LU A L*ACADÉHIB DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES
PARIS
EL en général il faudrait se garder de peaser au fli^ei d'Helyâiios V comme aa surplus de plusieurs éerivaios du mèiiie temps , et de la même école, qu'après tout une plûlosopliie qui faisait de tek hommes, n'était )fa& si maiiTaise. Elle ne les faisait pas ; elle ne le» pénétrât pas y die ii'a?ait pa» leur foi intime et fiimilière^ etie ft*étiét pas lerâr vraie r^^. Ce qui Vêtait à leur insu peuMtre , et sans qu'ils s'en rendissent bien cob^^ , c'était use tout autre philosoplide, d'autres principes, ou du moins des inspirations, des penchants, des dispositions de coBur qui ne tenaient point aux idéea dont ils faisaiettt profession* Il y avait en eux un esprit de bienveillance , de tolérance , de piété pour ThamMiité , ud peu profane sans doute , mais cependant généreuse , une libéralité de goûts, une passion des choses de l'âme et en tout une certaine spiritualité cachée qui prévalait sur leurs théories. Leur conscience, si on me passe le mot, laissait fdre , ou i^utôt laissait dire leur logique , nMiis n'en conservait paa moins sa Hbre honnêteté I Sans doute on eût mieux aimé en eux plus de c<mséquence et de suite , plus de rappcMrt entre ce qju'tts^ enseignaient au dehors et ce qu'fis croyaient et sentaient intérieurement, mais ii n'est pas moins vrai que la contradiction admise , des deux éléments opposés entre lesquels ils se par-* tageainut , ce a'était pas le mauvais , mais le bon , ce n'était pas leur fâcheuse philosophie qui les faisait ce qu'ils étaieiit.
Pour Helvétlus en particulier , inclinatiou naturelle , éducation , exemples domestiques , tout le p(»tait à la bonté; pour être bîénveillaAt et bien&isant, il n'avait en quelque sorte qu'à être le fils do son père.
Cependant parmttoute cette vie de plaisirs et d'affaires , il commençait à donner un peu plus à l'amour sérieux
— Iodes lettres , et se rapprochait de plas en plus de ceux qui les honoraient par leurs travaux. U profitait des yoyages auxquels l'obligeait sa charge , pour visiter avec empressement Montesquieu dans son château de la Brède» Buffon dans sa terre de Montbar, Voltaire dans sa retraite de Girey , et à Paris , il recherchait chaque jour davantage son vieux maître Fontenelle, d'Alembert, DMerol, Mar* montel, St-Lambert, d'Holbach, Morellet» Galiam, Susrd, Grimm , et tous ceux que réunissaient habituellement ces sociétés à deminnondaines à demî-aeadémiques, dont je parlais f^us haut*
Bientôt il s'essaya à la poésie , car c'est par où il eom-* mença ; il n'en vint que plus tard à la^ philosophie » et il eut le bon sens de se placer dès son début sous la discipline de Voltaire ; conseil et exemple tout lui devait venir e^fceltent d'un si juste et si rare esprit. Voltaire Taccueillait , Fencoorageait » le flattait même, mais lui donnait aussi de très-sages avis. Il lui écrivait : <x> Je vous dirai en fiaveur des progrès qu'un si bd art peut faire entre vos mains : craignes en atteignant le grand de sauter au gigantesque. N'errez que des io^ges vraies; servezvous toi^'ours du mot propre. Voulez-vous une petite r^le îDfâillibte? la voici : Quand une pensée est juste et noble, il faut voir si la manière dont vous l'exprimez en vers seraH belle en prose.. » (Suivent des détaito tout-àfait de métier sur le style , qui marquent tout l'inttett qu'il prenait aux »iecès de son disci{rie).
Ailleurs, à une critique peu mesurée qu'Etelvétius lui araitadresséesurBoileau, il répondait : « Je contiens avec vous ftt'il n'est pas un poète suMime , mais il a bien fait ce qu'il voulait foire. Il a mis la raison en vers harmoniettx et pleins d'images. Il est clair, conséquent, facile et heureux dans ses expressions Pour vous
votre pinceau est fort et hardi. La nature yous a mieux doué que Despréaux (c*est là la flatterie]; mais vos talents quelque grands quUls soient ne seraient rien sans les siens. Je vous prêcherai donc éternellement cet art d'écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné , ce respect pour la langue, cette suite d'idées, ces liaisons, cet art aisé avec lequel il conduit son lecteur , ce naturel qui est le fruit du génie. »
« Continuez , lui écrivait-il encore , de remplir votre flme de toutes les connaissances, de tous les arts, de toutes les vertus... Quoi! pour être fermier-général, on n'aurait pas la liberté de penser I Atticus était fermiergénéral... Continuez Atticus. »
Tout cela se disait à propos de ses premières épttres et de son poème sur le bonheur. Voilà à quelle école Helvétius était auprès de Voltaire.
La poésie avait été Sa première ambition littéraire ; mais elle ne fut pas la seule : la philosophie ne tarda pas à avoir aussi son tour , et même un moment les mathématiques. En voyant en effet Tespèce de cour, formée des dames les plus brillantes , dont Maupertuis, à cause de sa renommée de géomètre , et malgré le peu de charme de sa personne, était entouré dans le jardin des Tuileries, Helvétius amoureux, comme il Tétait , avant tout du succès , s'appliqua quelque temps aux mathématiques ; puis il y renonça , et se tourna vers la philosophie , qui lui parut plus propre à le conduire, comme il le disait, à la grande célébrité.
Dans ce dessein il lui était assez difficile de rester fermier-général , et il n'hésita pas , il se défit de sa charge. Il sentait qu'il ne pouvait guère concilier les graves occupations de la pensée auxquelles il voulait se livrer, avec celles des affaires et aussi des plaisirs qui dissipaient tron
sa vie. Et puis le temps était peut-être venu pour lui où le cœur , si facile et si abandonné qu*il soit , se lasse de tout cet amour à chaque instant donné , à chaque instant repris , sans rien avoir japaais de profond et de sérieux , et éprouve le besoin de s'attacher , de se fixer , de réunir avec choix sur un seul objet cette tendresse d'affection , qu'il répandait auparavant, sans y trop regarder, sur plusieurs. Helvétius songea à se marier.
Il avait beaucoup vu , chez madame de Grafflgny, mademoiselle de Lignivilie, dont elle était la tante, et qui appartenait à une très-noble famille de Lorraine. Mademoiselle de Ligni ville, d'ailleurs très-pauvre (ils étaient i9 enfants) , l'attira par sa beauté , le toucha , le captiva par l'agrément de son esprit, par sa bonté, sa simplicité, et rélévation de ses sentiments. Après y avoir beaucoup pensé , il la demanda en mariage y et l'obtint. Ce fut le bonheur de sa vie , il le goûta vivement et on put justement lui prêter ces paroles de Bolingbroke dans une lettre [à Swift : « Je n'ai plus que pour ma femme l'amour que j'avais autrefois pour tout son sexe, jo
En se démettant de sa charge , ce qui étonna un peu le monde, il avait converti en immeubles la plus grande partie de sa-fortune; c'était la diminuer , mais l'assurer, et s'Ater de ce côté aussi tout sujet de trouble et d'agitation. C'est ainsi qu'il avait acheté sa belle terre du Yoré , en Bourgogne.
11 en fit sa retraite , sans en faire une solitude ; car quoique ce ne fût pas un de ces lieux fréquentés , comme Ferney , le Grand-Val , la Chevrette ou Eaubonne , les amis cependant n'y manquaient pas , il les y attirait , les y retenait le plus possible. M""* Helvétius surtout , qui avait pu apprendre , chez M"'" de Grafflgny , l'art , qui en est vraiment un , de cette hospitalité de bon goût et de
bon aeeueil , gage d^ane plus libre intimité et charme de Tamitiéi, M"* Helvétius savait aussi faire de sa maison an de ces rendez-Yous philosophiques , alors si recherchés , et elle en était flère. Ainsi un jour, d*apràs le récit de Morellet , comme elle ramenait dans sa voiture un noUe étranger qui Tétait venu visiter, le prince en entrant dans te vestibule dit : « Ah I mon Dieu, que de claques. — Prince , répondit-elle , cela vous promet bonne compagnie. » Les philosophes , qu'elle reconnaissait à leur modeste équipage , étaient en nombre chez elle, et elle s*en honorait.
Helvétius d'ailleurs ne renonçait pas à Paris , où chaque année il revenait passer quatre mois l'hivcA.
Mais ce fut au Yoré principalement , au sein de cette retraite studieuse et parmi les visiteurs de choix réunis autour de lui , qu'il s'occupa du livre auquel il dut le bruit qua fit son nom. « Dix ans entiers d*un calme si par^ fait, dit un de ses biographes , furent employés à la composition de ce livre , avec lequel il s'était pour ainsi dire identifié, d IlTavait à-peu-près terminé en 1755, mais il ne te publia qu'en 1758.
Cependant il ne faudrait pas croire qu'au Tore Helvétius ne fht qu'auteur. Avec la chasse aux idées » comme on l'a dit, il aimait aussi passionnément l'autre ; il y portait même une Jalousie irritable , dont il n'était pas tonjours le maître, et dont, s'il faut en croire Diderot qui n'en parle au. reste que sur oui-dire , les effets étaient parfois assez (Hclieux.
Diderot , dans son voyage à Bourbonne , raconte sur le témoignage de M"' de Noce, voisine d'Helvéttus, qu'U était l'homme du monde le plus malheureux à la oampar gne; qu'il était entouré de voisins et de paysans qui le haïssaient; qu*on cassait les fenêtres de son château ; qu'on
coupait ses arbres ; qu'on abattait ses murs ; qu'on arra* chait ses armes des poteaux oà elles étaient attachées; et eela à cause des mesures de rigueur qu'il prenait parfois dans rintérêt de sa chasse , comme par exemple lorsqu*iI tBôsait arrêter et mettre à l'amende les braconniers et que pour en étiter le yoisinage, il exigeait que les malheureux qui peuplaient les lisières de ses bois, quittassent les chaumières qu'ils y habitaient. De tels actes lui faisaient des ennemis d'autant plus insolents, remarque Diderot, qu'ils avaient cru s'apercevoir que le bon philosophe était pusillanime, a Je ne voudrais pas , idoute4-il, de la belle terre de Yoré, à la condition d'y vivre dans des transes
perpétuelles A la place d'Helvétius, j'aurai dit : on
me tuera quelques lièvres , quelques lapins ; qu'on tue , mais ces pauvres gens n'ont d'abri que ma forêt , qu'ils y restent. »
Tel est le témoignage de Diderot ou plutôt de cette dame, voisine d'Helvétius» qui pouvait bien sans précisément dire le contraire de la vérité, ne pas la dire tout entière, et, sans aller jusqu'à la calomnie, se permettre un peu de médisance. ^
Car il y a d'autres témoignages sur le même point , ceux de St-Lambert et de Morellet en particulier, desquels il résulte que le seigneur du Yoré* n'était pas si dur aux pauvres paysans et même aux braconniers. Ainsi il dédommageait ses fermiers de leurs pertes ; il les encourageait et les aidait à mieux cultiver leurs terres; il essayait de tourner le travail de ceux qui étaient les moins heureux du cêté de l'industrie ; il avait fixé à ses frais dans ses domaines un habile chirurgien pour leur donner des soins ; sa bienfaisance en un mot l'avait suivi de la ville à la campagne. Un paysan était venu chasser jusque sons les fenêtres du chftteau ; Helvétius irrité de
tant d'audace ordonna qa'on TarrAtAt , et comme on le loi amenait» son premier mouvement fut de s^emporter ; mais après Ta voir regardé un moment ; mon ami , lui ditil, vous ayez de grands torts envers moi; si vous aviez besoin de gibier , pourquoi ne m'en avoir pas demandé , je vous en aurais donné. Et il le fit remettre en liberté. Une autre fois un paysan également pris en flagrant délit de chasse , fut conduit en prison , condamné à Tamende et privé de son fusil. Dès qu'Helvétius en eut avis , il alla trouver le paysan , lui paya le prix de son fusil, lui rendit l'amende et surtout lui recommanda le secrets Voici pourquoi : 11 craignait les reproches de M""' Helvélius, qui par complaisance pour sa passion , et d'ailleurs quelque peu indignée aussi de l'insolence des braconniers, lui avait conseillé d'agir avec rigueur.
Mais ce qu'il y eut de plaisant et presque de comique dans la bon té de l'un et de l'autre, en cette circonstance » c'est que H"« Helvétius disait de son côté à ses enfants : Je suis la cause que xe pauvre homme est ruiné ; c'est moi qui ai excité votre père à faire punir les braconniers. Et elle se rendait, chez^ le délinquant , lui demandait à quelle somme se montaient l'amende et le prix du fusil^ payait le tout, et recommandait aussi le secret.
Ce double setret à garder, et la double démarche qu'il devait couvrir n'étaient certes pas la preuve d'une grande 4ureté de ccaur et d'un violent abus de son droit.
Mais un trait qui n'est plus du même genre et qui cependant à l'honneur de l'Ame bienveillante d'Helvétios mérite encore plus d'être rapporté , est celui qui regarde ce pauvre gentilhomme, M. de Vasconcelles, qu'il traita avec une si délicate générosité. En achetant le Yoré, il avait également acheté certaines créances inhérentes à cette propriété. Parmi ses débiteurs à ce titre se trouvait
M. de Vascbneelles. Poursuivi parles hoinmes d^affaires d*HelYétius, il yint à lui et lui déclara que Tétat de sa fortune ne lui avait pas permis dep\ns plusieurs années de payer ce qu'il devait au seigneur de Yoré ; qu'il n'était pas en mesure pour le moment de payer le tout; mais qu'il s'engageait pour l'ayenir à solder exactement Tannée courante et les arrérages d'une année. Il ajouta que si ou exigeait plus de lui et qu'on continuât à le poursuivre^ on le ruinerait sans retour, a Je sais, lui répondit Helvétins , que vous êtes un galant homme , et que tous n'êtes pas riche. Vous me paierez à l'avenir, comme vous le pourrez, et voici un papier qui empêchera mes gens d'affaires de vous inquiéter. » C!était une quittance gé-» Bérale qu'il lui donnait. M. de Yasconcelles se jeta à ses pieds et s*écria : Vous sauvez la vie à ma femme et à mes enfants. Helvétius le releva , lui parla avec l'intérêt le plus noble et le plus touchant et lui fit accepter une pension de mille livres pour élever sa famille. C'est ce trait, joint à quelques autres, qu'un de nos plusf spirituels auteurs contemporains , M. Andrieux, a pris pour sujet de sa pièce Intitulée : Helvétius.
D'autres gentilshommes voisins , ou vassaux d'Helvétins eurent également recours à lui dans leurs besoins. C'était pendant la guerre une troupe à rétablir , un équipage à faire; c'étaient des enfants à élever, un bien à re~ mettre en ordre. Ils ne s'adressaient jamais en vain à lui et souvent il les prévenait. On cite entre autres , parmi eux , HM. de l'Etang , qui jamais ne voulurent taire les bienfaits qu'ils avaient reçus de lui. . ^
Un homme qui avait abusé de sa confiance et était intervenu sans loyauté dans l'affaire du Livre de VEiprit, le P. Piex , jésuite , était confiné dans un village et y soufflait la plus extrême pauvreté. Helvétius alla trouver un des
amis de ee malhenreux et lai donna ttO lonis en loi dl** 8ant: c Portez-les lui, mais ne lui dites pas quMIs Tiennent de moi; il m*a offenri et il serait humilié de recevoir mes secours. »
On sait d'ailleurs ce qu'il faisait dans les années de di« sette, et avec quelle libéralité il répandait alors les secours autour de lui. Û ne faudrait pas non plus oublier ce qu'il disait à son valet de chambre témoin et entremetteur de la plupart de ses charités : « Chevalier , Je vous défends de parler de ce que vous voyez , même après ma mort. i» Et comme il lui arrivait quelquefois d'étendre ses bienfaits sur d'assez mauvais sujets et qu'on lui en faisait des re-* proches , il répondait : « Si j'étais roi , Je les corrigerais ; mais je ne suis que riche et ils sont pauvres , Je dois les secourir. i>
Il m'a paru juste d'opposer ce tableau de la vie d'Helvétius auVoré, à l'image moins flatteuse, et fhusseau moins en partie qu'en a tracée, un peu trop sur parole « l'auteur du Voyage à Bourbonne.
Veut-on maintenant savoir comment il vivait dans cette retraite, visitée de ses amis, parmi les plaisirs des champs, .les occupations de la bienfaisance , et , si l'on veut aussi, les petites misères qu'il s'attirait par son impatience de toute atteinte à son droit favori? St-Lambert et Morellet nous l'apprennent: a II passait toutes ses matinées à méditer et à écrire , et il sortait la tète tout en feu de son travail , tant il s'y était péniblement et passionnément appliqué, n suait , dit en particulier Morellet, pour faire un Chapitre de son ouvrage , et il y en a tel morceau qu'il a recomposé vingt fois; c'était comme une pièce de fer mise et remise incessamment à la forge. Il n'y a pas eu un homme de lettres auquel l'art de la composition coûtât plus de temps et d'efforts )». Il n'y avait rien là de la
Tiye et pétulante facilité de Voltaire , de l'inspiratioD ardente de Rousseau, de la fougue de Diderot; il y aurait plutôt eu, toute différence d'ailleurs gardée, quelque chose de la lente pensée de Montesquieu, faisant souvent attendre de longues heures une phrase à son secrétaire ^ attentif et la plume à 1^ main.
Voilà pour l'exécution ; quant à ce qu*on peut appeler dans le langage de la rhétorique , l'invention , le procédé ordinaire d'Helvélius, d'après les mêmes témoigna^ ges Joints à celui de Marmontel , était de jeter sur le tapis les idées qui l'occupaient ou les difBcultés qui l'arré-* taieat ; il engageait ainsi la discussion , mais comme il ne savait ni l'animer ni la diriger , il laissait dire plus qu'il ne disait, il écoutait plus qu'il ne parlait , et profitait, sans trop s*y mêler, de la conversation qu'il avait provoquée ; ou bien il s'isolait , prenait tel ou tel de ses amis dans l'embrasure d'une fenêtre et tâchait d'en tirer quelque argument eu faveur de ses opinions. Il lui arrivait cependant de s'exprimer avec abondance et chaleur ; mais c'était fort rarement, et son attitude la plus habituelle dans les cercles était plutôt celle de l'interrogation et d'un silence attentif et plein de curiosité.
Son Uvre , comme je l'ai déjà dit , parut en 1758. Il eut un grand^ succès , puisque Chastellux dans son éloge d'Helvétius ,. rapporte qu'il eut plus de cinquante éditions tant en France qu'à l'étranger.
Cependant, d'après Suard, Voltaire le caractérisait ainsi : a Titre louche, œuvre sans méthode , beaucoup de choses communes ou superficielles et le neuf faux ou problématique. » On sait d'ailleurs comment il s'en exprime dans ses lettres » on connaît également le sentiment de Rousseau ; Buffon aurait dit de son côté de l'auteur : « Il aurait dû faire un livre de moins , et un traité de plus
dans les fermes. » Et je ne parle pas d'autres Jugements que j*ai déjà indiqués , et qui sont dans le même sens , tels que ceux de Frédéric ^ de Diderot et de Turgot. Gepen-. dant il y avait de la part de tous amitié , bienveillance et faveur pour la personne d'Helvétius. Si donc même dans le parti des philosophes on estimait ainsi le Livre de VEeprit, on conçoit sans peine comment il dut être reçu du monde théologique et politique. Les Journaux religieux éclatèrent; les mandements parlèrent; la Sorbonne cen-. sura ; Rome condamna ; le Parlement décréta. Le dauphin dit à haute voix : (( Je vais chez la reine lui montrer les belles choses que fait imprimer son maître d'hôtel »» car Helvétius avait acheté cette charge , en se démettant de son emploi dans les finances. L'archevêque de Paris , Christophe de Beaumont , Taccusa en termes fort vifs de porter atteinte à la spiritualité de Tflme , à la liberté et à la loi morale ; à Tordre des sociétés et à la paix des états ; à l'existence et aux attributs de Dieu ; aux principes mêmes du christianisme. La Sorbonne dans sa censure s'expri* mait ainsi: a Nous avons choisi le Livre de VEeprit comme réunissant toutes les sortes de poisons qui se trouvent répandus dans différents livres modernes. » Elle faisait port^ des griefs sur quatre points : l^" la spiritualité de l'ftme ; ^^ la morale ; 3^ la religion ; 4^ le g#uvernement ; et elle produisait , sur chacun de ces chefs , des passages tirés de Spinoza , de Gollins , de Hobbes , de Mandiville » de Deiamettrie , de d'Argens, etc , comme étant les sources où Helvétius avait puisé ses erreurs.
L'avocat-général Omer Joly de Fleury, parlait dans le même sens , il disait qu'il regardait le Livre de rSeprit comme l'abrégé du dictionnaire encyclopédique ; il insistait pour qu'à de pareils excès on apportflt les plus grands remèdes ; il demandait que la Justice se montrât dans
toute sa sévérité , qu'elle prit le glaive en main et frappât des atiteurs sacrilèges et séditieux , que la religion condamnait et que la patrieHésayouait. Cependant il avait des paroles plus indulgentes pour Helvétius : a Si, moinff livré , disait-il , à des impressions étrangères , il n*eût consulté que les sentiments intimes de son propre cœur » il n*aurait pas donné le Jour à cette production funeste. » Il s'exprimait ainsi parce qu'il avait en main la rétractation (celle que fit en troisième lieu Fauteur « car il en ayait proposé deux autres qui n'avaient pas été acceptées), qu'on avait exigée d'HeIyétius« L'arrêt du Parlement, rendu sur le réquisitoire de Joly de Fleury, déclarait qu'usant d'indulgence envers l'auteur du Liw de l'Eiprit, qui ayait donné une nouvelle rétractation précise et exacte, qu'il poursuivrait et punirait suivant toute la rigueur des ordonnances quiconque oserait désormais comrposer, approuver, imprimer aucuns livres , écrits et bro«chures contre la religion , l'état et les bonnes mœurs.
Quant à cette retractation , on sera peut-être désireox de la connaître. C'était l'abbé Chauvelin , membre actif du Parlement , qui la lui avait conseillée et qui l'avait obtenue de lai comme moyen d'adoucir l'arrêt. Helvétius aurait désiré qu'elle ne fût pas rendue publique et qu'elle restât au greffe du Parlement et on le lui avait promis ; mais elle ne tarda pas à paraître dans les feuilles publiques desquelles la tire l'abbé Gauchat dans ses Uttres (t. ii page 6).
Voici en quels termes elle était conçue : « J'ai donné avec conûance le Livre de VEsprii, parce que je l'ai donné avec simplicité ; Je n'en ai point prévu l'effet , parce que je n'ai point prévu les conséquences effrayantes qui en résultent. J'en ai été extrêmement surpris et encore plus affligé. En effet il est bien cruel et bien douloureux pour
moi d'aroir alarmé » seandalisé , révolté d6s penoones pieuses, éclairées» respectables, dont j*ambittonntfi$ les sulTrages, et de lenr ayoir doiffié lieu de soupçonner ma f eligion et mon cœur. Mais c*est ma faute, je le reconnais, dans toute son étendue, et je l'expie par le plus amer repentir. Je souhaite très-virement et très-ardemment que tous ceux qui auront le malheur de lire cet ouvrage me fassent la grâce de ne pas me juger d'après la fatale impression qui leur en restera. Je souhaite qu'ils sachent que dès qu'on m'en a fait sentir la licence et le danger , je l'ai aussitôt désavoué , proscrit et condamné , et quç j'ai été le premier à en demander la suppression. Je souhaite qu'ils croient en conséquence que je n'ai voulu donner atteinte ni à la nature de TAme , ni à son origine, ni à son immortalité, comme je croyais l'avoir fait sentir dans plusieurs endroits de cet ouvrage. Je n'ai voulu al-taquer aucune des vérités du christianisme, que je proresse sincèrement dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale , et auquel je me fais gloire de soumettre toutes mes pensées, toutes mes opinions , toutes les facultés de mon être , certain que ce qui n'est pas conforme à son esprit ne peut l'être à la vérité. Voilà mes véritables sentiments. J'ai vécu , Je vivrai, je mourrai avec eux. »
Telle est cette pièce , elle n'est, pas héroïque , et une réflexion qui viendra d'abord à la pensée de chacun, c'est que si elle est sincère , le Liwe de l'Esprit est une singulière distraction de l'auteur, et le livre de YHamme une suite plus étrange encore de la même distraction. Mais ce qu'elle accuse plutôt en lui c'est un peu de faiblesse , un peu de celle dont Diderot prétend que le bon fMr losophô n'était pas tout-à-fait exempt (1). Helvétius pressé
(1) Collé , dans son Journal historique , parle à-peu-près dans le même 8ens:« Le livre d'Helvétins vient de paraitre, dit-il, il a fait un bruit 4e
par ses amis , par sa famille , par sa mère surtout , fit ce qu'on exigeait de lui , mais sans revenir au fond sur le passé et sans s'engager pour revenir. Il restait ce quUl était t ce que Tavait fait son temps , son éducation , ses relations. 11 n'avait pas grand goût pour le martyr , mais 11 ne changeait pas de religion ; on était d'ailleurs au XVIII* siècle assez accommodant sur ces sortes de capitulations de conscience et o*n accordait volontiers en mots ce qu'on était bien décidé à refuser en fait. Les plus fermes, les plus fougueux en passaient par là. Seulement il faut convenir qu'Helvétius y mettait un abandon tout particulier. A l'entendre , on pourrait s'y tromper, et croire qu'il a vraiment péché sans le savoir, et qu'il n'y reviendra plus. Il y reviendra , et l'on sait comment.
Le Parlement avait épargné l'auteur , qui toutefois fut obligé de se démettre de sa charge à la cour et de se ren* fermer pendant deux ans au Yoré ; mais il avait sévère* ment frappé l'œuvre , et l'avait condamnée au feu.
diable , et a causé ane peine cruelle à son auteur. Le Roi, la Reine et surtout le Dauphin en ont été furieux. Sans madame Helvétius la mère, Uel- Télius était perdu et obligé de s'expatrier ; il lui a fallu faire rétractation sur rétractation et amende honorable, .en quelque sorte la torche au poing. n a fait voir plus de philosophie et de fermeté dans son livre que dans ses actes, n a paru pusillanime : craignant tout , pleurant comme un enfant t parlant de se poignarder ; on lui a donné des conseils de constance qu'il n'a pas su suivre. Les larmes de sa mère et sa propre faiblesse lui ont fait prendre un parti qui a été blâmé par tous les gens qui pensent. Plus un livre est hardi et paraît ferme, plus il semble affecter d'indépendance philosophique et d'amour pour ce qu'il croit la vérité , plus une conduite faible et de femmelette couvre de ridicule, m Le même auteur dit encore que M. de Malesherbes donna avis à Helvétius , pendant l'impression de son livre , qu'on y trouvait des choses bien fortes. Helvétius demanda un nonveau censeur et fit faire 27 cartons. — Il remarque aussi que Palissot , dont la comédie avait été dirigée particulièrement contre Helvétius , avait été son hôte , nn de ses commensaux ; qu'il avait vu lui«même la manière dont il était accueilli, et que des amis d'Helvétius assuraient que Palissot loi devait encore de l'argent, car il lui en avait prêté avec sa bienveillance ordinaire.
La peine parut trop forte et sembla même de la persé-^ cation au public et parmi les philosophes. Aussi ceux d'entre eux qui avaient d*abord jugé le plus sévèrement le livre d'Helvétias , s'abstinrent et changèrent même de langage. Voltaire retint ses mots et s^adressa même ainsi à soQ ami :
Vos vers semblent écrits par la main d'Apollon : Vous n'en avez poar irait que ma reconnaissance. Votre livre est dicté par la saine raison » Partez vite et quittez la France.
Eousseau suspendit un commentaire sévère qu'il avait commencé sur les pages même de l'exemplaire, qui lui avait été donné. On ne critiqua plus , on sympathisa avec l'homme de lettres frappé. Helvétius fut un apôtre et un martyr , selon l'expression de Marmontel » et il devint l'objet sinon précisément de l'admiration , au moins de l'intérêt universel parmi ceux qui » soit en France , soit k l'étranger , avaient à cœur la cause de la philosophie et de la liberté de la pensée. De tout côté on prit parti pour lui. A Rome son livre avait été condamné par l'inquisition ; cela ne l'empêcha pas d'être répandu dans toute l'Italie après y avoir été réimprimé et traduit. Des cardinaux eux-mêmes écrivirent à l'auteur pour le féliciter et blâmer la sévérité de ses Juges. A Londres il fut traduit et eut plusieurs éditions en une année. En Allemagne , il eut deux traductions à-la-fois et fut recherché et lu avec avidité dans toutes les cours. Gomme on le pense bien , il ne fut pas négligé à Berlin , et , au dire de l'ambassadeur de France en Russie , on en était occupé à St-Pétersbourg comme dans tout le reste de l'Europe. Il faut entendre St-Lambert dans son enthousiasme quelque peu emphatique , relever un tel succès et le regarder comme la con->
sécration de la complète et vive adhésion qu*U donne laimême à Toavrage. Cest tour-à-tour chez lui un pané*gyrique et une apologie sans réserve.
Cette YOgue du Livre de V Esprit se soutint plusieurs années ; ee fut comme de la gloire pour Helvéiius. Aussi le trouvons-nous en 1764, pendant le voyage qu'il fut sollicité de iaire en Angleterre, accueilli du roi, des hommes politiques et des savants , avec une distinction et un empressement qui témoignaient de la considération dans laquelle on le tenait. L'année suivante, s'étant rendu à Berlin sur les plus pressantes instances de Frédéric , il fut reçu par lui comme son hôte , et comblé des témoignages de sa haute estime , témoignages qui au reste s'adressaient plutôt à la personne d'ETelvétius qu'à ses ouvrages. Car je l'ai déjà rappelé , et sa correspondance l'atteste , dans le commerce intime Frédéric traitait assez sévèrement soit le livre de V Esprit , soit surtout celui de V Homme.
Helvétius cependant n'était pas sans avoir senti que le premier de ces ouvrages n'était pas exempt de défauts. Indépendamment des jugements publics dont il avait été l'objet , il en avait paru des critiques étendues et solides , celle de l'abbé de Lignac , la plus remarquable de toutes, celle de l'abbé Gauchat , qui a bien aussi son mérite , celle de Chaumeix , qui n'en est pas dépourvue , et enfin celle des journalistes de Trévoux. Helvétius ne pouvait pas non plus ignorer celle qui devait éclater par un mouvement d'éloquence dans V Emile, celle de Diderot, qui dut lui communiquer ses réflexions , ni même celle de Voltaire et de Frédéric , quoiqu'elle ne fût exprimée que dans des lettres. Il comprit donc la nécessité de reprendre en quelque sorte en sous-œuvre le livre de V Esprit y de le refaire , de le corriger , de le défendre dans celui de
VHomim, etils&mit à ce nmiveau trarail. Mais la composition qui en sortit ne ftat pas meilleure ; elle était la même pour le fond , sauf que Taateur , aigri sans doute par lé$ attaques dont il ayait été Tobjet , y gardait moins de mesure et de ménagement dans l'expression des plus hasardeuses de ses doctrines ; elle avait quelque chose de plus didactique , de plus sec ; elle manquait de tout agrément. Il ne la destinait pas du reste à être publiée de son yivant; et il est vraisemblable qu'il n'y mit pas la dernière main.
Il touchait en effet au terme de sa carrière. On remar« qua au commencement de Tannée 1771 quelque changement dans son humeur et dans ses goûts. On ne lui trou* Tait pas sa sérénité ordinaire ; il recherchait moins les conversations qu'il avait le plus aimées ; l'exercice le fatiguait et il n'allait plus à la chasse. On crut que la cause d'un tel état était plus morale que physique , et que le mal venait chez lui du sentiment de profonde tristesse que lui inspirait l'état du pays, à ses yeux mal gouverné,, mal administré, frappé dans sa magistrature, ébranlé dans ses finances et atteint de plus d'une disette calamiteuse. Ce pouvait être là en effet une circonstance aggravante. Mais avant tout il y avait altération de sa santé elle-même. Chaque jour il perdait ses forces , et une attaque de goutte , qui se porta à la tête et à lapoiti^ne^ lui Ata la connaissance d'abord et puis la vie. Il mourut le 26 décembre 1771, à Fflge de 56 ans , laissant sa veuve et ses deux filles , dont il était tendrement aimé» dans la désolation , et ses amis , dans les plus sincères et les plus profonds regrets.
Tel fut Helvétius que je n'aurais cependant pas complètement fait connaître , si je n'ajoutais quelques détails tant sur lui que sur ce qui lui appartint et le toucha de plus près.
A ce second titre on ne saurait refasenfiaelques BM>ts de souTenir à M'**Hel?étius. C'était en effet une flme selon son âme ; selon son cœar du moins, si ce n'est selon son esprit Du Tivant de son mari, sans partager , ni surtout sans pratiquer ses maximes de philosophie , elle s'inspira de tous ses bons sentiments. A sa mort , retirée à Auteuil, plus modestement mais aussi plus tranquillement peutêtre et plus doucement qu*au Yoré , en mémoire et comme par imitation de celui qu'elle pleurait , elle continua d'aimer ceux qu'il aimait ; de servir ceux qu'il servait; elle resta fidèle à toutes ses amitiés et à tous ses bienfaits. Elle eut cependant ses attachements particuliers, mais qui furent dignes de ceux que lui léguait son mari. Deux sages» deux excellents esprits et deux nobles cœurs , Turgot et Franklin , voulurent l'un et l'autre l'épouser. C'étaient deux belles alliances , mais elle les refusa. Sa foi avait été donnée et était gardée à un autre , à celui qu'elle avait perdu. Elle avait près d'elle , comme ses hAtes habituels , l'abbé de la Roche , ami d'Helvétius , et le jeune Cabanis , auxquels elle laissa en commun , à sa mort, la jouissance de sa maison d'Aoteuil. Elle eut aussi quelque temps , au même titre , l'abbé Morellet. Mais des nuages survinrent non du côté de M""*" Helvétius , et, sans se rompre, leur liaison se relâcha. En un mot, autant qu'il était en elle , elle faisait comme aurait fait Helvétius : elle était pleine de bonté. Sa bienveillance s'étendait même aux animaux dont elle était entourée , témoin les ùiseaux de M'^ Helvétius , que célèbre Bouiily dans ses ConnUi à sa fiUe.
Aussi était-elle heureuse dans sa paisible retraite , et qiuand le premier consul vint un jour l'y visiter , elle put bien lui dire : a Vous ne savez pas combien on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre ». Mais elle
ignorait qu'il ^lait un peu plus à celui qui avail^ le monde à conquérir. Elle n'avait que des amis à charmer par les grâces de son esprit et de son cœur et de douces créatures à soigner, comme une seconde providence. Ce n'était pas un empire à fonder et les peuples à soumettre. Les destinées n'étaient pas les mêmes ni non plus le bonheur auxquels ils aspiraient l'on et l'autre.
J'ai déjà en passant indiqué par certains traits le carac*tère d'Helvétius. J'en joindrai ici quelques*-uns encore , que je tirerai du témoignage de ses amis.
Dans sa jeunesse il avait beaucoup aimé, mais non d'une véritable passion , et il ne faut qu'entendre Grimm , parlant d'après Helvétius lui-même , pour être convaincu que dans toutes ces liaisons il entrait plus de sens que de vive et pure affection^
En amitié il n'avait point de préférences et il y portait des procédés plutôt que de la tendresse. Ses amis dans leurs peines le trouvaient sensible parce qu'il était bon , mais dans le cours ordinaire des choses , ils lui étaient peu nécessaires. Il avait les plus grands égards pour l'amour-propre des autres et ne les blessait par aucune prétention. Il avait le goût des bienfaits et en désirait avant tout le secret. Il fallait cependant qu'il manquât quelque chose à sa bienfaisance, puisque sur la réflexion qu'il faisait un Jour qu'il avait conservé peu d'intimité avec ses anciens amis , d'Holbach lui dit : k Vous en avez obligé* plusieurs, et moi qui n'ai rien fait pour aucun des miens, je vis constamment avec eux depuis 20 ans. » Peut-être n'y mettait-il pas, comme on dit, assez du sien , assez de son âme, de ces soins assidus et délicats du cœur, qui sont comme l'esprit du bienfait et le font longtemps apprécier et trouver doux. Il s'en tenait un peu trop à la lettre ; peut-être avait-il aussi à cet égard un peu trop
de cette disposition à se retirer, à se mettre à l*écart. AiDS Tembrasure d'une fenêtre en quelque sorte , pour rappeler ce qu'on rapporte de sa manière de converser, et il ne se prétait pas assez à ce commerce, à ces communications soutenues d'âme à flme , qui font le charme durable des bons offices et vivifient la reconnaissance. C'était , dans ce cas , comme la fleur, la suprême grâce et Tacbèvement, par une haute et pieuse spiritualité^ de la charité , qui faisaient défaut en lui. Pour le reste , il rayait ; il n'avait pas , si on me permet de le dire , la religion du bienfait, mais il en avait le goût naturel , l'habitude et la facilité.
Il était Juste, indulgent, sans fiel , d'une grande égalité dans le commerce de la vie , sa passion pour la chasse exceptée , qui le troublait et parfois l'emportait. Mais au fond de cette équité il y avait une pensée fâcheuse , c'est qu'il n'était pas plus raisonnable de s'irriter contre un méchant que contre une pierre qu'on rencontre en son chemin. Il y a une autre et meilleure manière d'entendre et de prendre même le méchant, d'être calme et tolérant arec lui ; c'est de lui témoigner qu'on >oit toujours en lui un homme , un frère , une créature raisonnable à adoucir , à corriger , à ramener , s'il est possible. Helvétius ne voyait dans le méchant qu'une chose ; c'était , je ne crains pas de le dire , ne pas l'estimer ce qu'il vaut ', ne pas estimer par suite ce que vaut le bon lui-même ; c'était méconnaître, dans l'un comme dans Tautre , la véritable humanité, c'était la mal aimer. L'humanité, même déchue, a encore droit à un certain respect, elle a le droit de n'être pas laissée sans soin et sans sollicitude à son abaissement, mais d'être redressée, relevée , réhabilitée. Elle est alors encore à honorer d'un regard de pitié , d'un effort secourable , de cette patience qui attend. , sollicite et es-
ipàre d'elle un retour de bonne ToloAté. De sorio qà^BJmUs 4*humanité c'est toujours plus ou moins FaTOir en respect. Ainsi ne l'aimait pasHelyétius, qui en était un doux, i^oiais uon un religieux ami. Ici sa philosophie poufait bien quelque peu nuire à ses affections.
Quant à son esprit» ce qui paraît le distinguer, c'est la curiosité ou plutôt la prétention à la nouveauté , sans trop tenir compte de la yérité ; d*où le paradoxe , qui n*est que la recherche du nouveau, faits ^ ou probléma? tique , selon la remarque de Toltaire. Helvétias a toute l'ambition des grandes pensées sans en avoir la puissance et le démon qui le tourmenta , ainsi que le dit Grimm i ne tut pas celui qui fait écrire pour Fimmortalité ; ce ne fut que celui qui s'agite pour le succès du jour et un bruit passager. D'autres , de plus grands dans son siècle , ont été inspirés du premier ; Diderot lui-même en fut par* fois visité. Est-ce trop dire que d'affirmer qu'Helvétios ne le fût guère, que du second? Si le génie se compose de la chaleur qui créé > de la lumière qui éclaire , de Toriginalité qui vise à la nouveauté dans la vérité , de la justesse qui y atteint, de la grandeur qui la veut pro-f fonde et haute , le génie ne fut pas son partage , il n'en eut pas du moins les attribats les plus essentiels , Torigi^ nalité, la justesse, la vigueur, et j'ajouterai le bon seng» qui'en est comme le fond,; Voltaire le lui faisait bi« sentir au sujet du bon sens lorsqu'il lui écrivait : a Je vous avouerai qu'après avoir longtemps erré dans ce bnbyrinthe (il s'agissait de la double question de la liberté et de Dieu) , après avoir cassé mille fois inoo fil , j'en suis revenu à dire que le bien de la société est qm l'homme se croie libre ; nous nous conduisons tons set- Ion ce principe et U me parait étrange d'admettre dasi la pratique ce que nous rejeton* dans la spéculation
Pourqaof Tétre soayerafn qui m'a donné «m entende^ ment, qui ne peut se comprendre» ne m'aurait«-il pas donné aussi un peu de liberté ? nous aurait-ii trompés tous? TOiià des arguments de bonne femme. Je suis re« Tenu au sentiment après m'ètre égaré dans le raisonne* ment. Quant à Dieu, Je crois que la matière aurait» indé* pendamment de lui , des rapports nécessaires è rinfini ; j'appelle ces rapports aveugles , comme rapports de lieu » de distance , de figure ; mais quant à des rapports de dessein, Je vous en demande pardon, il me senable qu'un mflle et une femelle, un brin d'herbe et sa semence , sont des démonstrations d'un être intelligent qui a présidé k l'ouvrage. Or, de ces rapports de dessein il y en a à l'infini. Pour moi , J'en sens mille qui me font aimer votre cœur et votre esprit, et ce ne sont pas des rapports aveugles, i»
Voilà qudles leçons donnait à l'occasion Voltaire à Helvétius.
En tout Helvétius fut un galant homme ; Grimm écrit quelque part que si le terme n'en eût pas existé' dans la langue française » il aurait fallu lin venter pour lui. Rien de plus juste. Helvétius , je le répète , fut un galant homme » mais il serait difficile de dire qu'il fat plus , et surtout qu'il fut un grand homme.
H n'était pas de cette lignée là ; il eut seulement l'am* Ution de s'y allier.
Tel est le jugement qu'on portera , je crois , de lui » après une étude attentive de ses œuvres , et que confirme au surplus celui des plus autorisés de ses contemporains. Ainsi , Voltaire que j'ai déjà plus d'une fois cité » et qui peut l'être encore avec utilité, lui est très-favorable comme ami , comme maître , comme patron sélé. Il ne comprend pas la persécution que lui attire son livre ; il trouve qu'il y a cent choses plus fortes dans V Esprit des lois et les JU^
ires Per$mu; qu'il n*y a pas plus de matérialisme chez lui que chez Locke , pour avoir dit que nous n'avons d'idées que par nos sens. Il pense enfia que c'est beaucoup de bruit pour une omelette , par allusion 4 Desbarreaux, qui entendant tonner un samedi qu'il mangeait une omelette au lard » dit en Jetant le plat par la fenêtre : voilà bien du bruit pour une omelette.
Mais en même temps quand il s'agit de l'ouvrage en lui-même , tout en louant encore certains points du Livrt de T Esprit, il fait cependant la part des reproches beaucoup plus grande; il en attaque le titre comme inexact et vague ; il y relève nombre d'erreurs ou dé vérités trivia* les débitées avec emphase , un défaut sensible de méthode, des contes Indignes d'un philosophe , un mélange du style poétique et bpursoufflé avec le langage de la philosophie » et en tout c'est à ses yeux un fagot qui donne un peu de feu et beaucoup de fumée.
On le voit, Voltaire n'a pas pour le livre le même goût que pour la personne de l'auteur.
Rousseau , de soix côté , qui à l'instant où l'orage éclata contre Helvétius , suspendit le commentaire sévère qu'il fiiisait du livre de VEsprit, et qui, en vendant sa bibliothè« que , dans laquelle était compris l'exemplaire de cet ou-* vrage , sur les pages duquel il avait écrit ses notes , y mit pour condition expresse , que cet exemplaire ne sortirait pas des mains de l'acheteur , et qu'il n'en serait rien publié avant sa mort ; Rousseau était également dans des sentiments très-favorables à Helvétius, mais non à sa philosophie , et c'est ce qu'exprime cette phrase si connue de VEmile : a Tu veux en vain t'avilir ; ton génie Repose contre tes principes; ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi. »
Frédéric est aussi tards-bienveillant pour Tbomme, niais assez peu pour l'auteur. Ainsi , d'Aleikibert lui annonçaft le départ d'Helvétius pour Berlin, lui écrit : a J'ose espérer que Votre Majesté, en connaissant sa personne, ajoutera encore à l'idée qu'elle a de ses talents et de ses vertus, d Le roi répond : a Nous attendons ici M. Helvétius. Selon son livre , le plus beau jour de notre connaissance sera le premier ; mais on dit qu'lLvaut infiniment mieux que son ouvrage. » Plus tard , d' Alembert lui annonce la mort d'Helvétius. Le roi lui répond : « J'ai appris sa mort avec . une peine infinie ; son caractère m'a paru admirable , et on eût peut-être désiré qu'il eût moins consulté (en écri* vant) son esprit que son cœur. »
Après la mort d'Helvétius, on avait publié le livre de VHomme. Le roi l'avait lu et il écrivait à d'Alembert : « J*ai été lAché pour l'amour de lui, qu'on l'ait imprimé , il n'y a point de dialectique dans ce livre ; il n'y a que des paralogismes et des cercles de raisonnement vicieux ; des paradoxes et des folies complètes , à la tête desquelles il faut placer la république française. C'était un bonnète bomme , mais il ne devait pas se mêler de ce qu'il n'entendait pas. i> . D'Alembert cependant tout en abandonnant l'ouvrage sur certains points , le défendait sur d'autres ; maià Frédéric insistait et disait : a II eût été à souhaiter pour la mémoire d'Helvétius qu'il eût pu consulter quelqu'un de ses amis sur son ouvrage avant de le publier , » et , revenant dans une autre lettre sur le Livre de VEsprity il écrivait: «Helvétius s'est trompé dans ce livre; il soutient que les hommes naissent à-peu-près avec les mêmes talents; cela est contredit par l'expérience ; les hommes reçoivent en naissant un caractère indélébile. L'éducation ne change jamais le fond qui reste. Chaque individu porte en lui le principe de ses actions. »
Je viens d0 nommer d*Alembert, tnais sans rapporter Ife loi aucune pard» précise au sujet de Fceavre d'HelTétins. lyAlembert fut un deceux qui, au moment oùrauteur du Livre de VEeprit fut inquiété , se rangèrent autour de lui, firent cause commune avec lui non sans fermeté, et cependant yoici ce qu'il disait : aHelvétius, qui mesure tout par les sens » ne croit à Timmortalité d'un ouvrage que quand il est publié tn-^uarto. lo
M"'" duDeffadd écrivait à<-peu*près dans le même sens à Voltaire : a On dit que vous avez trouvé des perles dans la petite brochure de 1400 pages de M. Helvétius ; cohime ma vie ne serait pas assez longue pour une telle lecture, indi^ez-moi les pages qui renferment ces belles pierres précieuses. » Yoilà donc un oi\vrage qti'on s*accorde à trouver un peu long à lire , quoique , comme Bf^duOefihnd , on ne soit pas sans quelque goût pour ce secret de tout le inonde qu'il aurait dit.
Diderot» dont j'aurai plus tard l'occasion de citw ks réfleorioni, après avoir relevé dans le livre de VEeptii^ quatre principaux paradoxes , ajoutait : a Quand ces paradoxes seraient des vérités , le livre de VEeprit, qui attaque V Esprit des MSj n'en serait encore que la préface. » Toute-, fbis , après ces critiques , Diderot finissait par dire : «( Ce livre sera pourtant compté parmi les livres du siècle, d En effet, il est resté parmi ces livres du xvm* siècle , mais moins comme un des monuments qui l'honorent et i'il^ lustrent, que comme un des souvenirs fAcheux des moins plausibles de ses doctrines.
Torgot, dont Je citerai également plus tard la lettre à Condorcet, s'exprimait plus sévèrement encore sur le livre d'Helvétius ; et M^* Necker , dans ses Mélanges , disait : « Certain» ouvrages comme ceux d'Helvétkis et de Duclos , nerdronf beaucoup de leur prix avec le temps ;
«e ne sera pis seulemeqt Teffet de la dorée , car on beau ityle conserve les idées dans tonte leur fraîcheur, mais la aanse de cette vétusté précoce est siirtout dans le genr^ de leurs pensées : celles de Duclos et d'Helvétius sont de la petite monnaie dont Terapreinte s'ejDTace bientAt; celles de Montesquieu sont de vrais lingots d'or. if> Elle disait aussi : a Helvétius , riche en apparence de nombre d'i'dées fines et isolées y parait environné d^étincelles errantes, dont la lumière le conduit dans diverses routes con-* traires et fatigue ceux qui le suivent. i»
Maintenant me permettra-t-on de finir par un nom étrange qu'on ne s*attend guère peut*6tre à voir se ptodoire ici et qui a plutAt sa place ailleurs , dans les pages justement sévères de Thistoire politique ; Je veux parler de Marat. Marat , avant d'être un politique hors de sens et Carieux, hideux de fiel, de boue et de sang, avait été un écrivain assez médiocre en médecine , en physique et même en métaphysique ; avant de faire l'Ami du peuple , il avait fait entre autres son litre de VHomme, ou deêprincipee et des Ms de f influence de l'âme sur le ecrpe et du earps eur Vàme. C'est le titre de l'ouvrage d'Helvétius et le sujet de celui de Cabanis.
Dans ee livre de Marat qu'on ne Ut pas sans quelque étrange curiosité, à cause du personnage dont il nous vient , on cherche en vain Thomme que plus tard on connaîtra ; rien ne l'indique ni ne Tannonce* Il ne s'y fait peint de politique et on y trouve professée une sorte de phliesophie spiritualiste , dans le tempérament de celle de Locke, dont il se proclame le disciple et qu'il dit le plus sensé des métaphysiciens. Tout au plus pourrait-on noter comme présage de ce que sera un Jour cette flme envieuse et violente , l'opinion systématique , chez lui , que la pitié n'est pas un sentiment naturel mais factice.
Or, dans ce Hvre de rJSbmme , Jif arat attaque plusieurs fols Helvétius , comme au reste Delametirie , dont il dil que l'ouvrage sur V Homme physique (Vhomme fMfiMne^ au** rait-U fallu dire pouf être exact), qui a tant fait de bruit chez les athées , n'est à tout prendre , qu^unmauyais recuml d'obsenrations triviales et de fades et faux raisonnements ; d'Helvétius il pense qu'il est un esprit faux et su-, perficiel » qui pose d'abord un système absolu , où il réduit tout aux causes morales , et qu'il appuie ensuite de 'traits d'histoire, tissus de sophismes, ornés avec sein d'un vain étalage d'érudition.
Comme Je ne compte pas revenir sur Marat , qu'on me laisse ajouter quelques détuls au siijet de son livre , qui en donneront une idée un peu moins incomplète.
Il n'y partait pas seulement d'Helvétius, il y parlait aussi de Voltaire , il disait: «Le profond McntesquieUr l'inconséquent Voltaire ; i» il y professait aussi une sorte de culte pour Rousseau, qu'il invoquait même comme son dieu , comme son génie inspirateur : « Sublime Rousseau, prête-moi ta plume , pour célébrer toutes ces merveilles ^ prêteHEno» ce talent enchanteur etc. »
Voltaire qu'on ne touchait pas, même en passant^même d'un mot, inipunément i et qui dans cette espèce de police littéraire , si on peut le. dire» q|i'U faisait avec une si vive passion , et quelquefois avec tant de Justice , Volt«dre qui ne négligeait rien et .lisait tout, même le médiocre , lut Marat et lui consacra un pettt article dont voici quriques traits ; Je les rapporte parce qu'il en esl un ou deux Mftà sont en faveur d'Ji;elvétius, et puis ils sont de Voltaire à Marat , ce qui ne laisse pas que d'être piquant. Il va sana dire que le ton du critique est celui du > peisiffiage* Marat ignore et méprise rUstoire ; Voltaire a sa manière de la lui enseigner et de lui en imprimer le respect. Marat a la
prétenttoD d'avoir découvert le siège de rame; Voltaire, ajMràs s'être moqaé de sa découverte , lui dit : « Laisses faire à Dieu , croyez-moi; lui seul a préparé son hftteUerie» et il ne vous a pas fait son marécbal-des-logis. i» — f « Vous avez un chapitre intitulé : réfiêtation d'un iophinÊi$ de M. HelvitiuB; vous auriez pu parler plus poliment d^un homme qui payait bien ses médecins. Vous l'outragez ; or, il ne fistut pas , comme vous le faites, sortir à chaque in-* stant de son sujet , pour s'aller faire des querelles dans la rue. » "— «Il est plaisant, dit Voltaire en finissant, et non peut-être sans quelque dépit au surjet de l'admiration passionnée de Marat pour Rousseau , il est plaisant qu'un mé-* dedn cite deux romans: Isl Nouvelle Htioïse et fEmle^ au lieu de citer Boërbave et Hippocrate. Mais c'est ainâ qu'on écrit trop souvent de nos jours ; on confond tous les genres et tous les st jles ; on affecte d'être ampoirié dans une dissertation de physique et de parler de médecine en épigrammes. Chacun fait ses efforts pour surprendre ses lecteurs. On voit partout Arlequin qui fiiit la cabriole pour égayer le public. »
Je ne sais ce que Marat» aux jours de sa puissance et de sa dictature de la rue / eut conservé de mémoire de cet article de Voltaire , si Voltaire eût encore vécu ; mais il auraitété à crundre qu'il ne lui eût fait payer un peu cher le trait qu'il en avait reçu.
Il est temps eepeodanl que Je mette un terme à tous ces délaHs qui tiennent plus de la biograiAie que de la critique philosophique , et que de l'homme , que je crois avoir suffisamment fait connattre ; je passe à l'ouvrage » •principal objet de cet étude.
Un mot toutefois encore sur Hel vétius , avant de le quitter. Une enfance entourée d^ soins, de sdlicitode et d*a-» uKHir , une jeunesse favorisée , un âge mûr peu troublé »
ne loi composeMt pas une destinée bieo laborieuse, bien éprouvée , telle que fdt celle de plus d*aii de ses illostres contemporains; c^n est une plutAt'fc laciaelle le monde a souri et s^st montré facile. Même lorsqu'il renonce à sa fie de Jeune homme, il n'emporte pas dans sa retraite une âme Miguée de la lutte , ulcérée et souffrante, mais tout au plus dégoûtée de vains plaisirs et des frivoles suc-^ eès dont Jusque-là elle avait été enivrée. Il ne fait en quelque sorte que changer un bonheur contre un autre , les joies de' la dissipation contre celles du recueillemenl. Or, toutes ces circonstances lui forment* elles une condi-* tion propre à imprimer à son talent ce caractère de vigueur , d'originalité et d'éclat , ou^ d'exquise délicatesse qui n'appartient guère qu'aux esprits éminenis , façonnés k la rude disciplina des situations difficiles et des douloureux combats ? et «n général , ne fauMl pas toujours à l'homme, pour qu'il produise et mette en*dehors , pour qu'il développe avec grandeur ce qu'il a de puissance intime, de génie, comme de vertu, une excitation, un stimulant , et comme un aiguillon pénétrant qui aille aux profondeurs de Tâme , y chercher et y provoquer les hantes flicultés et les fortes v<^ontés? ne hit faat41 pas poiff sa supériorité à un titre oii à un autre , Trouve et i'obsta-* de ? et HélvéHus eut-il pour s'exercer en sa force , ce qu'eurent Rousseau, Diderot, d'Alembert et d'autres, la pauvreté , les durs travaux , les pénibles études , les angoisses du cœur ou de Timagination , et en lui l'hoinuie heureux ne nuistt-ll pas un peu à l'écrivain et au penseur? Je ne sais et surtout je ne voudrais pas abonder avec lui dans une de ses opinions les plus contestables , à savoir que tout n'est en nous , le bien comme le mal , que Teffet des causes diverses au milieu desquelles nous sommes placés , oe.qiif n'est uas metas que nier et les dons de la ua-
tare, ou plutôt de la provideiioe et les fruits de la liberté, œuvres de rhamanité ; mais ce qu*il y a de certain , c'est qu*HelYétius ne reçat pas des dioses du dehors beaucoup de ces vires et sévères leçons » qui laissent trace dans rflme et l'instruisent à bien penser; c'est que la philoso^ phie ne lui vint pas laborieuse et amère , et qu'il n'eut pas, Je crois pouvoir le dire, cette chose, rare entre toutes, qui s'appelle le génie ; mais qu'il n'eut pas non plus ce qui l'excite , le féconde, l'élève et le fortifie, ce concours d'impressions qui ne sont elBcaces qu'au prix, souvent bien cher , de singulières souffrances ; l'épreuve , en un mot lui manqua avec ses douleurs , il est vrai , mais aussi avec ses bienfaits. Ainsi s'explique, au moins en partie, l'absence de quidités vraiment éminentes dans ses divers écrits. Mais Je ne puis plus tarder d'aborder en lui-même sou livre de VE$prii, d'autant , Je ne le dissimule pas , que Texamen que J'en ferai sera peut-être un peu long.
Philosophie.
(I^lTre de FEciprit.) PREMIER DISCOURS.
Un autre genre d'intérêt va succéder à celui qu'on a pu prendra Jusqu'ici aux particularités d'une vie qui ae laisse pas en eiïet que d'avoir quelque chose d'attachant ; tê sera l'intérêt des idées à la pfaiee de celui des détails personnels ; celui de la philoM^hie au lieu de celui de la biographie ; ce sera de l'analyse et de la discussion , ce sera même,* à l'occasion, de la doctrine, après le simple récit, mêlé de réflexions, que l'on a d'abord entendu. Ce nouveau si^et néanmoins est loin d'être indigne d'atten* tion ; car de très-graves questions 7 sont , comme on le sait, engagées*
Pour commencer par ce qui choque dès l*abord dans Foufrage d'Helvétius, par le titre que Voltaire n'approuve pas et dont on se rappelle qu*il dit : titre louche , titre inexact et vague, on peut remarquer , avec l'excellent Juge que Je viens de nommer , que le mot esprit entendu ici dans le sens d'entendement , dlntelligence , n'est pas pris selon l'usage le plu& général de la langue philosophique ; il faudrait au moins dire : esprit humain*
De plus^ dans l'acception même que lui donne l'auteur» ilifarie de telle sorte que tantôt c'est l'flissemblage des pensées en génâ'al , tantôt celui des pensées neuves et utiles au public » tantôt enfln la faculté de former l'un et l'autre qu'il lui fait exprimer.
. Et si on regarde à la matière même de l'ouvrage , ce titre qui ne devrait désigner qu'un traité d'idéologie, en couvre, il est vrai accessoirement, un de morale et de politique, et même d'économie politique. Aussi selon l'observation d'un des critiques d'Helvétius, ce n'est pas Etprit^ qu'il aurait dû mettre en tête de son livre, mais seMation^ morale^ politique , société y passions ^ vertus ^ et surtout mé* langes littéraires tant tout y est mêlé et confondu» et a caractère de littérature plutôt que de philosophie.
On a supposé que ce qui a induit Helvétius à intituler ainsi son livre» était l'exemple de Montesquieu ; que pour l'imiter à la fois , et le surpasser peut-être (on .sait d'ailleurs le jugement qu'il porta sur l'ouvrage manuscrit que Montesquieu lui avait communiqué pour en avoir son sentiment : il croyait que publié il ne pouvait que nuire à la réputation de l'auteur, et il appuyait son avis de celui de Saurin), il avait dit simplement: Esprit, afin 4e marquer par là quelque chose de plus général et de plus étendu que VEsprit des lois; en sorte qu'il serait venu pour élargir les voies ouvertes par Montesquieu , pour
étre le philosophe de toat point de la chose dont Montesquieu n'aurait été le philosophe qu'en un point, et que dans Topinion de l'auteur, ce ne serait pas la préface^ comme le dit Diderot , mais le couronnement de YEsprU des lois^ qui serait destiné à être le li?re de VEsprit. Je n'oserais pour mon compte prêter cette fausse ambition à HeWétius; mais s'il Tavait eue il se serait fait une étrange illusion; car des deux, outre leurs autres différences , celui qui généralise véritablement , c'est-à-dire celui qui a la vue ferme et profonde, le sens pénétrant et sûr , le génie du général , ce n'est certes pas l'auteur de VEtprit; c'est celui de V Esprit des lois (1).
Le livre de V Esprit se compose de quatre discours , dont le premier traite de TEsprît en lui - même ; le deuxième de l'Esprit par rapport à la société ; le troi* sième de la manière dont se forme l'Esprit ; le quatrième des différents noms dS l'Esprit.
(1) Onpeal encore remarquer, au sujet de ce titre, avec l'abbé de Ugnac, que quand Helvètius définit l'Esprit, une collection d'idées neuves, utiles ou agréables, il confond l'œuvre de l'Esprit avec l'esprit lui-même. Un livre n'est pas l'esprit » mais la production de l'esprit d'un auteur. En outre, cette définition confond l'homme d'esprit avec l'homme de génie. C'est moins la nouveauté des idées que la manière de les présen* ter qui décèle un homme d'esprit. On a donc tort de caractériser l'esprit par la nouveauté des idées, il est plutôt le metteur en œuvre des idées; le génie découvre des vérités nouvelles, l'esprit les orne. Un hoomie peut même avoir beaucoup d'idées neuves, sans être un homme d'esprit, exemple : un géomètre. Et puis , l'esprit ne s'exerce pas seulement sur les idées; oomMe l'orgue, il a des jeux différents , et il s'adresse également i l'imagination et au cœur, et c'est par le cœur et Timagination , qu'il s'y adresse, 'c'est l'homme tout entier dans ce qu'il y a de plus fin et de plus délicat qiit parle à l'homme tout entier. Les femmes, par exemple, est-ce seulement par les idées et un grand fond d'idées qu'elles ont de l'esprit? Les femmes savantes et méditatives ne sont pas les femmes spirituelles; celles qui brillent par l'esprit abondent en images et en images vraies, elles ont le sentiment vif et exquis , et s'il est réglé par la décence, il est plus délicat que le nôtre. Telles sont quelques-unes des observations de l'abbé de Lîgoac sur le point dont il s'agit.
Onu le premier discours, Fauteur ne ttt ni tout oe q/k'ïï y aurait h dire de Tesprit considéré en lui-mènie , ni dans la mesure où il conviendrait de Teiprimer. Ainsi il disserte bien des causes (fui déterminent les vices de l'es» prit* mais il ne s'occupe pas de celles qui font ses qnalir tés; ainsi encore ne parlant que très-épisodiquement du luxe , il ne s'en livre pas moins sur ce* sujet à des développements disproportionnés*
Le second discours, dans lequel il s'agit de l'esprit par rapport k la société , renferme vingt-six chapitres asses mal liés entre eux et destinés à éteblir cette proposition » que a l'intérêt est l'unique mobile de l'estime et du mépris attacliés aux idées de l'homme ; » et à ce propos i et |dus longuement , par forme de comparaison » l'autenr a^eiforce de prouver que l'intérêt est également la régie d'appréciation de la probite et de la vertu.
Dans le troisième discours, qui i^ule sur cette ques* tion : si l'esprit est un don de la nature ou un effet de Féducation, vient, à la suite de quelques observations sur les sens et la mémoire, toute une analyse des passions et de Tamour en particulier , suivie d'une centaine de pages sur le despotisme, qui ne se rattechent évidemment que d'une manière indirecte au sujet, et cela sans au« cune proportion. ' ,
Le quatrième discours, relatils aux différents noms que reçoit l'esprit , n'est qu'un appendice qui pourrait sans inconvénient être réuni au premier.
Cette disposition générale de l'ouvrage n'a donc » comme on le voit, rien de bien rigoureux , et elte est loin de le faire valoir, elle en trahit plutôt les défauls.
Aussi d'avance je n'hésite pas à le dire , ce n'est pas un bon livre. Il ne l'est pas littérairement , car outre que le plan en est vicieux., l'exécution en laisse beaucoup à dé«-
airar ; le priiraiiMA s*y |MBrdâa&a l'aoeeflBoipe, la t^liUoK>|ihie dans Taoeodote, la théorie dans les prétendus traits d*histoire, et même dans des historiettes, qui étaient peut*- Atre ce que M. de Graffîgny appelait les balayures de son salon. Il y règne une mauvaise manière de s'exprimer , quoique non parfois sans cerUdns mérites, tels que Téclat «t la chaleur, mais mêlés trop Souvent à la déclamation et à rerapfaase , ou à un langage sèchement didactique ; en tout c'est un style qui manque de simplicité, d'unité, de force et sivtout d'originalité, et qui n'a pour se racheter de ces graves défauts, qu'un certain mouvement général > une certaine élégance , des traits de finesse et quelques délaUs piquants.
Mais quand j'ai dit que le livre de VEiprit n'est pas un iKMi livre, c'est surtout à un autre point de vue que Je l'ai entendu ; c'est au point de vue de la doctrine, et de la doctrine morale principalement
Quand il aurait à cet égard, comme on l'a prétendu , dit le secret de tout le monde en son temps , ce qui est loin d'être exact, ce ne serait pas une raison pour ne pas le Juger aussi sévèrement, puisque dans ce cas la société , dont il exprimerait les sentiments , ne représenterait l'hu-* manilé qu'en un de ses plus tristes et plus honteux côtés. Hais le livre de ¥ Esprit n'est certainement pas plus l'expression du XYiiP siècle , que YEsprU des Uns et Y Emile ; il l'est même beaucoup moins : il n'en rend pas surtout cet amour généreux , cette noble pa^ion de l'humanité , qui ne parie ^ seulement, mais agit et pratique, qui a son éloquence et ses cenvres , et finit par cette grande chose , dont certes on ne peut pas dire qu'elle soit mauvaise en son principe et qu'on nonme la révolution . Le livre de ï Esprit peut bien être compté parmi les livres du siècle, mais non comme une de ses plus Mêles maniflestations;
U Y a même» sons ce rapport, à Adre mie remarque -que je crois Juste. Helrétias à été moins loin sans doute dans sa fausse philosophie, que certains de ses contemporains, et il a cependant peut-être fait un Ii?re plus dangereux^ Voici comment je Tentends : Voltaire dit quelque part : «Vous êtes très-confus, Benott Spinoza; mais étes-^yous aussi dangereux qu'on le dit? je soutiens que non , et ma raison c'est que vous êtes conftas, que vous avez écrit en mauvais latin, et qu'il n'y a pas dix personnes en Europe quPvous lisent d'un bout à l'autre. Quel est l'auteur dangereux? c'est celui qui est lu par les oisifs de la cour et par les dames. » C'est dans ce sens que j'estme Helvétins plus dangereux que d'autres ; lu par les espHis IH-* Yoles et inexpérimentés , par les femmes, par les gens du monde > par les jeunes gens surtout, il peut avoir sur leur Âme la plus fftcbeuse influence. Je parle ici plus particulièrement pour ces derniers , auxquels ces études , avant de prendre Ja forme de mémoires, s'adressent
' comme leçons et doivent témoigner de la sollicitude du maître pour ceux qui reçoivent son enseignement*
D'autres mauvais livres , comme malheureusement il en fut produit plus d'un fameux au xviii* siède , peuvent leur tomber entre les mains , mais dissertations ou romans, ils sont de si peu d'agrément ou de tant de licence , que le lecteur d'abord averti ne se sent bien séduit ni dans son goût peu charmé , ni dans sa conscience offensée. Mais ici il n'en est pas précisément de même ; il T & comme enseigne et profession de sagesse, d'expérience du monde, de connaissance des hommes et au moins relativement une certaine retenue , à laquelle cependant il ne faudrait
* pas trop accorder. C'est un galant homme » c'est un honnête homme , qui parle , qui s'oifre à la jeunesse pour la guider , lui enseigner le vrai chemin de la vie. Il semble
«a de ces maîtres comme on en troote à son entrée dans le monde et qai Tiennent vous dire : Ce que vous avez ap-* pris dans vos lîyres , dans tos écoles , et même dans votre fiMBîUe , était bon pour votre enfance ; c'était la vérité de cet Age ; mais ce n'est pas celle de l'Age où vous êtes arrivé , celle qui vous doit représenter la société, telle que vous allez désormais la trouver. Cette vérité nouvelle , vous rignorez » apprenez-la de nous. Fiez-vous-en à nous pour vous en instruire ; changez votre science contre la nôtre , votre morale contre la nôtre ; vous n'aurez qu'à vous en féliciter.
Il y a certainement dans ces discours de quoi faire illusion à de Jeunes esprits , de quoi les séduire* et les gagner. Bh bienJ c'est un peu là l'attrait d'&élvétius ; il inspire , à qui , il est vrai , ne sait pas assez se garder , une sorie de confiance ; il a Tautorité d'un sage selon le monde et 1 -art de m^r à des thèses philosophiques des traits et des images» des peintures et des anecdotes , propres à les mieux hisinuer et à les faire passer dans les flmes. On a dit de lui qu'il étût La Rochefoucauld délayé, mais il Test en taUeaux qui peuvent plus que de simples maximes toucher l'iinagination et corrompre le cœur. Voilà en quoi sou Uf re est plus particulièrement dangereux.
Le livre de Y Esprit n'est donc pas un bon livre. Mais alors , me dira-t-on , pourquoi vous jr arrêter avec une sorte de conqplaîsance ? —parce qu'il n'est pas un bon livre , parce qu'il a eu sa vogue » sa faveur , son crédit même; paice qu'il a été beaucoup lu et qu'il peut l'être encore , et ne l'être pas impunément ; parce que, si peu philosophique qu'il soit au fond, il a cependant apparence de philosophie » et que sans avoir beaucoup d'admirateurs , il peut ne pas manquer de partisans.
Hais c'est assez de préambules, et, arrivant enfin au
corps même de l'onm^, Je YdsnriTie rantaor dm» l'eiamen de toutes les principales questions qu'il entreprend successivement de traiter.
Dans sa préface , il nous dit que l'objet qu'il se propose 'est non-seulement intéressant mais neuf; que c'est reqpvit considéré d'une -manière plus complète qu'il ne Ta éM avant lui ; que quelqnesmnes de ses idées paraîtront pent^ être hasardées , mais qu'on doit se rappeler que ce n'est souvent qu'à la taarfiesse des tentatives qu'on doit la découverte des plus grandes vérités.
N*est-ce pas beaucoup annoncer , beaucoup promettre que d'avancer de telles prétentions? et queUe grande nouveauté , quelle grande vérité il y a-t-il à soutenir , ce qui est le fond du livre, que toutes nos idées viennent des sens; que toutes nos actions se ramènent à l'intérêt; et que l'esprit est un effet de réducation pluAM qn'ttur d<m de la nature? Le neuf» si neuf il y a, n'est ici que faux ou problématique , pour rappeler ce mot de Yottidre.
Dans son premier discours , recherchant ce qu'est Feaprit en lui-noéme » il commence par le définir et hd marquer deux principales acceptions : c'est, selon lui, Tdfet de la faculté de penser , c'est-à-dire l'assemMage des penn sées d'un homme , ou la faculté méoie de penser. Peur savoir par conséquent ce qu'est l'esprit dans l'un comme dans l'autre sens , il faut connaître qurtles sont les causes productrices de nos idées. Or, ces causes sont deux puissances passives: l'une, celle de recevoir les impiessioM que font sur nous les choses extérieures , c'est la sensibf «« lité physique ; l'autre , celle de conserver ces impressloos , c'est la mémoire , qui n'est qu^me sens&itité continuée , mais aflàiblie*
Ces puissances ne nous fourniraient cependant qu'tar petit nombre d'idées, si elles n'étaient Jointes en nous à
QM oerMM organisaiicm extérieure, qui Mt notre nipé-k liorité. « Si la nitore , dit Helîétlus dans un passage resté eélèbre » aa lieu de mains et de doigts fleiibtes , eût ter^ miné lios poignets par an pied de cheral , qui doute qné les hommes sans art, sans habileté , sans défense contre les animaux , tout occupés du soin de pourvoir à leur nourriture et d'éviter les bêtes féroces , ne (tassent encore errants dans les forêts, comme des troupeaux fugitifs» (p. 121}. Sur quoi un excellent Juge dit ce mot : Je n'en doute pas en effet , si une partie des hommes étaient des chevaux , les autres monteraient dessus (f). Sur quoi Voltaire-dit aussi : <x Ce n'est pas parce que les singes ont les nourins différentes des nôtres , qu'ils ont moins de pensées, est Oé ont leurs mains comme les nôtres. »
n est vrai que si Helvétius rencontre ici de tels adversafres, tta pour soutien Diderot , qui ne lui est pas au reste, comme nous le verrons , et comme je l'ai dé|à montré , aussi favorable sur d'autres points ; et qu'ici même Tex* pose et le traduit en; de tels termes qu'il finit par en faire iavolontairement la critique. En c^et, voici comment il s'exprime:
« AMk>ngez à un h<«ime le museau; figurex-lui le nei , h» yeux , les dents, les oreilles comme à un chien ; couvrex-te de poil ,* mettex^le à quatre pattes, et cet homme , tolb-il un docteur en Sorbonne , ainri métamorphosé , fera toutes les fonctions d'un chien : il aboiera au lieu d'argumenter', il rongera des os au lieu de résoudre des sophismes; son activité principale se ramassera vers l'odorat; il aura presque toute son Ame dans le nez et il suivra un la* pn ou un lièvre à la piste , au lieu d'éventer un athée ou UA hérétique. B*'un autre côté , prenez un chien, dresses*
(1) M. VilkiMin.
le sur les pi^s de derrière , arrondissez-loi la tète , raecourcissez-lui le museaa, Ôtez-Ioi le poil et la queue et vous en ferez un docteur réfléchissant profondément sur les mystères de la prédestination et de la grâce. » Si Ton considère , poursuit Diderot , qu'un bomme ne diffère d'un autre homme que par l'organisation , et ne diffère de luimême que par la variété qui survient dans ses organes ; si on le voit l>albutiant dans l'enfance , raisonnant dans l'âge mûr , balbutiant de recbef dans la vieillesse , tel qu'il est dans l'état de santé , de maladie , de tranquillité et de •passion » on ne sera .pas éloigné de ce système. »
Il se peut , mais ce ne sera pas du moins la manière dont le présente Diderot qui nons en rapprochera ; car il n'était guère possible d'en mieux faire sailUr la flagrante témé' Tité.
Dans la suite de ce premier discours, Helvétiuff s'atta-* cbe à montrer que la sensibilité physique et la mémoire , ou pour mieux dire , la sensibilité seule , produit toutes nos idées , puisque la mémoire n'est que la sensation et que se souvenir n'est , proprement , qde sentir (p. 130); tout comme apercevoir des ressemblances et des différences ou Juger ; ce qu'il essaie de démontrer par différents exemples. Et de cette explication de nos idées et de nos jugements passant à ce qui les rend faux', il en indique trois causes : les passions , l'ignorance et l'abus des mots*
Les passions nous trompent , parce qu'au Heu de nous laisser voir toutes les faces des objets , elles ne nous permettent que d'en considérer une ; c'est ce que marqué bien ce mot d'une femme à son amant, dit Helvétius : <( Ahl perfide ', tu ne m'aimes plus ; tu crois plus à ce que tu vois qu'à ce que Je te dis (p. 138). i» Nous errons par ignorance, quand faute d'étude ou de mémoire , nous ne savons ou ne nous i^ppelons pas tous les faits dont nous avons à
juger. C'est à qaoi nous sommes exposés dans toaies les questions un peu difficiles , comme par exemple celle du luxe. Et ici se place cette longue dissertation sur le luxe , qui est sans proportion avec le reste du discours (de la p. 139 à la p. 158). La troisième cause d'erreur est Tabus des mots, dont Fauteur essaie de rendre compte en insistant plus particulièrement sur les mots matière, espace, infini y liberté, de manière à en tirer des inductions farorâbles à Thypothèse sensualiste. Vers la fin du discours il dte Maiebranche et lui attribue le traité de la Prémotion r^iique^ erreur que relaye Voltaire et qui rentre dans la classe de cdles qu'on ne peut rapporter ni aux passions , ni à l'abus des mots^
Du reste , dans tout ce début de son ouvrage , Helvétius ii*est visiblement qu'un disciple , mais un disciple à outrance» et sans en être plus fort, de Locke, dont il profite peu et dont il abuse beaucoup.
Maintenant dois-je passer en revue toutes les opinions particulières qu^Helvétius introduit ici incidemment, telles que sa négation de la liberté , son doute , si ce n'est pis, sur la spiritualité de l'âme; son affirmation de l'activité , et par suite de la sensibilité de la matière , sa manière de ramener l'espace à la matière , qu'il est fort porté à admettre seule, et enfin sa disposition passablement sepllque à ne reconnattre de vérités que celles que nous livre la sensation? Je ne le pense pas; ce serait, me laissant gagner aux procédés de mon auteur , courir sur ses pas d'une digression à une autre, traiter de mille choses diverses épi&diquement , et compliquer ainsi sans méthode une étude déjà assez embarrassante en elle-même. Je préfère élaguer , simplifier, négliger l'accessoire pour m'attacher au principal , et m'en tenir à ce qui est pro* prement et éminemment Fobjet même du livre.
Dans eette vue je n'ai done pas à m'étendre da? antage aurranalyse du premier discours; il me reste à l'appréeier dans ce qu'il renferme d'essentiel.
Et d'abord , que signifle eette étrange doetrine (la mèœ^ au fond que celle que plus tard il soutiendra au siîjel de rédncatibn , et qui consiste à dire que tout homase est capable de toutes choses, au moyen des circonstances dans lesquelles on le place), quesigniie, dis-je, eett^dqo* trine de Tassimilation possible de Thomme avec la brute t c*est qu'il n'est lui-même rien de précis en nature , maia qu'il devient et se fait toui , selon le eoncour» des cause» qui agissent sur lui ; qu'il n*est de première instituticm ni ceci ni cela , ni une chose ni une autre , rien de déter-r miné et de fixe , mais une simple aptitude , une puissance vague, la tMe rate en un mot sur laquelte tout peut ioK différemment s'imprimer et se peindre , c'est-à-dire , qu'en lui le dedans est livré tout entier et sans résistance avH dehors , prêt à en tout recevoir , à se plier docile et souple à toutes les impressions qui lui en viennent; déserte que dans chacun de nous il y a de tout égidement , ou que plutôt il n'y a de rien et qu'on y peut tout mettre , y compris le cheval , et même si l'on veut l'autrudie , et povurquoi pas la carpe , et la jdante et la pierre, pidsque nous n'avons , par hypothèse du moins , nulle constitution fixée , nulle destination marquée : système qui généridisé revient à dire que tout est dans tout , tout animal dans chaque animal , toute plante dans chaque plante, tout minéral dans chaque minéral , et bien phis que le minésal à son tour est dans la plante , et la plante dAis l'animal » et qu'ainsi tout au fond ne fait qu'un et ne devient divers que par évolution et développement.
Or, que penser de ce système?
Bonnet , de Genève , a dit, par allusion au passage d'Hel*
véttiis que j*ai elté plus haut : « Le cerveau du cheral réponde sa botte ; et quand mAoïe on détruirait Forganisation du pied du quadrupède , la botte subsisterait encore dtos le sensorium on le cer?eaa, ce qui emp^chwait le cbeval de devenir homme. » Cette juste remarque nous met sur la voie de quelques réflexions qui , je Tespère , laisseront peu de crédit à Topinion d'Helvétius*
n y a une grande loi de zoologie , en vertu de laquelle ce que suppose Helvétiua^est tout amplement impossible ; cette loi est celle de la cOTrélation des organe» r à laquelle il faot Joindre celle de leur subordination dont je dirai aussi un mot. Cette première Loi veut que les organes dont les animaux sont pourvus , soient tellement faits les uns pour les autres , se correspondent et s'entretiennent tdioment , qu'ils forment entre eux un tout y un ensemble , une composition » qui n'a rien d'arbitraire » et ne se prête mkàe certaines additiona, ni à de certains retranche^ Bients. En sorte que , comme le dit un physiologiste émi* Dent (1) , les combinaisons organiques ne sont pas libres ; tous les rapports y sont déterminés nécessairement. Certaines parties s'appellent et d'autres s'excluent. Il y a des eombinaisomiMmpossibles, et il y en a de nécessaires. Toutes les complications imaginables n'existent pas, puisqu'il y a des combinaisons impossibles ; ni toutes les simplifications , puisqu'il y a des combinaisons nécessaires. Comme exemples de cette loi on peut citer le rapport^des cvganes de la respiration aveo ceux du mouvement ; celui 4e ces mfimes organes. avec ceux de la digestion ; celui des organes de la digestion elle-même avec les appareiis eartérieurs destinés à la nutrition. Ainsi , ce n'est pas par hastfd que des dents tranchantes conviennent avec
(1) ||I.Fk»irei|8.
QD estomac simple , et des dents piales avee un es^ Umiae multiple ; un animal carnassief a néeessaire^ ment des dents tranchantes , un estomac simple , des doigts divisés et mobiles pour saisir sa prme , et jus^he dans le cerveau une disf^osition qui le pous&ie à se nourrir de chair. .
Et non-seulement il y a corrélation entre les organes, mais il y a subordination des uns à l'égar^ des autres. Les organes de la locomotion sont siAordonnés à ceux de la digestion , cens de la circulation à ceux de^la respiration , et tous à ceux du système nerveux. Aussi , la forme du système nerveux détermine celle de tout l'animal , et la raison en est simple , c'est qu'en principe le système nerveux est tout l'animal et que les autres n'y sont, joints que pour le servir et l'entretenir. Dans l'homme , par exemple , l'encéphale se conqpose de trois parties , le cerveau, proprement dit , siège exclusif de l'int^ligenco; le cervelet , siège de la force qui détermine et règle le mouvement ; la moelle allongée , siège de celle qui produit la respiration. Or, Tencèphale dans sa composition décide do reste de Forgantsatlon et il implique tout un ordre d'appareils à son service , qui fonctionnent soudta dépendance et répondent à ses besoins.
Telie^t dans sa généralité la double loi qui préside à l'économie animale.
Si maintenant cette double loi sous les yeux» on veut Juger avec quelque rigueur l'c^inîon d'Helvétius , il ne sera pas difficile d'en saisir le défaut , et j'ijoate, le ridicule. Ainsi on peut lui dire : Vous pensez qu'en donnant au cheval les mains de Thomme, on lui en donnera l'esprit. On ne lui en donnera rien , on le réduira seutonent à l'impossibilité de vivre comme cheval. Pour en faire quelque chose comme J'homme, il faudrait d'abord lui en
prêter rftme; puis ayecrftme leeenreaa, qui n'est pas dans rhoBime ce qa'il est dans le cheval ; et avec le cerveau ce qui en est une dépendance, ses divers instraments d'action; il faudrait défaire le cheval d*un bout à l'autre, et le faire homme de toute pièce ; alors en efTet il pourrait être intelligent comme Thomme ; car il ne serait plus le cheval , il serait Thomme , il serait le cheval fait homme. Mais supposer qu*en lui prêtant simplement les mains deThomme, on lui en prêterait la pensée , c'est supposer qu'en lui attribuant aussi par une autre combinaison les priffes du tigre ou du lion , on en ferait un lion ou un tigre; on n'en ferait qu'une impossibilité , impossibilité du même genre que celle qui consisterait à convertir l'oiseau en poisson en lui donnant des nageoires , ou le poisson en oiseau en lui donnant des ailes. On ne renverse pas ainsi l'ordre de la nature, on ne franchit pas par caprice les lignes sévères qu'elle a tracées entre ses domaines vraiment distincts ; on ne confond pas l'œuvre de Dieu , pn ne la défait pas et on ne la refait pas à plaisir , et si on la peut modifier dans ce qu'elle a d'accidentel /elle résiste et demeure stable dans ce qu'elle a d'essentiel. Les essences ne changent pas, elles ne se transforment pas les unes dans les autres , celle de l'animal dans celle de la plante , celle de la plante dans celle de la pierre et réciproquement : et non-seulement elles se maintiennent d'un règne à l'autre, mais elles subsistent également dans les différents ordres de chaque règne » il y a pour me servir ici des termes de la science, des embranchements, des circonvallations et comme des sauts, qui empêchent que tout animal puisse devenir un autre animal, toute plante une autre plante, toute pierre une autre pierre et ré(»proquement Ni tout ne se tire de tout, ni tout ne. se ramène à tout. S'il en était autrement , la création ne serait que confusion , et
— sale criitoar a» sentit rien moins qii*ord<N»«teiir. Dans l'in^ €ré6 coname dans le créé tout serait en puissance et riea jamais en acte , c'est-ànlire que rien n*y serait défini , établi et darable, et que tout y serait incertain, mobile et passager ; d'où suifrait avec un monde qui ne serait riea de déterminé , un Dieu qui n'aurait pas plus de caractère ; un monde où tout pourrait indistinctement se faire, et ua INeù disposé lui-même à tout laisser se faire , un Dieu et un monde ?agues au lieu d'un Dieu et d'un monde précis ; un Dieu bien près de n'être rien , tant il serait Yîde d'attribul» , et un monde qui ne serait proprement aucune cliose, tant il porterait peu de marques d'ordre et de stabilité'; un Dieu neutre et indHTérent qui laisserait aller et comme s'écouler une création toute d'a?enture ; et un monde en tout point digne d'une telle origine ; en un mot , un Dieu qui ne serait pas le bien , et un monde qui ne serait pas une bonne chose, tels seraient le Dieu et le monde du système que Je combats ; serait-ce encore le yrai Dieu ? serait-ce le yrai monde ? le lecteur en Jugera r il jugera , par conséquent si Helyétius qui dans sa théorie ne ya pas Jusque-là, mais y tend nécessairement, en est. plus fort sur le point auquel il s'est borné.
Du reste , et pour finir par une dernière remarque sur ee discours. Je rappellerai qi|e quand l'auteur y enseigne que la sensibilité physique est la cause productrice de Fesprit ou des idées, il entend par là que c'est une seule et même faculté, la percepticm externe, qui produit toutes nos idées et que cette faculté appartient aux organes.
Or , après tout ce qui a été ol^ecté ayec grande ratoon à mie telle doctrine, Je n'ai pas besoin de démontrer, et, il me suffit d'affirmer, qae si nous n'ayons en effet qntine facvité pour tout connattre , cette faculté n'est pas la per-
oeption externe, laquelle n^est dans rame que le iK)aYoir liDnilé de connaître les clM>se8 sensibles , mais Fintelligenee ou l'entendement , pris dans toute sa généralité, et ca« pable par là même de toutes espèces d'idées , quels qu'en soient les objets ; il me suffit en outre d'affirmer que cette faculté n'appartient pas à la matière , parce que la matière ne pense pas , ne connaît pas , n'agit pas , parce qu'en un mot elle n'est pas l'ftme et n'en a pas les attributs.
Il n'y a rien eu à cet égard d'opposé aux divers auteurs , partisans du même système , qui ne puisse l'être également à Helyétius lui-même ; et en particulier il n'y a pas un des arguments dont j'ai fait usage contre Delamettrie , d'Holbach et Diderot qui ne tnt ici à sa place» Je ne les reproduirai donc pas , je me contenterai d'y renvoyer ; j'y joindrai seulement une observation : Helvétius afTecte de ne pas vouloir prononcer sur la question de la spiritualité de la substance qui pense; mais il ne l'en résout pas moins dans le sens matérialiste , d'abord parce que c'est à la sensibilité physique quMl rapporte toutes les idées : ensuite parce qu'il ne reconnaît en conséquence que des idées sensibles ou relatives aux corps. On peut même dire qu'Hdvétltis est à un certain point de vue plus matérialiste qu'un autre ; car comme c'est surtout aux organes de la vie de relation, aux mains et aux pieds, par exemple , qu'il attribue le grand rftle dans la production des idées, il est certain^ient par là plus grossier dans son système, que iseux qui, avant tout, font honneur de cette fonction supérieure au plus intime , au plus délicat , au premier de nos organes , à la maltresse pièce de la machine , en un mot au cerveau ; ceux-là du moins sont plus prMs à mieux entendre et à mieux expliquer le mè-* eanisme et le jeu de Tii^trument de la pensée.
Quoi qu'il en soit je n'ai plus à discuter le principe
d*HeIvétiii8 , et comihe il n'est en outre dans ce premier discours ancnn point de quelque importance que jHiie encore à examiner, je passe au deuiième, sur lequel je serai, je dois en avertir, beaucoup plus long; si bien même que j*ai besoin d'une sorte de préface pour indiquer et justifier à-Ia-fois le travidl étendu dont il sera pour moi le motif et Toccasion.
DBUXIÈBfS DISGODBS.
Le sujet de ce discours est la doctrine de Kntérét; or» au fond de cette doctrine 11 y a une théorie de Tamour. U s'agira d'apiprécier cette théorie , et pour la mieux apprécier d'en proposer une autre , à l'aide de laquelle on puisse plus exactement la discuter et la contr61er.
A cette fin certains développements me paraissent indispensables et c'est là précisément ce qui m'embarasse et m'arrête , et par suite exige quelques explications*
Je l'ayoue , je ne puis consentir à ne voir dans l'histoire de la philosophie que cette histoire elle-même ; j'y vois de plus et avant tout la philosophie proprement dite. L'histoire comme moyen , et la philosophie comme but , Thistoire pour commencer et la philosophie pour finir» Tune comme Mercice, préparation et forte discipline de l'intelligence , Tautre comme progrès ultérieur , forme plus avancée et œuvre finale de la pensée, voilà quel esta mes yeux leur rapport véritable, l'histoire peur l'histoire , et sans regard à la philosophie , sans aucun dessein philosophique, aurait encore son Intérêt, celui qui s^attache à l'étude de toute doctrine de quelque valeur dans le passé* Mais ^le n'aurait plus son mobile le plus élwé et le.plus puissant, celui qui natt de la vérité à connaître en ellemême y et à rechercher et à saisir par ses propres ré-
flexions. Qu'est-ce au fond , et dans son essence que Tliisloiré de la philosophie? un long et fécond eomiuerce a?ec les plus éminents des esprits, qui se sont appliqués à ta connaissance de Dieu , de soi-même et du monde. Or, comment Yi?re longtemps dans cette forte intimité , sans essayer à son tour de mettre de tels exemples à profit» sans tentel^ dans la mesure d'une sage indépendance. , de faire aussi pour sa part acte de libre raison et de philosophie? Gomment rester toujours à l'état de critique et ne pas as-* pirer, si modestement qu'on s'y porte, à celui de penseur I En tout Thistoire est une école; en philosophie elle doit être une école de philosophie; le serait-eUe en effet, si on se bornait à y apprendre ce que d^autres ont pensé , sans jamais s'y exciter à penser par soi-même. Un peu de philosophie au terme de l'histoire n'est certainem^t pas un excès , et la maxime qui dit no^ l'histoire pour Fhistoire , mais l'histoire pour la philosophie , n'est certes pas une témérité ; il faudrait bien plutôt y T<»r l'expression d'une sagesse qui ne se confie qu'après épreuve en ellemême.
Si ce peu de mots suffisent pour protester contre l'opinion , qui tendrait à faire 4e l'histoire de la philosophie une CBUvre d'érudition et nullement de philosophie , j'aurai maintenant moins mauvaise grftce à annoncer qu'après avoir exposé et discuté la théorie de l'amour contenue dans le deuxième discours du Linre ie VE$fr%t , j'aurai à en proposer moi-même \xm autre , sous la focme d'une solution à cette double question : Qu!est-ce qu'ai-* mer, et qu'aimons-nous ?
Je commencerai par faire remarquer dans ce deuxième discours, un grand dé&ut de composition, dont. on n'a peut-^re pas toujours été assez frappé. L'auteur n'y veut en principe établir que cette thèse, savoir :
« 91e fmprtl* ce sont M» tertnes^, ne s'ésHme que par rifltéfAI qa'M 7 trouve ; 0 mais il y en mêle ioéidettH iient mie autie « qui est que la verta ne s'estime égale* méat qpae par rutiiité qfa'elle procure* Or, contre ee que lai commandaient l'ordre naturel de ses pensées , et la AdWté à son premier dessein , il finit par donner à celleef eomparaliyement à celle-là » un tel développemMit et de tdks proportions quil la fait insensiblement passer du secrad pian sur le prenrier, et que pour des yeux même astfez attentifs il peut sembler, en dernière fin, que e^ qfBà roccupe avant tout, c^est la doctrine de Tintérèt dans son acception la plus générale et la pAus^ commime 4 et non Tapf Mcation , on le peut dire , sii^ière , qa* il m Mtà riq^précialion des qualités de l'espHt^ Or, c'est là, évidemment une conftirton , mti défaut de composition , je le répète ^ qu'il in^orte de relever.
Qne pom' s'en convaincre en effet on veuille inen suivre Pauteur, dans le long- parallèle qu'il insfitOB, point par potot , entre les deux termes quMl compare , entre l'esprit et la pr<d>ité, et on n'aora pas de peine à reconnattois qu'il tend constamment à 7 faire prédominer celui-^i sur cdfuh4à i et à développer sans proportion , ce qui se rapporte à l'un, aux dépens de ce qui touche l'autre.
AlAsi H veut d'abord montmr que dans les rdations les pk» particuliètea, dans celtes qui constituent la soeiété d'lK>mme à homme , <c dm^mn donne le nom d'esprit à l'habitude des^ idées ^lui sout utiles, counne instrueti*ves ou agréables, b Or , dans cette vue qtm fatt-il? ilentfU' dans de lone^iea explications pour m'OQv^ qu'il e» est de même de la probité, considérée dan»de sendDlaUesrela* tlQns> et qufeUe aunri <( chacun ne l'apprile dana autrui qn» r habitudn dM actieus qM lui sont utOea^» et à ce
fujet, seiitaiit bien que cette propositioii ne ianrait aller tonte seide, il^oute: aUya, il est yrài, quelques hom^ mes auxquels un heureux naturel , un désir yif de la gloire et de l'estime, inspirent, pour la Justice et la ?ertu,' le même amour que la plupart des hommes ont pour la richesse et la grandeur » (p. 180). Mais la classe la ptm nombreuse ne donne le nom d'honnêtes qu'anx aetiont qui loi sont personnellement utiles. Un Juge absout un coupable , un ministre élève un sujet indigne ; l'un et l'autre sont Justes aux yeux de leurs protégés (p. 182) , il n'y a même point de crimes qui ne soient mis au rang des actes honnêtes par les personnes auxquelles ces crl« mes sont utiles, a On obéit toujours à son intérêt et l'on iuge de toutes les actions en conséquence, d Si Tunif ers physique est soumis aux lois du moufemeait, l'unifert moral l'est à celle de l'intérêt, ou à celte e^ce degravi-^ talion de soi sur soi, comme l'appdle d'Holbach» à laquelle diacun cède. Avant d'aller plus loin , et saQs discuter en^ core cette théorie d'Helvétias , il convient néaflomoins de noter ici l'espèce d'exception qu'H y fiiit en passant , et sans qu'elle semble à ses yeux tirer à conséquence , lorsqa'fl parle de ces hommes qui ne sont pas conduits par Tintée rèt, et recherchent la justice et la vertu par un jxatae motif que celui de l'utile. Il y a donc, peut-^n lui demaii^ der , de la justice et de la vertu indépendiamment de l'i»* tile? U y a donc, dans le cœur humain, une autre rèi^ de détermination , un autre principe de conduite que l'intérêt personnel? mais alors que devient cette pré» tendue tel dn monde mK)ral, celte espèce de gravitation d'un autre ordre , qui, comme celle qui pousse les coipe » doit être universelle? Est-ce encore une loi? Su restée quoi tend teatee raisonnement? A contre par suite de l'analogie établie en principe par Taoleor, entrv ta
probité et. Tesprit, qae Tesprit n*a pareillemeiit de mesure dlappréciation que l'intérêt qu'il présente. D*où , pour prendre de ces exemples, trop familiers à HelTétius etjjue lui reproche Voltaire , l'estime qu'on doit faire de Marcel, le mattre de danse, de Ninon et de la Lecoavrenr, à cause de lears. pensées , qui , traduites en actes , loi en galanteries, là en belles façons > ont droit, aux yeux de l'auteur , à être Jugées avec fareur ; ces personnes ont leur. utilit(^ âans le (daisir qu'elles procurent. ^ De sorte que , comme le dit encore Helyétius , pour estimer les idées d'autrui , il faut être intéressé à les estimer. »
J2e n'est pa^ qu'il n'y ait , reprend-il , comme au si^et de la probité f quelques hommes amis du vrai , quelques philosophes, quelques Jeunes gens qui estiment ayant Umt les idées vraies et lumineuses ; mais le plus grand nombre fait autrement et en matière d'idées comme en mature d'actiofts , règle son Jugement sur son intérêt. « Car, il y a pour nous nécessité de n'estimer que nous dans les autres.» (p. 195). Mais s'il y a une telle uécesnié, peut-on répondre à son tour, pourquoi certains hom-* mes, au dire même de l'auteur, y échappent-ils ? pour-* quoi ont-ils une autre mesure d'appréciation? qudle est encoire ici cette nouvelle exception , qui tourne évidemr ment contre la théorie dont il s'agit? Etiè ne l'arréfe' cependant pas , et, reproduisant sa thèse sons un aspect 011 plutôt à un degré nouveau, il essaie de prouver qu'il en est de l'esprit par rapport à une société plus étendue, comme à l'yard de. celle de particulier à particulier , et dans ce bot il revient à son procédé habituel de la comparaison de l'esprit avec la probité, à laquelle il fait toujours, damt ses développements, la part beaucoup plus biigei ^ Qu'estime une société , qui sans être encore pidblique , n!est plus. cependant tout-Mait privée, datistaix>nâoite et
lei aetioDS d'autrui? rintérèt qu'elle y trouve. Seulement quand elle est animée de vues trop limitées, trop personnelles , au lieu de considérer Tintérêt le plus généj^ , c'est un intérêt plus borné qu'elle consulte et écoute ; en quoi elle se trompe et se fait illusion. « Aussi le moyen, dit Helvétius, d'échapper aux séductions des sociétés par- . tteulières et de conserver une vertu inébranlable au «hoc des intérêts particuliers, est de prendre daûs toutes ses déterminations, conseil de l'intérêt public y^ (p. 210).
Prendre conseil de l'intérêt public! qu'est-ce à dire? D^bord ya-t-il un autre intérêt que l'int^érêt privée et la prétendue publicité dont il s^agit . ici n'est-elle point simplement une affaire de^iffres , qui ne signifie entre chose, sinon qu'im plus ou moins grand nombre d*indifidns ont chacun en particulier le même intérêt personnel? Ensuite qu'est-ce dans ce cas que consulter l'intérêt public? n'est-ce pas uniquement regarder si son intérêt propre est celui du grand nombre, et ne faire état de celuici qu'autant qu'il convient avec celui-là, qui seul vaut par lui-même , et doit prévaloir sur tout autre? En d'autres termes, l'utile pour soi avant tout , pour soi seul , s'il y a Ueu; pour soi et pour autrui, si on y trouve son avantage, comme aux dépens d'autrui, si on y a profit, n'est-ce pas là en abrégé toute la morale d'Helvétius ? morale toute d'intérêt , et de cet intérêt qui se réduit à la satisfiiction de la sensibilité physique , doctrine d'égoïsme et de sensualisme, aux préceptes de laqudle il ne mêle de loin en loin des maximes d^un «itre caractère, que pour nous donner ou se donner le change , et se soulager par une inconséquence des suites Iftdieuses de ses principes, qui doivent parfois lui peser.
liais ce Ji'est là qu'une remarque que je Jette en passaut» et que Je laisse à développer, pour revenir à la
wàJbb et mon analyse, Plus tard je te reprendrai pour j insister {dus expressément.
^ dans les sociétés particulières on n'estiflM la probité qae par l'utile, on n'y fait pas, poursuit l'ai^ur » d'aiitrs apprériatlon de l'esprit. En ?ent-on des exieniples, mais j'avertis que je cbobis, je ne pourrais tout citer : Un Fa«* kir, dans une société de sybarites , serait re($ardé avec cette i^iié méprisante, que des ftmes sensibles et douces ont pour un bomme qui perd de tels plaisics en ne de biens ima0naires% Une femme galante trouve peu d*aceueil parmi des prudes et réciproquement; les géomètres ont plus d*estime pour les physiciens que pour les poètes ; d*ordinailre on platt dan» le oaonde , non en approfondis^ sant aucune matière, maison voltigeant incessamment de sitfet en sujet ; et en^général dans chaque société l'intérêt permnnd est Tunique Tègle^'appréoiatioa des mérita de Fesprit.
Et ce qui est vrai de l'esprit considéré par rapport à des sociétés particulières, c'est également de l'esprit par rapport à cette société générale , qui s'appelle le pnblic. Le public Im aussi jugje des idées par leur, utilité, comme au reste de la probité.
Cependant Helvétius pense avec Dudos que dans eerlaina cas c'est non-seulement à Futilité d'un art, mai» i sa diiBcntté, à sa nouveauté, à d'autres cîitonstances et surtout à ses moyens d'exprimer la beauté qu'on accorde som estfane. N'est-ce pas encore là une exeeptiOB, de laquelle il résulte qu'eu esthétique comme eu morale, aprèi» une première règlb de jugement qui est l'utile^ on en. piopose une autre, qui est to juste ou le beau.
Enfin, l'auteur envisage l'esprit ^ la probité par il|^ port aux siècles et anx peuples diven, iiaiS'en eomiaençant par la pnduté et .en s'y anitast beaueeop plus ,
comme si c'était le sujet pri&eipal dont il eat à traiter; toi^onrs le même vice de coiiq)08itioii.
11 ateiice donc que « dans tous les sidcles et dons tous les pays la probité ne peut Atre que Tbabitade des actions utiles à sa nation d (p. 274) ; et pour le prouver il examine deux opinions dont Tune consiste à considérer la yertu comme rdatiye , et l'autre comme absolue , et il partage la première ; ce qui Vj détermine ce sont des faits, tels que le vol permis à Sparte, le ^meurtre des tieillards autorisé parmi les sauvages , 4iB6retites coutumes , qui , toutes révoltantes qu'dles paraissent, ont cependant été, en <;ertains temps et en certains pays , approuvées (p. 280).
Sa conclusion est que la probité ou la vertu varie selon les idées que Ton se fait du bonheur, dont la vertu n'est que le déidr (p. 285). Elle lui parait évidente ; cependant, pour mieux l'appuyer encore, il croit devoir distinguer entre la vertu de préjugé et la vertu véritable. La pre* mière est ceBe qui ne conduit pas au bonbeur public et tôutef(Hs chez la plupart des nations elle est plus honorée que l'autre. — ^Mais alors, peut^on faire remarquer à l'auteur, ce n'est donc pas par TintérAt que ces nations l'es^ tiraent, et alors aussi que devient cette prétendue règle de Jugement des actions que l'on donne comme universelle. — Du reste, est veitu de préjugé , celle par exemple des liramines avec leurs bizarres superstitions , celle des prêtresses de nie de Formose , et ceHe des pei4)lades du t]ongo vendant leur parents ou leurs enfants. — Toujours même objection ; mais si dans tous ces usages on trouve son utilité ou son plaisir, u-est^n pas Justifié par là norème. Et quand on nous rapporte avec une complaisance qui n>A ni de faon goût ni de bonne compagnie, qui même semble parTois d^un étrange relftchement, ce
qai.se fait.au Tonquin » à Siam , dans TOriont , qoaiid on nous parle dans le même sens de l'amour grçc, en.prou- . ve4;-on. Jùieux ce qu'on appelle les vertus de préjugé; l'u- . tilité , la sensualité , n'est-elle pas toujours là pour tout expliquer et tout légitimer. On a beau dire ensuite, qu'on ' n'a pas prétendu se faire l'apologiste de la débauche , mais, seulement donner des notions plus nettes des deux . espèces de vertu , et mieux faire connaître le mai pour -indiquer le remède , il n'y a pa$ moins daps jtofut cet étalage de faits honteux , beaucoup d'inconvénients et fort peu de démonatratious. Qu'après nous avoir saturés de tels.détaUs ,. et en être venu jusqu'à vanter l'utilité, des femmes galantes pour l'emploi qu'elles font de. leurs richesses, on déclame contre les moralistes qui reeomtntu^ dent la modération 4ans les désirs » que l'on cherche à les tourner en ridicule , et que l'on dise d'eux : « Bien de plus dangereux dans un état que ces moralistes hypojDri- •tes, qui , concentrés dans une petite sphère d'idées , répètent continuellement ce qu'ils ont entendu dire à leurs mies et recommandent la modération des désirs..... Ds ne sentent pas que leurs préceptes, utiles à quelques, particuliers, placés dans certaines circonstances, seraient la ruine des: nations qui les adopteraient ; » il n'y a. pas lieu de s'en étonner. Un moraliste, du bel air , et qui n'écrit pas pour eflirayer de «es sévérités un monde frivole et voluptueux, doit pK)endre en quelque pitié ces instituteurs des Ames simplea et honnêtes , qui ont la petitesse de leur prêcher la modération dans les désirs , et à la rigueur le renoncement et le sacrifice ; et tout au plus peut-il condescendre jusqp!à leur conseiller de substituer dans leurs maadmes le langage de Vimirêt à celui de leur étroite et quelque peu naïve sagesse ; ce qui n'empêche pas notre auteur dans une de ces réflexions qui lui échappent parmi ses fréquen-
tes contradictions de s'écrier : C'est par uh oubli absolu de ses intérêts personnels qu'un moraliste peut se rendre utile à sa patrie, (p. 310).
Mais l'esprit à son tour et toujours en parallèle avec la probité, est aussi considéré par Helyétius relatire* ment aux siècles et aux pays divers. On sait d'avance quel sera le résultat de ce nouvel examen : a L'estime pour les différeiits genres d'esprit dans chaque siècle est proportionné à l'intérêt que l'on a de les estimer b (p. 325). c Le goût c'est l'intérêt » (p. 335). Gomme nous l'avons déjà YU , même principe en esthétique qu*en morale ; Tutile en tout et par-dessus tout. Ainsi, comme prédicateurs on préférait Menot et Maillard au xW siècle , et Bourdaloue au xvir , affaire de goût, c'est-à-dire d'intérêt. Affaire de goût et d'intérêt encore , que l'espèce de prédilection que Ton a eue pour Corneille au xviP, et pour Racine au xym«. alJne certaine faiblesse de caractère^ suite néceâïaire du luxe et du changement arrivé dans nos mœurs , nous privant de toute force et de toute élévation dans Tâme , explique cette difRSrence de penchants , de même que la préférence que l'on donne aux comédies sur les tragédies d (p. 33^). Le beau n'est donc pas plus chose en soi que le bien : il n'est que ce que le fait l'utile , et l'utile , il ne but pas Tonblier , n'est dans la rigueur de cette doctrine , que ce qui touche et réjouit les sens , que ce qui satisfait la sensibilité physique. Avec la sensibilité physique pour sujet et pour juge , et l'utilité pour objet et chose à juger, faites si vous le pouvez de la critique , faites cette haute application des plus délicates de nos facultés à la perception et au goût des plus exquises vérités de l'ordre spirituel et moral ; tentez cette impossibilité , et bientût vous vous convaincrez que , réduits aux termes auxquels Helvévétiûs vous enchaîne , avec les sens d'un cêté, et ce qui
plati au MBS de Vanité , ypw ne pourrez prMODeer éa beau que comme dTiiiie Baveur, d*ime odeor, d'une coupleur ou d*un son , et par cela qui seul Juge de ces pro*« priétés, par le palais, Todorat, la vue et Touie ^ c'est-àdtre que yoos u'eù prononcerez plus et que tous tous bornerez tout au plus à. dire quand il vous arrir^a de trouter certaines belles choses qui sont utiles , qu'elles Talent par l'utilité et non par la beauté. Ainsi, pour reprendre l'exemple même d'HelTétius , dans Corneille TOUS apprécierez, au sein des hautes régions oà il empofte Totre flme , non plus cette poésie supérieure et idéale qjoi TOUS rsTit dans ce que Totre Cœur a de plus grand et Totre raison de plus pur , mais cette propriété qu'il pourra par accident, pat une de ces rencontres où les choses les plus sublimes se Joignent aux plus basses, ayoir également , de TOUS rendre le corps plus dispos et de tous procurer utt certain bien-être, et ce sera aTec lui de l'hygiène que TOUS ferez, et non de l'esthétique, non, j'osefai le dbre^ de cette religion de la grandeur dans la beauté, qui donne bien aussi une certaine santé, mais à l'âme qu'elle purifie et sanctifie dans ses plus nobles parties , non au corps auquel elle ne s'abaisse pas ou qu'elle ne touche que de loin. Ainsi encore dans Racine tous estimerez moins cette diyine suaTité d'inspiration et d'expression qui n'est pourtant pas sans éclat et sans force , mais qui aTant tout abonde en chants soutenus d'amour et de tendre harmo-^ nie , que cette Tertu , si par hasard il Ta , de caresser TOtre mollesse , de flatter Totre sensualité , d'être pour TOUS un objet de luxe, et un moyen raffiné de TOluptueoses Jouissances. Est-ce là du goût « est-ce là de la crin tique ? Ce n*est que de l'économie politique appliquée à des choses dont elle n'est pas Juge.
Ces observations qui conviennent à ce qui précède ,
eMTiMMfit égalesieiit à ce qui suit dan» notre auteur. II s'agtt en effel de Tesprit envisagé par rapport aux ditté^ rente pays. Or ^ c'est toujours chez lui la même règle d'estime proposée, et la même règle d'estime, selon nous , à rejeter. Il pense que ce genre d'esprit , qu'on appelle réloquence, n^est si fort prisé dans les pays républicains , que parée qu'il ouvre la carrière des richesses et des grandedrs. N'est-ce pas encore dire que soit aux yeux de l'orateur, sent à ceux des auditeurs, ce don et eet art tout ensemble , cette puissance toute spirituelle qtd s'adresse à l'intelligence par les idées , et au eœur par les passions, qui dans^ son excellence et sa force vaut avant tout par la vérité et ce qu'il y faut de beauté pour fieiairer , toucher et persuader les Ames ^ n'est cependant » dans l'opinion des hommes que chose de négoce , instrument de bien-être, objet qui se vend et s'achète di plus ni moins qu'une éto£b , qu'un b^ou , qu'un meuble de luxe, que fabrique pour le gain un ouvrier intelligent , et que paie pour son plaisir un consommateur4ntéressé et. souvent une dupe. Voilà tout le secret de cette espèce de production qu'on nomme l'éloquence;, métier et mardiandKse » rien de plus , rien de mieux. Ainsi jugée et tarifite l'industrie de la parole , est-elle assex. méconnue , est-dle assez dégradée , est-elle assez exclusivement vue par ses tristes et bas côtés) Et cependant même lorsqu'il arrive que celui qui s'y livre la détourne de son noble et légitime but , et l'applique à des desseins qu'il ne saurait avouer, ne faut>*il pas , s'il veut encore trouver ou conserver en lui quelque vertu de persuasion, qu'il ait, ne fû.t-€e qu'en passant , quelque généreuse conviction, quelque entraînante passion? Ne faut-il pas de même que ceux, auxquels il parle , recherchent auprès de lui autre chose qu'un amusement de l'oreille , qu'un plaisir des yeux ,
qtt'im mémoire et qn'un jeu qai les flatte dan» leor mbsibilité physique? que si Forateur est Yraiment r<NPaleur, c'est-à-dire l'homme d'une grande pensée ^ et d'une vive émotion, à rendre par un discours plein de clarté d'ordre de mouvement et de vie, et si ceux.qui l'écoutent, sont aussi des esprits inquiets d'une sainte cause , animés de généreux sentiments , c'e$t un commerce sans doute aussi» qui s^établit entre eux et lui, c'est un échange assurément, mais où rien ne se fait que d'ftme à Ame , et qui ne soit d'un côté raison , lumières supérieures et haute impulsion d'amour, et de l'autre, après plus 014 moins de résistance et de lutte , foi , adhésion d'esprit et soumission de cœur. Où y a*t-il là place pour ce trafic honteux et ce métier sans pudeur qu'Helvétius se platt à nous montrer dans les nobles travaux de l'éloquence?
* Laissons-le donc dire ; laissonfr-le expliquer au même point de vue d'autres dons de Tesprit , la clarté , l'agré-* went , ta grflce et la légèreté dans les productions littéraires ; qu'en tontes il voit pour fin , le bien-être du lecteur , sa peine épargnée et sa paresse favorisée ; qu'il réduise ainsi toute la critique à une sorte d'application de l'économie politique, nous n'avons phis, après ce qoj vient d'être dit , à discuter mais à constater cette conséquence nécessaire de la doctrine qu'il professe. Toutefois il serait difficile de se taire sur Tétrange réforme qu'il est, par la suite de ses idées , conduit à proposer pour Téducation des femmes. Comme c'est à elles qu'il attribue le goût fort répandu de son temps, pour les compositions frivoles,' pour les romans et les historiettes, comme par suite de l'influence qu'elles exercent , la grande affaire de leur vie est la galanterie , il croit qu'il y aurait un moyen entre autres de corriger cet abus : « Ce serait , Je n'ai pas besoin d'avertir que Je cite et même que je ne cite pas
tout» de les débarrasser d'unreste de pudeur, dont le sacrifice les met en droit d'exiger le culte et l-adoration perpétuelle de leurs amants, d Les hommes en seraient plus indépendants , plus raisonnables et plus sages (p. 359).
Tout cela peut être conséquent, mais 11 faut avouer qu'il est malheureux d*ètre amené par la logique à de telles propositions, et qu^en venir à demander pour la sagesse et Findépendance , entendez la plus libre jouis* sance de l'homme , l'avilissement de la femme, c'est se laisser pousser par le raisonnement à de bieh étranges excès. Ainsi , ce n'était pas assez d'avoir été entraîné à flétrir dans notre esprit la poésie , l'éloquence et les lettres, il fallait encore en venir à retirer tout respect à celles qui y ont tant de droit , et en ont tant de besdn.
Helvétias n'a compris , au moins par son système , ni ce qu'elles valent , ni ce qu'elles exigent , et si J'avais à cet égard à lui donner une leçon , Je la lui donnerais simple et courte , et Je l'emprunterais à un auteur qui a bien aussi ses excès de doctrine, mais qui les tempère ou y échappe par cette intelligence venue du cœur, à laquelle se révèlent les bonnes et saintes choses ; M. De Maistre , * écrivant k sa fille , lui dit dans l'effusion de ses conseils et de sa tendresse de père : Le grand honneur est de faire des hommes et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Et ailleurs encore : a Les femmes ne font aucun chef-d'œuvre (il s'agit de ceux de l'esprit) en aucun genre mais
elles font quelque chose de plus grand que tout cela ; c'est sur leurs genoux que se forment ce qu'il y a de plus excellent dans le monde , un honnête homme et une honnête femme ; c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. x> Or^ Je le demande , est-ce de la femme avilie , et dâfarranée, comme le dit Helvétius , d'un reste de pudeur, que viendra
à renTanee poar la sonteoir» rélerer, la conduire At l'état d^innocence à celui d'honnêteté , cette vigilance , cette pureté, cette religion dans l'amour qui fiiit la digue et Tertneuse mère? En perdant le respect qu'elle se doit h eUe-mëme , elle aura perdu également celui qu'elle doit à son enfant , et ce ne sera plus en lui une ftme , une créature raisonnable , que dans son peu de retenue , son peu d'estime pour elle-même, et par smte son mépris de la nature humaine , elle se croira appelée à former ; ce sera un animal de son sang qu'elle aura conçu et mis au monde sans pieuse sollicitude et même sans toidresae. Car il faut la pudeur au cœur de la femme pour y dérelopper et y conserver toutes les autres vertus; c'en est le parltann et Ma-fois le principe vivifiant ; de la part de ceHe qui n'a pas ce sens inquiet, timide, exquis et grflcieui tout ensemble de l'honnête , n'attendez pas les délicatesses de conscience et la pureté de sentiment de la fille , de l'épouse et de la mère , et craignez bien des oublis et bien des abaissements. Ce n'est pas sur ce modèle et à cette fin que Dieu a fait la compagne de l'homme.
liais il est temps d'en finir avec l'analyse de ce discours, et de constater en dernier lieu , que l'auteur en eonridé* rant l'esprit comme la probité par rapport à l'univers , ne voit pas, pour en juger sous ce nouvel aspect, d'autre mesure que cdle qu'il a constamment appliquée, c'est-ànlire, l'intérêt. Ainsi , il pense que s'il existait une probité qui s'étendrait k l'univers , elle ne serait que l'habitude des actions utiles à toutes les nations ; mais il n'y croit pas, et il admet tout au plus à cet égard des intentions et des vœux. Il n^en est pas de même de l'esprit, qui peut en se composant d'idées utiles à tous les hommes , avoir ce caractère de généralité. C'est ainsi que dans Homère , Vir^ gile , Le Tasse et Milton , on trouve des pensées qui plai*
sent dans tons les temps , dans tûns les lieux et à tous les hommes. Si donc dans ce cas, comme dans tous les autres, il y a un dispensateur de Festime des hommes , nul doute que œ ne soit Itntérét. En sorte que de tout point en ma-* tière d'idées, eomme en matière de mœurs, ce qu'on estime, ce qu'on doit estimer, c'est uniquement l'utile. Telle est la conclusion générale de l'auteur , suite et résumé de toutes les conclusions particulières auxquelles il est successirement panrenu.
Cette conclusion , Je la combattrai , mais je me hâto de le dire , ce sera plutôt en la partie qui regarde la probité ^ qu'en celte qui touche proprement à l'esprit , car quoique dans Tordre de composition tel que se le propose Helvétins , ce soit éyidemment celle-ci qui ait le pas sur cellelà , dans l'ordre d'importance c'est au contraire la seconde qai l'emporte sur la première; la preuve en serait s'il la fallait , dans le soin avec lequel la plupart des auteurs , que j'aurai par la suite l'occasion de dter , se sont bornés dans leurs critiques à ce point de doctrine. Je ne ferai pas autrement qu'eux ; je m'attacherai ayant tout à discuter et à apprécier le principe de l'intérêt , tel que le prcrfèsse Helfétius , lorsqu'il l'applique aux actes et aux habitudes de la Yie morale , et je m'en tiendrai pour le reste aux remarques particulières que j'ai pu mêler çà et là au cours de mon analyse. Je vais donc examiner , pour la juger dans ce qu'elle a de plus général , cette théorie définie comme elle rient de Tëtre ; mais ayant je laisserai parler des écri?ains dont l'interyention dans cette question ne sera certainement pas inutile.
Dans la pratique parce que nous sommes faibles , parce que nous sommes tentés , parce que souvent en nous le mal prévaut sur le bien , l'intérêt sur la raison et la chair suir l'esprit , nous ne sommes que trop disposés à une fii-
cile indulgence à l'égard de certaines maximes. Dans la spéculation du moins , et quand nous n'avons à prononcer que du vrai et du faux , soyons plus fermes et plus sévères, ne fléchissons pas sur les principes , en morale surtout. On perd la foi aux choses , de plus d'une façon et à plus d'un degré. On peut ne pas croire à Dieu , ou du moins à certains de ses attributs ; on peut ne pas croire à l'âme et à certaines de ses facultés , et ce sont déjà de terribles doutes que ceux-là; mais on peut en outre ne pas croire à la loi morale et à ses applications , et c'est le pire de tous , car il implique les autres, et atteint pour la corrompre au plus profond de la conscience. Or , avec Helyétius on devient au moins indifférent et sur Dieu et sur l'âme et on ne tient pas bien vivement , car on la nie à chaque instant, à la loi morale elle-même. On arrive ainsi à un triste et fâcheux détachement de toutes les grandes vérités, nécessaires cependant à notre esprit et à notre cœur. Il y a donc lieu de se féliciter de trouver à cAté d'Helvétius et en opposition avec lui sur ce qu'il y a de plus fâcheux dans sa doctrine , des auteurs , ses contemporains , quelquesuns même ses amis , et sur d'autres points ses partisans , et de les entendre protester avec éclat contre ses maximes. C'est avec d'autant plus de confiance que nem en viendrons ensuite nous-mêmes à discuter et à juger cette fausse philosophie.
Ecoutons d'abord Voltaire.
Sur une pensée de d'Holbach , mais qui pourrait tout aussi bien être d'Helvétius, et qui est que dès que a le vice rend l'homme heureux , il doit aimer le vice , » il s'était écrié : Cette maxime est encore plus détestable en morale que les autres ne sont fausses en métaphysique ; et il le prouvait par quelques réflexions pleines de sens et de cœur. Il est dans les mêmes sentiments , chaque fois que
r^MScasion s'en présente » et il y est si attaché qu'il n'bésite pas en plus d'un endroit à se séparer de Locke luimême , qu'il est en général si disposé à suivre , mais qui 4ui parait sur ce point s'écarter de la vérité et nier au moins indirectement les idées dn juste et de l'injuste. G'est> ainsi qu'il dit : a Locke , le plas sage des métaphysiciens que je connaisse, semble,. en combattant avec raison les idées innées, penser quHl n*y a aucun principe de morale
universelle. '.
Mais n'est-il pas évident que Dieu a voulu que
nous vivions en société , comme il a donné aux abeilles un instinct et des instruments propres à faire le miel. Or, la société ne peut subsister sans les idées du juste et de l'injuste ; il noas a donc donné de quoi les acquérir
Voilà donc le bien de la société , établi pour tous les hommes , depuis Pékin jusqu'en Islande , comme la règle immuable de la vertu. » Et ailleurs encore : « Locke , ditil, qui m'instruit et m'apprend à me défier de moi-même, ne se trompe-t-il pas parfois comme moi-même? D veut prouver la fausseté dçs idées innées. Mais n^ajoute-t-il pas une bien mauvaise raison à de fort bonnes. U avoue qu'il n'est pas juste de faire bouillir son prochain dans une chaudière et de le manger ; il dit cependant qull y a des nations anthropophages et que ces êtres pensants n'auraient pas mangé des hommes , s'ils avaient eu des idées du juste et de L'injuste que l'on suppose nécessaires à l'esprit humain. Sans entrer ici dans la question, s'il y a en effet des
nations anthropophages. • Des vainqueurs ont
maçgé leurs esclaves pris à la guerre , ils ont cru faire un acte très-juste , ils ont cru avoir ^ur eux droit de vie et de
.mort ils avaient une très-fausse idée du juste,
mais en fait^ ils croyaient agir justement. » Cette réponse 4e Voltaire n'est peut-être pas tout-à-fait suffisante , et
Roussâw la eooqdètera. Hais d'ayanee on peutjr ^jonler œtte remarctoe» que les sauvages « conutie les peuples civilisés , avec leurs Idées d'ailleurs fort confoses de la justice , ont leurs passions, leurs colères , leurs intempé» irances de vengeance , qui les emportent et leur font violer la loi qu*ib ont en eux » qui les rendent par conséquent coiqiables et cruels » comme nous le devenons nous^nfimes, tout policés que nous sommes, quand daos nos jours de fureur et d'aveugle égarement , nous commettons de ces actes sanglants , dont nous fait rougir Thistoire.
Voltaire poursuivant sa pensée rexprime avec plus de précision encore, lorsqu'il nous montre que comme « la loi de gravitation , qui agit sur un astre « agit sur tons les astres , sur toute la matière ; ainsi la loi fondamentale de la morale agit sur toutes les nations connues ; » et qu'il j joint ces explications : « Qu'appellez-vous la nature? -« L'instinct qui nous fait sentir la justice. «^ Qu'appeliez** vous juste et injuste ? -^ Ce qui parait tel à l'univers. -^ Et toutes ces lois diverses , contradictoires ? -— Lois de eœivention, usages arbitraires, modes qui passent ; Feseentiel demeure toujours. Montrez-moi un pays où il soit honnête de me ravir le fruit de mon travail , de violer sa promesie , de mentir pour nuire, de calonmier^ d'assassiner, d'être ingrat, de battre son père. et sa mèreqvand ib tom présentent à manger. Oui , encore lue fois il j a une loi naturelle, et elle ne consiste nia faire le mal d'autnd ni i
•'en réjouir, o a L'idée de justice est telle^
Inent une vérité de l'ordre , à laqudle tout runiVN'S donne son assentiment, que tes plus grands crimes qui ^flligent la société , la guerre par exemple , sont commis aous im
faux prétexte de justice; Les petits vcAenn
eux-mêmes , quand ils aent associés , se gardent Men de dire : allons v^er , allons arracher à la veuve et à For-
pbdbi leur nourritore* Ils disent: soyons justes» allons reprendre notre bien des mains des riches » qui s'en sont emparés. Le mot d'injustice ne se prononce jamais dans un conseil d^état où Ton propose le meurtre le plus iiyuste. Les conspirateurs , même les plus sanguinaires , n*ont jamais dit : commettons un crime ; ils ont dit : yengeofts la patrie des crimes du tyran y punissons ce qui nous parait une injustice, d
Enfin dans son poème de la M naturelle ^ Voltaire rend la même pensée dans ces vers :
Je ne puis ignorer ce qa^ordonna mon maître ; Il m'a donné sa loi , puisqu'il m'a donné l'être.
La morale uniforme , en tout temps» en tout lieu , A des siècles sans fin parla au nom de Dieu. • .••••••••••.•«
Le bon sens la reçoit , et les remords vengeurs , Nés de la conscience > en senties défenseurs;
D'un bout du monde à l'autre elle parle , elle crie : 4< Adore un Dieu , sois juste, et chéris ta patrie. »
De la raison naissante elle est le premier fruit; Dès qi^'on la peut entendre» aussitôt elle instroit: Contre-poids toujours prompt h rendre l'équilibre . Au cœur plein de désirs , assenri, mais né libre; Arme que la nature a mise en notre main» Qui combat l'intérêt par l'amour du prochain.
Nous venons d'entendre Voltaire ; écoutons maintenant Rousseau. Les arguments sont en partie les mêmes ; mais outre qu'ils ne sont pas présentés du même ton et sous la même forme » nous ne devons pas en craindre le retour et la répétition. On ne saurait trop insister sur les raisons à
opposer à une doctrine' que Vauteur ne se lasse pas de reproduire et de célébrer ; on ne saurait trop de fois chasser au loin cette fausse colombe , pour me servir d'une image empruntée à un des critiques d'Helyétius, qui, trompeuse messagère de paix , n'a pas besoin , pour prendre pied , de chercher des terrés inconnues, et qui trouve toujours parmi nous quelque lieu où se poser.
Rousseau n'est pas un de ceux qui la repoussent avec le moins de force. A la suite de Tapostrophe à Helyétius que j'ai citée plus baut, examinant le fondement de la morale il dit : a II est au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu , sur lequel nous jugeons nos actions et celle des autres , comme bonnes et mauvaises, et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience. Mais à ce mot j'entends s'élever ^e toute part la clameur des prétendus sages : Erreur de l'enfiance, préjugé de Téducation, s'écrient-ils' tous dé concert; il n'y a rien dansTesprit humain que ce qui s'V îiii^rôduitpai^ Inexpérience, et nous ne jugeons d'aucune chose que par des idées acquises. Us font plus:'cêiC'^accorà ctè toutes les nations ils t'osent tejeter, et contre l'éclatante uniformité du jugement des hontmeèy ils v6nt^ chër<^her dans tes ténèbres quelque peuple obscur et connu dWxséii^; comme si tous les penctikiîts âe ïà nature étaient anéantis pisrJaàé|pfavation d'un seul ^ëdpïe,-. et' qiie sitôt qu'il est des |Dn6nstres, Tespèce hunîàine nëfut pîusnenl./......VChâcun,*d^^ ,
concourt au bien public par son intérêt. Mais d'où vient donc que le juste y concourt ^ son ' préjudice î (Ju'est-ce qu aller à la mort pour son intérêt? sans doute nul n'agit que poiif s^n bien ; mais s'il n^est pas un i)ien moral dont il faut ienlr compte ,' on n'expliquera jamais par Tintérêt propre que les actions des méchaihts. Or ce serait une trop abominable philosophie que ceïlê où l'on serait embar-
rassé des actions vertueuses. » Et après les développements qui suivent et qui ont beaucoup de rapports avec ceux de Voltaire , Rousseau finit par ces paroles si con nues mais qu'on aime à se rappeler: a Conscience , <x)n science I instinct divin , immortelle et céleste voix , guide assuré d'un être ignorant et borné , mais intelligent et libre, juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui fait l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions. »
Diderot, qui comme on le sait, n'est certainement pas toujours un très-sévère moraliste, mais à qui il arrive aussi 9 surtout quand il critique , d'avoir ses rencontres heureuses et ses veines de sagesse , attaque dans deux morceaux, l'un relatif au livre de V Esprit , l'autre à celui de VHomîM, mais dans le second plus fortement que dans le premier , la morale de l'intérêt. Voici ce qu'il dit en dernier lieu, en prenant pour exemple les savants, ceux du moins qui sont véritablement dévoués à leurs travaux * ti Gomment se persuader que chez eux l'amour des talents est fondé sur l'amour des plaisirs physiques.
Croyez que quand Leibnitz s'enferme à l'âge de vingt ans, et en passe trente dans sa robe de chambre, enfoncé dans les profondeurs de la géométrie , ou perdu dans les ténèbres de la métaphysique, il ne pense pas plus à obtenir un poste (Diderot qui ne ménage rien , indique ici crûment un autre mobile) , et à remplir d^or un vieux
bahut, ques^il touchait à son dernier moment C'est
un être qui se platt à méditer » qui est un sage ou un fou , qui fait un cas infini de Téloge de ses semblables , qui nime le son de l'éloge , comme Tavare le son d'un écu*... et tente de faire une grande découverte pour se faire un
grand nom Voilà le bonheur quMl envie et il en jouit.
Prôpo8ez4ul tom les plaisirs des sens à la ecmditioii C|a*tl renonce à la solution d'un problème et il ne le voudra pas. Offres^-lui la place de premier ministre , s^il consent de jeter an feu son traité de Tharmonie préétablie^ il n'en fera rien. Il est avare , forcez sa porte , entrez dans son cabinet le pistolet à la main et dites-lui : ou ta bourse ou ta découverte du Calcul des fhMnUmi, et il vous livrera la clef de son coffi*e^fort en souriant. » Et après divers dévelop* pements dans le même sens , il cloute : a Que direz^voos 4e ^ABt de philosophes noseontemporainset nos amis, qui gourmandent si fièrement les prfitres et les rois? ils ne peuvent se nommer ; ils ne peuvent avoir en vue , ni la
gloire, ni rintérét, ni la volupté ; Comment résou-
drez-vous, en dernière analyse, sans un pitoyable idras de mots, en des plaisirs seniuels , ce générebx enthousiasme qui les ioxpose à la perde de leur liberté , de leur forlune ,
de leur honneur même et de leur vie? le vefuaen*
tends , ils se llaftl^t qu^un Jour on les nommera et que leur mémoire sera éternellement honorée parmi les hommes; Je le veux. Mais qu'a de commim cette vaaité hé^ roïque avec la sensibilité physique el la sorte de récompenses abjectes que vous en déduisez., .w^^i.wlfeif tmi , Totre vaisseau fait eau de toute part, > et je pourrais le couler à fond par Texempte^de quelqttesihommea qui^mt encouru rignominie^iV>nt supporté^dansrleflileÉed^ pendant une longue suite «d'années , soutenus ikrneul espofr de confondre unjonr 'teursinjosteseoucitogrens...*.. » Pois passant d'un ordre d?idées4i un antre, dNme dolse d'hemmes à une autre; è loquelleilestoependaintmoitt» favorable, il n'en dit pas moins : « QnxA vapport y^ a4-il enire Théroïsme insensé "de quelques hommes rirtigiedx et les biens de ce monde?' Ce w^est pas (ici encore -Diderot a des mots à lui et que je dois passer) de a'enivrer de vios
délicats « de se plimger dans un torrent de voluptés seasoeliM ; iUii^en prifent ici-bas et n*en espèrent pas là baut. Us dontient oe qa'ils ont et ils sont persuadés qu'il est plus diffietie à rbomnte riebe de se sauver i qu*à un cbameau de passer par le trou d^une aiguille.. Ils n'ambitionnant point de poètes éminents ; le premier principe de leur mot aie est 16 dédain des honneurs corrupteurs et passagers. Voilà ee qu'il faut expliquer ; quand on établit une loi générale , il faut qu'elle embrasse tous les phénomènes e^ les «étions de la sagesse «t les écarts ée la folie» » Ainû s'eiprime Diderot, et^'est à-p«u^rès le même langage qu'il tient dai» sa «orrespondanee «vec Falconnet Powqooi n^a^t'fl pas toujours parlé de-m6ffîe?'Pottrqiioi dans 8es-sailUes4*iiiiagiDatlonetses^ent#a!ne«nentsde ^* tèiM $r'Ml été trop soiiveol m$&i kÂn^ plus loin dans le même Sens qu'Helvélius ? C'est qu'alors livré à lu^mètne, et dam tout Fabanden de sa fougueuse nature, il n'a rien qui le Mtienne et l'tm|>â6lie d'(dM»aâ^. sans tnesurc^ en sea Mies petiséimsi MidaJci. HeM.Ji^e ,, 8 est. magistrat et oMitrev il «sidaps le ràle d'tm hpmiM ton» d'i^voir raison 6l il B'y manque pas; il coule à fond, eomme il le dit, la firéle batfque di'Heli^rtlosi. . ;
Bii»passanit i4e JHierotià ïurgdtv^iDeiis ne. passons pr^ eisfaieirt pascta-aiéme a» mé^i^^; nous?al|(m$tde Pun des espritalesphisriniégulieraà l'u#4eeiîûQù»t^^ sLvur aiàole« Tiurgol estrimteage', qi^r^ qff0ique:|énétrè. ée f esprit général et son temps)' vfe» pai^ge pas c€|»enâant tovs les prinripes de.pbiloso|^il»( ic-'eslmne gsaode inteiygeftse et tns' noble ccam^, auqusi^Ri a été^renKiiee témoignage par «m roi ^ le comprît sans pouvoir le tecœnler et le soutenir dMs ses |dam» de ré&^eme : « Il n'y a que vous et mol qui' voulions le .bien de mes peuples* s II ne doit dono ni approuver ni goûter le livre d^Helvélrus. II en
écrit en effet fort sévèrement à Gondorcet : « Comme Je ne crois pas, monsieur , dit-il, que tous fassiez Jamais un livre de philosophie sans logique, de littérature sans goAt , et de morale sans honnêteté , Je' ne crois pas que la
sévérité dé mon jugement puisse vous effrayer.. On
prétend qu^Helvétius a dit le secret de bien des gens , Je suis fAché qu'on ait prêté ce mot à M"^ de Bouffleis ; J'avais toujours pensé qu'il était de M'^" Dqdeffand à laquelle il appartient de droit» Je sais qu'il y. a beaucoup de passablement honnêtes gens, qui le sont à la«mai)ière et d'après les principes du Uvre de VE$prU, c'est-à-4ire d'^rès un calcul d'intérêt. J'ai sur cela plusieurs cbos^ à remarquer : pour que ce fût un mérite dans ce livre, il budrait que Fauteur se fût attaché à prouver que les hpmme&'Ont un intérêt véritable à^tprebonnêjtas gens» cei[ui estiMle; mais il semble continuellement oocupétà prouver. le con-traire. Il répand à grands flots le mépris et le ridicidesur tous les sentiments honjiiêtfs et t^ijir »to9tfMi;' les «imitas privées. Par la plus lourde et la{dus:absi|r4e^ erreurs il veut faire regarder ces veitus commf^ nulle», rpoiir« ne vanter que de prétendues .v^r!tMs,poU[jiql»^s>• be^ucmq» plus funestes aux homn^es, q^^eUie^n^.pepKenM^w ^^
utiles , Il f^taJbm qftïl ^'l^ a .fla|k4lpu«,Ji M mWÀ
entre les jaationsi» 4;^ù U4«pff^î(^(V^i)4 P9od#4ÂU 4fre éternellement vu covip^TCprgQ;..^**^ .nul^^iM^^^ 9fi Si'appuie. sur une cojuiaissai^ approfondi 4wt^<ipr {ipmaîB; nullç.partil n'analyse les, .VK9Îi$J>eflïQMi^,4e;lll|Oi|iP9e ;*i-^^4.. il ne se doute nujyie part qo» J>homavd'aî(t(te4^«s«iB d'ai-r mer» autrementil.n'aiH'aitpai^ dÀtrque^riiitérê^estl'mique principe qui le fait agir. Il eut compris que dans le sens où cette proposition est vraie > elle est une > puérilité et une abstraction métaphy^uê, d'où il n'y « .aucun ntailiat pratique à tirer, puisque alors elle équivaut à dire que
rhomme ne désire que ce qu'il désire. S'il parle de l'intérêt réfléchi, calculé, par lequel rhomrae se compare aux autres et se préfère, il est faux que les hommes, même les plu» corrompus , se conduisent toujours par ce principe , il est faux que les Sentiments moraux n'influent pas sur leurs jugements , leurs actions et leurs affections. La preuve en est qu'ils ont besoin de vaincre leurs sentiments lorsqu'il est en opposition avec leur intérêt ; la preuve en est qu'ils ont des remords ; la preuve en est qu'ils sont touchés des romans et des tragédies , et qu'un roman dont le héros agirait conformément aux principes d'Helvétius leur déplairait beaucoup... \.... Il y ades hommes très-peu
sensibles et qui sont en même temps honnêtes; mai^
tous ont pour base de leur honnêteté la justice et même un certain degré de bonté. »
Parmi ceux dont j^avais annoncé que je rapporterais le sentiment surla morale d'Helvétius , je n'aviais pas dV bord' eu l'iiitetttMn de donner une place à La Harpe. C'est qa'« effet ria -critique , d^ailleurs fort passionnée , n'offre pas de cai-actètie qtà la dîàitingue particulièrement , j'en tirërarr ebpèndadt ce tràît qu'il cite et qui est une bonne maMèfiB die marquerlés isuites fScheuse^ en politique d'une telle iii6râlè:'i Quand Fabricius entendît Cynéas, à la taMe dé /Pyrrhufi, débiter la doctrine d'Epicure sur le pWtfritt^W «dtolttir, diddx immortels, s'écria-t-il , puisse cette dbètrinéetfe tc^jtnif â celle des ennemis de HonÉe f 'v^ Le Aei est sanâ doute j^ltts politique que philosoiplâqaê \ et si Perdre des temps me permettait de faire ee rapt>r0Ghement, je diraiià plus stoïcien que chrétien, mais il n'en est pas moins une fo^te réprobation des maximes épicuriennes. Et nous aussi , sfjouterai-je, souhaitons pour notfe pays, souhaitons pour tous les pays, souhaitons pour l'humanité que ce ne soit pas là la règle de
fa vie soit publique soit privée , car ce serait la raine 4e la société. Qu'est-ce en effet que Tégoïsme? ta désassociation , si on me passe l'expression , la réduction do moi au moi , la faiblesse même de Thomme , auquel il n*est pas bon , si toutefois il n'est pas impossible d'être seul, surtout de cette solitude du cœur, qui fait qu^il n'aime que lui et en lui ce qu'il y a de moins noble. Oà l'homme n'aime plus son prochain comme lui^mffmey ne le traite plus comme lui-même , reflàce en quelque sorte devant lui. il n'est plus deux, il n'est qu'on, il est seul , et seul il est dans toute son infirmité , toute sa misère naturelle, de sorte que cette morale qui semble tant faire pour le moi , au fond de lui est désastreuse , puisqu'elle lui ôte cette chose nécessaire entre toutes, et qui double sa vie , appelée par le christianisme du doui nom de prochain.
Je voudrais aussi citer parmi les Juges de cette partie de la philosophie df'Helvétius , des écrivains sans doute moins illustres que ceux 'dont J'ai d'abord produit le» noms , mais qui ont cependant leurs mérites , et qui ont surtout celui d^a voir feiï au XTiir* siècle , sans grand éclat peut-être , et sans grand résultât , mais non sans solidité et sans force une ferme opposition au 'sensualisme régnant ^ Fabbé âe Lïgnac et l'dibbé Gaachat par exemple (1).
L'abbé' de Lignac ,' esprit fin et 'judicieux , penseur pénétrant, bon écrivain et analyste savant, n'a petit^tre eu que le tort, dans son examenduLiwe de eXêorii, de h'avoir pas toujours donné à cette discussion , au moins dans la
(1) On pourrait nommer ailsn le P. Eicbard , l'abbé Barael et autres.
Si l'on voulait être édifié dans le détail des nonbKiises ineoné* quences dans lestpielles tombe Hehétiua , on n'aurait qu'à consolter un Ibog chapitre de l'abbé Gauchat qui en fait » on peut le dire , un rocueil complet et vraiment curieux.
forme 9 un tour assez sérieux , car il est difflctte de réCater ayee plus de vigueur et de modération tout ensemble la dœlrine d'Helyétius, et quoiqu'il s'attache particulièrement à en combattre la métaphysique, il n-en néglige pas la morale , et voici comment entre autres endroits il en présente la critique (p. 104 de son examen et>m%(pêe) : a Pourquoi étes-vous au monde? -^ Pour m'y procurer le pins de plaisir possible. -<- Étes-vous libre de choisir entre plaisir et plaisir? — Non , je suis entraîné par une fatalité invincible dans toutes mes volontés et toutes mes actions. — Vous n-ètes donc pas au monde pour être hon-* néte et vertueui^? — J'y suis pour y être ce que J'y suis , puisque je ne puis y être autrement. — Qu'est-ce que la vertu? — C'est mon intérêt personnel , lié à celui de ma nation, -^ Êtes-vous obligé d'aimer l'intérêt de votre nation? — Autant que j'y trouve mon pompte. — Seriezvouajnéchant si vous troubliez^^ Tordre de la société? — Oui , dans l'esprit de mes concitoyens ;. mais en moi-même Je senâa bon comme un loup le serait dans son espèce. — Qtt'ests^e que la perfectiop morale? — Ce qu'il platt aux hommes d'appeler ainsi. — D^où viennent les grandes vertus? — De^ p^ssions^ poussées jusqu'à leur dernière ll^riodq,..fç^qui fpnU^^ crimes, — Faut-il
réprimer, J^ Plissions? Ce serait peine inutile dans des 6t^ qui spntfiip par la fatalité et pernicieuse, si elle
réussissait. » ., r . .
QojoA à l'al)!^ Gauchat , dont je voudrais aussi donner qqjçil^e chose, pour lui faire honneur dé sa part dans la lutte contre Helvétius, théologien peut-être plus que philosophe , il ne manque cependant pas de bonnes raiaopsdans saréfutatiojpu mais il laisse parfois à désirer plus de sotariété . phis d'élévation , un meilleur ordre de composition ; il y a trop du journaliste dans ses lettres. Voici
qmelqim-uDeis de ses observations sur la* morale d'fitolrétius (t. II, p. 140 et 260) : a II y a en nous Tamour de soi et dans Taniour de soi un double désir, eélui do bonheur et celui des nioyens du bonheur. Le premiiNr est nécessaire et universel , le second libre et variidide. Helvitîua: ne reconnaît que le premier et dît en conséquence : Suives ee but sans regarder aux moyen»; votre bonheur à tout pris et sans condition. Mais tes moralistes chrétiens plus éclairés » etlenanicomptede Tunet de Tanire désir, ne disent paa : n'ayez pas d'mtérèi, ne cherchez paa votre bonheqe , ilS' disent : diinrchez: JUAre bonheur, votreboiAeur Térita|>le rmato i^yez. égard aux moyens, ne prenez «pie ceux^ue permet la loi divine^ Point de bonheur par eo»séquenti> contre oetlo loî> qui^ e^t un comnandemenl'' de justice et d'amours Noos ainions', ^oHà le fond^^de «être être, mais co^qui^n'estpas moins dans notre Atro^ c^esl d'avoir tmeloi^ un ordroà suivre^ etparso)le'r<d>ltga^ tion de noua conformer dananotre amour à cette lois à cet ordre. On^-salt'bien.'qoe 4ietat €Q«qaeflieilnme»tpeul désirer , • sentir , recherehen y o'est parce- qu^it l\aln»» qu'il leéésiro, teMutetie^mArercheftliétstil acrfiil^asBtalH sunlesqu*Mipieixde<aoulenifw^ue taipt œiqniil int.faffce qu'il >s^aine^3sl$i]tite^à:ttemoiir deaok est siPialsBlfcgmil joint vm autve ^pnnaip«qiiî hxidMgoiel loUèntiflei »' > * '
Tels aont;leai|ngenMttts.jque5 dfs Auietfrsv^d'aifteors d*or4re<>de»9éQie;^d'.huine»rj[« de sentinientff, otmêmeLOB peut le; dire deipafElis diflteentsV s^acooMent>è porter sur la meealo^'»dVelyétiiHi«i Hsi sonl4 «e BV>°dbitv'accablaals poar«la»dQ«t|cinfli|iifSa^aondanu)entv^et il n'y aurait rien à y ajoBlèr^fll patfqlidÇMBiréflexiqnss^qui n'en sontau reste que la suite , on ne pouvait espéper en lesfrappp^ chant, en leaooordomaant» en les ramenant par Tatatraetion à une commune expression , en former une seule et
mAme critique » et leur prêter ainsi , au moins logiquement, une nouvelle force de réfutation. C'est ce que je vais essayer , et ce qui me servira en même temps de préparation et comme de transition à cette théorie de l'a* mour que j'ai annoncée précédemment et que je me |»t)pose 4e présenter , en opposition avec celle du Lû^rs de
Que suit-il donc, en les généralisant dans ce qu'elles ont d'essentiel, des diverses objections que nou» veoons de voir diriger contre la morale d'Helvétius? que des deux termes en riq^Kurt dans la question qu'il traite , du sqjet et de l'objet, de l'iiomme et de son but , de ee qui le porte intimement au l>ien,et du bien en lui-même, il n'entend pas mieux ruorfue l'autre , qu'il les noiéoonnaitégalement, en réduisatiiruB à ^la sensibilité fdiysiqi» et 1/antrr^ eoinaéquentà l'utile^ et qu'ainsi doiteut point sa section est défectueuse.' En premiet-^lieu; vlj art- il en nous que l'amour de l'utile ei tous. nor astres. amtturs B?en«oDt*ila dans'lettT'^versité: qiie> des Ibrmesi/vaviéesr l'aflatmir du beau cenme œliii dnju^tey Vamoui» du vratcMnmeoelui* du- saiofti; et par sttite>4tMis nos mérites ^toutes «os iverftHS ettovis nos tali^ts, ^t ài l'aide de la iBbestèisetrallA^ chenièrranmif , «'eot-ils peurrdUei^ «iKJposr.fiaii.qliede bien-être el*.11iitilef La* jusiioet etUai'Obariti^Mtsonltelles que des fintérétBi. la pîété i^u'un») inriustile/^le gtale qu'auiaalfiul , la poésie, l'éloquence et la science quoides espiœa-ide senraaUtée? Helvétius;afniM^n>t Hiifir'^^^ nous ide: mouvemeiri; au bien que paient i<oirlesiieBSi;<€t nous n'avons de bonté que te senSflNlitèi >qtti» leur ^«at propre , e'est le triomite^en morale de la aensibiMfrptay«siquo comme il l'appelle. a^ < -
Maifrsî aimer n'est pas toiijour» et en tout aimer l'utile ; si avec l'utile qui n'est proprement que de la matière à
eonsommer» nous aioMMis n^ve piodiafii goi estime Smer à respecter, si nous aimons notre eréatear qui est une Ame à adorer, si nous aimons le beau et le vrai dont Toa est dans les choses leur perfection à i^mirer , et Pautre leur essence et leur loi à déterminer;* si par conséquent tout ce qui sort 4e bon de ces diverses manières d^àimer « si la justice et la charité ne sont plus du commerce et la religion de Péeonomie; si le génie sous tous ses aspects est autre chose qu*one aSàire» si à un certain degré d'ex*» edlence et dans de certaines conditions toutes ces pra<tiques du Men deviennent chacune h leur manière degrands détachemenls4e.grands renoncements ; si le Juste a du héros, et le saint du martyr, si le poète aussi et ronteur ei le savant.poitent du . dévonçmen^ d^ps leur œmve, si par tentée trai(a;i6QlatW^.de^ aingucs toat antres q«eedQi*der^le, Helin6tin^n'aplusraiff9iii;iln tort, et tort-grave. <BMtroppe dei laplusvttîste, comme de la plus gPossièfe«4eft*ennsi|rs, H ne comprend d/o.nos mclinattons, de nos idispositionS'au bieii'qne lamoin^ re* levée ; encore ne la comprendril j^ air^ e»i9tjitit4e , car ce n^est pas bien appvéder; rtolérél^if^ l^^néme, et ter queBim ayri6(Soinde.|et|i)et;tfe en nqsc^iiirs , que^de ne pas IYvoiruiri.etiSolH9fd<mR4:iq»filqu9,i9hoai;dfS,fup^ rieur «t 4e ph»{wr'4 qui Je .Mgitiine et i'en^Jiqae* Qelvétins n'entend rieii|ram«fige, «u béros^et.au martyr; il n^sn- 4end rien nu? poète , au Wfin% <^M roiateun, Que lui par^ tefi&wua.de ïimflm o^, de 4'Wi»f Que lui paiiei-vous d'Homère, 4a rnal»t^c^l^ de jpton? et de ^pçr^ite^t de Maton, eM0.I>eseatfes et de^ijftpii^t
Vous liû demandez j| cène sont pas là de nobles et grandes Ames, de nobles et beaux génies, toutc^covés d'autres soins que de celui 4e Futile? il vous répondra que ce sont des façons d'industriels qui exploitent , ceux-ci ^
le vrai et le beau, ceux-là le josle et le saint» comme I» laboureur son champ ou le fabricant sa houilla , son fer ou son coton. Qu'attendez*^ vous qu'il vous dise de ces pauvretés sublimes , de ces sacrifices presque surhumains de ces morts presque divines r que vous honorez de vos plus profondes sympathies, de vos plus pieux respects , de vos plus religieui[ hommages? Qno ee n&sent dans Tfau* manité de si admirables mérite» , que parce qu'ils y sont dégagés de tout calcul intéressé? non , mais que ce sont au contraire des raffinements , il est vrai ea dernière fin bien trompeurs , d'un sensualisme particulier) on plvtAt , parce que après tout rutilité leur échappe -, que ce sont des folies ; fblie en effet que le géirîe , û grave labeur et qui rapporte si peuîfdlie que la vertu qui travaiMts aussi, et sloaverit si douloureui^ettient ,'poiir ne pet ^s prodiiiie> Mie que toutes ces oeuvres -qui se détaeMsut éerla terre pour se dMÉier au ciel, t»t n'arrivent è vieir, è) rien do moink^ àê ee qui céio^ ; 'IMi6 ci>mme oeDIO'atitre foliè^,^ « • dont 'elles pafUcitîent toutes phis' ou moins et? t|ai a été appelè&là'lToIlê iSelë èrédx; oartdutes ênteeia cte eomnun de tendre à HHé 'èfhtrè^ "finF ^uw la jèuiMiice matérîeHe. Voift ce qdt'sù<^asife'Helvélitfe;céf 'qu'arme conçoit ni n'expliqué'; i^éstâ-^âii^ ^uMl'h*elpttqiié pfi»4'homme dans cequ^l a 'd*bxi;éfiént; rék^pJiqûé^t^irMâfei^aÉs'er qu'il a de moiftii'btfhY it 'semble que faurifiélr' édmme il Test avec répicurieil et' lé volùptJiètLic , il* detrtdt' 109 avoir mièijk' pénétfés'ét? èdmpri^.îl it'eti eslH^iéii;1ls lui restent, au ' môtn^'eti pirâé, dbsen/s i^ eëthêHÛàf^Hi nf^ém»^ pas ce qui sous ces hèbitutteb éé vie;^î$âd ees^tshgagements aut ' Âéris, soUs cëè éfliMneitiënA àtk p\}àVk»\^T^Me , néiirimoihs , pour y petcer et s'y développer , à Toocasion, dé sécrètes ardeurs , de latente énergie , de bons germes ensevelis mais non pas étouffés , de vertus mémeaqui al*^
tendent et peurent avoir leur Jour. Il ne sait pas que dans rhomme de plaisir ', par un don persistant et une grâce de nature, il peut y avoii", quoique en apparence effacé, quoique souillé et corrompu , dumeilleur de Thomme. Vienne enelTetrépreuye, yienne l'aiguillon pénétrant et le mieux jaillira , et le juste et le sage sortiront du TolupteuK et peut-être le héros , et peut-être le martyr ; et dans l'épicurien il ne sera pas impossible que se trouve et paraisse le stoïcien ou le chrétien! Il s'est tu plus d'une de ces singiHières et admirables conversiohs. Helvétius n'y croi^ pas, mais o^est qu'il ignore en son fond la richesse du cœop humatn: R n'y' v6it qti'uh àrtiiktr, et le inoiàdre de tous , tandis ^qifi! y eh a t^t a'àù<re^/ plus 'excellents , plus profonds. Te ^reMs pôû^ eiéhiple le ^ïil^'-siède Juimtiiùé; aux'nioiBS bôihlsdè Ms'jotfrs éTdatfs lèi'^moins bons de ses thMit^lneiltt; feé^lliècle <|ifi!'^ne fauifraiipas cependant trop 'défcrié^'^dë ttedr'de* lé caldihAier, tt*eD fut pa» tn i<réèiséUènt^â>âsoéttSti/é'ët de t'igdrifcm^ ;* i^uoiqu'il Mtimifsim^iltiouftiiistiieël'feed fiaitM'«s|;rMa0ns, quoique paràiPtdut sMif'ieiiAiàUsmè «H ne rë^l pàïttdifférent aux plus saintes choses de Vttàe , auk idée», à la libéHé , i ViiMnr ïte^^rHiifoëiiilé'.^Hiitsmflrn , l^tih^le pouf utt'fettipbVttilicgÀfî^^ir dflctriMJé^.'td&rsétnfifélVinchnër du cAt« dël'Wtilèf tlbfHkiift^ à l'excès, cette fMfmfté et^eMef^ftiblësrié , h'jr Irëcânnait pas autre chôfsé;'' il liT^^sbUpçoilne, il n'y pressent pas^ d'autres prïhcipéft â;^*aiftf6&^ îtiobfTe^. tl ne dëviâéraît pas que le moment Tiéntf ië'i^fidiié dit autre caractère et de tenir une tkXjittéètiMtSliè; cé^ génération , enapparéhce si engagée à l*ép1cu^éisitië , trouvera en'elle pour rëxil , la pauvreté , te eVath^ dé batâïllé^et l'échafdud , utie 'dignité , une constance , un courage , une rééignàtioti j' des dévouements et des détachements , qui s'élèveront Jusqu'à
lliérolsine , jusqu'à la sainteté du martyre. C'était un seeret qu'fielvétius ne savait pas , que son cœur , qui était noble et bon , aurait pu certainement découvrir, mais que son esprit, tron^ié par une fausse doctrine , lui dérobait malhenreusement.
Il ne savait pas mieux, et par les mêmes raison , ce qU'^t le bien en luinnAme , et ignorant comme il l^était des dispositions qui nous y portent , il Tétait également des éléments qui le constituent .
.Çn effet , si pour but à toutes les détermittatious de notre Aïoe , il n'y avait com^ie bien , que Futile et ses fruits ; s'il n*y avaft avec rutile , qui n*est»,comnHB j^;17iyl ^à dit, que de la mi^U^re à consqauneji^, n\ le^ junte qu'oQ péoï^iitflt définir Tàme bupi^ine à le^pepter ,< mi le ^int qu'on pourra|t.dirAr4me.d|vineà adon^lP,, 9ll4^1^au.4}iai est eu toute chose, upf) exquise p^eçl^ioa à/^d«âfer» nilavicai qui eu
estroi^fs.^t ressçji^e.^M|cherclui^vl»^»^il^ i^^ ^ ^ saint , qt }j^.\^f\9xi t\ le.ivral» u'étiiieAt m* fond. que l!utile , de r^hef , il fapdr()it l'a vo.vw t- &<lj(éttus Aiirait r^^ samqr^e seraitjla bonne* Jii^'yiapr^tt pas dans la vie d'auti;^ 9NDt.4fi soin,«4e.pQHr^«èteMd*auiour, â]mtre bien (p&4e bif^n-étrf». . ... .,
Unis^si ce.9'^t7)^,iqu'uq§ I^fpotb^e 9IISSÎ fausse Jiue fâc|i9p.wyF.si af 0p . rii*aiç«,.,ap'ill w#wt. pas roéWMwtee, nurts.OT^il ip9jwt,.p^s adro^tçe;ifuii#^tB^(ijl» «.PteW etde,soarappoi;t»i|]^aleJusd;e etle,«i(f^nt^,,^lel<^u et le. vrai ; toi^ pn> Jpmr car^qiè^^yeur e^ist^f^ prflpi;es.
H^v^timqui a Av^s^^cl par-^XK^^vi^ er^w; suriUft-^ mour, Jmtpar ^çp,^ei^j,il9?t^ni8içp,|ff%^ m4'9^ même ^e, l'amour ^^,51^ ^owpje gr9Sg|^pip^,S"^r;,^utes
les espèces de \Amf, X»^? ^^Vi^Sfi^ ?W>r^ ^^^ l-irtite i n'esiril pas exa»çj(. Gac qu^'esirce que Tutik sans leiuste et le saint, sans le beau et le vrai? Qu'est-ce que l'utile
saBS oe qui loi 4o«id sa ràgle, sa rateOB, et au fomlson vrai prix? Qtt'est-ce que l'utile par-dessus tout et à Fexclusion de tout? Qu'est-ce que l'utile où tout rentre , Dieu et rhomnie ccmioie la nature ? Sous la loi duquel , par conséquent 9 Dieu n'est plus proprement une âme pour notre ftme , un principe excellent de sagesse et d'amour , tt9& proyidenee en un mot « mais |dutdt un pourroyeur , et plutôt encore^ pour rappeler une expression de d'Holbach , une Tabrique , un atelier; cet atelier universel qu'on nomme la nature? Qu'est-ce que l'utile, auquel tout l'homme se rapporte, à ce point que la famille n'est pas plus qu0 le cban^i qui nous nourrit , et la patrie que le sol qui nous porte et nous protège en commun? Qu'est-ce que l'utile érigé en souverain but de la vie ?
A cet état d'excès, l'utile est-il encore l'utile! conservet-il sa valeur pvopre j re^te^t-il ce que. par sqb essence il est app^ à être ^ un moyen légitime^quand il est ordonné , de concourir «iatériellement. au . développeinent de notre destinée ? Non i il n^^tqn'iiii pbjqt de reohm'cbes sans retenue et da pottiBiiites sans n^esp^e > qu'uq.«iipât corrupteur , qu'un bien qui. n'en est plus un , parce qu'il n'a plus dérègle.
Qui voudrait de l!i|tile,à ce prix?^ et q^elle conscience jfe se révotteraît^ l'i^ée.de L'iyi^térêt ainsi pjpoposé ? Le* cri de sainte indf gnatiou qui échappe « en «cejitQ occasion « à l'éloquence de ftousseau, n'est que l'écho des sentiments communs du genre humain^
Où en est donc Helvétius par toute A théorie? Il établit «ne loi générale qui consiste à ramener tout amour à la senubîlité physique» et tout objet d'amour à l'utile* ll«s quand oo établit une loi générale, comme le lui fait 6b^ server Diderot ^ il faut qu'elle embrasse tous les pbéno- BièMs auxquels AH doit s'étendre ; or , ici rien de tel ; ni
tout Tamour d'une part, ni tout Tobjet de Tamour de l'autre , ne rentrent dans Texplication qu'il lui plaît d'en donner; sa prétendue loi n'en est pas une, et son faux système est ce vaisseau qui Tait eau de toute part , et qu'avec quelques exemples , comme dit encore Diderot , on peut aisément couler à fond.
Cependant ^ d'après ce que j'ai annoncé , tout n'est pas dit sur ce point. C'est une théorie de l'amour qu'Helvétius nous a donnée; pour achever de lui répondre, n'est-ce pas aussi une théorie de l'amour qu'il faut lui opposer , et qui soit , s'il est possible , plus complète ^ plus exacte et plus vraie que la sienne. II n'a bien compris ni ce que c'est qu'aimer , ni ce que c'est que l'on aime. Or si , sur l'une et l'autre question » on croit avoir une solution meilleure et plus satisfaisante , ne convient-il pas de te présenter , et quoique sans doute ce soit toujours chose assez délicate que de toucher à ces matières , après Helvétius cependant la tâche est un peu moins difficile , et quant à moi ^ qu^ri* queje sente le besoin de réâamèr de nouveau une bienveillante indulgence et iinepatieirtealte»tiont pour un travail qui , sans être précisément un hors^d'œuvre , ressemble du'moins beaucoup à une digression, j'aborderai avec quelque confiance la doidMe-question que je me suis proposée de traiter v et à mon 4ems je 4ne demanderai qu'eslH» qa'idmer et qo^ainÉonsHioiis î
ii'
Théorie de Vamaur.
Et d'abord qu'est-ce qu'aimer? qu'est-ce qui fait qui! l'on aime? à quoi tient en nous Tamour? Je n'énoncerai , je pense , que la réponse commune en disant que c'est avant tout à la bonté elle-même. Ce n'est en effet que parce que nous sommes bons que nous sommes disposés à aimer » et c'est ce qu'il y a de bon en nous , et non ce quMi y a de mauvais qui nous porte à Tamour. « L'amoqr est une grande chose , dit Tauteur de VImUation , c'est un grand bien,.... ni dans le ciel ni sur la terre, il n'y a rien de plus doux , da plus fort , de plus parfait et de meilleur..... né de Dieu, il n'a de repos qu'en lui ». Comment donc n'y aurait-il pas de la bonté dans l'amour? Aimer c'est Jouir ou du moins aspirer à Jouir. De quoi ? Du bien. Comment alors ne serait-ce pas un mouvement du bien au bien ? Par la fin d'une action on en peut juger le motif. Or ici la fin est le bien ; quel en est par conséqueiit le motif? Le bien. Si donc nous aimons ce n'est et ce ne peut-être que par l'impulsion de ce qu'il y a de bon en nous. Non-seulement nous aimons , mais nouâ aimons à aimer, remarque justement un auteur. L'amour est donc aimable et il Test comme une bonne chose , comme un doux fruit du bien. Aimer est d'une bonne flme; aussi le méchant n'aime-t-il pas, ou n'aime-t-il que du peu de bien qui lui reste dans le cœur ; comme méchant il n'a de passion que pour haïr et détester. Mais l'homme de bien abonde d'amour; nous n'aimons jamais plus et mieux que quand nous sommes excellents. Ste Thérèse dit quelque part (Chemin de la perfection , p. 285) : « Ceux qui aiment Dieu véritablement , aiment tout ce qui est bon , veulent tout ce qui est bon , favorisent tout
ce qui est bon , louent tout ce tpii est bon , se joignent toujours avec les bons, i» Comment ceux qui aiment ainsi ne seraient-ils pas bons eux-mêmes? et en général comment aimer saiis être bon ?
Mais, si comme on vient de te voir , il y a du bien dans Tamour , il s'y trouve aussi autre chose et d'autres principes s'y découvrent , qui pour être moins manifestes , n'en sont pas moins essentiels. On a dit (saint Thomas d'après saint Augustin) que l'amour estune force unitive, qu'il est umtif de sa nature. On trouve , dans saint François de Sales , la réponse d'un religieux, qui dit la même chose» mais d'une manière plus énergique encore, quoique peutêtre un peu bizarre. Gomme on lui demandait ce qu'on pouvait faire pour être agréable à Dieu : Vun à l'un, répondit^l, Vunk Vuh ; ce qui signiOait , ajoute saint François : « Donnez tout votre amour qui est un à Dieu q!|i .e§t un. 3» (SaintTrançoiâ àe Salëà, trait, de l'amour de D., p. 19&.} Or ; que conclure de ces paroles , si ce n'est que pour dmer'n faut avoir en sdi'runité , puisqu'il n'y a que Tunité qui rende un être umVtf , qui lui permette d'être Vun à Yiên, tl n'y a que l'tin qui aimé ; le multiple en soi ,
que 1 «n, encore une fois, qui puisse devenir unîHf. Point d'amour , par conséquent , qui ne parte d'un être un. Aussi n'y a-t-il que Tflme, essentiellement une de sa nature , qui soit capable d'aimer. Le corps n'aime pas , il ne fait que céder et servir à Tamour, et s'il a quelque aptitude à l'exprimer , à le manifester , à le répandre au dehors, c'est parce que Tâme la lui communique, en lui imprimant, autant que le peut l'esprit à la matière , quelque ehose de son intime et active simplicité. L'unité,
tonte seule , ne sniBt sans doute |ms porir aimer; mais ok elle manqne, manque aussi une des conditions de Ta-^ mour.
S'il en est ainsi de l^unité , il en doit être de même de ridentité, qui n'est que Tunité continuée ou la permanence dans Tunité. En effet qu'est-ce qu'aimer si ce n^est durer? qu'est-ce que s'unir, si ce n'est s'attacher, et qu'est-ce que s'attacher si ce n'est persévérer en amour? Au sens peu rigoureux où l'entend vulgairement le monde , on peut bien dire qu'il y a de l'amour sans constance. Mais dans la langue plus précise et plus rigoureuse de la science , il n'y en a pas sans cette permanence dans l'être , sans cette persistance de la personne, sans cette espèce de constance en soi , qui s'appelle l'identité , et qui seule permet à ce sentiment de se développer. Aimer n'est pas l'affaire d'un moment , c'est plutôt celle de toute la vie , et d'une vie sans lacune, continuant indéfectible de ce monder-ci à l'autre ; car il n'y a paâ trop de l'immortalité , s'ajoutànt comme achèvement à notre destinée présente, pour don« ner tout son cours à cette effusion d^amour dont nous avons en nous la source intarissable. Gomment aimer de tant de façons , qui se succèdent et s'enchatnent , et qui ne sont pas des épuisements, mais de féconds renouvellements de nos affections les plus tendres , comment aimer comme fils, comme époux, comme père, comme ami, comme citoyen, comme créature de Dieu, sans rester soi et le même j sans garder intacte et vive, parmi toute cette variété de situations et de relations, sa primitive personnalité? Il n'y aurait de l'amour qu'un soupir, qu'un souffle à pdne formé, qu'une flamme aussitôt éteinte , s'il n'y avait pas identité, s'il n'y avait par conséquent ni mémoire ni prévoyance , mais seulement perception d'un présent , sans lien ni avec le passé ni avec l'avenir* Ser
nttrce encore aimer que d'aimer a?ec cette perpétuelle instabilité d^alTection , que d'en être à chaque instant à recommencer son amour, que de ne pouvoir le continuer et le conserver k rien, faute de temps pour durer? Ce qui aime en nous, c*est quelque chose de bon , c'est quelque chose de un, c'est quelque chose aussi d'identique.
Ce n'est cependant pas encore là l'être aimant tout entier.
Ainsi , comme on l'a bien dit , l'amour est une force , une force unitive, l'amour est la vie même , c'est le feu de la vie , comme la pensée en est la lumière et la lU>erté la conduite. Il en est l'élan impétueux et ardent, et quand il a tout son essor , c'est en transports , c'est en ravissements , c'est en irrésistibles entraînements qu'il se montre et éclate ; s'adressant à Dieu dans toute la ferveur et toute la pureté de son zèle , c'est à la fois la plus sublime et la plus énergique des actions de l'flme humaine. On peut en croire ces pieux génies , ces docteurs du cœur , pour ainsi dire , si habiles et si exercés en ces profondes expériences de l'amour religieux ; tous s'accordent à témoigner qu'il n*a de terme et de repos qu'en son divin objet , si même alors il y a repos , si ce n'est pas une nouvelle et plus pleine activité qu'il y trouve et y puise , si dans sa céleste sérénité il n'est pas plutôt encore excité et fortifié.
Je n'ajouterai rien qui n'aille de soi, en disant que l'être qui aime est aussi en soi nécessairement intelligent. L'intelligence en effet est un des éléments de l'amour ; non que connaître soit aimer, ou suffise pour aimer ; mais on n'aime pas sans connaître ; il n'y a pas désir de l'inconnu, ignoti nulla cupido. On a supposé l'amour aveugle ; il n'en est rien. Il est sans doute très-sujet à TiUusion et à l'erreur ; mais cela même prouve qu'il n'est pas sans cer-
taides lainières i il «6t parfois l^ès-vigilant , trècH^lair^ voyant , et il lui arriva d'avoir des illnniinations supé« Heures » de hautes inspirations et des traits pénétrants et profonds ; c'est son génie. Plus d'un auteur l'a observé , on n'aime que ce qu'on connaît, et notre amour suit notre connaissance ; mais saint François de Sales est un de ceux qui l'ont le mieux montré, sous les formes toutefois et dans le langage qui lui sont propres. Ainsi il yeut d'abord prouver que ce n'est pas toute pensée mais seuleknent une certaine espèce de pensée qui est propre à l'amour , et il dit : « Toute méditation est une pensée » mais toute pensée n'est pas une méditation.... quand nous pensons aux choses divines , non pour apprendre, mais pour nous affectionner à elles , cpla s'appelle médi'ter.... et la méditation est un exercice par lequel notre esprit, comme une sacrée avette, va çà et là sur les fleurs des saints mystères , pour en extraire le miel du divin amour. » Et plus loin reprenant cette image à laquelle il se platt et qui revient fréquemment sous sa plume, il dit encore : a L'avette , qui va au printemps volant sur les fleurs > non à l'aventure^ mais à dessein, non pour se re^créer seulement à voir la diaprure du paysage, mais pour chercher le miel, est l'image de l'Orne dévote en la méditation. Elle va alors de mystères en mystères, non à la volée , et pour se consoler seulement à voir l'admirable beauté de ces divins objets , mais pour y trouver des motifs d'amour et de célestes affections. » Voilà comment <c conférer et exercer son esprit avec Dieu c'est prier : 9 «( nous méditons pour recueillir l'amour de Dieu , et puis quand nous l'avons recueilli, nous méditons de nouveau» nous contemplons Dieu, nous sommes attentifs à sa bonté par la suavité que l'amour nous y fait trouver. De là m 'redoublement d'amour, conséquence de «e nouvel exer-
•ice de la pensée religieuse ; en sorte qae parce mutael' mouyeinent de Tamour à la vue et de la vue à Tamoar , comme l'amour rend plus belle la beauté de la chose aimée, de même la vue de celle-ci rend l'amour plus amoureux et plus délectable ». « Ainsi la connaissance est requise à la production de l'amour, et à mesure que la connaissance attentive du bien s'augmente, l'amour aussi prend davantage de croissance. »
Concluons donc qu'une certaine perception de Tobjet à aimer, est nécessaire à Tamour.
n nV a pas d'amour sans intelligence ; mais n'y en a-t-il pas sans liberté ? Assurément, quoique alors il ne soit pas l'amour vraiment humain , l'amour tel qu'il convient à l'homme, mais plutôt tel qu'il appartient à l'instinct de la brute , laquelle en effet n'aime jamais librement. Mais si même en notre âme , l'amour commence par la Tatalité, pour peu que nous fassions usage de notre raison , c'està-dire de notre liberté régulièrement exercée , il ne finit pas de même , et à mesure que nous nous appliquons davantage à le posséder ,• il se laisse en effet mieux gouverner , mieux diriger ; il se laisse offrir > engager , donner , rendre ou retirer , au moins dans une certaine limite ; il se prête en un mot à l'action de la volonté. Nous disposons donc jusqu^à un certain point des mouvements de notre cœur, nous y pouvons quelque chose: et c'est même ce qui en fait le prix , ce qui eii fait le mérite et la dignité. L'amour n'a toute sa valeur , tout son droit à l'estime, il ne participe à la vertu que, quand soumis à la liberté , il prend caractère de moralité. Autrement il n!est qu'un instinct plus ou moins heureusement développé.
Il ne faut donc pas dire que l'amour n'est pas libre , il faut au contraire proclamer qu'il Test, et même qu'il peut
rètre à un très-haut degré et que c'est alors seulement qu'il a toute sa pureté et toute son eicellence.
Maintenant savons-nous quel est l'être qui aime ? Je le crois; il me semble en effet en avoir assez exactement reconnu et déterminé tous les attributs essentiels > et puisqu'il est yrai que pour aimer il faut avant tout avoir un certain fond de bonté , et y Joindre l'unité , l'identité de substance , l'activité spirituelle, l'intelligence et la liberté , il suit que c'est le bien à l'état d*ftme , ou l'Ame par ce qu'elle a de bon, qui est capable d'amour.
C'est donc Time qui aime et nullement le corps. Je n'en ferais pas de nouveau la remarque , tant par tout ce qui précède cela me paraît démontré , si ce ne m'était une occasion de donner quelques explications qui ne sont peut-être pas inutiles. Ce n'est pas le corps qui aime quoiqu'il aide à aimer , quoiqu'il témoigne que Von aime , et qu'il participe de plus d'une façon à l'action de l'amour ; mais s*il y participe , il ne la produit pas , s'il la seconde , il ne l'engendre pas ; il n'en est pas le principe, il n'en est que l'instrument, le nAoyen, l'expression, et tout au plus l'excitation. D n'a rien de ce qu'il faut pour aimer y il a seulement ce qui convient pour se prêter à l'amour. Ainsi ni le regard qui s'attendrit , ni la bouche qui sourit, ni la main qui caresse, ni le cœur qui bat, ni les entrailles qui s'émeuvent, ni aucun des phénomènes de la vie , qui se rapportent à l'amour , tels que la chaleur du sang, la vive énergie des nerfs, le sexe, l'Age et le tempérament , ^ ne sont les causes premières ^ les vraies causes de ce sentiment, ils n'en sont que les signes, que les agents , ou les conditions organiques. Encore une fois ce n'est pas le corps , ce q'est rien du corps qui aime , il en est incapable , jusque dans les appétits mêmes » qui semble lui appartenir de plus près, comme la faim, la
Boif • rinstinct de la conservation et celui delà reproduction. C'est sans doute plus particulièrement pour le corps et à propos du corps que nous éprouvons ces désirs , mais ce n'est que dans Fâme et par Tâme que nous les sentons réellement. Le corps a des fonctions qui s*y rapportent et y répondent, il n'a pas les émotions qui proprement les constituent, il n^a rien de ce qui suppose la conscience , qu'il n'a pas , et Tamour qu'il ne possède pas. Nous ne le confondrons donc pas avec l'être qui aime , et quand i comme nous allons le faire, passant de cet être lui-même, A son caractère distinctif, nous rechercherons ce .que c'est qu'aimer , ce ne sera pas le corps mais l'Ame que nous aurons en vue; le corps du moins dans cette étude ne nous occupera jamais que pour la part limitée que nous venons de lui assigner.
En se demandant ce que c'est qu'aimer , ce que c'est que l'amour , il n'y a pas à se dissimuler que c'est porter ses recherches sur un sujet délicat , et qu'il est de la prudence de n'y pénétrer qu'à la suite et sous la conduite d'autorités , qui nous gardent de tout excès et de tout péril. Aussi j'interroge Bossuet , juge si sobre et si ferme en de telles matières et je recueille de lui cette doublé réponse : a i^ L'amour est une puissance souveraine , une force impérieuse , qui est en nous pour nous tirer hors de nous , un je ne sais quoi, qui dompte et captive nos cœurs , qui nous fait dépendre d'autrui et aimer notre dépendance. On peut dire encore que le propre de l'amour est de tendre à l'union la plus étroite qui puisse être , et qu'il ne se contente pas d'une jouissance superficielle, mais qu'il aspire à la possession parfaite ; 2« mais ce n'est là encore l'amour expliqué que d'une manière très-générale, et abstraction faite en quelque sorte de l'ordre de ses objets et de ses conditions de légitimité. « Aussi Bossuet
fle se borne pas à ces tenikes , et il dit en oQtre : «Aimer Bieu plus que soi-même , le prochain non pour soi-même , mais comme 8t)i-4nême , pour Tamour de Dieu » voilà la droiture , la rectitude de Tamour , Yoilà Tordre et la justice. » le consulte à son tour Fénélon, quoique atec plus de résenre , et en choisissant à cet égard ce qu^'il offre de {dus plausible en ses pensées; et voici entre autres choses ce qpie j'y trouve : a II importe beaucoup, dit-il, d'ob* server la différence entre aimer un objet et le désirer pour soi. Les idées de ceux qui rejettent Tamour désintéressé sont fausses làrdessus; ils n'ont point d'autre idée d% Tamour, que celle d'un désir; la raison précise d'aimer tm objet c'est le degré de bien qui est en lui. a — Si j'osais intervenir ici par un mot, j'ajouterais : le degré de bien qui est en lui » mais en rapport avec notre bien propre» et fait pour y contribuer. -^ Mais je laisse poursuivre Fénélon : «c Certainement on ne peut le désirer pour soi à moins qu'on ne s'aime soi'^mfime. Si je n^avais aœun amour pour moi , je pourrais concevoir la liéatitodesans qu'elle put exciter mes désirs. L'amour de soi est donc le fondement essentiel de tout désir de soi; la bonté seule de l'objet et sa convenance ne peut nous le faire désirer pour nous , qu'autant que nous nous aimons. Les flmes parfaites ne peuvent done désirer le souverain bien, qu'en la manière dentelles s'aiment, et elles ne s'aiment que par pure conformité avec la volonté de Dieu. » Tel est ici le sentiment de Fénélon , plus exact que celui qu'il professe ailleurs au s^jet de ce cinquième amour , de cet amour pur, dont il benidt jusqu'à l'espérance et dans lequel il n*admet pas même le désir, pas même l'attente du souverain bien en tant que nôtre , parce que , <( dit-il, aimer le bonmm mihi, est mon motif, ma raison précise de vouloir, ce que je veux , quand j'agis par le
motif propre de Te^ranoe. » «- Gomme si aimer ut'était pas en nou& me disposition faite pour nous ; eomme n aimer n'était pas se rapporter à meilleur que soi , pour se rendre meilleur soi-même, comme si ce n^était pas le mouvement du bien en soi au bien bors de soi pour ae* croître Tun par Tautre; conune si de ces deux biens , nè« gliger Tun pour Fautre, n'était pas tenter une œun'o imparfiiite et au fond impossible. — Mais ce n'est pas encore le moment d'entrer dans cette question , et m'en tenant à la doctrine la plus admissible de Fénélon , si rap*^ prochée, dans le passage qui Tient d*étre cité» de celle de Boflsuet I j'use de Tun et de Tautre, et cherchant sur leurs traces , à saisir par l'analyse le secret de l'amour , je me demande de nouveau qu'est-ce qu'aimer? Aimer c'est s'émouvoir, et s'émouvoir, agir; mais de quelle feçou agir? quelle est cette action de Tflme que Ton nomme l'amour? ce n'est pas celle qui va de ce qu'il y a en nous de vrai ou de fait pour le vrai , au vrai lui'-mème et en soi ; ce n'est pas la penséei mais c'est celle qui va de ee qu'il y a en nous de bien ou de fait pour le bien , au bien lui-même et hors de nous , et se traduit en affections et en passions de toutes sinrtes.
Toute action a deux termes ; celui duquel elle part et celui auquel elle tend. Ici, comme je viens de le dire,, l'un de ces termes est le bien , tel du moins qu'il est en nous, et Fautre le bien , tel qu'il se trouve hors de noua. L'amour que Fon a déflni un mouvement et comme un écoulement du cœur au bien , n'est pas en effet autre chose , et s'émouvoir est comme se mouvoir au sentiment de ces deux biens , afin de rapporter Fun à Fautre , d'unir l'un à Fautre , et d'accroître dans cette union le premier far le second.
Toute action a le caractère de la force dont elle pro-
cède; or ici la forée est persoBnelle , Taetion Test par là même, et, s'émoavoir^ aimer est toujours de qpielque façon mettre en Jeu sa personne ; aio^er est toujours s'aimer 9 quoique ce ne soit pas seulement s'aimer , que ce soit aimer aussi autre cbose que soi, un autre bien que le sien. Mais cet autre bien on ne Faime, on n*a de raison de Talmer, que parce que on s'aime soi'-mème. N'y rien voir pour soi, n'y rien trouver pour soi, ne Testimer comme bon à rien par rapport à soi, n'est-ce pas au fond s'ôter tout motif de Taimer? L'amour est en nous , pour nous tirer bors de nous, mais non pas sans regard et sans retour sur nous-mêmes; car autrement ce ne serait que Toubli et l'abandon de notre flme y compris son^ salut , comme on Ta soutenu. Dans l'espèce d'union qu'il aspira à former, l'amour ne tend pas à la confusion , à l'annibilalion de notre bien dans un autre , mais au dégagement et au déYeloppement de notre bien par un autre. Il n'est pas appelé pour perdre mais pour sauver, et dans l'être qu'il anime il n'est pas un principe de privation , de dimi* BUtion Jusqu'au néant de sa propre personne, mais il en est un BJijL contraire d'augmentation, de perfection , et en dernière fin de sanctification. Voilà pourquoi s'il n'y a pas réellement d'amour qui ne le soit que du moi, il n'y en a pas non plus qui ne le soit pas du moi; car alors à quoi bon et qu'aurait affaire l'homme d'un sentiment qui ne lui en serait de rien , et n'entrerait pour rien dans la conduite de sa destinée?
Pourquoi aimer , si ce n'est pas pour nous mettre en union personnelle avec le bien , lui ouvrir notre cœur et le lui livrer à améliorer? Pourquoi tout ce mouvement sans.but, tout cet empressement en pure perte? Pourquoi cet amour abstrait, qui serait en nous comme s'il n'y était pas, tant il y demeurerait étranger à tout ce qui nous
toucherait? Ce ne serait certainement pas cette charité Tiyifiante et féconde , dont on auteur a dit « que dès qu'elle a régné quelque temps dans une flme , on y trouve ses passées , sa piste et ses allures ; i» ce ne serait qu'un amour de raffinement et de subtile spiritualité , qui n'au** rait d^autre vertu , selon Texpression énergique de Bossuet , que de nous vider de nous-mêmes , et de nous laisser indifférents.
On a quelquefois parlé de l'amour , de Tameur de Dfeu en particulier, comme d'une grande solitude et d'une profonde séparation. Si Ton a voulu dire par là qu'il est un singulier détachement du monde et de ses liens , on a en raison. L'amour de Dieu en effet dégage , isole TAme, la fait comme seule sur la terre , mais pour mieux relever au ciel, pour la faire mieux vivre de sa vraie vie, en Tassociant plus étroitement au principe même du bien. L*amour ne Test jamais d*une seule chose, mais de detia;; il ne Test pas du sujet à l'exclusion de l'objet, ni de l'obr jet d^autre part à l'exclusion du sujet, il Test de l'un et de l'autre à la fois, et dans leur juste rapport. N'aimer que soi, n'est pas. certes vraiment aimer, mais ne rien aimer de soi ne l'est pas davantage. Peut-être même à la rigueur ni l'un ni l'autre n'est-il possible, et l'égolsme n'est-il qu'une manière de se préférer injustement à au^ trui , sans cependant l'exclure absolument de son cœur , comme le désintéressement un grand et saint attachement au plus pur de soi-même , avec union et dévotion à Dieu et au prochain.
Quoi qu'il en soit et pour m'expliquer ici au sujet de l'intérêt, j'oserai dire qu'il en entre toujours quelque chose dans l'amour ; mais je me hflte de distinguer et d'en reconnaître deux sortes , l'un selon le monde et au sens
— to« —
nûgtàte du moti qui eonsisld à n'aimer en sei qa» Ir moins bon de soi-même, le moi des sens et de la cbair , aii iieo de celai de Tesprit , et ce n'est là au fond • sons appa^ rence d'attachement pour soi ^'un ttcheax abandon , et' lue déplorable négligence de sa personne Yéritable; Taotre , celai qui a pour but le plos grand bien, la perfec* lion y le salut même de Time , et demeure assez indiifé* rent à des ayantages d^un autre ordre. Eh bien 1 des deux celui qui gâte, qui corrompt et qui flétrit l'amour, c'est le premier; le second au oontrsâre le laisse intact et pur, ranime et le YiTifie. Les plus délicats , les plua doux , les plus ravis peut-4tre , mais non toujours les plus sages et les plus sArs d'entre les docteurs , les mystiques en général n'ont pas toujours assez pris garde à cette distinction essentielle, et, confondant ensemble l'un et l'autre intérêt, ils ont traité de mere^iaire, de servUe, deproprMaira, tout amour d'où ne s'eflèçait pas complètement la personne. Mais d'autres mattres en ces matières , plus solides et plus discrets, ont mieux vu qu'aimer est toujours s'aimer, et que la charité , le plus pur des amours , appelle et n*ex« dut pas le soin attentif de son Ame. Saint François de Sales, qui n'est pas des plus rigoureux à cet égard, que Bossuet même parfois suiprend en inexactitude sinon d'in* tention , du moins de définition , s'exprime cependant en plos d'un endroit , et non sans bonheur , dans le sens que je viens d'indiquer : ce Par la complaisance (qui est selon lui l'essence même de l'amour), Dieu, di^il , est nAtre et nous sommes à lui ; de telle sorte que notre cœur peut dire : la bonté de Dieu est toute mienne , puisque je jouis de ses excellences , et moi je sois tout sien , puisque ses contentements me possèdent. » Et ailleurs : a C'est là le noble larcin d'amour , qui sans décolorer le bien , se revêt
de ses couleurs , s^enricfait de ses dons sans rappftunir 4 comme Tair prend la lumière sans amoindrir la splendeu» originelle du soleil, b
Donc réellement point d*amour ou il n'y ait du moi, mais aussi , et c^est ce qu'il ne faut jamais perdre de Vue» et ce sur quoi jMnsiste afin d'être mieux compriis» poinl d*amour où il n'y ait autre chose que soi , un autre bien que le sien. Ainsi le yeut notre nature , qui ne peut pas plus se passer d'un bien qui n^est pas en elle, niais qui est fait pour elle , que rester étrangère et indiilérenle au bien qui est en elle et à elle. N'aimer que soi , si c'était possible, satdt n'aimer qup son infirmité , que sa misère^ que le plus chétif des biens quand il est seul, ce serait comme n'aimer rien. Et même aimer avec soi autre cbose que soi , mais s'aimer par^dessus tout et de préférence à tout est une étrange faiblesse et sous forme d'orgueil ua bien petit amour.
Mais aimer bors de soi et pour soi , toute espèce de biens et au-dessus de tous, celui qui en est le principe et la perfection , les aimer dans toute la simplicité et toute la droiture de son cœur , avec l'ardeur et la persévérance, le juste attachement» dont chacun à leur rang, ils sont dHgnespar eux-mêmes, voilà le. véritable amour, qu'A soit l'amour de Dieu ou celui du prochain.
Ainsi d'abord l'amour de Dieu, serait-il à ce point eXf» elusif de tout intérêt » même de celui du salut» qu'il fallut pour réprouver ne tenir aucun compte de l'état de son Ame , et rester indifférent à ses dispositions et par suite à ses œuvres bonnes ou mauvaises , comme l'ont prétendu les partisans à l'excès d'une opinion déjà assez excessive en dle-même? ou sans aller si loin ce même amour, de peur de conserver rien de mercenaire et de servile, devrait-il être poussé à ce point d0 renoncement ou plu--
tAtd*0iiMl et d'abandon de 8oi*>mème> qu'on ne demanderait rien à Dieu, pas même son secours, et qu'on se liTrerait devant lui à cette absolue quiétude, qui ne serait que la plus passive et la moins libre des piétés? Après les fortes raisons qui ont été données contre cette manière wcore bien périlleuse d'entendre et de recommander Fétatde Tamour pur, il est difficile de l'admettre etd*y adhérer sans réserve. Car comment supposer que Thomme^ qui est créé et comme institué personne par Dieu luimême , puisse et doive se dépouiller de toute personnalité» mettre son moi au néant , et ne plus rester qu'une vague et vaine substance , sans caractère comme sans but , sans besoin comme sans effort.
Ne seraitHse pas du môme coup méconnaître Dieu et l'homme , diminuer Tun et l'antre , faire de celui-ci un bien qui ne s'élèverait pas jusqu'au soin de lui-même » jusqu'au désir et à la prière en vue de sa propre perfection, et de celui-là un bien qui ne serait pas loin de n^dtre bon à rien , tant il exciterait peu de désir et d'espérance ? Vain et chimérique amour de Dieu, si pur en apparence • enTéalité si vide^ et qui pourrait bien ne se terminer qu'à une adoration sans raison et à un culte sans pratique. Le véritable amour de Dieu est plus ample et plus large , il a plus de fond et de vertu; il est deux amours en un » au lieu d'en être un seul» il est Famour de deux biens dans leur Juste convenance, il est en un mot la religion , avec tous ses pieux empressements comme aussi avec tous ses fruits les plus précieux et les plus ^oux.
Sans doute ce. serait aussi une autre fausse manière d'aimer Dieu , que de se porter à lui avec un tel excès d^orgueil et de superbe personnalité , que ce ne serait plus soi-même qu'on abaisserait devant lui » mais lui qu-on abaisserait , et qu'on effacerait , en quelque sorte ,
— in —
devant soi ; sorte d*égo!snie d'an genre à part, qai coi^isferait à ne voir dans le créateur , qu*un instrament de ses désirs, qu'un serviteur de ses passions, industrie sous le nom de religion, qui n'aurait pour but que de marchander et de faire payer à celui auquel on les rendrait, les hommages mercenaires qu'on lui adresserait par calcul. Ce ne serait pas certes un tel amour qu'il faudrait proposer pour remplacer celui qui ne pèche du moins que par sa prétention chimérique à un impossible détachement de soi-même. Mais il y a entre Tun et l'autre , un sentiment plus juste , plus exact de piété , qui concilie convenablement avec la plus entière dévotion et la plus humble soumission à Dieu, un certain retour sur soi en vue de sa propre perfection , qui n'a rien que de légitime et peut produire les plus heureux effets.
N'aimer que soi, ou s'aimer par-dessus tout , chimère , grossière chimère , puisque en cette disposition l'flme ne voit qu'elle, ne croit qu'en elle , et s'endort dans la contemplation de sa prétendue excellence. Mais d'autre part n'aimer rien de soi, pas même son salut , et n'aimer Dieu que par abstraction , au point de ne pas même regarder à sa justice et à sa bonté, et de ne les pas implorer, chimère aussi et qui pour être plus raffinée, n'en a pas moins sa vanité. Soyons donc à cet égard aussi sévères qu'on le voudra, disons s'il le faut avec un auteur, qu'on doit a prendre garde de ne pas se plaire à aimer Dieu , de manière à s'occuper plus de se plaire en lui qu'à lui plaire ; car alors au lieu d'être amoureux de Dieu , on l'est de ramour qu'on lui porte. » Ecoutons et prenons dans ce sens ces paroles de sainte Thérèse : « Quand VAme jouit de ce plaisir , elle se sent tout enivrée , toute couverte, toute enveloppée d'une ombre et comme d'une nuée de la divinité, d'où tombe sur elle une rosée si délicieuse^
et aecompagiiée d'ii^aeiiees si favorables^ qu'il n'y a pat sujet de s'étooner qu'elle oublie toutes ses peines » tous les dégoûts que les choses du monde lui causent. » Soyons en défiance contre toute affection même pieuse , où serait trop engagé le soin de notre personnalité et où notre complaisance serait plus pour nous que pour Dieu ; mais n'allions pas non plus jusqu'à dire , par opposition , que pour bien aimer Dieu , il ne faut pas s'aimer soi-même , qiie notre amour pour lui n'est pur qu'autant que nous restons tranquilles et indifférents sur l'état de notre ftme. Disons plutôt avec Bossuet : «En aimant Dieu, c'est nous-mêmes que nous aimons, comme aussi» si nous l'en* tendons bien , en nous aimant nous-mêmes , c'est Dieu que nous devons aimer ; » et nous serons dans le vrai , en y joignant surtout ces autres paroles du même auteur que j'ai déjà citées : « Aimer Dieu plus que soi ; soimême pour Dieu ; le prochain comme soi-même » mais pour Dieu , voilà la droiture et rectitude dans l'amour ; voilà l'ordre et la justice. »
Maintenant quelques mots aussi, dans le même sens, sur l'amour du prochain. Gomme l'amour de Dieu, il est l'amour d'un autre être que soi , mais il l'est aussi de soi , il Test de deux termes en rapport, de deux biens à unir , à perfectionner l'un par l'autre.
Pascal à dit : a L'homme n'aime pas à demeurer avec soi , et cependant il aime ; est-ce donc qu'il cherche ailleurs de quoi aimer I » Assurément, mais il faut d'abord qu'il en ait en soi sujet , motif et raison déterminante. C'est là seulement ce qui le porte à sortir de lui-même. D n'est pas bon que l'homme soit seul ; « il est quelque chose d'imparfait; il faut qu'il trouve un second pour être heureux , dit encore Pascal ; » mais il n'est pas bon non plus que dans son union avec son semblable , il ne se compte
pour rien, nes'ettiine que comme rien ; ne mett6 aucuD prix à sa personne. Point de véritable amour du prochain, sans respect de soi-même , saàs regard sur soi-même , sans attention à sa propre perfection. Eli quoil fut-n question de ce qu'on aurait en soi de plus cher et de plus sacré» de son innocence, de son honneur, de son salut» il faudrait, de peur de retour intéressé sur soi-même, et de considération personnelle, porter dans cet amour une telle abnégation» ou plutôt une telle indiiTérence sur sa propre destinée» qu'on la liTrerait sans respect à la merci d'au* trui , qu'Ai la lui donnerait même , s'il lui plaisait , à flétrir et à perdre I Ce ne serait plus là aimer, mais se prostituer, ce ne serait plus dévotion» mais coupable abandon de ffoi. On aime son prochain » c'est- à-dire son père , sa mère , sa femfne , ses enfants , ses frères » ses amis , ses concitoyens, ses semblables en général » est-ce donc sans qu'on n'attende d'eux rien de bon , rien de salutaire , rien de seconrable pour soi , aucune justice , aucune charité applicables à soi-même ? Est-ce qu'en eux on n'aime ni ses tuteurs, ni ses guides, ni ses compagnons dans la vie ? n'est-'ce pas au contraire parce qu'à tous |ces titres , ils sont bons , non pas sans doute à ce moi égoïste et charnel » qui ne demande que le bien-être , mais à cet autre moi» l'iintme des intimes cotnme l'appelle Bossuet , qui a souci de tous autres biens, et aspire par autrui à sa perfection morale? Evidemment ce qu'on aime en eux, ce n'est pas une bonté abstraite et sans rapport , mais une bonté qui se communique, qui se répand et se donne, qui est comme une effusion du meilleur de leur âme dans la nôtre. Les aimer autrement , si toutefois c'était possible , ce derait les aimer vainement, et d'un amour chimérique ; amour sans amour s'écrierait Bossuet; déserteur de nos Ames, s'écrirait-il encore; quiétude d'un autre genre, gui
— lune serait pas plus la charité envers rhuinanité , que le prétendu amour pur n'est l'exacte piété envers la divinité.
La charité en effet consiste à aimer son prochain pour le bien, qu'il a en lui, mais qu'il peut nous communiquer : elle est Tunion par le cœur d'une âme avec une autre, au profit moral de toutes deux ; elle est un double amour et qui porte double fruit.
Il ne faudrait donc pas croire qu'on ne peut aimer son prochain sans se mettre en quelque sorte à ses pieds , sans s'abaisser^ et tomber dans une sorte d'abjection. L'abnégation ne doit pas aller jusqu'à la démisfton , jusqu'à la dégradation de son ftme. En aimant son semblable, il faut toujours faire en sorte que ce soit une personne qui en recherche une autre, et non pas un esclave, qui se donne à un maître. Point d'amour du prochain , je le répète , sans respect de soi-même , sans soin de sa dignité. Malebranche dit quelque part que : ce l'amour de Dieu , même le plus pur, est intéressé en ce sens qu'il est excité par Tempressement que nous avons pour la perfection et la fidélité de notre être, to N'en peut-on pas dire autant de l'amour du prochain? Bossuet dit aussi : <c Quand Dieu est aimé comme bon, il est aimé, en même temps, coname déisirable et communicatif de lui-même ; de sorte que la raison de l'aimer est sa bonté, en tant qu'elle se rapporte et se communique à nous. x> N'est-ce pas aussi de même que nous devons aimer notre prochain? Un Dieu nonseulement bon mais bienfaisant pour nous , et un prochain qui lui ressemble , voilà les véritables objets de la piété et de la charité.
Je dois donc le redire, en y insistant de nouveau, n'atmer dans son prochain qu'un instrument servile , ne Taimer que comme son cheval ou son chien, que comme une chose et non comme son semblable, triste amour et qui
mérite Justeinent le nom flétrissant d'égolsme ; mais d*aa« tre part aussi ne porter dans cet amour qu'une âme servile et basse» se donner à autrui sans réserve ni respect, ne plus rien garder de soi, de sa personne , de son âme , se livrer tout entier pour tout usage et à toute fin , ne plus s'appartenir, même pour le juste et Thonnète, autre peryersion de Tamour du prochain, autre dégradation de ce sentiment. Le mal est d*uneâté , dans une exaltation du moi sans mesure et sans frein; et de l'autre, dans son abaissement sans réserve et sans pudeur. Des deux parts foux amour , absence de charité vraie. Car s'il n'y a pas de eharité sans modeste humilité, il n'y en a pas non plus sans juste dignité. Qu'est-ce dpnc au fond que Famour du prochain? Tamour de soi «t de son semblable , de deux biens du même ordre, à unir sous la loi de Dieu pour leur mutuelle perfection.
J'ai assurément, dans ce qui précède, touché aux points les plas délicats de la question de l'amour. Mais il en est cependant plusieurs autres encore , qui pour être moins graves méritent aussi attention. Tels sont en particulier ceux qui regardent la pureté , l'intensité ot la dmrée dans l'amour.
Parlons d'abord de la pureté. Aimer suppose toi^ours deux termes , soi et autre chose que soi , son bien et le bien d'autrni. Or, pour ce qui est de soi, n'en aimer jamais que le plus pur et le meUleur, et pour le rendre meilleur encore, s'aimer ainsi sans excès , sans orgueil, sans fol enivrement , avec une juste et constante modération, avec une convenable humilité , voilà une première condition de la pureté, dans l'amour. N'aimer également hors de soi que ce qui est vraiment bon, n'aimer en Dieu que Dieu même , et dans l'homme que l'homme piême , ne les aimer par conséquent que dans leur vérité et leur
exeellenoe ; ne pas aimer le créateur ée oiAiiie que la création, et réciproquement, ne pat rendre à rhomme ce qui n^est dû qu*à Dieu, et à Dieu ce qui n'est fait que pour rhomme ; adorer où il faut adorer , et aimer simplement ou il n'y a qu'à aimer , Toilà l'autre élément de la pureté dans Tamour. Mais il faut ajouter que cette qualité n'est dans notre cœur rien d' immuable ni d^absolu et qu'ette y est au contraire très*variable et très-*relatiTe. Ainsi depuis le plus pur Jusqu'au moins pur des amours de Dieu, depuis la piété toute chrétienne jusqu'au culte grosâer des plus superstitieux des idolâtres , que de degrés , que de nuances , et quand on rapproche les extrêmes quels contrastes , quelles oppositions ; ici c'est l'adoration sans lumière et sans règle , d'un fantéme de Dieu , d'un Dieu de pierre et de bois , là l'hommage sublime de la foi la plus sainte au Dieu d'esprit et de vérité. U y a loin de même de la charité tout éyangélique , tout aDgéUque enyers le prochain à ces profanes et honteux amours qu'on Yoit se prodiguer sans choix et se prostituer sans pu^ deur à ce qu'il y a de moins bon dans la personne d'autrui. Gest la pureté même à l'un de ces termes, à l'autre c'est l'impureté , et du premier au second que d'abaissé* ments successifs , que de chutes et de dégradations.
Après la pureté , vient l'intensité dans l'amour « qui peut aussi donner lieu à plus d'une remarque» Prenons pour exemple l'amour de Dieu :
A sa naissance , encore faible et languissant , il n'est qu'une sorte de complaisance sans désir précis, sans délectation marquée; c'est le jour qui commence à poindre , c'est l'aube, la prime-aube, comme l'appelle * saint François, douce et suave lumière , mais encore sans grande chaleur ui ïAen vifs rayons.
Cependant à la complaisance succède Tamour propre-
nent dit. Par la complaisance , ajoute Tautetir que je Tiens de citer , Dieu saisit et lie l'âme ; mais par l'amour , il l'attire, iacondalt, Tamène àlui. Par la complaisance , il la fait sortir ; par l'amour , il lui fait faire son chemin ; de sorte que la complaisance n'est qu'un premier mouïement , un premier ayancement , et l'amour ( au sens par* Ikmlier où il est pris ici) est un plus plein écoulement et comme Teinision de Tâme yers Dieu.
Plus d'un écrivain a essayé de marquer et de décrire les progrès successifs de cette aspiration pieuse i Dieu. Hais sainte Thérèse , peut-être plus qu'aucun autre , s'y est appliquée , en consultant sa propre expérience , et en répandant sur toute cette étude un intérêt presque biographique. Sous le nom d'oraison , elle distingue quatre divers degrés de vivacité dans l'amour de Dieu. Qu'est-ce, selon elle , que l'oraison ? C'est l'amour en action , c'est l'amour qui prie ; toute oraison est une expression pieuse, une sainte manifestation de l'amour. L'oraison mentale , eelle qui commence, ce premier mouvement d'un cœur qui naît à la religion , est comme une onde pure et viti^ fiante , mais encore à peine Jaillissante , qui n'arrose , ne féconde l'Ame que d'une manière imparfaite, et la laisse exposée à bien des sécheresses et des aridités. L'oraison iê quiétude , qui vient ensuite , n'est pas , malgré son nom, précisément exempte de trouble et de traverses; mais elle tend* de plus en plus , dans son paisible cours , à un doux et saint repos. Toutefois , ce n'est que l'oraison d'unité qui , plus calme sans être moins vive , est comme un flot montant qui nous porte , qui nous transporte , pour ainsi dire , jusqu'à Dieu. Enfin vient après toutes les autres l'oraison de ravissement, qui, comme une pluie du ciel , se répand en quelque sorte sur l'âme, Tinonde , la pénètre et la remplit de Dieu.
Tels sont à peu près les termes par lesquels sainte Thérèse s'attache à marquer les degrés successifs de Ténergie dans l'amour de Dieu ; elle y joint une description des phénomènes moraux et même organiques qui se rapportent à chacun, d'eux , dans laquelle je ne la suivrai pas; je me contenterai de dire, en les résumant, que ce sont des séparations , des solitudes et comme des enlève» ments , dans lesquels il semble que non-seulemeni Tâme , mais le corps sont comme emportés au ciel. De sorte que si déjà , dans l'oraison de quiétude et d'unité , il y a une haute aspiration à Dieu , dans celle de rarnssemeni il y a transport et sublime entraînement. L'ftme est alors si dégagée des choses de la terre a qu'elle ne saurait plus , dit sainte Thérèse , y trouver une seule créature qui lui tint compagnie , et quand elle le voudrait elle ne le pourrait pas , et souhaiterait plutôt de mourir dans cette heureuse solitude. C'est comme un évanouissement» continue-t-elle , intérieur et extérieur tout ensemble , durant lequel le corps n'aspire qu'à demeurer sans se
remuer L'Ame ressemble alors au voyageur, qui
étant presqu'arrivé à son terme , se repose , et cherche dans le repos un redoublement de force. Sa joie de se voir si proche de cette source sainte est si grande, qu'avant même d'y boire , elle est rassasiée , et il lui semble qu'elle n'a plus rien à désirer. Sainte Thér^ va même , dans ce sens , jusqu'à dire : a L'flme , dans cet état , doit entièrement s'abandonner à Dieu. S'il veut l'enlever au ciel , qu'elle y aille ; s'fl veut la mener en enfer, qu'elle s'y résolve, sans s'en mettre en peine, puisqu'elle ne fait que le suivre et qu'il est tout son bonheur (t. I, p. 160). »
Saint François de Sales , de son côté , qui s'est d'abord appliqué à peindre l'amour de Dieu à son premier degré ,
c^est-à-dire la complaisancf , ne manque pas d'en indiquer aussi le dernier. « C'est 1 extase ou cette sortie hors de soi , dit-il , durant laquelle les bommes angéliques qui sont rayis en Dieu , et aux choses divines , perdent toutà-fait Tusage de leurs sens (p. 39). v> « C'est l'évanouissèment de r&me en Dieu , pendant lequel elle ne meurt pas , mais elle vit sans vivre en elle-même et comme écoulée en Dieu , de sorte que c'est plutôt Dieu qui vit en elle qu'elle ne vit en elle-même (p. 248). d .«C'est le ravissement qui fait qu'atteint de l'amour céleste , elle s'élance et se porte en Dieu » et quitte toutes les inclina^ tiens terrestres. D'où natt l'indifférence, qui consiste à D*aimer rien , si ce n'est de l'amour de Dieu , et qui va Jusque-là , que si par imagination de choses impossibles , l'on savait que sa damnation fût plus agréable à Dieu que son salut , on quitterait son salut» et on consentirait à sa damnation (p. 344). » On voit que le pieux docteur, de même que sainte Thérèse, va un peu loin dans le«désir de donner une idée plus relevée de l'amour de Dieu à son plus haut d^ré. Il ajoute a qu'il ne faut pas prétendre à un amour au3si extrêmement parfait dans cette vie ; car nous n'avons pas, pour nous y élever et surtout nous y tenir , le cœur, l'esprit et l'&me des bienheureux (p. 379). »
On ne sera pas étonné que Fénelon tienne , sur ce degré suprême de l'amour de Dieu , un langage analogue à celui que nous venons d'entendre , et qu'il dise : a L'âme paisible et également souple (en cet état) à toutes les impjulsions les plus délicates de la grâce , est comme un globe sur un plan , qui n'a plus de situation propre et
naturelle, et va également en tous sens elle n'a plus
alors qu'un seul amour; elle ne sait plus qu'aimer,
Tamour est sa vie et comme sa substance elle ne se
donne plus aucun mouvement empressé , elle ne fait plus
Ab €Mlre*4eiiips aous la mainte Diott qvà la pousse ; dto ne suit qu'un seul mouremont, celui qui lui est iniiprimé. ^
Mais BossuQt lui-même , dans son e^iaetitiide , ai aaas donner dans ces aublimes irrégularités , comme il lea appelle, qui» selon lui » introduisent rindifférence à être heureux ou malheureux, et amènent une entière indé<pandance des Jugements de Dieu , qui ne peut plus fanre si bien ni mal à ceux que ni le bonheur ni le malheur, ni rètre ni le non^ètre n'intéressent en aucune sorte , Bpssuet pifirle aussi de l'amour de Dieu porté à ce point d'exaltation , et il dit : <( Il est la perfection de la Tie , parce qu*il fait la pleine union de TAme ayec 1» sourerain bien y il emp(M'te avec lui un dépouillement , une solitude si effrayante, qne tous les sens en sont accablés, toute
multiplicité foudroyée » a Yenef , 6 centre du cc9ur ,
s*écrie^t-il , ô source d*unité , 6 unité même ; malt Tenes ayec votre simplicité plu9 souveraine et plus détruisante qae tous les foudres et tous les tonnerres dont votre pnîà«iance s'arme ; venez et ravagez tout , en rappelant tout i vous , en anéantissant tout en vous , afin que tous seul soyez vivant , viviez et régniez dans nos cœurs unis..!.. » Il va même , dans son entraînement , iusqu^à reeouilr à des tours d'eipresslons affectés et bizarres , qui ne sont guère dans ses habitudes , et qui évidemment n'anoar*-^ tiennent pas à sa large et grande manière.
Après avoir ainsi essayé d'indiquer , surtout d'apr^ les auteurs , les divers degrés d'intensité de l'amour de Dieu , je serai très-court , Je ne dirai qu'un mot sur l'amour du prochain considéré sous le même rapport ; la plupart des remarques faites sur Tun s'appliquent également à l'autre.
Ainsi l'amour du prochain , à son origine , est aussi une
sisopte eomplaisanoe , une simple dtq)osifio& i la hienf- Tetllance envers^ autraî ; ce n'est pas encore , à propre*ment parler, Tamourt la cbarité, la yiye et ardente iMHité; pois, à divers degrés successifs, vient cette ten* dresse , cette chalear , cet empressement d'affection , qui lilit que le cœur ne se laisse pas^ seidement aller , mais se donne, se livre , s'engage , ravi et transporté , parfois jQsqn'à l'adoration , joscpi'à l'extase. C'est ce qui arrive particulièrement quand , dans la personne aimée , le bien s'élève au beau , et se revêt d'une grflce , d'une noblesse ou d'une sublimité qui lui donnent quelque chose de divin.
lldme <d>servation à peu près sur Taptiour de la nature^ avec cette différence toutefois qu*il n'est Jamais aussi vif, toutes cboses égales d'ailleurs , que l'amour de l'humanité.
Du reste , en tout amour , les divers degrés d^intensité dépendent sans doute avant tout de l'objet qui est aimé ; mais ils ont aussi leur raison dans les dispositions du sujet qui aime. £n effet , d'une part on n'est pas touché d'un bien nuédiocre et vulgaire comme d'un bien excellent , et 00 aime nécessairement avec moins de vicacité le prem er ^pie le second. Saint François de Sales a encore à cet égard une pensée que, comme il lui arrive souvent > il exprime par de pures et agréables images. II veut expliquer comment Tamour tient toujours plus ou moins de la chose qui est aimée, et il le compare à ces cerfs qui, longtemps pourchassés et malmenés , s'abouchent à une elaîre et fraîche fontaine , et tirent à eux la fratcheur de ce& belles eaux ; lui aussi il tire à lui la pureté des perfections du bien auquel il s'attache , et fait de ces doux larcins d^amour qui lui permettent de dire , quand c'est à I)|gu qu'il s'adresse : il est tout mien et je suis tout sien ;
de loi à moi passe et se communique la bonté dent il est plein.
Mais d'un autre côté , en même temps que l'objet , le sujet entre aussi , pour sa part , dans les degrés de Famour. Pascal a dit : a Au lieu de recevoir les idées des choses , nous les teignons de nos qualités. y> Il en est ainsi de nos a^ fections , nous les teignons aussi de nos qualités. Le même auteur a dit encore : a Nous naissons avec un caractère d'amour dans nos cœurs , qui se développe à mesure que notre esprit se perfectionne. » C'est ce caractère que nous portons dans les impressions du dehors , et qui les mo* difle parfois si profondément et si diversement. De sorte que fréquemment nous aimons moins en raison de la nar ture des choses , qu'au gré de notre humeur , de notre imagination , de nos habitudes , de tous les motife qui nous sont intimes et personnels. Nous sommes toujours pour plus ou moins dans notre manière d'aimer. Bans tout ce qui se fait en nous, il y a toujours plus ou moins da nôtre; l'amour n'échappe pas à cette loi.
L'amour peut être considéré sous le rapport de l'intensité et de la pureté , il peut l'être aussi sous celui de la durée. Et voici , sous ce nouveau point de vue, ce qui peut, je crois, très-plausiblement se soutenir: 1® nous aimons toujours; 2"" mais nous n'aimons pas toujours les mêmes objets ; 3^ et ceux que nous aimons , ce n'est pas toujours du même amour que nous les aimons.
Ainsi d'abord nous aimons toujours ; aimer en effet est de toute la vie , c'est la vie même, a On ne vit qu'en aimant, ditBossuet, tout est amour en nous. » «L^àme n'est qu'amour , dit à son tour Fénélon , elle ne fait qu'aimer : l^amour est sa vie ; il est comme son être et sa substance. » « L'amour n'a point d'âge , dit également Pascal , il est toujours naissant, i» •— « L'homme est né pour penser, dit-
il encore , et il n*est pas un instant sans le faire. Il est également né pour aimer , et il n'y manque pas un mo* ment. » On peat même a\jouter , avec lui , que c'est parce qu'il est né pour penser » qu'il l'est aussi pour aimer ; car comme la pensée pure le fatigue* et l'abat , il lui faut un certain remuement, une certaine action propre à le soutenir et à le relever qu'il ne trouve que dans l'amour. — L'homme aime donc toujours et il en a deux raisons, lui d'abord , et ensuite quelque chose qui n'est pas lui , un bien qui est en lui , qui est sien , et un autre qui ne l'est pas ; l'un le poussant et l'autre l'attirant , et tous deux se combinant pour ne Jamais laisser dans une véritable inaction sa vive faculté d^aimer. Il aime donc constamment parce qu'il a constamment en lui un motif d'aimer, et hors de lui un objet ou une cause d'amour.
Mais , et c'est-là ma seconde proposition , il n'aime pas constamment les mêmes choses , on du moins dans les choses aimées , les mêmes qualités , les mêmes attributs » le même personnage en quelque sorte. Dans Dieu, par exemple , ce sera tantôt l'auteur des biens physiques , la> force génératrice des fruits et des moissons , la providence de la nature , ce sera , comme on pourrait le dire dans le langage de Pascal , le roi de la concupiscence ; tantôt ce sera le père des dons et des biens spirituels, la providence des âmes , le roi de la charité , comme l'appelle le même auteur. Ne peut-on pas dire aussi , au moins jusqu'à un certain point , que ce sera le Dieu de son enfance et celui de sa maturité, le Dieu de son temps de foi naïve, de sentiment et d'imagination , et celui de son flge de ferme et virile conviction ; le Dieu de ses bons et de ses mauvais jours ; le Dieu de toutes les phases et de toutes les vicissitudes de sa destinée , et que pour toutes ces manières d'en-
tendre et de concevoir Dieu, il a autant d^amours différents , autant de nuances de piété.
Il en est de même de nos semblables. A quelque titre que nous les aimions , parents ou amis , nMmporte ; ce ne sont pas toujours le même caractère » le même rôle , la même conduite quenous aimons en eux. M'ayons-nous pas aussi le père de notre enfance et celui de notre fige mùr» la mère de nos jeunes années , et celle de nos jours plus sérieux? Enfants, ne les aimons-nous pas d'un autre cœur, d^une Autre espèce d'affection , qu'adultes et hommes faits ; enfants ce qui nous platt, ce que nous chérissons surtout en eux, ce sont ces tendres soins, cette sollicitude attentiye, ces caresses empressées, qui s'adressent à notre faiblesse pour la soutenir , Téclairer , la guider et aussi l'égayer et la charmer ; hommes faits ce sont les graves conseils , les bons exemples , l'intérêt sérieux qu'ito nous portent, le profond attachement qu'ils nous gardent « tout ce passé de bienfaits recueilli religieusement dans notre âme et qui y marque , plus particulièrement , de respect et de gratitude notre long et constant amour. D en est de même encore de nos amis ; eux également , sans jamais cesser de les aimer, nous ne les aimons cependant pas tott^ jours de la même façon , et Tattai/chement que nous avons pour eux , tout en se soutenant fidèlement , se varie et se diversifie , selon la diversité même de nos rapports avec eux; c'est rexpérience de la vie. Et en général autant nous trouvons dans les personnes qui nous sont chères, de différentes manières de nous toucher par leur bonté , autant nous avons à leur égard de différentes manières de les aimer.
J'ai à peine besoin d'ajouter que notre amour de la nature n'est pas plus exempt que celui de nos semblables et
de Dieu , de ces modifications successives. Ce que nous aimons en elle , en effet , c*est tantôt la belle , la riante , rénivrante nature , Tenchanteresse qui nous ravit par ses poétiques merveilles ; tantôt c'est Tindustrieuse , c'est la féconde nature » c'est notre mère nourricière , notre ser-^ vante , Futile auxiliaire . des travaux de nos mains. Nous raimons aussi à tous ses âges, si on me permet de le dire, et coQime il convient à chacun. Nous Faimons avec complaisance , dans la fraîcheur naissante et les riantes pro« messes de son vif printemps ; nous Taimons avec plus d'ardeur et un empressement plus marqué dans le luxuriant éclat de son brillant été, ou dans Tabondante richesse de son fécond automne ; nous l'aimons même sous les traits, non sans charme , quoique plus sévères, de sa moins douce saison.
Ainsi va notre amour, ainsi il change et se modifie, sans jamais s'épuiser. £t ce n*est point au hasard qu'il se mo* difie de la sorte. Une loi constante préside à toute cette mobilité. En effet ou peut généralement observer qu*aimant une même qualité dans un même objet , Tftme n'en est pas d'abord éprise comme plus tard elle pourra Têtre , mais qu'elle en est simplement touchée, puis un peu plus émue, et avec le temps, de plus en plus affectée; jusqu'au moment où sa passion, portée au plus haut degré , commence à se tempérer, se calme, se refroidit , finit même par languir , et quelquefois par s'éteindre ; à moins cependant qu'excitée de nouveau^ et comme ravivée, elle ne se réveille, ne reprenne ardeur/ne recommence^ comme on dit , car selon l'expression de W"" de Sévigné, l'amour est un grand reeotMnenceur , et que parmi toutes ses variations , elle n'ait le secret et la vertu de demeurer au fond un long et durable amour, un éternel attachement. Le cœur humain est plein de ces retours» qui témoignent hautement de son
ioépoisable facalté et de sa vive puissance d*aiaier. Pascal a dit de l'amour et de Tambition : a L'âge n'en détermine point le commencement ni la fin ; elles naissent dans les premières années, et elles subsistent bien souvent Jus. qu^au tombeau. Néanmoins, comme elles demandent beaucoup de feu, les jeunes gens y sont pins propres, et il semble qu'elles se ralentissent avec les années ; cela est pourtant fort rare • x> On peut en dire autant de iûutes nos grandes passions , malgré leurs vicissitudes elles durent, elles vivent et revivent ; elles se perpétuent et remplissent la meilleure partie de nos jours. Et cela s^explique par la double considération du sujet et de Tobjet , de la personne qui aime et de Tobjet aimé ; de ce que TuiSe a de vertu pour varier son amour , et l'autre de pouvoir pour varier ses attraits.
Mais j'ai hâte d'arriver à un point qui a aussi son importance et demande quelques éclaircissements.
Il s'agit du rapport sur lequel se fonde Tamour , et d'après lequel se recherchent et s'unissent les personnes qui s'aiment. Est-ce un rapport de ressemblance , ou de différence et même de contraste ? Est-ce une convenance de qualités analogues ou opposées ?
A cette question la réponse est sans doute déjà dans les développements qui précèdent, mais elle n'y est qu'implicitement ; et il est bon de l'en dégager. Et d'abord ce qui paraît vrai , c'est que , comme dans l'amour , c'est le bien qui se porte au bien , et que rien ne se ressemble plus , ne convient mieux en nature , que le bien et le bien, le lien qui unit ici les deux termes en rapport, eo est un de similitude et non de diversité. « La similitude , observe un auteur, étant la vraie marque de l'unité, quand deux choses semblables s'unissent par correspondance à même fin , il semble que ce soit plutôt imité
qa*union (1). t> La plus étroite union tiendrait donc à' la ressemblance , et le proverbe qui dit : Qui se ressemble s'assemble, s'appliquerait particulièrement en matière d'amour. Cependant d'autre part , peut-on dire que ce soit le semblable qui aime son semblable , quand , entre les personnes qui s'aiment , ne se yoient que des différences et même des oppositions » telles que celles de l'flge , du tempéramment, du sexe, de Thumeur, du caractère, delà condition et de la profession? a Les vieillards aiment les enfants, dit saint François de Sales , non point par sympathie , mais d'autant que rextrème simplicité , faiblesse et tendresse des seconds rehaussent et font mieux paraître la prudence et l'assurance des premiers , et cette dissemblance est agréable. Au contraire , les petits enfants aiment les vieillards, parce quUls les voient amnsés et embesoignés d'eux, et que par un sentiment secret, ils reconnaissent qu'ils ont besoin de leur conduite. » Ainsi , oonclut-il : <c L'amour ne se fonde pas toujours sur la ressemblance i mais aussi sur la correspondance de la nécessité de l'un avec la suffisance de l'autre. » Gela est vrai , selon lui, de Thomme à l'homme , et ne Test pas moins de l'homme à Dieu. « L'un a grand besoin et grande capacité de recevoir le bien, poursuit-il , et l'autre grande abondance et grande inclination pour le donner. Rien n'est si à propos pour Tindigehce qu'une libérale affluence; rien de si agréable à une libérale affluence qu'une nécessité indigente; et plus le bien a d'affluence, plus l'inclination de se répandre et de se communiquer est forte; plus l'indigent est nécessiteux , plus il est avide de recevoir, comme un vide de se remplir. C'est un (ne) doux et désirable rencontre que celui de l'influence et de
(1). Sûnt-François de Sales.
l'itidigencë, et lie saUrait^on presque i^re qui a le plus de contentement, Ott le bien abondant à se répandre et communiquer , ou le bien défaillant et indigent » à recevoir et tirer , si Notre Seigneur n'avait dit que c'est chose plus heureuse de donner que de recevoir. (St. Ff ançoif de Sales, p. 51).
« Ainsi notre défaillance a besoin de Tabondance di«vlne , par disette et nécessité ; et Taffluence divine a be* soin de notre indigence par perfection et bonté , bonté qui néanmoins ne devient pas meilleure en se communiquant, car elle n'acquiert rien en se répandant hors de soi ; au contraire elle donne. (Ibid. p. 52). Dieu ne peut recevoir, il est vrai, aucune perfection de Thomme; maia parce que l'homme ne peut être perfectionné que par la divine bonté , aussi la divine bonté ne peut bien exercer sa perfection hors de soi qu'à l'endroit de notre human nité.» (Ibid. p. 51).
Voilà l'exception opposée à la proposition générale que j'ai d'abord énoncée. Ne peut^onpas les concilier ». et montrer que, quelles que soient les différences apparentes, c'est toujours au fond un rapport de ressemblance qui unit entre elles les âmes liées d'amour? En effet c*est tantAt le bien abondant, pour reprendre les expressions de saint François, qui aime le bien indigent , et dans ce cas n'estce pas comme bien qu'il l'aime ? pour ce qu'il y trouve de bon , de semblable à sa propre essence , et non pour ce qu'il y peut sentir de mal, de défaut, de contraire à sa nature ? Est-ce pour le laisser indigent , et maintenir en conséquence la différence qui les sépare , ou pour le faire passer de l'état d'indigence à celui d'abondance et Tame* ner ainsi à une plus grande ressemblance ayee son propre caractère. Hais c'est tantôt aussi le bien indigent et défaillant qui aime le bien abondant. Pourquoi? Est-ce pour
ce qu'ils ont d'opposé et pour plus d'opposition encore? Nullement , mais c'est pour ce qu'ils ont d'analogue et pour plus d'analogie. A demi bien, au début , le bien in* digent aspire à devenir moins incomplet, moins défaillant» plus Toisin de Tabondance en s'unissant au bien abondant, en se développant avec son aide et à son image. C'est une demi-ressemblance qui travaille à se faire une plus pleine, et, s'il se peut, une entière ressemblance. Le rapport est donc encore ici du semblable au semblable. Le bien manquant qui aime le bien abondant, et le bien abondant q|ii aime le bien manquant, sont en quelque sorte entre eux, d'une part comme une copie ébauchée ou à demi effacée qui aurait la vertu, en se rapprochant de son modèle, d'acquérir ou de réparer ce qui lui manquerait de conformité et de similitude avec lui ; de l'autre comme un modèle qui se tournerait vers sa copie imparfaite et défectueuse pour lui prêter ou lui rendre la part de ressemblance , dont elle serait privée. Des deux c6tés le mobile et le but du rapprochement est la convenance par ressemblance.
Prenons quelques exemples. Le malade aime le médecin, est-ce par une convenance de ressemblance? C'est le contraire au premier abord. Mais à y regarder de plus près on reconnaît ici un bien indigent et souffrant , la santé altérée, qui en recherche un autre , l'art de la santé rétablie, précisément pour ce qu'il y trouve d'affinité , de similitude, de sympathie secourable avec lui.
Il en est de même du disciple à l'égard du maître , de l'ignorant à l'égard du savant. Chez F un c'est la science en germe et en puissance , la science indigente , si l'on me passe cette expression , qui s'adresse dans l'autre à la science en acte , en affluence et en abondance , avec le désir et l'espérance de se faire semblable à elle , c'est-à-
dire» science autant qu'elle. De même encore Tenfant par rapport au vieillard. Il y a toiyourg là un bien qiû en aime un autre 9 son contraire en apparence, son semblable en réalité ; puisque en réalité c'est la sagesse , la prévoyance, la modération , la tempérance, toutes ces bonnes choses , mais à Tétat de simples dispositions , et de yertus à peine naissantes et encore bien infirmes, dans une ftme sans expérience » qui demandent à se développer , à croître et à s'affermir , à l'exemple et avec l'appui paternel et tuté* laire de ces mêmes vertus , éprouvées et consommées dans une âme mûrie par l'&ge. ,
Ainsi , pour le dire en passant , se forment ces rares et exquises enfances , qui sans rien perdre de leur charme propre , de leur naïveté , de leur douceur , de leur pureté première, empruntent à la vieillesse les plus délicates de ses perfections morales , en y répandant une grâce particulière de fraîcheur et d'innocence.
Ainsi, si j'ose le dire, nous apparaît la divine enfance du Christ , souriante et sérieuse , illuminée et sereine , suave de sagesse , de simplicité et d'amour , et s'épanonissant avec une indicible candeur dans la contemplation sapérieure des plus hautes vérités de l'ordre moral et religieux.
La même explication peut s'étendre aux rapports du juste et du pêcheur , du consolateur et de Taffligé. Ce que le juste aime du pécheur qu'il veut racheter, c'est la justice abaissée et dégradée dans cette ftme, à relever, à rétablir et à reparer par ses soins; ce que le pécheur de son côté aime dans le juste lui-mêihe, c'est la justice observée , restée intacte et pure, à honorer et à imiter. Le consolateur voit dans l'ataigé , un cœur à faire fort et calme comme le sien ; et l'affligé dans le consolateur , un cœur bienveillant et ferme à prendre en même temps
poar modelé et pour app^i ; daDS toutes ces relations aimer n'est doDjC jamais qu'une union par l'affeclion du sem« blable avec le seinblable , pour leur plus grande ressemblance.
Mais même de Tbomme à Dieu Tamour a cette tendance. Qu'est-ce qu'aimer Dieu en effet , si ce n'est aspi^ à yiyre , le plus possible , en conformité avec lui.
C'est dans le profond sentiment de ce rapport de notre flme ayec Dieu > qu'une pénitente célèbre dans ses ri^ flexions sur la misériccrde dimne s'écrie: ce 0 Dieu enrichis^ sez la pauvreté de mon amour par les magnificences du vôtre, j» Et c*est aussi dans ce sentiment que saint François, par allusion aux brebis de Jacob qui attiraient dans leurs entrailles la variété des couleurs qu'elles voyaient , dit dans son langage : « L'&me éprise de l'amoureuse complaisance qu'elle prend à considérer Dieu, en attire au ocpur les couleurs ; c'est-à-dire la multitude des merveilles et des perfections qu'elle contemple; d et qu'il ajoute : « C'est là ce larcin d'amour, qui sans décolorer le bien-^imé se colore de ses couleurs , se revêt de sa robe sans le dépouiller , et sans Tappauvrir s'enrichit de ses biens. y> En tout l'assimilation , telle qu'elle vient d'être expliquée , parait être la loi , le rapport constant sur lequel se règle l'amour.
Mais j'ajouterai quelques mots aux observations qui précèdent , pour achever de les éclaircir.
Nous aimons , parce que nous sommes bons et pour devenir meilleurs. Or, ne devenons- nous meilleurs, que quand pauvres et défaillants nous nous adressons dans notre indigence à un bien abondant et afûuent? ne le devenons-^nous pas aussi quand riches nous-mêmes (toujours au sens pariiculier où il faut l'entendre dans toute
cette dlscussioD) noas donnons au lieu de recevoir , et tirons dé nous-mêmes, pour le communiquer à autrui, ce que nous ayons en nous de meilleur et de plus parfait? Examinons la question.
Chacun de nous quand il aime , est un bien qui en aime un autre. Or , ce bien que nous sommes, qu'il soit à Tétat d'indigence ou à celui d'abondance est dans Tun et l'autre cas également propre à gagner en perfection. Je ne le prouverai pas du premier , parce que c'est trop évident ; mais je donnerai quelques explications nécessaires sur le second. ^
Abondant , le bien ne perd rien à se communiquer , il s'accroit au contraire ; de bien qu'il était simplement en soi , il le devient pour autrui ; il a deux vertus au lieu d'une 9 il n'était d'abord que bon , il est maintenant biepfaisanti ce n'est pas là décroître , c'est au contraire augmenter. Il n'en est pas sous ce rapport de la bonté , chose toute morale y comme d'une valeur matérielle dont on ne peut rien donner , sans par là même l'amoindrir. La bonté ne fait que grandir à se communiquer , elle ne fait que plu^ abonder, comme ces sources qui n'ont toute leur pureté, toute leur fécondité , toute la vertu de leurs eaux que quand elles ont trouvé où se répandre et couler. Encore une fois dans ce cas , donner n'est pas retrancher du sien, se diminuer et s'appauvrir , c'est bien plutôt s'enrichir. De deux âmes unies par un mutuel amour , la plus parfaite relativement, la plus pleine de bien, n'est pas celle qui reçoit, mais celle qui tire d'elle-même et qui donne. Gela est vrai même de Dieu , pourvu qu'pu ne l'entende qu'avec la réserve qu'apporte saint François dans ses paroles» lorsqu'il dit : a Si notre défaillance a besoin de l'abondance divine par disette et nécessité, l'affiuence divine a
besoin de notre indigence par bonté et perfection , sens qae pour cela cette bonté et cette perfection deviennent meilleures , puisqu'elles sont absolues, b
Qu'on me permette d'insister encore un peu sur ce point. Je voudrais , s'il était possible , par une précision nou^ velle , bien marquer la différence qu'il y a entre donner et donner selon que le sujet du don est matériel ou moral. Donner matériellement c^est se priver d^une chose en &veur d'autrai , c'est retrancher du sien , c^est déplacer la richesse , et de plus grande qu'elle était ici , la Taire plus petite là. Il n'y a addition d'un côté que par soustraction de l'autre. Ainsi le veut la nature des choses. On ne peut donc pas, à ces conditions, ne pas perdre en donnant, ne pas diminuer , par exemple , le morceau de pain qu'on partage et ne pas se priver du vêtement dont on se dépouille pour le pauvre; mais il n'en est pas de même de ce qu'on peut appeler le don moral.
Qu'est-ce en effet qu*un tel don? une flme a plus d'in* telligence^ d'amour et de liberté, elle a plus de sagesse et de bonté , elle a plus de vertus et plus de talents qu'une autre. Dans le sentiment qu'elle en a , et le désir qu'elle éprouve de les communiquer^ elle s'adresse à qui elle aime, à qui sous ce rapport a besoin^ et par attrait, par charme , par douces et pressantes impressions , elle le sollicite, eile Tin vite, l'entratne à se faire semblable à elle, à se développer comme elle, à s'exercer, à son exemple, au. juste ^ au beau et au vrai , à se mettre en un mot en partage de tous ces trésors de l'esprit, dont elle est elle-même en possession. Voilà son don : est-ce pour elle une privation ? Nullement , c'est au contraire une augmentation ^ un progrès en perfection » une manière de mieux valoir par abondance de bonté.
J'ai dit , au sujet de la beauté , dans mon Mémoire sur
IHdérot r le propre de la beauté est de Tètre en soi el hors de soi , pour soi et pour autre chose que sot ; c'est d'être beUe et d'embeHir. Quand elle u'embellit pas , c'est qu'elle n'est pas assez belle , c'est qu'elle n'est pas tout-à"làit heHe. On pourrait en dire autant de la bonté, qui est aussi d'autant mieut dans son essence et selon sa loi , qu'eHe se répand et se donne dafantage. Donner est alors si loin de se priver , que c'est , comme Je l'ai déjà dit 9 s'accroître, s'augmenter. Recevoir, en effet, est dans son insuffisance devenir meilleur <M. moins impar-fait, par l'assistance d'aulrui; tandis que doMer est devenir meilleur en suffisant tout ensemble à soi-même et à autrui. Il y a profit des deux parts , mais avec supé-riorité * évidente de celui qui donne sur celui qui reçoit ; donner est être bon pour son prochain , après l'avoir été pour soi ; recevoir est être boa par son prochain , faute de ne l'être pas assez par soi-même. L'amour trouve doue son compte à donner aussi bien qu'à recevoir , avec cette éifférenee , qu'il a quelque chose de plus complet » qu'il témoigne de plus d'abondance de bien dans un cas que dans l'autre.
Le plus parfait des amours est celui qui n'aspire qu'à donner. C'est là proprement la charité , laquelle est avant tout un saint don de son âme. Heureux par conséquent ceux qui reçoivent, plus heureux ceux qui donnent, ear ils sont animés d'un plus parfait amour.
Il me reste un dernier point à toucher d e [laionquesti générale que je traUe ; mais il demande peu de dévelop* pement , aussi je serai trèsH;ourt. Ce sont des indications plutôt que des explications que je donnerai rapidement. Saint François de Sales a dit :
tt L'amour est la première complaisance que nous avons au bien; il précède le désir et la délectation;
liar eomment désirer une chose qu*on n'aime pas ,. comment de même en Jonir? Il précède également la haine» car nous ne haïssons le mal que par Tamonr que nous ayons pour le bien , et ainsi de toutes les autres passions et affections qui proviennent toutes de l'amour comme de leur source commune. ^
Bossuet , de son côté , a dit aussi : a Otez Tamour , et il nY i plus de passions ; posez Tamour , et vous les faites foutes naître. )» Dans cette double pensée est en germe la raison de la génération des passions , que Je rais présenter ici e& ri)régé.
En effet 9 si on veut sayoir, d'une manière générale^ comment naissent , s'enchaînent et se succèdent les passions 9 on n'a qu'à remarquer comment , présent à toutes , l'amour, en se modifiant : 1^ selon les états dans lesquels il se troure ; 2<> et selon les causes qui déterminent ces états , engendre , en vue des uns , toutes les joies et toutes les tristesses dont notre flme est émue , et par rapport aux autres , toutes les inclinations et toutes les aversions auxquelles elle est livrée ; comment , par suite , il produit toutes nos espérances et toutes nos craintes , toutes nos réjouissances , tous nos regrets , toutes nos affections de tout ordre, de tout caractère et de tout degré. Il suffit , pour le comprendre, de bien se rendre compte delà double situation dans laquelle l'amour se trouve et des causes diverses qui viennent l'y placer. Favorisé ou contrarié dans son mouvement au bien , et il jouit de Fune de ces positions et souCRre de l'autre ; mis en présence des causes qui lui font Tune ou l'autre , il incline aux premières et répugne aux secondes , et cela en raison de leur nature , de leur action , de leur degré de durée et d'intensité , etc. Tout dépend donc, comme on le voit, de Tamour et des circonstances au milieu desquelles il se
développe , de ses états et de ses oitjets , et on peut bieo dire , à ce point de yae , en reprenant les ternies de Bossuet : « Otez^ l'amour , et il n'y a plus de passions ; posez Tamour, et vous les faites toutes naître, i» L'amour est en effet de tout dans la génération des passions.
Si maintenant , sans avoir tout dit , loin de là , de Tamour , j'en ai néanmoins suffisamment déterminé le sujet, le motif, l'essence et les modes divers , il semble que de la question : Qu'est-ce qu'aimer? que j'ai dû d'abord me poser; je puis, sans plus de retard, passera celle-ci, qui en est la suite et le complément : Qu'aimons-nous ?La solution de l'une est la préparation de la solution de l'autre.
Qu'aimons-nous? le bien ; rien de plus simple à répondre. Biais qu'est-ce que le bien? En quoi consiste-t-il ? Quels en sont les éléments , les caractères et les conditions? Voilà qui l'est un peu moins.
Qu'est-ce que le bien ? et afin de le rechercher par ordre et de le reconnaître successivement dans les diffé-rents êtres qu'il qualifie , et en commençant par celui d'entre eux, qui nous est le premier et le mieux connu.
Qu'est-ce que le bien dans l'homme? Nous verrons ensuite ce qu'il est dans Dieu et dans la nature.
Le bien dans l'homme , on peut le dire , est , avant tout, l'être même,' carparxela même qu'il est , l'homme
est déjà une bonne chose , et c'est certainement en lui
une perfection , ou du moins la condition de toute perfection , que d'avoir été créé , c'est-à-dire , que d'avoir reçu de son auteur le temps pour durer , l'espace pour se mouvoir , la substance pour être en soi , la cause pour agir par soi , une existence ordonnée en vue d'une fin déterminée.
Mais comme en outre il possède des facultés qui lui
sool propres : rintelligence pour connaître , la sensibilité pour aimer , la liberté pour vouloir , riche de ces nouveaux attributs, c'est pour lui du bien dans le bien, un accroissement de bien , une manière d'être élevé dans Téchelle dçs êtres. Ce n'est pas tout : quand , au lieu de rester, avec tous ces modes d'action, solitaire et sans rapports , il entre en société avec Dieu , l'homme et la nature , il n'en est que plus complet et plus parfait dans son genre ; on en peut juger par ce qui lui manquerait, si , par hypothèse , il était une flme sans d'autres flmes , une force sans d'autres forces , un esprit sans un Dieu , sans l'humanité et le monde.
Cependant tout ce bien est ea quelque sorte en lui sans lui. Car ce n'est pas lui qui s'est fait , au sein du temps et de l'espace, comme substance et comme cause , capable de penser, d'aimer et de vouloir , et de se rattacher par tous ses attributs à l'ordre social , matériel et religieux. C'est d'un autre 9 c'est de Dieu lui-même que lui viennent toutes ces conditions de perfection. Mais avec ce qu'il y a de bien en lui , sans lui , il y a au^i ce qu'il en acquiert , au moins en partie -, par lui-même , et qu'il ne doit , après Dieu , qu'à sa propre volonté. Grflce , en effet , à la ProvidejDce , qui la prévient et la soutient » l'excite et l'encourage , et , de toute façon , la règle , la forme et la fortifie , sans Jamais la contraindre , sa volonté , ce qu'il y a de plus humain en lui , de plus semblable à Dieu , se Joignant , pour les gouverner, à toutes ses dispositions naturelles , les élève de l'état de dons à celui de mérites , et par la moralité qu'elle leur imprime les érige en vertus. C*est ainsi que, s'emparant de rintelligence et la conduisant , elle l'amène , par ;. d'habiles et heureux ménagements , à ce degré de raison , où elle a de la gravité pour mieux voir , de la sérénité pour mieux juger, cette calme
et soare perception de ee (fu'il y a de meilleur dans le vrai , qui s'appelle la sagesse. C'est ainsi pareillement que gagnant Tamour loi-même et le dirigeant convenablement , elle en fait quelque chose de mieux qu'un simple mourement du cœur , qu'un instinct de la passion ; qu'elle le convertit en ce zèle éclairé et réglé, en cette ardeur tempérée , en cette vive et pure inclination , ce goftt exquis pour le Juste et Thonnète , qui n'est autre que la bonté ; et de la sagesse et de la bonté , que ne tire-t-elle pas , que n'obtientrelle pas , selon les circon*^ stances et les occasions ; tempérance « prudence , charité , piété , et sans tout vouloir compter, les plus exedlentes habitudes du cœur et de l'esprit , tels sàni ses salutaires et bienfaisants effets. Chrand bien , par con^ séquent que la bonne volonté ! le plus grand des biens de l'homme, puisqu'elle est toujours quelqu*on des autres , augmenté de tout le prix qui s'attache au mérite.
Qu'est donc , en résumé , le bien qui se voit dans rhomme? C'est ce qu'il est par sa constitution , et ce qu'il devient par sa volonté en conformité avec sa loi ; c^est son essence développée et sa destinée accomplie ; c'est son ftme moralement et librement perfectionnée ; d'un mot , c'est l'Ame même.
Mais le bien , dans la nature , sera-t-'il sans analogie avec le bien dans l'humanité, et aux différences près qui les distinguent l'une de l'autre, n'aura-t-il pas dans la première au moins quelques-uns des traits qui le caracté^ risent dans la seconde ? N'y sera-t-il pas aussi quelque chose comme l'flme , la vive force , la puissance de vie dans son essence et sa destinée régulièrement dévelop^ pées ? Rien de plus vraisemblable k penser.
Ainsi d'abord , pour la nature , n'est-ce pas aussi une bonne chose que d'être au lieu de n'être pas, que de par-
lleiper à sa manière, du temps et de Fespaee, de la sub^ stanee et de la cause» que d'aîoir en un mot sa place dans^ la création , et de Yj avoir ayecun but marqué et une action réglée ? N'est-ce pas ensuite en elle un autre et plus grand bien , qne d'avoir , avec Têtre , ses propriétés et ses vefr-' tus i ses qualités distinctives , ses facultés même , ou du moins ses puissances actives, telles qu'elles se voient dans les minéraux, les végétaux et les animaux? Et ce qui fait eirtout son Uen, n'est-ce pas que dans la hiérarchie de ses règnes divers, depuis le plus humble grain de sable, Jctequ'au plus brillant des métaux ; depuis le plus chétif des brins d'herbe » Jusqu'au lys en sa magnificence ; de* pois le dernier des insectes > jusqu'à l'espèce la plus voisine de l'homme , elle présente en grand nombre des essences développées , et des destinées accomplies ? Et si sans être excellente, et valoir autant qne l'homme, elle a cependant son prix , ne peut-on pas dire avec Pascal : « La nature a des perfections , pour montrer qu'elle est une image de Dieu; » en ajoutant, du reste avec lui, t qu'elle a aussi des défauts pour montrer qu'elle n'en est qu'une image?»
Le bien dans l'homme c'est Tflme fidèle à son essence et à sa loi ; le bien dans la nature, c'est encore un peu l'âme ou du moins l'analogue de l'flme, la vive force, la vie également fidèle aux principes de son être.
Or s'il en est ainsi du bien dans tonte la création , que doit-il en être à son tour dans le créateur lui-même ? Saint Augustin a dit : a 0 mon Dieu, vous n'avez rien fait
que de bon car encore que vous n'ayez pas créé les
choses dans un égal degré de bonté, elle sont néanmoins toutes bonnes, chacune en particulier et toutes ensemble , puisqu'il est dit de vos ouvrages, qu'après les avoir considérés , vous les avez trouvés très-bons. » Et encore :
a Toutes ces choses sont des dons reçus de mon Dieu ; ce n'est point moi qui me les suis données moi-même ; par conséquent, celui qui les a créées, est souverainement
bon , il est lui-même tout mon bien, car il n*y a pas
de mal en lui , non-seulement au regard de lui-même , mais aussi au regard de cet univers qu'il a fait. )> C'est dans ce sens que Je raisonnerai et que je dirai aussi : Dieu est bon de tout le bien qu'il a mis dans Thomme et dans la nature ; mais il Test outre de tout celui qu'il est, comme Têtre absolu : ainsi il n'est pas seulement une bonne chose, mais la bonne chose entre toutes et par-dessus toutes y sans comparaison. Et il est tel , par cela même qu'il est, par l'être qu'il possède sans l'avoir reçu , et qu'il a parce qu'il l'a , sans commencement ni fin. C'est cette pensée qu'exprime Fénélon , dans des termes qui marquent bien ce point de la perfection divine, quoique peutêtrq d'ailleurs , ils ne soient pas sans quelque excès ; tout ce qu'il veut qu'on dise de Dieu , c'est qu'il est ; car moins on dit de paroles de lui, plus on dit de choses, a II est, gardez-vous bien d'y rien ajouter,.... s'écrie-Ul, par cela qu'il est , tout est dit Celui qui demande quelque chose de plus, n'a rien compris dans l'unique chose qu'il faut concevoir, d Et encore : a Quand je dis de l'être , qu'il est l'être par excellence, j'ai tout dit ; le mot d'infini que j'ai ajouté est un terme presque superflu.... ici qui ajoute au mot d'être ajoute inutilement; plus on ajoute,
plus on diminue ; c'est pour ainsi dire dégrader l'être
par excellence , que de croire avoir besoin d'ajouter quelque chose, quand on a dit qu'il est (i). » Mais pour plus d'exactitude, et pour ôter au sentiment de Fenélon ce que dans sa pieuse aspiration il peut avoir d'excessif, pour
(1) Traité de rexiitence de Dieu.
mieux entrer dans la véritable notion de Dieu, et Testimer excellent , non seulement par son être même , mais aussi par ses attributs, il convient de rapprocher Bossuet de Fenélon et de tempérer par le grand sens et la ferme sagesse de Tun, Tenthousiasme quelquefois un peu exclusif de l'autre. Bossuet dit donc : a Tandis que le concours de plusieurs idées successives est nécessaire pour exprimer Dieu à notre manière , ils ne veulent considérer que Tunique idée de Têtre. Il leur faut une notion générale de Dieu, sans attributs ni absolus ni relatifs ; mais que ces raffinés sont grossiers ! Ils ne songent plus que Dieu n'est pas saint, ni sage, ni puissant comme le sont les créatures par des dons particuliers ; mais qu'étant tout par luimême et sa propre substance , tout Tinfini de ce premier être se voit dans chacune de ses perfections. On ne sort jamais des attributs de Dieu , qu*on n'y rentre d'un autre côté et peut-être plus profondément. Aussi n'est-ce pas une étrange ignorance que de dire que les attributs de Dieu empêchent l'accès auprès de lui et le repoussent en son essence? x> C'est pourquoi il ne faut pas diviser en Dieu les perfections, et surtout les retrancher toutes, pour n'en plus conserver qu'une et celle-là même que nous concevons le moins sans les autres, et qui nous touche le moins sans elles, c'est-à-dire l'être phr. « D ne faut pas, comme dit encore Bossuet , les considérer par vues distinctes, mais les réunir et seulement aider, en les partageant dans le discours , la faiblesse hnmaine , qui ne peut tout porter à la fois, d Le Dieu bon, puis-je maintenant bien reprendre , est donc certainement celui qui esty mais il n'est pas seulement celui qui est, il est aussi celui qui faitf qui est le créateur, comme il est l'incréé, qui à l'un de ces titres a sa perfection, comme à l'autre. Le Dieu bon est celui qui a en soi , pour créer, l'éternité ou la perfec-
tioo du temps, l'immeûsité ou la perfecUon de l'espace, la toute sagesse oa la perfection de TintelligeBce , la toute bonté ou la perfection de ramonr , et la pleine liberté et la pleine puissance ; 4iui est tout entier et ayec tous ses attributs dans la production » la conduite et la ooASownation de son cauvre , le Dieu bon est en un mot une Ame* mais une flme d'un genre i part, et qui absolue en eUenooème, a dès le principe son oFsence et son action pour une fin, oe que je n'oserais appeler sa destinée, m$is ce que je nommerai bien sa providence, lésa, dis-je, acconqplies et parfaites ; à la différence des créatures, même les meilleures , qui ne sont jamais bonnes que relativement, successivement, par progrès laborieux, et tontiours plus ou moins limités. Pour Dieu, point de progrès, point d'avancement, point de commencement suivi d'un plus ou moins long achèvement ; jamais en puissance, toujoun en acte, il est un bien tout venu , si on me permet de le dire, et jamais à venir, sans début et sans terme, comme aussi sans défaut, dans la simplicité et la continuité de son infinie excellence.
Tel est le bien en Dieu. J'ai ailleurs traité cette question : ce que prouve en Dieu le bien qui se voit dansThomme» et implicitement aussi celui qui se voit dans la nature, ie n'y reviendrai^pas ici , je me borne à renvoyer, au lieu même ou je m'en suis occupé, [Traité de la Providence.] mais je rappellerai , en la reproduisatit, la conclusion de toute cette discussion , parce qu'elle rentre dans mon sujet et je dirai que par tout ce qu'ils ont de bon , l'homme et la nature prouvent un Dieu plein de bonté ; et que par ce qu'ils renferment de mal , ils ne prouvent pas autre chose, attendu que mal comme bien, tout se concilie dans la eréatioB avec la perfection infinie et absolue du créateur, à quoi j'ajouterai ces deux passages de S* Augustin^
qui ne me seront certes pas â*un médioere appui : a Si toutes les choses de la terre, dit-il, se taisaient après nous avoir parlé, et nous aroir rendus attentifs è écouter celui de qui elles tiennent Tètre, et que lui seul nous parlât , non plos par elles, mais par lui-même, en sorte que nous entendissions sa parole non par un langage mortel , ni par la yoix d'un ange, ni par celle du tonnerre, ni par l'énigme d'une parabole, mais que luinBoème, que nous
aimons en elles, nous parlât sans elles si cette su*
blime contemplation continuait^ et que toutes les autres vues de Fesprit, ayant cessé, celle-là seule absorbât Fâme et la comblât d'une joie tout intérieure et toute diyine... ne serait-ce pas l'accomplissement de cette parole de l'Ecriture : a Entrons dans la joie du seigneur (1). p Et ailleurs : (( Qu'est-ce que j'aime quand je vous aime ? ce n'est ni tout ce que les lieux renferment de beau,ni tout ce que les temps nous offrent d'agréable , ce n'est ni cet éclat de la lumière qui donne tant de plaisir à nos yeux« ni la douce harmonie des sons , ni l'odeur des fleurs , ni la manne , ni le miel , ni tout ce qui peut plaire dans les voluptés de la chair. Ce n'est rien de tout cela que j'aime, quand j'aime mon Dieu ; et cependant c'est une lumière une harmonie , un parfum, et une volupté que j'aime en lui ; mais une volupté , un parfum , une harmonie et
une lumière qui ne se trouvent que dans mon cœur
Voilà ce que j'aime dans mon Dieu. Et qu'est-ce que 4^1a? Je l'ai demandé à la terre et elle m'a répondu : a Ce n'est pas moi ; » et tout ce qu'elle contient m'a fait la même réponse. Je l'ai demandé à la mer et aux ajdmes , et ils m'ont répondu : a Nous ne sommes pas votre Dieu; cherchez-le au-dessus de nous, a Je l'ai de-
(1) Confesnom.
mandé à l'air que nous respirons, et aux oiseaux qui le peuplent et ils m*ont répondu également : a Nous ne sommes pas Dieu. » Je l'ai demandé an ciel, au soleil, à la lune et aux étoiles, et ils m'ont toujours répondu : <c Nous ne sommes pas non plus la divinité que vous cherchez, b Je me suis adressé à tous les objets qui m'enyironnent et leur ai dit: a Puisque vous n'êtes pas mon Dieu , apprenez-moi au moins , Je vous prie, quelque chose de lui, et ils se sont écriés tout d'une voix : « C'est celui qui nous
a créés. » Mais , d mon âme , c'est à toi que je
parle avant tout parce que tu es au corps, comme la vie , qui le soutient et ranime et que Dieu est la vie même de la vie (1). » Ainsi s'exprime saint Augustin. C'est sous la forme d'élévation une véritable démonstration , qui revient à dire que ce que nous aimons en Dieu est un bien qui a des traces sans doute et des traces éclatantes dans la nature et dans Thumanité , mais qui n'est cependant celui ni de Tun ni de Tautre , qui les surpasse souverainement» n'en diffère sans doute pas en essence, mais s'en distingue en degrés, comme Tinfini du fini.
Tel est le bien dans Thomme , dans la nature et dans Dieu. Ce qu'il y offre de commun et par conséquent de général , c'est d'y être en son fond l'âme ou l'analogue de l'âme, la vive force, dans son essence et son action dé* veloppée ; c'est d'y être l'âme dans sa perfection relative ou absolue.
Si donc ce que nous aimons est le bien, il nous est maintenant facile de donner une solution plus nette et plus précise à cette question : Qu'aimons nous? En toute chose , ce que nous aimons , c'est Fâme ou l'analogue de l'âme ; c'est le principe d'action , qui est à la racine de
(1) Cor^essions.
tout être , s'y dévelapfpe dans son esseDce et y accomplit sa destinée. Sainte Thérèse a dit : et L'amour qui a Dieu pour objet , est comme une flèche que Fflme tire à sob Dieu. » L'amour en tout est ainsi fait; c'est un acte, c'est un trait incessamment tourné vers le but qui l'attire et qui n'est autre que l'Ame ; il n^en est diVbrti que par désillusions^ des déceptions, de trompeuses apparences. Par son inclination naturelle c'est à l'Ame qu'il se porte, qu'il s'attache et se fixe. Tous ses mouvements sont vers l'Ame , et quand parmi ses égarements il vient à s'apercevoir que ce n'est pas l'Ame , son vrai bien qu'il poursuit et recherche , mais l'ombre , le fantôme , l'enveloppe grossière de ce bien , il se retire triste et honteux ; triste et honteux aussi, quand c'est l'Ame en effet, mais l'Ame dégradée , corrompue et déchue.
C'est l'Ame que nous aimons avant tout et par-dessus tout, l'Ame en elle-même et pour elle-même; mais c'est aussi avec elle et pour elle , ce qui en participe et la s^rt, ce qui en reçoit par communication comme un souffle de spiritualité. Seulement, comme je viens de le dire, il arrive fréquemment que l'amour se méprend , et qu'où il croit saisir l'Ame , il ne trouve que le corps» et se perd à l'aimer ; non , sans doute qu'il doive ne faire aucun état du corps et le regarder comme chose indifférente ou mauvaise ; son erreur est de l'aimer comme TAme, à la place de l'Ame , ou de préférence à l'Ame.
• C'est ainsi qu'il nous arrive d'aimer dans l'homme au lieu de ce qui est vraiment lui , de sa vraie personne , de son Ame , ce qui n'en est que l'expression et l'instrument, sa fausse personne , son corps ; et quant à Dieu lui-même de l'adorer dans son œuvre et non dans son essence, dans ce qu*il a fait et non dans ce qu'il est; double espèce d'idolâtrie, double amoiur trompeur, qui prend Fombre
— tw —
poor la réalité , la ferme poar le tonâ , une vaine appa^ rence de Dieu et de Thomme pourDiea et Thoinme raxiBémes.
Mais quels que soient œs aveuglements et ces égarements de Tamour, il n'en est pas moins vrai» que l'objet constant auquel il tend par sa nature est r&me ou l'analogue de rame à Tétat de perfection.
C'est rflme que nous aimons ; mais c^est aussi Vime qui aime. L'amour n'est donc au fond qu^un mouvement d'^6 à Ame , qu'un doux commerce des &mes , unfes heureusement entre elles pour leur mutuelle perfectira. C'est pourquoi à s'aimer, les âmes ne peuvent que gagner; comme à ne pas s'aimer, elles ne peuvent que s'altérer. Ne pas s'aimer pour elles , c'est rester seules en elles-mêmes , et la solitude , c'est la faiblesse , la privation , le mal. Aimer est donc un acte de la plus haute spiritualité, et qui fait qu'en se liant , les ftmes se complètent et n'en deviennent que plus fidèles à leur essence et à leur loi. La société ûob Ames par l'amour , voilà leur vraie vie; comme la division, la séparation, la discorde et la solitude» voilà leur infirmité, leur péril et leur perte.
Ce que nous aimons, c'est le bien; ce n'est cependant pas le bien sans un certain caractère, sans un certain rapport avec nous, qui nous le rende , comme le dit Bossaet, communicatif de lui-même et par conséquent bienfidsanl. Autrement > du moins nous ne l'aimons que d^un amour vague et sans chaleur ; nous sommes disposés à l'aimer ptat6t que nous ne l'aimons. Nous ne l'aimons vérilaMement, nous ne l'aimons enaeU, que quand de F^pèce d'abstraction où le conçoit notre raison , il nous devient par le sentiment plus prochain , plu» intime , plus présent wqMlque sorte, qu'il npuavaplus aucesur, et tfegéoé*
rai qu'il était, se faisant partieulier et oAtre, il nous tient» Dona intéresse, et nous touche de plus près. Plus il a de ces Uens , de ces rapports sensibles ayec nous , plus aussi nous l'aimons. C'est pourquoi toutes choses égales d'ailleurs, nous l'aimons plos précisémoit dans les personnes de la ftimille que dans celles de la cité , et dans celles-ci que dans les étrangers ; c'est pourquoi ausid nous raimons mieux dans une nature qui nous entoure, nous enveloppe et nous presse de ses bienfaits, qui est comme notre mèn» et notre nourrice , que dans une nature dont noitt ne re* cevons que de loin le concours indirect. C'est pourquoi encore nous aUnons mieux le Dieu de nos pères et de ndtre foyer d(wiestique, le Dieu qui habite en nous, qui vit et agit en nous , qui nous est comme une société au plus'profond de notre flme , que le Dieu qui nous q^paralt sans attributs marqués» sans caractère défini, sans rien de familier et d'intime avec nous , que le Dieu soli* taire etquinouslaisse^seuls. Cequenous aimons réellement, c'est dans diacun de ces genres, le bien qui rient à nous, se fait à nous, se lie et se relie à nous pour nous mieux appartoair; qiû devient, si on peut le dire, père et oière pour nous, personne de la famille, concitoyen et ami ; qiû devient également pour nous le sol natal , le diampde nos pères, notre pays, notre lieu propre, le théâtre de toute notre destinée; qui devient enfin le Dieu â0 nos pénates, de notre patrie , et mieux encore le Dieu de notre Ame, de ses besoins, de ses faiblesses et de ses fraies » la soulageant dans les unes et la corrigeant dans les autres, et, en tout, usant envers nous de son infinie providence avec une bienveillance particulière. ' Voilà le bien que nous aimons d*un amour certain' et défini. Ainsi le bien toujours en soi aimable , n'est cepen^ dant véritablement atané , que quand il est avec nous dans
de telle» relations qu'elles nous le rendent personnellement attrayant et bienraisant. — Aimer est un mouTemenl qui par première impulsion ne tend qu'àTuntOQ «et ^i n*aurait jamais d'autre détermination» si daos^les^olitets qui Texcitent , il n'y avait que du bien ; car à l'égard du bien il ne peut pas y avoir deux dispesittons , il n'y en a qu'une, l'inclination. Et cependant , comme nous Tayons vu, aimer est aussi, au moins par accident, répugner et repousser. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas que du bien ; et si l'on souffre , si Ton hait , si l'on regrette y si l'on crainti s'il y a tant d'affections et de passions malveillante», c'est qu'avec le bien il y en a la privation , c'est qu'avec le positif il y a le négatif de l'être , selon l'expression de Fenéloh, c'est qu'il y a en un mot le mal, lequel n'est en eflèt qu'une limitation extrême et une profonde diminution dn bien. L'amour en paix, en satîsfaetion , en plein* cours d'union , accase pour objet un bien qui , au moins en -somme et relativement, peut passer pour parfait, liai» Tamour en contrariété , en peine et en aversion , témoigne d'un bien qui ne le contente pas , qui ne lui suffit pas , qoi hn manque , qui le prive , qui en un mot est un mal. L'homme et la nature sont des biens , mais ces biens sont finis , mais ils sont variables ; ils ont des bornes nécessaires, et dans ces bornes mêmes ils peuvent être bornés; ils peuvent l'être jusqu'à devenir ce qu'il y a de moins bon dans leur genre; ils peuvent de limitations en limitations, de privations en privations, de défauts en défauts, en être réduits à n'être presque plus des biens; à n'être qae des biens négatifs , c'est-àrdire des maux. Telles sont en effet les mauvaises flmes, tels sont aussi les mauvais corps, telles sont toutes ces choses , qui par essence sont bonnes, ' mais qui pér accident et corruption deviennent tristes et fflcheuses. De là leur impression sur l'amour , la peine ou
ia négation de la Joie , )a haine ou la négation de Tinclinktion , et toutes ces affections négatives ou répulsives qu'elles déterminent dans notre flme. Si donc notre amour a parfois quelque chose d'hostile et de malveillant à regard deTbomme et de la nature, c'est que dans rhomuieet dans la nature il trouve du mal , une cause de souffrance , un objet qni le blesse.
' Qu^nt à Dieu , il est en lui-même un bien infini et immuable, absolument parfait; mais ce qu'il est en luimôme, il ne Test pas également dans ses manifestations, dans ses relations avec nous , dans ses manières de se faire connaître , et surtout il ne l'est pas dans les vues de notre esprit, souvent si mensongères. Il peut selon ses desseins , et pour les mieux conduire , se révéler , se déclarer plus ou moins à notre flme , se rendre selon les temps, lea lieux et les personnes , plus ou moins visiblement présent, facile et bienfaisant; il peut nous laisser à désirer , à espérer et à craindre; se retirer de nous , se refuser à nous , nous frapper et nous affliger pour nous éprouver ou nous corriger. De là dans notre cœur ces tristesses liiystérieuses ,' qui , si nous ne savons les comprendre et les bien prendre , les adoucir par la prière , la résignation et l'humilité , se tournent malheureusement en ces haines impies et en ces révoltes sacrilèges , dont il arrive que le souverain bien lui-même devient parfois , pour nos esprits éperdus, superbes et irrités, l'objet détesté. De là, je n'ose pas dire, toute cette religion de l'orgueil et de la colère ; car il n'y a pas de religion sans pieuse douceur , mais tous ces mouvements hostiles d'une passion misérable et rebelle à regard de celui auquel nous ne devrions qu^amour.
Maintenant si je ne l'avais fait plus haut en traitant de l'amour , ce serait ici le lieu de présenter quelques fç-' marques sur le bien abondant , sur le bien défaillant
et le rapport qolis ont l'un et l'aotre aftoc la tecolté d'aimer; mais j'en ai assez^parié, pour n*aT0trpa8 besoin tfy revenir, le me bftte donc de conclure sur toute cette question et je dis , ou plutôt je répète , pour mieui marquer la solution à laquelle je suis panrenu , que le bien est en chaque chose son essence développée , sa desti-* née accomplie » la perfection propre de son être ^ et pour plus de précision , que c'est Tâme ou Tanalogue de l'ftme , tout principe d'action fidèle à sa nature ; que c'est Fâme en Dieu, mais Tâme absolue dans tous ses attributs; rftme en Tbomme , mais avec son excellence relative el bornée; encore un peu rflme« mais surtout la simple force 4 également en action selon les lois qui lui sont propres, dans les animaux, les végétaux, les minéraux, ea un mot , la nature* »
Cette conclusion, jointe à celle que j'ai d'abord proposée au sujet de l'amour» me ramène à Hdvétius, en vue duquel je les ai Tune et l'autre établies , et me permet une nouvelle appréciation de la doctrine de son deuxième discours.
11 a avancé bien des paradoxes. La plupart , sans crédit, méritent à peine l'examen. Mais s'il en est un qui ait eu d'abord , et qui ait conservé par la suite une certadine fa* veur , parce que malheureusement il touche à un des cMés les plus fâcheux de la nature humaine, le flatte et le caresse, c'est sa théorie de l'intérêt, c'est sa philosophie de l'amour. Yoilà pourquoi après l'avoir repoussée par les raisons qu'on lui objecte d'ordinaire et qui ont certes leur solidité , j'ai cru devoir essayer en outre d'une autre manière de la combattre , et opposer dogmatiquement un système à un autre. Si donc en s'appuyant sur les principes que je viens de développer , on veut faire un retour sur ceux que soutient Helvétius , on se rappellera qu'à la
double quertiOD : Qa'estrce qa'aimer et qu'atmons-nous? il répond par cette double solution : aimer c^est sentir, Atre affecté dans ses sens , éprouver un mouTcment de sensibilité physique; Atre aimé, c'est avoir les qualités^ qui conyiennent à cette sensibilité , c'est Atre physiquement bon , plus simplement c'est Atre utile.
L'utile, Toilà selon loi, l'unique objet de Tamour; rAme réduite à Torganisation , ou mieux encore les organes , en voilà le sujet ; par conséquent , Tamour ImmAme n'est qu'un rapport d'union d'un corps à un autre corps , du corpÈ qui demande l'utile , à celui qui le fournit. Or, si comme Je crois l'avoir assez clairement démontré , c'est en nous le bien qui aime , mais le bien tout entier, et non pas seulement du bien , ce qui n'en est qu'un élément, et le moindre assurément , c'est-à-dire le bien phyrique; et si c'est égalaient le bien en général , toute espèce de bien et non pas seulem^t l'utile , le dernier de tous» qui est l'objet de l'amour ; ou ce qui revient au même , si c'est d'un cAté l'Ame , dan^ le plus pur de son essence , et de l'autre l'Ame encore dans sa perfection , qui aime et qui est aimée, il y a une première et capitale <d)jeetion à adresser à Helvétius , c'est qu'il n'a entendu de l'amour ni l'on ni l'autre terme, ni celui qui l'éprouve, ni celui qui J'excite , ni le bien qui est en nous , ni le bien hors de nous ; il a pris dans tous deux la partie pour le tout , et cette partie là même il l'a mal comprise , précisément parce qu'il l'a admise à l'exclusion de toute autre . puisquMl est vrai que soit en nous, soit hors de nous; lobien physique ou Tutile n'a sa valeur et son prix , qu'à la condition d'autres biens auxquels il se subordonne , tels que le juste , l'honnAte , le beau et le divin ; et ce qui est encore la même objection , mais sous une autre forme , qui ne la rend que plus pressante , ce n'est pas le corps
quiaiine, ce n'est pas le corps qui est alâié; le corps n'aime pas , il ne fait que céder à TaniQur ; le corps n^est pas aimé , au moias eu lui-même et pour lui-même , il ne Test que comme expression , instrument et moyen d'un principe supérieur qui seul a en soi et par soi la Terttt.de Fattrait. Il n'y a que Tâme qui aime , que Tâme ou Fana* logue de l'âme qui , à son tour, soitaimée. L'flme au double point de vue du si^et et de l'objet, Toilà le fond de Tamour. Ce fond a échappé à Helvétius , qui n'en a pu donner qu'une fausse et fftcli^euse explication ; car nonseulement il Ta méconnu 9 mais avili et ravalé. Une des grandeurs de l'homme est l'amour, mais l'amour dans, sa vérité et sa pureté tout ensemble ; par sa théorie , Helvé*tius en a fait un des abaissements. Qu'est-ce qu^aimer en effet 9 quand ce n'est plus en nous la sagesse, la bonté , la charité , la justice , la piété , FAme même en son bien , qui aime et qui en aimant,aspire à devenir m^Ueure ; mais quand il n'y a que le corps qui gravite vers le corps, quand il n'y a que l'animal qui recherche J'animai , quand tout dans ce sentiment , motif , moyen et but , se réduit à quelque chose d'organique et de matériel?
Ce n'est plus vraiment aimer , ce n'est plus moralement s'émouvoir , aspirer et se porter de cœur au bien; ce n'est plus que se livrer à l'instinct de la chair , ce n'est pfais s'^ lever , mais s'abaisser. Aimer ainsi n'est plus < une des grandeurs de Thomme » ce n'est réellement qu'une de ses plus humbles nécessités.
Hais il est une. objection encore à faire à Helvétius, toujours en vertu de la même théorie.
Sans doute , aimer est toij^ours pour une part s'aimer, au sens plausible et vr^i où j'ai essayé de le montrer , et l'amour ne nous a certainement pas été donné pour nous vider de nous-mêmes , selon Fexpression de Bossuet , et
nous tendre indifférents à notre propre destinée. Etre soi et n'ayoir pas l'amour de soi serait une contradiction et une inutilité; être soi et ne pas s'aimer» autant vaudrait n'ôlre pas soi.
Il est donc conséquent et légitime à la fois , qu'il y ait du fiioî dans Tamour; mais il ne Test pas moins, qu'il y entre aussi autre chose. S'aimer et aimer en même temps un autre bien que le sien , autant et plus que le sien , selon les règles de la justice ; ne pas s'aimer par suite comme Tunique et le souverain bien , mais comme un bien qui a grand besoin d'appui , de concours,. de pitié , d'indulgence ; ne pas compter dans son cœur les autres pour rien et soi pour tout , mais se compter soi-même pour peu et les autres pour beaucoup et Dieu surtout pour l'infini, yoilà encore selon le langage de Bossuet , l'ordre et la rectitude dans l'amour.
Mais n'aimer au fond que soi , comme le veut Helyétius ; avec soi n'aimer ni Dieu , qu'on n^admet pas , ni l'homme qu'on n'admet guère ; et en soi n'aimer que le moindre de soi-même , le.bien sensible , le corps , yoilà ce qui n'est plus l'ordre , ce qui n'est plus le droit ni le juste. D'autres ont pu prêcher Tamour à l'exclusion du moi ; c'était une chimère, mais qui avait du moins sa délicate spiritualité ; pour lui , il a prêché Tamour à l'exclusion ou du moins avec le mépris de toute autre chose que soi ; chimère aussi , mais celle-là grossière, sans grandeur , et en un point sacrilège. Helvétius , je n'ai pas besoin de le dire, est tout le contraire d'un mystique, il ne raffine pas sur l'amour ; mais il n^en est pas mieux dans le vrai , et erreur pour erreur , j'avoue que je préfère celle qui a un moment égaré la belle ftme de Fenélon , à celle où s'est perdue l'Ame un peu plus mondaine , de Tauteur du Livre de l'Esprit. L'une a pu inspirer les maximes des saints,
rautre dicter ces autres muùim$$ , d*im caractère mi peu différent , écrites par un courtisan chagrin » et déçu dam ses Tues. Ce sont deux excès » mais vers Tun desquels il ne me parait pas qu'Helrétias, snr les pas et à la suite de La Rochefoucauld, mais plus faible et moins piiinant, doive nous faire pencher et nous entraîner.
Ainsi, en résumé, Helrétins n*a donné delà q[ue8tion de l'amour, par la sensibilité physique d'une part et l'utile de l'autre, qu'une solution très-imparfaite; il n'a bien vu ni ce que c'est qu'aimer , pi ce que c'est que l'on aime ; il n'a pas dit à cet égard le secret de tout le monde , mais tout au plus et à peine celui de quelques*-uns , si même au fond Jamais , c'est celui de personne ; et pour toute doctrine il est arrivé à une sorte d'égoisme sensnaliste , dont je vais laisser à un autre le soin de fiiire sentir à sa manière les dangereuses conséquences. Un jour Voltaire déjà vieux , et auquel une plus longue expérience de la vie, une certaine impatience des choses fausses et une sorte de révolte de conscience contre les choses mauvaises , arrachaient parfois de ces mots qui étaient toute une protestation contre les maximes quelque peu téméraires des plus aventureux de ses amis , était à table, à souper, et écoutait en silence ses commensaux , dans leurs propos , lorsque tout d'un coup , et comme pour leur donner une leçon indirecte » mais cependant assez parlante , il fit sortir ses domestiques et dit : « Maintenant, messieurs, eotitinuez ; mais comme Je ne veux pas être égorgé cette nuit par mes domestiques , il est bon qu'ils ne vous écoutent pas (1)* D
(1) Mémoires de Mallel du Pan , qui donne au reste une autre version que voici : m Pardon , messieurs, mais je veux que mes laquais croient à la conseience et à Dieu, n
Ce n^étattdODÇ pas là le vrai secret des eœars , ce secret de tout le monde et bon à tout le inonde ; c'en était un faux et fAcheux, que Voltaire avait raison de vouloir tenir caché : n'aimer que soi , et en soi ce qu^il y a de moins bon » n'est certainement pas la vérité en matière de sentiment; et Helvétius s*est grossièrement et gravement trompé , quand il Ta supposé. L'iiomme est autre et vaut mieux, et doit ôtre autrement entendu et estimé.
Anssi , je l'avoue , ce n'est pas sans une certaine saUslîaction et sans une sorte de consolation , que Je crois avoir pour ma faible part , mis à nu et combattu cette opinion d'Helvéttus.
Je m'en sens maintenant d'autant mieux disposé à pas^ ser à l'examen de ses deux derniers discours.
Ia$ deux derniers discours du livre de Tespbit. — Le
litre de Thombib.
On se le rappelle, dans son troisième discours, Helvétius se propose de rechercher si l'esprit, toujours au sens particulier dans lequel il l'entend , est un don de la nature ou un effet de l'éducation, et par conséquent si les inégalités, qui se voient à cet égard parmi les hommes, tiennent à Tune ou à l'autre de ces causes.
Sa réponse à cette question est d'abord très-simple , mais die se complique ensuite , en se développant, d'une foule d'explications et même de digressions qui finissent par se multiplier ou s'étendre démesurément.
Ainsi, en thèse générale, il n'hésite pas à affirmer que si la nature par les sens , par la sensibilité qu'il lui suppose ,
nous donne à tous de Tesprit, c'est-à-dire des idées ,' elle ne nous le répartit cependant pas avec ces différences de tout ordre , qui se remarquent entre nous ; qu'elle ne nous forme pas,' par exemple i les uns stupides , les autres spirituels, les uns poètes, les autres géomètres, qu'elle nous fait plutôt tous & peu près également capables des mêmes pensées, également aptes aux mêmes talents; mais que c*est l'éducation, ou Tensemble des circonstances au milieu desquelles nous sommes élevés, qui produit ces inégalités ; car rien de plus divers que ces circonstances , tandis que la nature , chez tous à peu près uniforme, n'offre des uns aux autres, que d'inappréciables différences.
Telle est l'opinion d'Helvétius ; mais si parfaite confiance qu'il ait dans cette opinion , il n'est pas cependant sans prévoir les difficultés qu'elle doit soulever , et c'est pour les résoudre qu'il prodigue sans mesure ces raisonnements et ces développements qui, pour abonder sous sa plume, n'en répandent pas dans son discours plus de démonstration et de lumière.
En effet il soutient , sans même être arrêté par l'espèce de contradiction dans laquelle il tombe dès l'abord , que la sensibilité physique, qui cependant selon lui est le principe producteur , la faculté génératrice des idées , n^èntrè pour rien , par ses qualités propres , dans les différents genres de mérites ou de distinctions de l'esprit « et que le plus ou moins de finesse , de délicatesse et de vivacité qu'elle possède, reste étranger au plus ou moins de Justesse , de force , d'étendue ou de pénétration de l'intelligence. Et ce qu'il dit de la sensibilité , il le dit également de la mémoire, qui n'est au surplus à ses yeux que la sensibilité continuée ; ce qui lui fait avancer que chez tous les hommes primitivement elle est à peu près la
mAme » et que , si uKérienrement elle oOire des uns aux autres.de plus ou moins grandes différences, cela tientau plus ou moins de soin et d'art avec lequel elle a été cultivée chez chacun d'eux ; de sorte que par exemple , à ses yeux, « toutes les grandes mémoires sont artificielles, » D raisonne encore de l'attention comme de la sensibilité et de la mémoire. Il pense qu'à l'origine elle diffère trèspeu d'un individu à un autre , et que si par la suite elle laisse voir de très-grandes inégalités , ce n'e^t pas à son essence même , mais aux passions qui l'excitent qu'il faut les attribuer. Les passions en effet sont, selon lui, le grand mobile du monde moral ; a elles sont, dit-il, dans le monde moral , ce que dans le monde physique est le mouvement ; il crée , anéantit , conserve et anime tout ; ce sent elles aussi qui vivifient le monde nioraii. » Les passions fortes surtout , contintie-t'âl , font la supériorité d'esprit des hommes qu'elles enflamment sur les gens sensés; si bien même qu'ils deviennent stupides quand ils cessent d'en être animés.
Serait-ce .donc , par hasard » que les passions qui , en principe inégales, dans chaque individu , seraient ainsi la cause , et la cause naturelle de l'inégalité des esprits ? Nullement, répond encore Helvétius, « car , dit«il , il est bon d'observer qu'en fait de passions , les hommes ne diffèrent peut-être pas entre eux autant qu*on le suppose. 0 Ce qui veut dire au fond et pour entrer rigoureusement dans la pensée de l'auteur , que les hommes ne diffèrent pas plus entre eux naturellement par les passions, que par l'attention , la mémoire et la sensibilité physique à laquelle d'ailleurs tout revient.
Si donc les passions contribuent pour une large part à l'inégalité des intelligences, cela ne tient pas au caractère qu'elles ont originellement , mais à celui qu'elles pren-
oent aveo le temps , et sons TaetioD des dreonitaftoes , au mûleo descpielles elles se déreloppefit , et afin de mteai prouTer que ce ne sont pas les passions i leur état primitif, mais les passions à leur état actuel et artificiel, qui déterminent dans les esprits les diflérences qiu'on y obserre. HelTétius les analyse de manière à montrer qu'dles ne sont toutes au début que de la sensibilité physique, que de la peine ou du plaisir physique, et que par conséquent alors elles se ressemblent à peu près tontes. Et à cette occasion U s'eflbrce, en prenant une à une lesf rinclpaiea des passions qu'il appelle artificieltos, telles que TaTarice, Tambition et runitié, de les expliquer et de les apprécier de manière à les résoudre toutes dans une afléction purement sensible. Ainsi l'ambition ne natt selon lui, quedn désir de jouir, ou de la peur de souffrir, non pas dans son honneur, dans sa considération, dans sa gloire, dans un grand dessein à tenter, dans sa patrie à défendre*, ou sa foi à yenger , dans quelque chose en un mot de spMtuel et de moral ; non , mais dans ses appétits , dans ses besoins et dans ses plus vulgaires nécessités physiques. Lfambitieux n'aspire aux grandeurs que pour les ridieases, et aux richesses que pour les piaisini, pour celid des femmes particulièrement : att^idu , dit HélTé-tius, ce que si le grand ressort de l'ambition chesi les saunages est la tdka , diez les peuples policés , c'est Tamour des femmes. » Sous forme de l'ambition , Forgueil n'est lui-même, quoiqu'il prétende, qu'une aspiration au bleu* être matériel. Curtiuaest un orgueHIeux, qui se précipite à la mott parce qu'il est las de la vie , et quil désite i^eii délivrer par une actten d^éclat, dont la perspective loi platt et flatte sa sensibllilé. Cest un cas de spleen, soos apparence de fà«rtlsme p<rii!ique , avec un fond de sensualisme pour principe et pour mobile. La disposition ao
mmtfte n*est égataimit qu'un certain goftt de Torgueil pour les Jouissances des sens , qu*on espère se procnrer , en prenant place parmi lès dienx ; singulier goût , il est vrai, et qui prend pour se satisfaire un bien étrange moyen, puisque ce n'est pas moins que le corps , que les sens, que Tinstrument même de ces Jouissances, qu'on sacrifie pour les acquérir dans un avenir inconnu , si ce n'est même impossible, du moins au point de Yue de ce système.
Et l'amitié est comme l'ambition ; elle n'est pas plus généreuse ; elle n'est aussi en principe que de la sensibilité {riiyrique. Selon HelTétius en effet, on a des amis de plus d'une sorte ; on en a d'argent, de crédit , de jeu , de trarail et d'étude etc. ; mais c'est toujours en Tue de sa propre utilité.^c On en a de curiosité, ce sont ses termes, car en amitié c(mime en amour on fait souvent son roman; on en cherche partout le héros; on s'accroche au premier venu ; on l'aime tant qu'on ne le connaît pas , et qu'on est curieux de le connattire ; la curiosité une fois satisfaite , on s'en dégoûte; » pure affaire de plaisir, manière comme une autre d^affecter agréablement sa sensibilité physique ; et en général , « en con^^Mrant l'amitié, c'est toujours Helvétius qui parle » comme un besoin réciproque, on ne peut se cacher que dans un long espace de temps , il est très-difficile que le même besoin , par conséqiient la même amitié subsiste; » anssi, a dit un homme d'esprit, des paroles duquel il s'appuie ici avec ime sorte de complaisance et de satisfaction : «i Ceux qui veident être vivement aimés , doivent en amitié comme en amour avoir beaucoup de passades et point de passions » (p. 126). Toute amit^ née d'un besoin se règle donc snr ce besoin ; le besoin est la mesure de ce sentiment (p. 127 et iZB). Mais , dira-t*on , le besoin n'e^ pas phy»que ;
qa-est-ce qu'on ami? iiq parent de ntttre choix; on désire an ami , pour TiTre pour ainsi dire en loi, pour épan* cher notre flme dans ta sienne, etc. Cette passion n'est donc pas fondée snr la crainte de la douleur, on Tamour du plaisir physique? Non , en apparonce ,> répond Hçlîétius; mais en réalité, il s^agit toujours de se procurer un plaisir ou de s'épargner une p^ne de ce genre ; il n'j en a d'ailleurs pas d'autres , et Tamitié n'est elle^néme qu'un effet de la sensibilité pbysiqqe (p. 137 et 136» dat 2).
Mais j'm assez suiri l'auteur dans cette espèce de digression et je reirieniB à son point , qui est que les passions, au moins dans 1» nature, et avant qu'elles deyiennent Dactices, ne mettent point entre ks hommes de véritables différenées. Ce n'est pas en effet , selon lui, la nature , mais la société et les gouvernements, qui modiûcAt les passions et par les pasafons toutes les autres facuUés de l'homme. Et à ce sOjet il diteerte, à. n'en pas finir , sur les gouvernements.âei|iotiques et les gouvernements libres, traite de la politique à: sa: manière et en fait à sa thèse les plus étranges applications. Il va sans dire que Je nem'raga» gérai pas sur ses traces dans toutes les discussions auxquelles il se livre, véritables hors-d'cenvre , qui n'enrichissent ni ne fortifient son ouvrage» qui le surehargent au contraire. Ce sont bien des longueurs de trop , et pas une démofistration de plus. Helvétius n'est pas plus heureux dans ce genre de preuves que dans les autres ; pas plus quand il raisonne de politique , que quand il parle de morale , de métophysique ou de physiologie, il Ae/se distingue par une grande exactitude de logique. En voici deux exemples, entre autres. Il suppose qu'on lui deipande pourquoi , si l'éducation a la vertu qu'il lui attribue, on voit en France sur 15 ou 18,000,000
cTâmeSt si peu de grands hommes dans tous les gemres (p. 231). —• Réponse : En France il n'y a que Paris qui réunisse les circonstances et les moyens d'éducation con* yenables ; il n'y a donc que 800,000 flmes qni puissent en proûter. Mais de ce nombre il faut d'abord retrancher les femmes qui en forment la moitié ; et puis les enfants , les vieillards , les artisans , les manœuvres , les domestiques , les moines , les soldats et les riches , qui en font aussi une bonne partie. On arrivera ainsi A un très-petit nombre d'individus , à peine 6,000 , animés du désir de s'instruire, à un degré suffisant, et en éliminant encore de ce chiffre tous ceux que des raisons particulières permettent d'en retrancher, on finira par savoir, dit Helvétius, pourquoi « une multitude de cireonstances , dont le concours est nécessaire pour produire les stands hommes , manquant, les gens de génie sont aussi rares en France. » (p. 234). Je ne sais si la statistique ainsi faite obtiendrait un grand crédit^ mais ce qu'il y a de certain c'est qu'elle ne fournit pas à Helvétius un argument bien plus puissant que celui du pourquoi dont s^amuse Molière. L'autre exemple que je citerai , est son opposition à Montesquieu sur la question des climats. A coup sitar , s'il est un point sur lequel il semble qu'Helvétius ait dû suivre l'auteur de VEifrit des lois , c'^t celui-là ; puisque d'après son système « l'homme n'est que sensation , organisation et matière , chose par conséquent nécessairement en prise à cet ensemble de causes physiques , qu'on appelle le climat. Eh bien ! non , c'est tout le contraire que soutient Helvétius , un peu« il est vrai , à l'adresse et à l'intention de Montesquieu , à la suite duquel il ne voudrait pas paraître se placer , et qu'il regarde assez volontiers comme un émule , auquel il se compare sans trop d'embarras , et qu'il contredit sans trop de difficulté.
Mais il est tenqks que J'arrîTe à la condnsfOD de tdiit 0» discours 9 qui est a que le génie est ccmiinaii , mais que les drconstaDces propres à le déTelopper sont rares; » à quoi il ajoute que Famour du paradoxe ne Fa pas con* doit à cette conclusion , mais le seul désir du bonheur des bommes.
Mais conclusion et discours , ayant d'en rien discuter, |e tondrais pour en finir arec toutes ces analyses , dire encore rapidement un mot du quatrième et dernier dis* cours du livre de VEifrit , qui n'offre, au surplus , rien de neuf, et qui pourrait très-bien se rattacher comme appendice au premier.
Il 7 s'agit des différents sens dans lesquels est pris lo moi Eêprit. L'auteur y parle d'abord du génie, auprès duquel « le hasard remplit , dit*il, TolBce de ces vents, qui dispersés aux quatre coins du monde , s'y chargent de matières inflammables , qui composent les météores. Ces matières, poussées vaguement dans les airs, n'y produisent aucun effet jusqu'au moment où , par des souffles contraires, portées impétueusement les unes contre les autres , elles se choquent en un point ; alors Féclair s'allume et brille et l'horizon est éclairé », ce qui prouve, selon Helvétius, que si le génie est dans la nature , s'il y est même commun , c'est Féducation ou quelque chose comme un ouragan qui le produit et le développe : il parle ensuite de l'imagination , du sentiment, de l'esprit proprement dit, de l'esprit fin, de l'esprit fort, de l'esprit lumineux, du bel esprit, de l'es^ prit juste : sous ce dernier titre il prétend établir que dans les questions compliquées il ne suiBt pas , pour bien voir , d'avoir l'esprit juste ; qu'en général les hommes sont sujets à s'enorgueillir de la justesse de leur esprit , et à donner à cette qualité la préférence sur le génie;
qu'en conséquence ils se disent Supérieurs aux gens à talents et croient ainsi simplement se rendre Justice; et cependant Tesprit juste qui consiste à tirer des conséquences exactes et quelquefois neuves des opinions vraies ou fausses qu'on lui présente , contribue peu à ravance* ment de la raison humaine. L'auteur ne montre pas toujours dans ces développements beaucoup de sobriété et surtout de bon goût. C'est ainsi qu'il dit : c Que le génie éclaire quelques-uns des arpents de cette nuit immense ; qui enveloppe les esprits médiocres , mais qu'il n'éclaire pas tout ; s que l'esprit juste cependant est bien autre-* ment borné : « Lorsque vous vantez entre vous votre justesie d'esprit, poursuit-il, il me semble entendre un cul-de-jatte qui se glorifie de ne point faire de faux pas. » O esprits justes I lorsque vous traitez de mauvaises tètes ces grands hommes qui du moins sont si supérieurs dans le genre où le public les admire , quelle opinion pensezvous que le public puisse avoir de vous?.... un homme de génie eûUl des vices , est encore plus estimable que TOUS.... fAt-il d'une probité peu exacte, il aura toujours plus de droits que vous à la reconnaissance publique. » Puisque j'en suis à des citations, je me permettrai encore celle-ci , quoiqu'elle ne tienne que de bien loin au sujet que traite ici l'auteur, mais elle a son caractère : ce Dans la perte d'un enfant comme dans celle d'une araignée {par allusion à un trait de la vie de Lauzun ou de Pelisson à la Bastille) on n'a souvent h pleurer que l'ennui et le désœuvrement où l'on tombe (p. 382) (1). )»
(1) Diderot a auMÎ écrit cette phrase : « Dites-moi si > dans quelque contrée que ce soit, il y a un père, qui sans la honte qui le retient, n'aimât mieux perdre son enfant que sa fortune et l'aisance de sa vie ? » — Diderot ne le pensait pas, témoin son amour pour sa fille ; c'était sa tète et non son cœur qui parlait ainsi; et encore était-ce sa tète dans ses mauTaîa momètits.
Gomment un tel mot a-t-il pu échapper, Je ne dis pas à Tauteur, mais à Fhomme, mais au père? Passe encore pour les esprits justes , on peut, si on le veut, n'en pas (aire grande estime, à ses risques et périls bien entendu : niais parler ainsi de Tune des affections les plus pures du cœur humain ! mais expliquer ainsi la tendresse paternelle dans son deuil et son affliction ! il fallait bien s'oublier soi-même, pour ne penser qu'à soti livre! et être bien décidé à prendre parti logiquement pour son ouvrage contre sa conscience I Helvétius n'est guère plus favorable au bon sens, qu'à la justesse d'esprit; quoique cette qualité soit rare, dit-il , il ne pense pas qu'elle ait droit à la reconnaissance publique ni par conséquent à la S^oire ; il la blâme dans un peuple, ainsi que la prudence c[ui en est la suite , et avec laquelle , dit-il , on ne trouve ni un homme pour se faire soldat, ni une femme pour s'exposer aux ennuis de la maternité ; )o singulière inadvertance au surplus dans un apologiste à outrance de la doctrine de l'intérêt. Après quelques observations du même genre, sur regpritde conduite, sur les qualités de V esprit et de Vâme qui s'excluent, et sur Vinjustiee du public à cet égard envers les hommes de génie , il touche enfin au terme qu'il s'est proposé , et il achève son livre par quelques vues ,- à peine indiquées , sur un plan d'éducation qu'on aurait pu s'attendre à trouver plus précis , plus profond , plus développé et surtout mieux justifié ; car il se réduit à peu près à ceci : comme l'éducation est intimement liée à la constitution des Etats, et qu'on ne peut réformer Tune sans réformer l'autre , en supposant que la politique le permit , ce qu'il y aurait à faire selon lui, pour améliorer l'éducation parmi nous, ce sériait de substituer à l'étude du latin , et probablement aussi 4u grec , celle de la physique , des mathématiques,
de Viiistoire, et de la poésie, toujours sans grec ni latin » et de joindre à ces changements l'art de placer les jeunes gens dans les circonstances • et de les occuper des objets les plus propres à exciter en eux l'amour de la gloire et de l'estime , et en général les paissions dont l'attention reçoit son impulsion et Tesprit son activité (p. 483): « Ces problèmes résolus , dit-il , il est certain que les grands hommes, qui maintenant sont l'ouvrage d'un concours aveugle de circonstances, deviendraient l'ouvrage du législateur, et qu'en laissant moins au hasard, on pourrait dans les grands empires infiniment multiplier les talents et les vertus (p. 483). x> Cette conclusion finale n'étonne pas après tout ce qui s'est lu dans Je courant de l'ouvrage : elle n'a rien de prodigieux , ni même de très^imposant , mais il faut convenir qu'elle résume assez bien ce qu'a de yain et de faux , de nouveau et de problématique le système de l'auteur.
Aussi ne me mettrai-je pas en grands frais de discussion pour en présenter la critique ; je me contenterai de lui opposer quelques autorités décisives et quelques solides raisons.
Yoltaire indépendamment de plusieurs autres remarques particulières, telle que celle où il déclare qu'il « est faux qu'on devienne stupide dès qu'on cesse d'être passionné, et qu'au contraire une passion violente rend stupide; t et celle où il s'indigne et s'écrie «c que c'est outrager l'humanité que de mettre sur la même ligne l'avarice, l'orgueil, l'ambition et l'amitié; que c'est mettre l'amitié parmi de vilaines passions ; Voltaire ne peut admettre, ne peut comprendre, que tous les hommes soient nés avec les mêmes talents, puisque dans toutes les écoles des arts et des sciences , tous ayant les mêmes maîtres , il y en a si peu qui réussissent, d Rousseau dans
VBihïié dit au89i : « Pour clumeer les caractères « tt faudrait pouvoir changer les tempéraments; Touloir pareillement changer les esprits et d'un sot take on homme de t^ent, c'est d*one blonde youloir &ire une brune. Comment fondraitH)n les cœurs et les esprits sur un modèle commun? i> )*ai déjà cité plus haot Topinion de Frédéric dans le même sens ; je demanderai la permission de la reproduire : « Helvétius s*est trompé, dit^il » dans son ouvrage de ÏE$priê, il suppose que les hommes naissent à peu près avec les mômes talents. Cela est con-trçdit par l'expérience. Les hommes portent en naissant un caractère indélébile; Féducationne change Jamais le fond qui reste. Chaque individu porte en lui le principe de ses actions. »
D*Àlembert , dans un des édaireùHmwti de $e$ Hémeniê de philosophie ^ fait aussi son objection à Helvétius. c Pour admettre» dit-il , son opinion, sur Fégalité prétendue dea esprits , il faudrait, ce me semble» ignorer combien d'une part notre flme est dépendante de nos organes , et combien de Tautre les organes de deux hommes diffèrent de perfection entre eux, antérieurement à toute éducation ; deux vérités que l'expérience prouve incontestablement. » ... a prétendre (quelle que soit d'ailleurs la puissance de réducation) que deux hommes différemment constitués et organisés, et placés d'ailleurs dans les mâmes circonstances à chaque instant de leur vie, produiront absolument les mêmes choses, c'est prétendre que deux hommes, Tun faible et l'autre robuste» placés dans les mêmes circonstances et élevés de même , seront capables des mêmes actions de force corporelle (1). »
(1) D'Alembert, dans son éloge de de Sacy » à propos de son Ifailé de l'Amitié , attaque aussi Helvétius sur ce points
Biderot^deson tSté, dans ses réflexicm sur la infime opK Dlott d'Helyétius s'exprime ainsi : <i Dans son troisième diê* ttmrt l'aateur se propose de montrer que , de toutes les cansea» par lesquelles les hommes peuvent diflërer entre eux, Torganisation est la moindre ; en sorte qu^il n*y a point d'homme, en qui la passion, Tintérèt, Téducation , le hasard, n'eussent pu surmonter les obstacles de la nature et en faire un grand homme..., c'est son troisième paradoxe. Le £rax en paraît tenir à plusieurs raisons , dont voici les principales : l» il n'a considéré ni la variété des caractères, l'un froid, l'autre lent, l'un triste, l'autre gai, etc. : ni l'homme dans ses différents âges , dansja santé et la maladie , dans le plaisir et dans la peine etc. Une légère idtération dans le cerveau réduit l'homme de génie à l'état d'imbécile ; que fera-t-il de cet homme , si l'altération , au lieu d'être accidentelle et passagère est naturelle? 2» il n'a pas vu qu'après avoir fait consister toute la différence de l'homme à la bète dans l'organisation , c'est se contredire que de ne pas faire consister aussi toute la différence de Thomme de génie à Thomme ordinaire dans la même cause ; Z^ l'auteur ne sait pas ou paraît ignorer la différence prodigieuse qu'il y a entre les effets , quand les causes agissent longtemps et sans cesser^ En un mot tout le troisième discours me semble un faux ealcul , où Ton n'a fait entrer , ni tous les éléments , ni les éléments qu'on a employés pour leur juste valeur. » Mais Diderot ne s'en tient pas là et dans des remarques • Jetées, comme en courant, pendant son voyage en Hollande, sur le livre de l'homme, qui venait de paraître, il insisté de nouveau sur les mêmes points, et s'exprimant toujours à sa manière, sans beaucoup de mesure, mais marquant fortement ce qu'il y a de faux dans la doctrine d'Helvétlus, il s'écrie : « Homme de génie, tat'ignorea.
si te pentes qm e/est le hasard qui Va fait ;' tout son mérite est de l'avoir produit; il a tiré le rideau qui te dérobait à toi-même et aux antres le cbeM'csnYre de la nature. Le hasard ne fait pas plus le génie» que la pioebo du manœuvre , qui fouille les urines de Goleonde , le ûisn mant qu'elle en extrait, n^ Ne voyant d'ailleurs comme Helvétius dans l'homme rien que de physique , mais y reconnaissant cependant en principe de telles diflérences d'individu à individu , qu'il lui est impossible d'admettre cette prétendue égalité que suppose l'auteur , il continue sur le même ton , et dit : a Gomment vous nTentendea rien aux deux grands ressorts de la machine (la tftte et le diaphragme , l'une siège de l'intelligence et l'autre des passions) l'une qui constitue les hommes spirituels ou stupides , l'autre qui les sépare en deux classes ^ celle des cœurs tendres et ceUe des coaurs durs, et vous écrivez un traité de l'homme. Je me souviens de vous avoir demandé comment on donne de l'activité à une tète lourde; Je vous demande maintenant comment on inspire de la sensibilité à un cœur dur. Hais rien ne vous arrête ; vous me soutiradrez qu'avec ces deux qualités diverses » le& hommes n'en étant pas moins communément bien eiga* nisés , ils n'en sont pas moins bien disposés à toutes sortes de fonctions. Quoi! M. Helvétius, il n'y aura nidle différence entre celui qui aura reçu de la nature une imftn gination forte et vive , avec un diaphragme très-Bi(d>iIe , et celui qu'elle a privé de ces deux qualités. » On le sait, tout ne peut se citer de Diderot; j'indiquerai donc seule* ment ici un autre passage du même écrit, où parlant de l'homme puissant et ardent par ses organes , il le compare à la bête féroce de Lucrèce, qui, les flancs traversés d'une flèche mortelle, se précipite sur le chasseur et le couvre de son sang. « Celui-là ne fera guère d'élégies et de
madrigaux , dit^il , il veut Jouir , il «e souoie pau de tou*^ cher et de plaire.... tachez, si tous le pouvez de. me faire uo poète tendre et délioat de cet animaMà. » Et abordant aussi, mais comme seul il peut le faire, un autre point bizarre et je dirai même honteux du livre d'Helvétius , car il s'agit des femmes considérées comme moyen de récom» penses publiques et par suite de gouvernement , Diderot • dans la plus contenue de ses phrases, dit: «Quelque avantage que l'on trouve à priver les femmes de la propriété de leur corps , pour en faire un effet public, c'est une espèce de tyrannie , dont l'idée me révolte, une manière raffinée d'accroître leur servitude qui n'est déjà que trop grande. »
Mais c'est assez de citaticms ; et Je demanderai à mon tour à donner quelques raisons, le n^en proposerai toute* fUs que de très-générales et qui n'auront rapport qu'aux points les plus essentiels de la doctrine dont il s'agit.
Ce qu'on peut avant tout y remarquer, c'est une confu^ sion capitale. Helvétius croit à l'égalité naturelle de l'esprit des hommes , parce qu'il leur trouve en principe même sensil»lité physique, même mémoire, même capacité d'attention, même activité de passions. Or, il n'en jnge ainsi que parce qu'il prend en eux Tégalité pour la ressemblance^ Tous les hommes en effet sont semblables entre eux» tous ont en commun les facultés qui concourent à l'esprit , tous ont Tintellig^ce , l'amour et la volonté. Mais est-ce à dire pour cela quib soient tous égaux , et qu'ils aient originellement même aptitude pour sentir, se souvenir, désirer, se former enfin des idées? tous sont hommes , mais tous sont-ils le même homme ? tous n'ontib pas leur vocatton , les uns plus, les autres moins marquée, mais dans la plupart toujours assez caractérisée, pour qu'il n'y ait pas à s'y tromper? l'inégalité est évi-
dente entfe eex ; Biais Hdvétiiis 110 l'attriboe qu'à eé qu'A appelle l'édaeatton; or, Tédacation en est sans eontredlt une des causes, mais elle n'eM; pas la seule , ni même la plus efficace; car le plus souvent elle ne fait que développer et seconder la nature , et quand il arrive qu'elle la contrarie, elle n'en triomphe Jamais tout à Mt; elle peut en adoucir, jamais en efhcer les traits constitutib et premiers.
Les. plus grandes inégalités viennent au fotad dé la nature. C'est ce qu'Helvétius n'a point assez compris, trompé sans doute d'abord par ce principe de philosophie qu'il emprunte à son école et qui consiste à supposer qu'il y a à l'origine table rase dans notre âme , absence de toute détermination, de tdut caractère, de toute individualité propre; trompé ensuite aussi très-vraisemblablemimt par le sentiment qui le porte à ne vouloir de pri~ vilége et d'inégalité pour personne, et qui l'inspire sans doute f lorsqu'il dit que « l'amour du paradoxe ne l'a pas conduit à cette conclusion , mais le seul désir du bonheur des hommes. » Quoi qu'il en soit Helvétius n'a bien discerné ni le rôle de la nature ni celui de l'éducation, en attribuant tout à celle-ci et à peu près rien à celle-li , et en confondant sans cesse entre elles la similitude et l'égalité.
De l'égalité, encore une fois, où y en a4-il primitivement parmi les hommes? Bst^ce dans l'organisation? Mais il n'en est pas un chez lequel elle soit la même , et il en est dans lesquels elle offre les plus grandes différences. Chez tous elle se ressemble par le nombre et la dispoâtion des I^èces essentielles dont elle est composée , et par les fonctions qui y sont attachées ; mais chez aucun elle n'a même , qualité, même jeu» même emploi particulier de ces i^ces mises en rapport. Chez tous c'est le corps humain ; diei
auciui ce ii*est le même corps InifluiD (1). IMderot l*a dit sur tous Ifis tons à HdTéthis, et il serait inntlle^ après lui^ dlpsister sur ce point, mais ce qu'il faut en cooeliure ateio loi c'est que par ce cAté encore le système da livre de VEsprii fait eau et peut aisément être coQlé à fond.
Quant à l'Ame , pas pins que le corps , elle ne se prête à cette prétendue égalité , que rêve Helvétius ; chez [tous elle est semblable , chez aucun elle n'est pareille. Chez tous elle a les facultés humaines : l'intelligence , l'amour et la lij^rté; mais chez aucun , elle n'a même degrés même caractère » même direetton particulière de ces di<- ▼erses facultés ; et cela dès l'origine et par première institQtion. Seulement comme alors les causes de diversité sont à peine développées* leurs effets se distinguent moins ; tout y est en puissance et en virtualité plutôt qu'en acte. Mais bientôt tout s'exerce , se développe et s'accuse ; les nuan<» ces se ms^rquent , les différences se montrent , les contrastes éclatent ; et alors aussi dons de raison , germes de poésie , tour d'imçgination , génie , heureux penchants du cœur f doux sentiments , grAces d'amour comme de lumière » tout semble le partage et le privilège de quelques^ uns ; tandis que sous les mêmes rapports d'autres parais*» sent moins favprisés, et d'autres moins encore « jusqu'à ceux qui sembleraient tout à fait deshérités , si on ne de** vaH pas croire que Pif^ daos sa providence a pour toutes les faiblesses et toutes les infirmités , des trésors de bonté , qui ne manquât k aucune % et un jour ou l'autre satisfont à sa sagesse et à sa justice.
Voilà pour la prétendue égalité naturelle.
Qqant à l'inégalité artiflk^ielle, Hdvétius, qui l'admet
(i) Amiote a dit dans ce sens : « Les animaux sont analogues , c'està-dire seviblablei avec des divenitoi. «
setde, l'«xaeèr6 et Texii^iqoe nia|.^ Il reioigère éti te qu'il y tut entrer ee qui évidemment appartient à FinegaUté naturelle ; il l'explique mal , en ce qne d'abord il comprend d«n0 l'éducatipn , qui n'est à proprement parler » que l'action librement eiercée de Thomme sur son semblable > bien des causes qui évidemment n'ont |ias te caractère, le hasard en particulier , qui n'en a précisément aucun ; en ce qu'ensuite il ne tient pas compte de cette autre éducation , qu'en vertu de sa force propre, l'homme serdonne à lui-même et par laquelle il pqut aussi largement contribuer à cette inégalité artificielle.
Ainsi de deux vérités, regardées avec raison comme constantes , parmi le hommes , Helvétius nie l'une et entend mal l'autre. Ce n'est pas jouer de bonheur ; c'est beaucoup trop donner à l'esprit d'hypothèse et beaucoup trop peu à celui de juste et sage observation.
Et pour revenir maintenant d'un coup-d'œil général sur l'ensemble du livre de V Esprit ^ et en porter sommairement un dernier jugement; ce livre, quoi qu'en ^Hse l'auteur , n'en est pas un de morale , au moins par le premier dessein ; il n'en est qu'un d'idéologie , qui touche , il est vrai , à la morale , mais d'une manière accessoire seulement et par voie de comparaison. Trois questions y sont posées : Qu'est-ce que l'esprit en lui-même? quelle en est la valeur dans la société ? quelle en est la réparti* tion parmi les hommes ? — A ces trois questions , trois réponses sont données par Helvétius , à savoir , que l'esprit par la sensibilité physique de laquelle seule il procède , est une propriété de la matière ; qu'il n'a par conséquent de valeur dans la société que celle d'une propriété de la matière, c'estrà-dhre l'utilité ; et qu'il se distribue en parts inégales , non par le fait de la nature, mais par cehii de l'éducation. Or , rien de cela n'est vrai ; l'esprit
en effet ii*est pas une propriété de la matière ; il a line ath tre valeur que celle d'une propriété de la matière ; et il est sujet à une double inégalité , Tune , beaucoup plus considérable , qui vient de la nature ; l'autre beaucoup moins prononcée , qui vient de l'éducation.
Tel est en somme le Jugement que je crois pouvoir porter sur cet ouvrage , après le long examen dont il a été pour moi le sujet.
Ce jugement serait encore celui que je proposerais sur le livre de V Homme ^ si après tout ce qui précède , il était nécessaire d'en faire une étude à part ; mais je n'en veux dire que quelques mots qui suffiront certainement pour le faire connaître et apprécier. J'ai déjà rapporté ce qu*en pense Frédéric ; voici de son côté comment en parle en quelques ligne;s Voltaire :
a C'est du fatras , dit-il dans une lettre à d'Alembert , }'eu suis bien fflché, et il faut de grands efforts pour le lire , mais il y a de beaux éclairs, i» Et plus loin : tk Que vous dirai-je? cela me semble audacieux, curieux en certains endroits , et en général ennuyeux. Voilà peutêtre le plus grand coup porté contre la philosophie. Si les gens en place ont le temps ou la patience de lire ce livre, ils ne nous le pardonneront jamais. 3» Ainsi s^ex-* prime Voltaire » au fond aussi sévère que Frédéric , malgré l'exception qu'il semble faire pour les beaux éclairs , dont il est, je suppose , au fond médiocrement ébloui.
Un livre ainsi caractérisé et jugé par un écrivain qui ne demandait pas mieux que d'être favorable à l'auteur, n'a certes pas besoin d'être longuement examiné. C'est ma raison d'être court.
Il se divise en dix sections , dont la première traite dé r^ucation considérée dans sa diversité comme la cause de cette inégalité des esprits, attribuée Jusqu'à présent à
riflépto perfectiûtt des organes ; la deuxième, de Fégde aptitade pour l'esprit qu'ont les bommes communémetit bien organisés ; la tf oîsième nf'est gaère que la suite et que le complémêint des deux premières ; elle a pour objet la recherche des causés auxquelles on peut attribuer Tinégalité des esprits ; la quatrième s'occupe des passions comme cause de cette inégalité ; la cinquième est consacrée à la discussion et à la réfutation des opinions coih* traires à la sienne sur ce sujet, particulièrement de celle de Rousseau ; dans la sixième Fauteur continue à com-' battre Rousseau ; dans la septième en yue de sa thèse , il s'efforce d'établir la supériorité de la législation sur les religions pour le bonheur des hommes; dans la huitième il se demande en quoi consiste ce bonheur ; dans la neoyième il s'agit d'un bon plan de législation ; et enfin dans la dixième de la puissance de l'éducation.
On le voit, c'est à rarfangement près le même fond de matières que dans le livre de VEsprit ; et je n'ai pas besoin d'sjouter que c'est aussi la même doctrine ; il suffit d'y jeter les yeux pour le remarquer et s'en convaincre.
C'est pourquoi > comme l'ont d'ailleurs pensé plusieurs amis de l'auteur , il eût mieux valu qu'il ne fât pas publié ; car il ne dit pas autre chose » il ne dit pas mieux que le livre de r£«pnl, et en le répétant, il l'exagère et ne le corrige pas ; plus didactique et plus sec , il a moins d'agrément et n'a pas plus d'exactitude , il a les mêmes défauts sans avoir les mêmes qualités ; surtout en certains «idroits il ne parait qu'ébauché. Je l'avouerai aussi , il me semble que le désaveu , public et explicite , qu'Het vétius , il e$t vrai , non sans quelque contrainte , avait (Ut de son premier ouvrage « eut dû être pour lui un motif de réserve et même de sileoce sur les mêmes matières. Il y avait de sa part engagement de ne pat retomber dans ses
piMAiers erremeûts , de Ae pas renottveldr l'espèee de scandale , dont il avait consenti à faire amende honorables. Or, la publication du livre de YHtmnM était une sorte d'infraction à cette parole donnée , et bien qu'elle n'ait pas été de son fait, puisqu'elle n'ait en lieu qu'après sa mort , elle était dans ses intentions , sa préface en té* rooigne. Ce n'est donc pas sans quelque peine qu'on le Toit se mettre ainsi moralement en ojqiosition avec luimême, et ne point assez tenir de compte d'une déclara-' tion Juridique » par laquelle il s'était lié.
n est possible que d'un ouvrage à l'autre il ait eu des si^ts de ressentiment et d'amertume , dont il était d'abord exempt , et que , comme 11 le dit quelque part , après avoir quitté Paris tolérant il Tait retrouvé penécuteur ; mais ce qu'il y a de certain , c'est que dans sa nou« velle production il montre en matière de politique et surtout de religion , une aigreur, un chagrbi , et parfois une violence , qui rappellent d'Holbach ; on sent mftme de loin en loin , dans ces pages mal ménagées , comme un souffle précurseur des terribles tempêtes qui éclateront à k fin du siècle au sein de la société ; scm premier livre est plutôt comme on dirait aujourd'hui régence el Louis XY , le second a quelque chose des plus tristes jours de la révolution. De l'un à l'autre, Tauteur ne s'est pas perfectionné , mais il s'est irrité ; le bel esprit a fiiit place chez lui à l'esprit de mécontentement et d'amère hostilité.
En ptûlosopbie même il se modère moins ; il se déclare phis pour le matérialisme ; c'est ainsi qu'il dit que le mol matérialiste est synonyme d'esprit éclairé, et qu'il se pro- BMce aussi plus hautement en faveur de l'athéisme, comme quand il dit : a Tout le monde est athée en ce sens que personne ne comprend rincomprébenôble.» Il lui reste
to^ionrs sa passion pour rhupianité et la liberté , mais elle est moins bienveillante , elle est morose et sombre ; on y reconnaît on sentiment qui , o£Eénsé et blessé , s'emporte et s'égare volontiers.
Il y a une certaine expérience , une certaine connaissance des mauvais côtés de la nature humaine , qui a parfois sa profondeur ; on ne saurait certainement la refuser à Helvétius 9 mais il n'y a pas lieu de lui en faire beaucoup d'honneur; à ne voir dans l'homme» quelque sagacité qu'on y apporte , que Tégolste tout à ses sens , qu'une dégradation de la nature , il peut y avoir absence d'illnsioUi, et même remarquable pénétration , mais il n*y a pas de «grandeur. La grandeur est de voir en lui avant tout ce qui l'anoblit. La grandeur est de s*élever et wn de s'abaisser dans le spectacle de l'humanité ; toute vue qui ne s'élève pas est petite , et pour descendre plus bas , eUe n*en est pas plus près du vrai , qui ne se sépare pas du bien > du noble et du beau. Helvétius n'a rien du génie de l'idéal; il n'a que le sens d'une fâcheuse réalité. Il lui manque la grandeur,
Yeut-on maintenant que je fasse un peu plus particulièr^tnent connaître le livre de V Homme par quelques-uns des détails qu'il renfermé ? sans prendre précisément au hasard , Je m'affranchirai cependant de l'ordre suivi par l'auteur , et Je choisirai çà et là les traits qui me paraîtront les plus propres à caractériser et à faire apprécier rouvrage. Ainsi , par exemple , voici avec quelle humeur chagrine il juge la France dans sa préface , et quel avenir il lui promet et lui souhaite en même temps : « Ce n'est pas sous le nom de Français que ce peuple pourra se rendre de nouveau, célèbre ; cette nation avilie est aujourd'hui le mépris de l'Europe. Nulle crise salutaire ne lui rendra la liberté ; c'est par la consomption qu'elle périra ; la conquête
est le seul remède à ses malbeiirs c'est rets le nord
qu^il faat maintenant tourner tontes ses espérances ; de grands princes (Catherine et Frédérié) , y appellent le génie et le génie la félicité les soleils du midi s'éteignent
et les aurores da nord brillent du plus vif éclat, d
On sait son opinion sur les femmes comme moyen de gouvernement ; il y tient et en la défendant ici il dit entre autres choses, qui ne sont pas toutes à citer et qui pourraient donner lieu à l'application de cette maxime qu'il émet : Qu'en livres comme en hommes il y a bonne et mauvaise compagnie : « Si le pain peut être la récompense du travail et de l'industrie, pourquoi pas les femmes? i» Pour prouver que la sensibilité physique est de bien peu dans l'esprit , il nomme Voltaire , a dont la sensibilité , ditil , n'est pas certainement aussi vive que celle des femmes et Buffon qui est myope , et ils ont cependant l'un et l'autre beaucoup d'esprit, d Singulière manière de démontrer que ce n'est pas la nature , que ce ne sont pas les sens , mais bien l'éducation qui produit Tinégalité des intelligences ! Il fait nombre de reproches au christianisme , auquel il n'hésite pas à préférer le paganisme comme plus convenable à la constitution de l'homme ; mais il épargne encore bien moins les ministres de son culte. « QuMls soient sots, dit-il, j'y consens, mais peut-on supposer qu'ils soient honnêtes? Que prouve leur conduite? dit-il encore ; qu'il n'y a rien de commun entre la religion et la Tortu. » Quoique sa doctrine de Tintérêt occupe ici moins de place que dans le livre de V Esprit, on l'y rencontre cependant en plus d'un lien , comme quand quelque part il dit : <c Les partis de même que les nations n'estiment dans la justice , que la considération et le pouvoir qu'elle procure; » et considération et pouvoir on sait que tout »o résout, selon lui , en jouissances matérielles. AiM^i^i^t-il
là bpiité i}ataf«Ui« » ou le geos moral de Thomiiie » ets^é-* «rie-t-il : a Malhour au prîQca qui croit à la bonté odgi* nelle des caraetèreB; rbonme de la fi^tare doit être oruel ; qui soutient la boi4é origioelle des bomnm vent les tromper, b II w ftut pas d^ailleors oublier que e'est en parlant contre Rousseau qu'il s'exprime ainsi. On se rappelle comment Voltaire relà?e la manière dont il traite r^mitié, Cest à cette imputati^ni qu'il semble répondre dans ce passage : « Tous les français se vantent d'être des amis tendres» Quand le Hyre de VEiprii parut , ib crièrent beaucoup contra le i^pitre de ramitîé ; on eut cru Paris peuplé d'Oreietes et de Pylades; c'est cependant dans cette nation que la loi militaire oblige un soldat de fusiller son ami déserteur. » Toujours sa même manière de raisonner.
On ne s*étonnera pas de l'entendre parler de rameur «omme de Tamitié^ il y a œpendant un chapitre intitulé : QueUe mtUreise contneÊt$ à Voirif^ qui passe les bornes ; on y lit en effet ceci : « La chasse des femmes , comme celle du gibier, doîtéfare différente selon le temps, qu'on veut y mettre; la femme adroite dmt longtemps se faire courir par le dés^Buvré. » U a aussi sa fa«on de partar de Dieu • et sans le nier directmient , de ne pas cependant mieux l'admettre : « Peu de philosophes ont nié l'existence d'un Dieu physique . dit»il , il n'en est pas ainsi du Dieu moral, Vopposition qui s'est toujours trouvée entre la justice de la terre et celle du ciel » en a sonvent fait oier rewtence. D'ailleurs , qu'est-^ que la morale ?le recueU des conventions que les besoins réciproques des hommes les ont nécessités de contracter entre eux; or, comment faire un dieu de l'œuvre des hommes? » Que reste-t-il à conclure de cb singulier raisonnement? que le Dieu moral est vam, et qu^il n'y a que ce Dieurnature, ou phtf sim-
pfement la mattàre et le moûveitient comme principe et fond des choses.
Tel est dans cpielques^^unes dé ses ^nséesi mais ceUes»là rcqprésentent assez flddlement les antres » ce livre de V Homme f pflle reprodoctioa de odiil de ¥ Esprit et qni le iérait presque regretter ; Téritiible rechute avec aggrava^ tion , après promesito pttblh{Qe d'être plus sage à Ta venir* Je n*en dirai rien de plus.
Totttelbis Je ne finirai pas r Mns iiiinr une dernière ré-^ flexion , qui tempère , s'il se peut ^ la sévériié de mes cri* tiques touibbant les écrits d*Hehré(iui^, par une justice plus dûucd , reddoe de nouveau à sa personne* Je le répéterai donc, l'homme en lui n'eut pas les torts du phUosopbe, et s*il fimt même en croire plus d*un de ses nmis, il partageait presque tous les pfétènAis préjugés qu'il tâchait de détmii^e, et son caractère, ainsi que sa vie, prouvait contre sa doctrine. Sa faibtMe fut l'ambition du succès. Sa seule passion « dit un d6 ses contemporains qui le con-^ naissait bien et qid l'aimait , était de passer pour le plus grand écrivain de sou siècle ; à peine se contenlait-il d'ane place atqprès dn président Montesquieu. S'il la manquait , c'était fait de son bonheur. Aussi , si la célébrité , qu'a a^jourd'hut son livre, vient de la défiEfnse qui en a été faite, et non d^ la bonté intrinsèque de l'ouvrage , il sera le plus malheureux des hommes (1). C'est dans ce même sentiment quil répondait à quelqu'un qui l'engageait à se donner 1 la poésie : « mon ami, la poérie est aujourd'hui passée de mode ; c'est la philosophie seule qui donne actuellenient la grande célébrité. » Or , philosopher pour la célébrité , pour la faveur du jour , pour le bruit du moment , en on temps qui n'en était pas un précrâément de sagesse , quoi^
(1) Gdlé. — Journai hiHorique,
qu'il ?alot mieax au fond que parfois on ne se plaît à le dire , n^était-ce pas s'exposer à embrasser et à soutenir bien des opinions hasardeuses, auxquelles faisait accueil un public , empressé pour tout ce qui s'annonçait à lui avec un certain air de nouveauté et surtout de témérité. Helrétius était un galant homme , mais qui voulait plaire au monde et lui plaire en le flattant ; i\ ne le pouvait guère qu'en disant comme lui , qu'en lui rendant avec complaisance , ce qu'il recueillait * sans trop de choix , de ses propos familiers. Son esprit facile et doux se prétait sans peine à ce manège; il n'avait à vaincre en lui, pour s'y {dier et s'y accommoder , aucune forte originalité ; il n'avait qu'à céder au penchant qui l'entraînait.
Dans le livre de VHtmme il a fait un chapitre pour prouver qu'il était le disciple de Loelce. Il l'était bien plus encore de tout le monde , et la philosophie qui lui venait de ce maître d'un genre à part , et telle d'ailleurs qu'à son tour il l'habillait pour la lui rendre agréable , ne ressemblait que de bien loin à celle de VEsêai swr rentendemmt Aumaîfi? elle n'en avait pas surtout la gravité , la mesure, et la modestie. Helvétius eût peut-être été cartésien au xvir siècle , et il ne l'eût pas été comme Malebranche ou Arnauld ; au xviu*, il se trouve d'une école-opposée, mais moins par force de raison , que par imitation , et s'il est vrai qu'il ait dit le secret de tout le monde en son temps , ce qui est loin d'être exact , des protestations éclatantes en font foi , ce secret , il ne l'a pas trouvé , Il n'a fait que le répéter.
On peut donc bien séparer en lui , la pensée , qui n'est guère sienne , qu'il prend un peu partout , et sans grand discernement ; qu'il ne transforme guère et surtout qu'il ne corrige pas , la séparer , dis-je , du cœur , de l'âme mêmi:, de l'intime personne, et ne pas trop lui imputer
l'une , pour mieax estimer Tautre ; c^est là peut-être ce qu'il y a de plus convenable à faire en sa faveur , pour lui assurer la part delà justice bienveillante à laquelle comme homme il a un droit incontestable. Mais si on le confondait avec ses ouvrages , si on ne le jugeait que par ses écrits, il faudrait lui être beaucoup moins doux et même le condamner avec une ferme sévérité. Je suis donc heureux d'avoir pu faire loyalement à son égard cette équitable distinction.
DAMmON.