‹ [Opuscules philosophiques]Chapitre 3 sur 12 · BÉDIGÉ PAR H. CHARLES VERGÉ · texte numérisé non relu

BÉDIGÉ PAR H. CHARLES VERGÉ

-^ Livraison de janvier 1B52. ^»

MÉMOIRE

SUR DIDEROT

PAR M. DAMIRON ^^l

Biographie^

Si je suis parvenu à répandre un certain intérèl sur Téiude, cependant asseï ingrate en elle-même^ de De la Mettrie et de d^Holbach, je ne crois pas qu'il y ait de ma part beaucoup de témérité à en promettre un plus sérieux et d*un genre plus élevé pour celle que je vais consacrer à Diderot à son tour.

L'homme lui-même s*y prête beaucoup mieux ; il est d*un tout autre ordre et d'une tout autre valeur, et quoique, à cause de l'évidente analogie des doctrines, il fiiille le rapprocher de l'auteur de V Homme ^machine et de celui

(1) Le dernier venu dans ce travail sur Diderot, j'ai dû naturellement consulter ceux qui, avant moi, avaient écrit sur cet auteur. Parmi ceux dont j'ai, à différents titres et dans une différente mesure, profité, je nommerai, en suivant l'ordre chronologique, Naigeon, La Harpe, E. Salverte, MM. Villemain, Cousin, Sainte-Beuve, Vacherot, Genin, Arsène Houssaye et Bersot ; sans compter les nombreux mémoires et les correspondances contemporaines que je n'ai pas négligés.

du Système de la nature, ii serait toutefois injuste de le confondre avec eux ; car il s'en distingue à plus d'un titre et surtout il les surpasse. Il ne va pas, il est vrai, de pair avec ses grands contemporains, avec Voltaire, Rousseau, Montesquieu et Buffon ; pour prendre rang parmi eux, il lui manque le génie, ou du moins du génie, les parties qui le couronnent, la mesure dans la force, la règle dans l'originalitéy et comme une harmonie supérieure des dons de l'invention et du travail de la réflexion. Catherine lui disait un jour à la suite d'un des longs entretiens qu*il avait avec elle : « Je vous vois quelquefois âgé de cent ans; souvent aussi je vous vois un enfant de douze. » Il y avait en effet de l'un et de l'autre en lui, de l'enfant et de Tbomme d'âge, je n'ose pas dire du sage, un peu trop du premier et pas assez du second, un peu trop des vives ùicultés qui surabondent et débordent, et pas assez de celles, au contraire, qui contiennent et tempèrent* Là est sa faiblesse et son infériorité à côté des grands noms que je viens de citer ; mais là aussi est la raison de le compter parmi ceux qui les suivent de près, puisque dans ces défauts, percent et éclatent des qualités, qui sont loin assurément d'être médiocres et communes : c'est ainsi qu'on ne peut guère, quelque sévères réserves qu'on doive d'ailleurs y apporter, s'empêcher d'admirer en lui une ardeur, une fécondité, une promptitude de pensée, un élan d'âme, un enthousiasme qui a ses excès, il est vrai, et même, on doit le dire, ses débordements, mais qui a aussi ses heureuses rencontres et ses nobles inspirations ; et s'il ne regarde pas toujours assez au Dieu dont 1 est plein, et s'en laisse comme enivrer parfois Jusqu'au délire, il sait cependant d'autre part, et dans ses bons mo*ments, mieux choisir et ne céder qu'à de légitimes entraînements.

Nul peut-être en son temps et sur le ton de l'improvisation, soit la plume à la main, soft plutôt encore par la parole, n'a plus remué, agité et comme jeté au vent de vives idées. Il y a même en lui, sous ce rapport, du pro-

digne, du dissipateur, qui, quelque riche que soit son fonds, ne sait pas en user. Il s'en plaint quelque part et il a raison ; il a perdu des trésors à ne paSfmieux se ménager ; il a beaucoup semé, mais peu cultivé, et la récolte, faute de soin, a failli en ses mains ; elle n*à, du moins, pas rendu tout oe qu'elle faisait espérer. Diderot a beaucoup donné, et donné sans compter ; qu'à cause de cette libéralité et de cette facilité dans le don, qui ont des traits de la bonté, il lui soit un peu pardonné; il en a grand besoin. Il pouvait, tel qu'il était, tel que nous le connaissons, n'être pas le modérateur de cette société, elle-même asset mal réglée, au sein de laquelle il vivait ; mais devait-il être le serviteur plus que complaisant de ses plus mauvais penchants. Il pouvait n'ê^ tre pas le sage, le Socrate des dîners de d'Holbach, mais fal^ lait-il qu'il en fût le génie désordonné et comme un débauché. Malgré tout, néanmoins, quand on le voit, outre tout ce qu'il fit d'ailleurs, le premier et le principal auteur du vaste et laborieux monument, qu'on peut diversement apprécier, mais auquel, on doit le reconnaître, tout un siècle applaudit, y contribuer pour la principale part, du commencement jusqu'à la fin, avec un zèle et une constance, un désintéressement et un dévouement que rien n'effraye ni ne rebute, il n'est que juste de lui faire honneur d'une telle tâche, si noblement entreprise et si fermement accomplie. Il comprit ce besoin, cette passion des idées> dont son temps élait agité, et il résolut de les satisfiiire en rassemblant dans un seul livre, et en distribuant sous sa formé la plus commode et la plus populaire l'universalité de la science. Tel fut le dessein de V Encyclopédie; il n'est, certes, pas sans grandeur. Aussi, sans avoir voulu encore ici expliquer, juger, ni même précisément caractériser Diderot, ce que j'essayerai plus tard et en avançant, je crois en avoir assez dit pour quci sur les quelques traits que je viens d^en esquisser, j'aie inspiré le désir de l'étudier de plus près, dans sa vie d'a^ bord, comme le veut l'ordre, et puis dans ses doctrines et sa philosophie.

Diderot naquit à Langres en 1713.

Du lieu de sa naissance je ne remarquerais rien^ s'il n'avait lui-même écrit ceci : « Les habitante de ce pays ont beaucoup d^esprit, trop de vivacité, une inconstance de

girouette La tète d'un Langrois est comme un coq

d'église au haut d'un clocher, elle n'est jamais fixe dans un point. . . . Pour moi, je suis de mon pays, seulement le séjour de la capitale et l'étude m'ont un peu corrigé» »

Si l'on rapproche de cette observation, celle qu'exprime de son côté sur Diderot un de ses amis qui l'a bien connu, on trouvera peut-être encore plus sensible ce rapport entre ce que fit pour lui la nature, la terre qui le nourrit et ce qu'il devint en se développant au sein de cette capitale des lettres et de la philosophie, qui fut sa seconde patrie :

« Qui n'a connu Diderot, dit Marmontel^ que dans ses écrits, ne Ta point connu Lorsqn'en parlant il s'animait, et que, laissant couler de source l'abondance de ses pensées, il s'était laissé aller à l'impulsion du moment, c'é^ tait alors qu'il était ravissant. . . . Qu'avec sa douce et persuasive éloquence et le visage étincelant du feu de l'inspiration il répandait sa lumière dans tous les esprits et sa chaleur dans toutes les âmes. . . . Dans ses écrits, il ne sut jamais former un tout ensemble : cette première opération qui ordonne et met tout à sa place, était pour lui trop lente et trop pénible. Il écrivait de verve et avant d'avoir rien médité ; aussi a-t-il écrit de belles pages, r.omme il le disait lui-même ; mais il n'a jamais fait un livre. Ce défaut d'ensemble disparaissait dans le cours libre et varié de la conversation (1). »

(1) Il dit quelque part dans ses Salons : • Les esquisses ont communément un feu que le tableau n'a pas. C'est le moment de chaleur de l'artiste, la verve pure, sans aucun mélange de l'apprêt que la réflexion met â tout ; c'est l'àme du peintre qui se répand librement sur sa toile. La plume du poète, le crayon du dessinateur habile, ont l'air de courir et de se jouer ; la pensée rapide caractérise d'un trait.... » L'esquisse, voilà en effet le moment que préfère Diderot dans l'cBuvre de la composition. Mais il ne le préfère pas seulement, il s'y tient près-

N*est^Ge ins bien là, pourrait-on ajouter après Marmontel, rhomme du pays dont les tètes ne toni jamaU fixes en un poini, et celui dont Fétude et la culture n*ont qu*à demi tempéré le caractère primitif, et les qualités tirées du sol natal, pour ainsi dire? Et, chose singulière I ce mérite de la composition, cette force de Tunité, comme il l'appelle luimême, qui lui manque à ce point, est la qualité sur laquelle il insiste le plus auprès des artistes, dans les critiques qu'il leur adresse; il leur veut toujours une idée, forte, ingénieuse, délicate ou piquante, qui soit comme le principe y'i- ▼ifiant, rame de chacune de leurs œuvres.

Diderot appartenait à une famille honnête et très-estimée, dans laquelle la profession de coutelier était depuis deux cents ans héréditaire. C'était comme une sorte de noblesse plébéienne qu'il recueillait de cette suite de générations de probes et laborieux artisans dont il descendait. Trois personnes ont caractère à côté de lui dans cette famille; sa bonne et vive et même un peu trop vive sœur et son bilarre frère, comme il l'appelle quelque part, entre lesquels il dut plus d'une fois intervenir, dans sa sollicitude pour leur bonheur mutuel et leur bon accord, sans grand succèa toutefois, puisqu'ils finirent par rompre et se séparer ; mais il y a surtout son père, homme ferme et d'un grand sens, non sans tendresse de cœur, mais grave et sérieux dans ses affections, qui est une figure à remarquer. « Mon père, dit de lui Diderot, homme d'un excellent jugement, mais homme pieux, était renommé pour sa probité rigoureuse. . • • Les pauvres pleurèrent sa perte quand il mourut. Pendant S2^ maladie, les grands et les petits marquèrent l'intérêt qu'ils prenaient à sa conservation. Lorsqu'on sut qu'il approchait de sa fin, toute la ville fut altris-

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