SUR HELVÉTIUS
PAR M. DAMIRON
Biographie.
Si l'on suppose quelque unité dans cette suite dé ffUmoirûs^ consacrés à Tliistoire de la philosophie au xviii* siècle, on ne s'étonnera sans doute pas qu'après ayoir successivement parlé de Delamettrie , de d'Holbach et de Diderot, Je m'occupe aussi d'Helvétius^ et que je lui donne sa place dans une école dont il est avec eux un des principaux représentants. On s'y attendra même d'autant mieux, que son livre, plus, fait pour le commun des lecteurs, pour les esprits faciles et légers, pour les jeunes gens et les femhies , en un mot pour le monde , a été , s'il n'est resté , un ouvrage plus recherché , plus goûté de ceux auxquels il était particulièrement adressé.
Homme du monde en effet avant tout , à demi-financier, à demi-grand seigneur , amateur en philosophie plutOt que philosophe , ambitieux de tous les succès , y compris les moins sérieux , ce n*est pas pour les penseurs éminents de son temps , et avec leur adhésion , qu'Helvétius a écrit ; ce n'est pas par exemple pour Voltaire , Frédéric , Rousseau , Buffon et Turgot , qui tous s'expriment à cul
égard en termes plus ou moins sévères; ce n*est pas même pour Diderot qui ne lui est pas au fond plus doux ; €*est pour un autre ordre d'intelligences , c'est pour toute cette société frivole , . insouciante , enivrée de plaisirs , crédule à qui la flatte et lui dit son secret y sans trop l'en faire rougir, et même en y applaudissant. L^ est son crédit, qui à ce titre assurément n'est pas des mieux fondés , mais qui n'en demande pas moins à être pris en une certaine considération.
Helvétius a certainement assez peu des grandes parties de Técrivain. Auteur d'un livre, de deux livres, si l'on veut, mais l'un contient déjà l'autre, qui prétendent à la philosophie ; il y a chez lui plus de rhétorique que de logique , plus de peintures , et qui ne sont pas toutes de choix, loin de là, que de raisons et de démonstrations , plus d'anecdotes sans valeur que de faits certains et probants , plus de paradoxes et de lieux communs , que de vues neuves et originales : ce qui a pu faire dire à un de ses critiques , dont il serait difficile de désapprouver le Jugement, qu'il n'a qu'une métaphysique superficielle, une morale d'opéra et une érudition de petit-maître (1}.
Ce n'est donc pas un homme d'une grande famille en philosophie. Il n'est pas de celle de Descartes , cela va sans dire ; il n'est pas même bien de celle de Locke , quoiqu'il en développe , ou plutôt quoiqu'il en pousse à l'excès certains points de doctrine ; mais il n'a surtout pas de ce dernier maître l'esprit général , la méthode , la modeste et ferme sagesse. On a voulu en faire un descendant de Montaigne. C'est là une complaisance et une illusion de l'amitié ! Sans doute chez lui aussi la philosophie
(1) De Lignac, Examen sérieux et comique du Livre de l'Esprit , 2e partie , p. 303.
est plus de fuiie que de tuite , elle est plus du moraliste et de rhomme du monde que du métaphysicien et du logicien ; mais elle n*y est pas avec cette naïveté piquante et yiye , arec cette fleur d'imagination , ce ton naturel et rimple , cette riche nature et cette culture originale , si on me permet de le dire , qui caractérisent TauteuF des* Euais, et le rend inimitable. Helvétius n'est rien de tel.. S'il tient au fond de quelqu'un , c'est , qu'on me passe l'expression , de ce personnage un peu commun , qu'ona nommé tout le monde, et (pii , quoi qu'on eir ait dit , n'a pas plus d'esprit que Voltaire , ou tout nom du même ordre , car il ne s'élève pas au génie. Ce personnage » Helvétius en est volontiers le disciple ; il l'écoute , il le répète , il ne le dépasse guère , et né mêle jamais aux pensées qa'il en reçoit , ce quelque chose de supérieur et de neuf que les hommes éminents ne manquent pas d'y aiJouter : il a'en est guère qu'un écho ^ et un écho qui déclame.
Et cependant il a son art d'intéresser , de captiver, ou plutôt de capter les âmes ; il n'est pas précisément éloquent , on ne peut guère l'être avec la cause qu'il défend ; mais il est insinuant , caressant et pressant ; il ne manque pas d'habileté pour se faire une clientelle qui ne se compose , il est vrai , ni des esprits les plus fermes , ni des cœurs les plus purs. Il a du séducteur , un peu grossier en ses moyens , mais non sans une certaine facilité à se concilier sinon des adorateur; , du moins des sectateura. U a eu sa vogue en son temps , et serait-ce bien téméraire que de dire qu'il ne l'a pas tout à-fait perdue dans le nôtre ?
Sous ce rapport , il n'est peut-être pas sans utilité d'en faire , même après bien d'autres , une étude particulière , en ayant soin surtout de profiter avec choix de ce qu'il y a de meilleur dans les différents travaux dont il a été le sujet.
^Avec UD hoitoine tel qu^Helvéllus , il ne saurait être sans intérêt de le eonnattre dans sa vie , avant de le suitre dans ses ouvrages ; c'est le moyen de lui rendre meil- ' leure et plus complète justice ; c'est aussi Jusqu'à un certain point celui de le mieux comprendre. 11 se rencontrera d'aiHeurs dans sa biographie plus d'on trait bon i recueillir pour Thistoire littéraire du xviu* siècle.
Helvétius était fils et petit-fils de médecin , et sa fa«* mille, originaire duPalatinat, puis réfugiée en Hollande «. s'était enfin établie en France. Son père était médecin de la cour; il avait dû cette faveur à la résolution avec laquelle 9 appelé en consultation pendant une maladie du jeune roi Louis XV , il avait soutenu et fait prévaloir son avis y comptant sur un succès , qui en effet ne lui manqua pas. Il était fort bienveillant, fort charitable, et aussi empressé dans ses soins auprès des pauvres , qu'il aimait » qu'auprès de Tlllustre elientelle qui le recherchait. La mère d'Helvétius , de son côté , était pleine de douceur et de bonté , et s'associait de cœur à tous les sentiments de son mari. De tels parents la bienfaisance devait couler comme de source dans l'Amede leur enfant ; aussi ne faillitil pas à cette origine*
Il naquit à Paris, en 1715 , au vrai commencement da XYiu* siàde , car les années précédentes appartiennent encore au xvii*, qui n'expire réellement qu'avec le grand roi , dont il a reçu le nom. Helvétius date de la régence ; je n'en fais pas la» remarque , afin de ne tirer de ce fait aucune conséquence trop prédse ; mais il est du moins k observer que c'est l'esprit nouveau qui désormais va régner à-peu-près sans partage , et surtout gouverner toutes lea intelligences qui , comme celle d'Helvétius , ne sont que trop disposées à le suivre.
L'enfance de notre auteur n'eût rien de bien parliou-
lier.. Elevé d'abord avec toutes sortes de soins auprès dç ses parents , il paraît y avoir été assez mal préparé à cette antre discipline » un peu plus virile , un peu autre-' ment paternelle , qui tient déjà à la vie publique , et qui est la loi du collège. Aussi , quand des mains de son père et de sa mère , quand de celles du bon M. Lambert , 8on*précepteur , il passa dans celles des régents , et qu'à la place de l'autorité toute d'amour et d'aflèctueuse sollicitude des uns , il eut à suivre la direction nécessairement moins douce , moins indulgente et moins attentive des autres » il en souffrit , et même assez longtemps languit dans une sorte d'apatbie physique et morale à-la--fois. Cependant il eut son jour aussi où il se réveilla. Il lé dot au P. Porée, professeur consommé, qui • bienveillant et habile , sut par ses encouragements , ses éloges , ses adoucissements bien ménagés à la sévérité de la règle commune, le tirer de cet état d'engourdissement, et aussi de sourde révolte , auquel il se laissait trop aller , et l'excita , l'anima , lui inspira le goût des lettres et le désir du succès.
Le P. Porée» successeur dans la chaire de rhétorique du collège de Louis-le-6rand , du P. Petau , du P. Jouvenci , et du P. Lame , et les continuant en quelque sorte, avec un rare mérite d'enseignement, était un de ces hommes éprouvés dans leur art , auxquels la nature autant que l'expérience , une sorte d'instinct moral autant qu'une longue et sérieuse habitude d'observation , donnent le sens et le secret de la conduite des jeunes gens. Il excellait à les connaître, à les gagner et à les diriger , du moins tant qu'il les avait sous sa tutelle. On sait quels sentiments , tout émancipé qu'il fut bientôt , lui conserva toujours Voltaire. Hais surtout si , parmi ses élèves , il en était qui, jusque-là méconnus, et, comme on dit, mal
pris , el quoique todoteiits et abandoDiiés , eosseol en eux quelque ressort» il excellait à les discerner, à les recueillir , et à déYdopper en eux les germes heureux qui pouTaient y être cadiés. Il n'eut pas à le faire iHrec Voltaire, qui était tout trouTé, tout déclaré, et dont la na-^ ture de feu éclatait par des traits qui appetaûent le ddme et la prudence plutôt que Tinquiète excitation du mattre. Mais il n'en fiit pas de même d'Heliétins , jusque^ aases pauvre écolier. Le P. Porée le rechercha , le soigna comme une de ces âmes négligées , auxquelles il £atut une eidtnre un peuà part, il le vivifia , le transforma, et fut certainement pour beaucoup dans l'ambition littéraire ^'11 montra par la suite.
Tel fut Helvétius , élève du P« Porée , élève nsA des Jésuites*
Et à ce propos je demanderai à Caire une remarque qui me semble trouver id convenablement sa place ; c'est que si Helvétius f comme Voltaire, comme Diderot, et pour descendre à de moindres noms , comme Deiamettrie et Robinet, est sorti des mains des Jésuites, il ne faudrait pas en eoncUire qu'il a puisé chez eux l'esprit philosophique , dont témoignent ses écrits. On Jugerait mal ainsi des mal* très et du disciple. Les Jésuites assurément n'étaient pas des rigoristes , ils n'étaient pas durs au siède , ils lui étalent plutôt accommodants et complaisants , mais dans leur sens toutefois , afin de l'attirer à eux , et ncm pour se rendre à lui ; et c'était toujours pour eux , pour leur foi , pour la religion d; non pour la philosophie , pour l'obéis* sance et non pour l'indépendance , qu'ils formaient la jamesse.
D'où vient donc qu'au xvm* sièdelajeunesse leur restait ai peu fidèle , leur échappait si aisément ou même se tour* nait contre eux? C'est qu'avec ces instituteurs elle en
afail aussi d'autres ; c'«il qu'avee ceux 4b Técole eHe avait eeox du monde. C'est qu'elle arait la fomilie ^ la cour , la Tille , le ttiéfttre , les lettres , les monirs, tout un ensem-- Ue de 4»uses qui concourneot k la diriger dans un autre sens , que les leçons des Jésuites. Après réducation du collège , il en yenait une autre qui la remplaçait et bienlAt l'effaçfldt. L'enfiaint appartenait à pmne à Tune ; lé jeune iiODune et Tliomme foit appartenaient pleinement à l'autre. En général , ce n'est guère que dans les temps de croyance et de respect , dans les temps fàTorables à Tauiorité , que les premiers maîtres restent les derniers. Dans les temps de liberté et surtcmt de licence , ce qu'on a été fait à un Age , on ne persiste pasà l'être dans un autre , et on ne yft pas précisément comme on a été élevé. L'école^ l'église ellewnéme, en désaccord avec la société, la voient contrarier leurs maximes par les siennes et entraîner les jeunes générations dans d'autres voies que celles qu'dles leur tracent.
Il en ftitaittsi en particulier au xvin« siècle, et il en sera ainsi de tout siècle où l'esprit de liberté , devenu celui de d(Mite , de division et de confusion , ne laissera aux insti** tuteurs de la jeunesse qu'une prise incertaine et pea durable sur les Âmes imparfoitement confiées à leurs soins.
Et pour en revenir k Helvétius , élève au dâmt des Jésuites , il le fut ensuite et bien plus de la plupart des hommes éminmits de son siècle , de Fontenelle ^ de Vol* taire , de Montesquieu , de Buffon , de Diderot et de plusieurs autres avec lesquels il se trouva en particulières relatiotts^, et dont il reçut , outre ces impressions générales qu'il pouvaii recueillir de la lectare de leurs écrits , d^ enseignements plus directs , plus personnels et plus intimes , qu'il dut à son commerce d'amitié avec eux. Il le fat également de ces réunions d'esprits cultivés d; polis ,
Crlt^aos , imp. d« GoigDct-DnriMuh.
HÉHIOIRË
SUR
HELVETIUS
PAR M. DAMIRON