amour. Aimer et penser, au surplus, loin de se repousser, s'appellent ; et si, dans la réalité , toujours paf quelque côté bornée et défectueuse, ils sont trop souvent deux conditions distinctes et divi^ sées de la perfection humaine , dans l'idéal ils en sont deût éléments invariablement unis entre eux. Ainsi la vie de Dieu n'est pas plus de penser sans aimer que d -aimer sans. penser, elle e$t d^aimer et de penser dans la plus pure harmonie ; et sa grâce se* rait sur nous accomplie et absolue si elle nous dis-

pensait en même proportion et avec même largesse la lumière et le sentiment.

' L'action la plus efficace de la grâce est celle de la délectation , et ses efTets les plus sensibles, des désirs et des mouvements.

Mais jusqu'où s'étendent-ils? Quelle en est la portée, la limite et le terme extrême? J'ai déjà eu occasion de le dire, mais je dois le répéter expressément : ils vont jusqu'où vont dans la' constitution humaine 1 intelligence et la sensibilité; ils en embrassent toute la sphère , mais ils ne pénètrent pas au delà ^ c'est-à-dire qu'ils touchent, mais n'attentent pas à la volonté; qu'ils la sollicitent, mais ne la font pas; qu'ils la pressent, l'excitent, l'inclinent, mais ne la déterminent pas; qu'en un inot ils la motivent, mais sans précisément Fopérer. S'ils l'opéraient , c'en serait &it de la liberté elle-même, et, avec la liberté, de la moralité, de la vertu, de la sainteté; c'en serait fait de tous les mérites humains. La grâce ne va pas jusque là : la grâce ne serait plus la grâce si elle défaisait d'un côté ce que Dieu a fait de l'autre, si elle détruisait par la nécessité ce qu'il a créé pour la liberté.

La grâce n'est pas entre les mains de Dieu un moyen de dé&ire, mais de parfaire; de ruiner, mais de relever ; de perdre , mais de sauver : elle vient donc, elle accède, elle s'unit à la liberté, mais pour la soutenir, et non. pour l'abattre, pour la récréer, et non pour l'annihiler. La grâce n'est point lennemie, elle est l'amie de la liberté. C'est un point sur lequel, il est, je pense, inutile d'insister Je demanderai seulement à rapporter un passage

qui peut servir à le confirmer ; je l'emprunte an P. Dutertre , que je dte parce que vous pouvez le ocmnaltre à cause de sa Ré fui. du système du P. Malebrancherê La saine théologie, dit-il, et la doctrine pure de l'Église, nous apprennent que la volonté excitée par la grâce, se détermine très librement à suivre l'inspiration du saint Esprit , que la grâce qui a trouvé la volonté fidèle à ses premiers mouvements /agit de plus' en plus en cette volonté, laquelle agit réciproquement, et toujours librement, avec la grâ* ce; qu'enfin l'une et Tautre , la grâce et la volonté , continuent d'agir ensemble ; que Taction de celle-là prévient et accompagne l'action de celle-ci, j usqu'à la fin de la consommation de la bonne œuvre, qui n'est point par conséquent ni l'effet de la seule grâce , ni l'effet de la seule volonté , mais qui est en même temps l'ouvrage de la grâce et de la volonté. * Avant ce morceau et comme pour le préparer, il avait luimême cité ce canon du concile de Trente : « Si quis dixerit liberum hominis arbitrium a Deo motum et excitatum , nihil cooperari assentiendo Deo excitanti atque vocanti, quo ad obtinendam justificationis gratiam se disponat et praeparet : neque possedissentire si velit, anatbema sit (Tom. 3, p. 122 et 116.) » Tels sont les effets de là grâce dans leur plus grande généralité; maintenant, les prendrai-je dans leurs diverses particularités? décrirai-je, analyseraije toutes les espèces de lumières dont Dieu nous gratifie, les lumières du savant, du prêtre et du poète, celles du législateur et de Thomme d'état, celles des simples et du peuple , toutes celles enfin dont les intelligences dans leur infinie variété nous

donnent le «jpe<^<de? tes''peiiidffai*Je ^«m lews 4er ^és, leurs iiuanoes et laur^ acckïents, dans tiDutf 4a mobîbté de leurs jeux si divers? eu ferairje aiMwt des mouvements d'aKK>ur et de plaisir, des désirs » des inclinations, qui s'offrent à nous sous non «aoiw de forxnes? Je le pourrais peut-être à force de soiiis et de reClierebes, et oe ne serait pas^ j^ favo^e, une éUade sans intérêt; mais vous comprenez où elle me mènerait, daBS quels développements éllQ sn'eotraînerait , et comtâen elle me pousserait hors des bonnes que j'ai dû me tracer. Je m'arrête donc^ non que j'aie fini : avoir fini, sur la grâce en quéL-^ ques beures, dans quelques poges, qui pourrait y songer ? Non , je n-'ai guèiire fait qu'esquisser qu^l* ques traits du vaste tableau dont elle est le s^jet, et je n'y ai insisté, en les esquissant, que juste oe qu'il fallait pour rappder et remettre en reiief sous ses prindpales faces une grave question , aujourd'btti trop oubliée^ et qui c^)endanl; durant des. siècles a suffi à la jKmrriture des plus fortes inteUigwçes ; je n'ai voulu que la ref^^iendre , et , par le seul fait 4q vous la proposer dans une chaise de philosophie, la renouveler, et la désigna* à vos plus sérieuses méditations. Je ne l'ai donc point épuisée, et, je le répète^ à dessein, c'est sans avoir tini que je vais m'arrêter. Toutefois , avant de m'arrêter je ne doi$ pas oublier quelques réfleitions que je vous ai anhoBcées;, et ^i sont nécessaires après ce qui précède : elles contiennent lesraisons de l'intérâ; qui peut s'Mskdmc à la question dont il s'agit.

• Comme je viens de vous le dire, cette questîM, a^itrefois si vive et si agitée, parait aujourà'bui dé-

laissée, un peu , comme ces lieux qui ne ftirent pa^; en un temps, sans gloire ni sans bruit, m^isqui ne sont plus maintenant que solitude et silence. Or pourquoi eetle circonstance ne serait-dle pas, du moins pour certains esprits, un motif suffisant d'y revenir, et en quelque sorte de la visiter de nouvea u ? car, pour être momentanément n^ligée et abandon^ née, elle n^est pas pour cela à dédaigner : dât-on n' y trouver que le pur plaisir de la spéculation , et Texercice salutaire de la pensée désintéressée, il serait d^ bien de lui rendre quelque soin et quelque attention, puisqu'il est vrai que de nos jours on a de trop rares occasions de récréer son intelligence dans la sainte paix des idées. Bans les premiers siècles de notre ère, pendant qu'un grand empire croulait, et que d'autres , après s'être élevés , se ruinaient à leur tour, parmi tout ce renversement et ce tumulte de petiples , les âmes douces que troublaient ces agi* tationsetces violences, etxiue d'ailleurs lechristia^ iiisme poussait â Dieu par Tamour, se choisissaient , loin du monde, au fond des bois, dans les vallées , sur les montagnes et dans les déserts , de religieuses retraites, pour y vivre de la vie de la prière et de là méditation. Hé bien! à l'image de ces temps, mais dans une autre sphère, dans la sphère intellectuelle , nous avons aussi lios invasions , nos conftisions et nos tumultes; nous avons toutes ces questions qui ont sans doute leur. nécessité, mais aussi bien souvent leur bruyant intérêt, teur vulgarité, leur défeut de nouveauté -ou d'élévation , et qui cependanC emportent , dissipent et détournent les meilleurs esprits, Que dans leur fetigues et leurs dégoût*, s'ils

ùnt encore quelque amour pour la pure phUoso^ phie, ito aient de même un asyle où leur raison se recueille; qu'ils aient, dans oertaines régions de rétude et de la science où ne court point la foule , un de ces lieux peu fréquentés ai favorables à la ré^ flexion. La question de la grâce est un de ces lieux ; qu'elle leur soit donc comme une retraite où ite viennent parfois se réfugier et chercher dans le cal"^ me un noble exercice de leurs forces; c'est du moins ce que, pour mon compte, j'ai cru y sentir en y pénétrant, et ce qui m'a par suite détarminjé à ;vous en proposer la discussion.

Cependant il ne fout pas croire que ce soit là tout son prix : utile pour la théorie, elle l'est aussi pour la pratique. A un autre âge, il est vrai, dans d aur très mœurs et d'autres croyaaces, elle avait au plus haut point ce dernier genre d'intérêt ; mais au* jourd'bui même on ne peut pas dire qu'die en soit dépourvue. Eb effet , ce qui nous manque sin^tout , on ne saurait le nier, ce sont les vertus rdigieuses , c'est la ferme humilité, c'est le respect , c'est la crainte, c'est la gratitude, et l'amour. Pour abréger, car j'en ai besoin, et aussi pour ne pas rentrer 4ans une partie des considérations que je vous présentai 1 an dernier, je vous demande la pmtniasioR de ne pas vous le démontrer. Affirmer n'est pas d'ailleurs ici une bien grande témérité : il n'y a guère à craindre d'êire démenti. Or je disque, si la doctrine bien étaUie de la grâce pouvait aiyoQrd'bui par la philosophie, comme autrefois par la théologie , prendre çfédîtsur lesesfNrits^ gagner leur conviction, et se tourner en foi par la raison , régnant dés lors dans

ki$ consciences, elle y Tmoèn^mt ce$ seqtjpients , ces dispositions et ces habit|]^es (l^t ell^ ne peifyent se passer ^ elle for tirerait les âmes en les inclinant, en les abaissant deyantDie^; elleleuf rendrait en confiance I en soumission et en charité, ce qu'elle leur ôterait en indifférencç, en orgueil et en révolte; elle les soutiendrait en les fléchissant, et leur d<mnerait , ce qui ne nuirait à aucune de leurs autres qualités et les ferait toutes valoir, la pieuse douceur, utile même au courage, et si bien séante A la force.

La doctrine de la grâce aurait encore un ^utre usage.

Soit que nous jugions 1q passé, soit que nous jugions, le présent, nous sonunes malheureusen^ent trop portés à interpréter sans faveur certains actes de nos semblables; nous les rapportons à l'instinct^ i l'intérêt, à de petites passions, à des motifs, en un inot,qui les relèvent bien peu, ou qui même les flétrissent; et cependant souvent il y aurait lieu de les mieux estimer en les rattachant à quelques princi* pes plus nobles et plus purs. Or xxn de ces principes 6St la grâce; te méconnaître ou l'ignorer est donc presque iniàillibl^nent nous exposer, en matière de jugements moraux, à nous tromper sur les hommes , à les hair et à les calomnier. Ainsi , pour me renfermer sagement dans l'histoire et voir d'ailleurs les choses de plus loin et de plus haut, à chacune de ces grandes époques où les âmes, émues, inquiètes et partagées entre le malheur de douter et le besoin d'affirmer, après avoir assez souffert de. cet état d'anxiété , se décident à la foi et passent d'une reli-

gion à une autre» <Fune politique à une autre y d'une philosophie à une autre, changent de vie'conrnië d'esprit, se convertissent et agissent dans îé sens dé leur conversion, il est certes permis, parce que l'expérience l'enseigne , d'itnpûter à faiblesse , à bassesse , et à vice même, quelques unes de ces résolutions. Mais d'alDord , sachons-le bien,, celles-là sonf les plus rares et n'ont rien que d^individuél ; les autres , celles du grand nombre , doivent mieux s'entendre et s'apprécier; et une dès bonnes manières de les bien prendre, c'est de les rapportera la grâce. La grâce y est en effet pour beaucoup plus qu'on ne pense ; la grâce , ou , comme on dit , une bonne pensée du Ciel, une bonne inspiMion ,. un bon mouvement, un je ne sais quoi d'intime et de divin qui surprend et touche les cœurs, et leur donne des vues soudaines et de vives aspirations pour un ordre de choses qui ^ auparavant, leur était hostile ou iri^ différent. La grâce fait de ces conversions; il fkut bien le savoir, il le faut pour la gloire de Dieu et l'honneur de l'humanité. Comptons-la donc, et gardons-la, avec sagesse sans doute' et juste discernement , parmi les motifs les ]()lus élevés qui concourent à régler et à conduire là vie des hommes ; gardons-la pour les bien comprendre , gardons-la pour les aiiner : une philosophie qui rie la placerait pas parmi ses raisons des choses serait en bien des cas sujette à manquer à la fois de vérité et de charité.

Enfin, messieurs, je vous indiquerai plutôt que j<i ne vous exposerai une dernière considératiofi.

Vous me permettrez de distinguer deux espèces de politique : la politique spirituelle, et la poHtîrjn'o

-tempoDdle. Or il y a, i^rtes , grande ^time à faire de ceUe-c^: C'«(M;.eUe qui travaille et qui lutte» qui fM>rtè le ptfids du jour et de ia chaleur , qui , d'ail<- Jeurs, est de prerqfôre et pre$saule néceBsité; maûs il y a. aussi quelque état à fake deceile^Ià. Elle spé^ cule, il est vrai, ^ Ton veut même,» elle, rêve, mais elle :r6ve aux plu^ profonds principes de la coiaduite des aodétés. Ûr oette ^seec^ide pdiVique^ avaiU tout spéeniative^ ne peut pas âtre indifiërente à la ques^ tion de la grâ^, et de nos jours, en particulier, elle doity tenir par i^a d'une raison, le n'en toueheraî qu'une et en deux mots: car, ]K>ur vous oomnie pour moi, je l'ai déjà dit et je le répète, j'ai besoîi» deiiair.

fie nos jours, on ne ^conteste, pas, il y a au seiii de notre société de grandes misères morales \ il y a de teiribles doutes, d'affreux dése^oirs., de méprisables foiblesses, d'effrénées ambitions, des exsèsde •toi^genrede pensées et de désirs; en un mot, il y^a de telles maladies des esi»rîtset des âmes, qu'eo comprend bien que, conome, au reste, dans toutes le&eonjeoctures^s^oiblahles où s'est trouvée l'humanité , il y ait lieu jpar tous moyens , et , entre autres, fkarla grâce, â .réparation et comme à rédemption.

Les nations ont aitesi leurs singulières nécessités de la directe assistance de Dieu : c'est dans ces mo* ments où elles s'abandonnent^ et n'iraient plus, |K)iu* ainsi cUre, si elles n'étaient comine recréées par î'ao* fion supérieure de celui qui conduit tout.

Nous ne sommes saas doute pas dans un de ces mqmàilfs; mais en sommes^nous bie» loin? C'est oe que nul ne saiarait affirmer. Dans tous les cas,

Dieu n'est jamais de trop, ni son intervention su» perflue dans le cours de nos destinées ; or une telle intervention, quelle qu'elle soit en elle-môme, si prévenante, si efficace , si invincible qu'on la suppose, ne peut pas faire, parce qu'elle ne le doit pas, qu'elle serve à ceux qui l'ignorent) la nient ou la repoussent, comme à ceux qui la comprennrât , y croient, et la désirent. Elle va à tous indistinctement mais avec bien plus d'utilité à ceux-ci qu'à ceux-là»

Pour être bien capable de la grâce , il Ëtut donc n'y pas rester étranger, il faut en avoir quelque idée^ quelque goût, quelque désir; il faut, en un mot, s'y prêter.

Voilà ce que ne doivent pas oublier ces institur teurs des peuples , ces maîtres des sociétés , ces législateurs dans l'ordre des idées, poètes, prêtres et philosophes, et aussi les hommes d'état, qui le sont véritablement, c'est-à-dire qui le sont par la pensée comme par l'action, parla science comme par l'emr pire; tous doivent, dans leur souci et leur soin des destinées morales de la société, veiller à cette vérité comme au reste à tant d'autres que la foule, trop souvent emportée par ses préjugés, est sujette à négliger; c'est à eux à la lui rappeler, à la lui remettre en lumière, afin de la lui faire sentir, goûter et pratiquer.

Il importe donc qu'ils y songent , et cherchent sagement les moyens de la rétablir dans les âmes, afin qu'elles en aient au besoin le sens et le bon usage.

Voilà comment cette question peut intéresser la politique : la politique spirituelle d'abord , puis, par suite, et quoique de plus loin, la politique tempo-

reHe, c'est-à-dire à la fois le gouvernemeût des hom^ mes par les idées, et le gouvernement des hommes par les &its.

Vous pouvez comprendre par ces exemples, tous les genres d'intérêt qui s'attachent à ce sujet, et peut-être en y pensant aurez-vous moins de regret du choix que j'en ai fait. Je conçois cependant qu'il s'élève dans vos esprits quelque doute et quelque scrupule sur la légitimité d'im tel choix , et je ne voudrais pas vous quitter sans vous dire encore quelques mots propres , je crois , à les dissiper. Peut-être vous paraitra-t-il que traiter de la grâce en ce lieu, dans cette chaire, ce ne soit pas précisément y faire ce que j'y dois faire ; que ce soit y faire de la religion, quand je dois y faire de la philosophie.

Mais , Messieurs , pour peu que vous y réfléchissiez , vous reconnaîtrez que toute la discussion que "VOUS avez entendue est , non pas de la religion mise à la place de la philosophie, mais bien de la philosophie appliquée à la religion ; or , rien n'est mieux dans mon droit et dans la nature même des choses qu'une telle application.

J'ai tâché d'éclairer par l'analyse et la raison un point capital de la foi ; j'ai puisé dans le christianisme , ce dépôt de tant de vérités mises par Dieu au sein des consciences , un de ceux de ses principes qui se prêtent le mieux à être tirés de ses divins mystères, et j'ai essayé de le faire passer du dogme à la doctrine. J'ai vu dans la grâce un fait familier à tous les chrétiens, senti par les fidèles, enseigné par les docteurs, plus ou moins confusément expérimenté et entrevu par toute Thumanité; et j'ai voulu

discrètement en indîq[U€ir la théorie. Paire, en miediesF plus hautes questions qui aient oecùpé Tesprit htn main, une libre et sage application de la philosophie à la religion, tel a été tout mon dessein. Vous ne nfi'en supposerez pas d'autre,' et en appréciant bien ce que j'ai tenté, tous jugerez, j*espère, messieurs^ que, comme je viens de vous le dire, j^ai peut-être ftit un peu de philosophie sur une question reH^^ gieuse, mais nullement de la région.

Vl!f..

0^b^^^tà É^iii *ia ifcia^ii fciMii iinrKTiattiifcjfcMM.hianiafc^Mb.^1^

^tmmita^m^amt

Imprimerie de Cdiraudït et Jouaust^ rue Saint^Honoré, n. 819.

DISCOURS

PRONONCE

A. LA FACULTÉ DES LETTRES

(COURS D'umiRK m u PHuosoran loonm)

PAB

Ph. DAMIROlVy

PBOFKSSBOK, MEMBRE DB Ii*IH8TIT0T.

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