‹ [Opuscules philosophiques]Chapitre 4 sur 12 · II- I · texte numérisé non relu

II- I

que exclusivement et ne va guère au delà. Or en s'y tenant on peut, si on est heureux toutefois, bien commencer, mais reste à finir ; reste l'achèvement et la perfection. C'est pourquoi Diderot, si bien doué qu'il soit, n'a du grand écrivain que le premier jet, le commencement ; il n'en a pas l'entier développement; il demeure toujours un peu l'homme de l'esquisse et de l'ébauche, l'homme de TimprovisatioD.

tée. Son image est encore sous mes yeux , il me semble que je le vois dans son fauteuil à bras, avec son maintien tranquille, son visage serein; il me semble que je Tentends encore, n Grimm, de son côté, que Diderot avait chargé de Taller voir, dit de lui t « Le père aimait son fils aîné d'inclination ; sa fille, de reconnaissance et de tendresse, et son fils cadet (c'était le prêtre), de réflexion et par respect pour Tétat qu'il avait embrassé. »

Cet état, Diderot y avait d'abord été destiné, en vue d'un bénéfice que devait lui résigner un de ses oncles, et il avait, en conséquence, conunencé à l'âge de huit ans ses études au collège des jésuites de la ville ; il avait même à douce ans reçu la tonsure. Ce fut alors sans doute qu'il eut ces six mois de dévotion, dont parle sa fille, pendant lesquels, selon sa nature, poussant tout à l'extrême, il jeûnait, portait cilice et couchait sur la paille. Mais cette nature qui dans ces pratiques n'était que comme détournée, éclata bientôt dans un autre sens, et dans son vrai sens. En deux circonstances, surtout, elle s'échappa en actes qui en décelaient déjà l'indépendance et la fougue : l'entrée du collège lui avait été interdite pour un jour, à cause d'une querelle suivie de mouvements un peu trop vifs avec un de ses camarades; mais ce jour était à ses yeux le plus beau de Tannée, c'était celui de la distribution des prix, et il savait que son nom n'y serait pas oublié. Il ne put supporter cette espèce d'exil auquel on l'avait condamné, et il résolut de rentrer de force dans le lieu où il prétendait avoir droit de paraître. 11 y rentra en effet, et même il arriva que dans sa lutte avec le suisse de la maison, il fut blessé pa^ mégarde d'un coup de hallebarde au côté ; mais il n'en dit rien, n'en laissa rien voir,attenditpatiemmentsesprixet ses couronnes, et ses trophées en main, rentra galment dans la maison paternelle. Ce ne fut que plusieurs jours après que sa mère s'aperçut qu'il avait une plaie. Plus tard il fit un autre acte qui témoignait aussi assez peu de sa docilité. Il commençait à devenir grand garçon ; il aimait la chasse et se la permettait

un peu aux dépens de son assiduité aux leçons de ses pro^ fessears. Fatigué de leurs remontrances» il dit un jour à son père qu'il ne voulait pas continuer ses études. <« Tu veux donc être coutelier ? répliqua celui^i. — De tout mon cœur. -— Alors prends un tablier et travaille. » Mais il ne travailla que cinq jours, après quoi il vint dire à son père qu'il ai* maît mieux Timpatience que l'ennui, et il reprit ses éludes. Mais il ne les continua pas longtemps à Langres ; le désir le prit de les terminer à Paris» et, craignant même, à cet égard, l'opposition de son père, il forma le dessein de partir à son ipsu. Il paraîtrait même que les jésuites, espérant encore en lui et pensant se l'attacher, se prêtèrent à ce projet et y aidèrent par l'intermédiaire de l'un des leurs qui devait se charger du jeune Diderot. C'était pendant la nuit qu'il avait formé le dessein de s'échapper ainsi de la maison pa* ternelle ; mais son père en fut averti, garda le silence, eut seulement la précaution d'emporter avec lui la clef de la porte, et quand, à minuit, il l'entendit descendre, il ^ présenta à lui et lui dit : « Où allez-vous 1 ^ A Paris, où je dois entrer aux jésuites. ^ Ce ne sera pas pour ce soir ; mais vos désirs seront remplis, allez d'abord dormir, n II avait ses vues ; il consentait bien au départ de son fils pour Paris, mais il voulait l'y mener et l'y placer lui-même ; ce qu'il fit en effet. Mm, au lieu de le confier aux jésuites, pour lesquels il le croyait avec raison peu iait, »l l'établit au collège d'Harcourt. Il allait se séparer de lui, ce ne pouvait être le cœur tranquille et l'esprit en paix. Aussi, après quelques jours d'attente et pleins d'ennui, qu'il eut le courage de passer sans l'aller voir, il lui dit dans leur première entrevue : « Je viens savoir si votre santé est bonne, si vous êtes content de vos supérieurs, des autres et de vous-même. Si vous n'êtes pas bien, si vous n'êtes pas heureux, nous retournerons ensemble auprès de votre mère. Si vous aimez mieux rester ici, je vous prêcherai, yous embrasserai, et vous bénirai. » Son fils l'assura qu'il était content. Il prit alors congé de lui et passa chez le principal pour lui demaa-

der s'il était satisfait de son nouvel élè?e : « Assurément, monsieur, c'est un excellent écolier; mais, il y a huit jours, nous rayons vertement chapitré, et s'il recommençait, nous ne pourrions le garder. » La faute de Diderot était d'avoir fait dès lors ce qu'il fit tant de fois plus tard, c'était de s'être chargé de la besogne d'autrui. Il avait composé une pièce de vers pour un de ses camarades dont la tristesse et l'embarras l'avaient intéressé. Telle fut par la suite, et dans sa laborieuse carrière d'écrivain, une de ses dispositions les plus constantes, et il la justifiait, au témoignage de Grioun, en disant : « On ne me vole pas ma vie, je la donne ; et qu'ai-je de mieux à faire que d'en accorder une partie à celui qui m'estime assez pour solliciter cet emprunt ? » Grimm luimême en savait quelque chose, car Diderot, tout en se plaignant par fois, quand la charge devenait trop forte, ne s'é* pargna pas pour lui.

C'est ce qui lui faisait dire aussi, après avoir répété avec Sénèque, tiw la Brièveté de la vie : a Allons, repasse tes jours et tes années, fais leur rendre compte. Dis^nous, com-r bien de temps as-tu laissé ravir par un créancier, par une maltresse, par un patron, par un client. • • ? Combien de gens n'ont-ils pas mis ta vie au pillage, quand toi, tu ne sentais pas ce que tu perdais.* ? 9 C'est ce qui lui faisait dire: « Je n'ai jamais lu ce chapitre sans rougir; c'est mon histoire. » On peut encore attribuer à ce sentiment ces paroles qu'il écrivait, en reportant, vers la fin de sa We, un regard de regret sur la manière dont il l'avait employée : «... .J'ai été forcé toute ma vie de suivre des occupations auxquelles je n'étais pas propre et de laisser de côté celles où j'étais appelé par mon goût. » Mais chez lut le penchant à se donner, à se conoimuniquer, à ne rien avoir à soi, à ne ouir de rien, seul et à part, était ce qui l'emportait; c'est ce qui respire dans ce passage tout animé de cet esprit d'expansion, de sympathique effusion dont il était plein : « Un plaisir qui n'est que pour moi, me touche faiblement et dure peu. C'est pour moi et mes amis que je lis, que je

réflédiîsy que j'écris, que je médite^ que j'entends, que je fegarde, qne je sens; dans leor absence, ma dévotion rapporte toat à eux ; je songe sans cesse à leur bonheur. Une belle ligne me frappe-t-elle, ils la sauront; ai-je rencontré on beau trait, je me promets de leur en faire part ; ai-je sous les yeux quelque spectacle enchanteur, sans m'en apercevoir, j'en médite le récit pour eux. Je leur ai consacré l'usage de tous mes sens, de toutes mes facultés ; et c'est peut-être la raison pour laquelle tout s'exagère, tout s'enrichit dans mon imagination et mes discours ; ils m'en font quelquefois un reproche, les ingrats ! »

Ses études terminées, son père, qui avait renoncé à le diriger du côté de l'Eglise, désira du moins le voir se tourner vers le barreau. Il le plaça, en conséquence, chez un procureur, de ses amis et de ses compatriotes. M* Clément de Ris, et loi écrivit dans sa sollicitude une lettre pleine de sages et pieux conseils, où il lui recommandait, entre autres choses, d'invoquer le Saint-Esprit. Sur quoi le jeune Diderot, qui était déjà un peu celui de certains de ses ouvrages futurs, disait, en souriant de cet article de la lettre de son père : « Invoquer le Saint-Esprit pour entrer chez un procureur : s'y est-on jamais ainsi préparé ? »

Diderot resta deux ans dans cette position, assez pauvre clerc, mais très-studieux esprit, également curieux de latin, de grec, d'italien, d'anglais, de mathématiques et de philosophie, et de moins en moins disposé à suivre les vues de son père. Il fallait cependant se décider pour un état ; s'il ne voulait être ni procureur ni avocat, qu'il se fit médecin, c'était ce que lut demandait, ce que lui faisait dire celui qui ne cessait de veiller sur lui de toute façon, et commençait à s'effrayer de voir un jour son fils sans profession. Mais Diderot avait déjà sa vocation, et ne prêtait l'oreille à aucune de ces propositions. Aussi comme l'ami de son père lui disait : a Que voulez-vous donc être? — Ma foi, rien, répondit-il, mais rien du tout. J'aime Télude, je suis fort heureux, et je ne demande pas autre chose. »

Informé de cette réponse et de la résolution qu'elle annonçaity 9on père lui écrivit qu'il supprimait sa pension, insistant de nouveau sur le choix d'un étal ou sur le retour dans la maison paternelle. Diderot, connaissant la tendresse de son père, ne crut qu'à demi à sa sévérité ; il prit congé du procureur, resta à Paris, et y vécut asses péniblement de quelques leçons quMl y donnait.

Ici se place un trait touchant, quoique d'une simplicité familière, que je rapporte parce qu'il dut laisser trace dans le cœur de Diderot, et contribuer à y former le fonds de bons sentiments qu'il conserva toujours, quels que fussent d'ailleurs par la suite ses écarts de doctrine et d'imagination. Son père persévérait dans son refus de secours ; mais sa mère fléchissait, et lui envoyait de temps en temps quelque argent, non par la poste ou par des amis, mais par une pauvre servante, qui faisait soixante lieues à pied, lui remettait la petite somme que lui adressait sa mère, y ajoutait sans en parler ses épargnes personnelles, et refaisait ces soixante lieues. Trois fois elle lui donna cette marque de déTOue* ment.

L'éloignement de sa famille, l'abandon où il se trouvait, la nécessité et la difficulté de vivre par ses propres ressources, rien ne put vaincre en lui cette passion de culture intellectuelle qui le retenait là où seulement il pouvait bien la satisfaire. Il eut cependant, pour y rester fidèle, de dures conditions à subir et parfois des moments pleins d'angoisse à passer. Il donnait des leçons ; mais à la manière dont il en usait avec ses écoliers, refusant son temps aux uns et le prodiguant aux autres, selon qu'il en était mécontent ou satisfait, elles ne lui suffisaient pas. Il fallait donc autre chose : il composait des sermons pour des prédicateurs, des mémoires pour des avocats, des prospectus pour des libraires, et cependant de tout ce travail il ne tirait que d'assez minces et d'assez précaires profits. Pour en finir, il le croyait du moins, il se fit précepteur ; mais il se trompait, ce n'était pas là une fin ; ce n'était qu'une nouvelle nécessité de chan-

ger , car c'était la servitude au lieu de la pauvreté, et il était beaucoup moins propre à supporter Tune que l'autre. Aussi revint-il à celle-ci, quoique les étreintes en dussent cependant être parfois bien poignantes. '

Un jour, c'était le dernier des fêtes du carnaval, il se trouvait absolument sans argent, il n'avait pas même soupe la veille. Ses amis avaient en vain tenté de l'associer à leurs joies. Il n'avait voulu ni leur avouer sa détresse, ni contracter avec eux de nouvelles obligations. Il resta seul renfermé dans sa chambre, espérant charmer par la lecture et la méditation l'ennui de sa solitude ; mais cette diversion ne lui suffit pas et il sortit, comptant sur plus de distraction au dehors ; il alla errer dans les champs; les champs, dans la triste disposition d'esprit où il se trouvait, ne lui furent pas plus doux que sa chambre solitaire, et il rentra accablé, Tamertume dans l'âme, épuisé d'ailleurs par le besoin et près de s'évanouir ; son hôtesse, effrayée de sa pâleur, vint à sou aide et lui donna à souper. Touché profondément de ces soins, il se promit, si dans un avenir plus heureux il jouissait d'un peu d'aisance, de ne refuser à quelque homme que ce fût l'écn qu'il lui demanderait.

Il y eut aussi, dans cette vie de gêne et d*expédients, des actes qui ne furent pas toujours irréprochables. Ainsi, afin d'obtenir de quoi payer ses dettes, il fit un peu pins qu'un tour d'écolier à un moine appelé le frère Ange, carme déchaussé, ami de sa famille et auquel il avait eu plus d'une fois recours : il tira de lui successivement diverses sommes d'argent au moyen de promesses fort peu sincères d'embrasser la vie religieuse et d'entrer dans son ordre ; ce n'étaient pas là sa loyauté et sa franchise ordinaires, et il faut croire que la nécessité et un peu de ce mouvement d'imagination qui s'appelle espièglerie lui firent illusion sur celte action. Du reste, son père ne souffrit pas que l'affaire eût une autre issue que celle qu'elle devait avoir» et il s'empressa d'acquitter l'emprunt quelque peu irrégulier contracté par son fils. Si, comme on le prétend, Diderot a re-

présenté le frère Ange dans le personnage de Tun de ses romans, eu égard aux relations qu'il avait eaes avec lui, le souvenir ne fut pas heureux, et il aurait mieux fait de s'en taire que d'y revenir par une telle fiction.

On connaît son drame du Père de famille, le fond en est emprunté à une circonstance de sa vie, durant ces laborieuses et pénibles années. Ce fut en effet vers ce temps, en 1741, qu'il fit, à peu près comme il le raconte dans sa pièce, la rencontre et la connaissance de la jeune fille qu'il choisit ensuite pour sa femme. Tout était ici plein de droiture et d'honneur, comme de sincère passion. Il trouva, dit-il, quelque part, sur son chemin, une femme belle comme un ange ; il l'aima et l'épousa.

Cependant, on doit l'avouer, il ne faut pas attendre de ce sentiment jusqu'à la fin tout ce qu'il semblait promettre au début. Grimm, qui connaissait bien Diderot, dit de lui : « Toutes les vertus toutes les qualités qui n'exigeaient pa& de lui une grande suite dans les idées, une grande constance d'affection, lui étaient naturelles. » Les antres ne lui étaient donc pas aussi faciles. On voudrait pouvoir douter que sa femme n'eut pas à s'en apercevoir et à s'en plaindre; mais les preuves et les témoignages existent, et sa fille ellemême, qui cependant ne dit pas tout, en dit assez pour ne laisser à cet égard aucune incertitude. Il faut bien d'ailleurs le remarquer, Diderot, dans l'union qu'il forma, eut le tort de ne voir que le cœur et de ne pas tenir assez compte de l'esprit, et de ne pas chercher, dans celle dont il faisait sa compagne, une société d'intelligence aussi bien que de sentiment. Le péril était pour lui, une fois ce mécompte reconnu, de n'être plus assez fort pour ne pas se laisser aller à aimer» comme à penser ailleurs.

Quoi qu'il en soit, au début, son mariage eut du roman, et c'est ce qui déplut à son père, déjà fort mécontent de cette vie d'aventures qu'il lui voyait mener malgré ses instances et ses avis. Toutefois, après quelque temps de froideur, il se laissa toucher; la jeune femme surtout trouva

grâce auprès de lui, et il finit par la recevoir et la traiter comme sa fille.

Mais Diderot dans son ménage n^était pas beaucoup plus à Taise, il Tétait même un peu moins que dans sa mansarde de jeune homme. Aussi dut-il redoubler d^efforts et de travail pour pourvoir à grand'peine aux besoins de sa famille. On le voit donc, vers cette époque, traduire et publier Thistoire delà Grèce de Stanyan, en 3 volumes (1743); puis, un peu plus tard, traduire et publier également, mais en société avec Toussaint, Tauteur du livre sur les Mœurs, le dictionnaire anglais de médecine (1746). Ce n*est pas tout ; et comme ici je touche à Tun des points délicats de sa vie, j^avertis que je ne fais que suivre la leçon de sa fille ellemême, dans la notice qu'elle lui a consacrée ; Diderot s'était attaché à une madame de Puysieux, qui était pauvre, avide et peu dévouée. Elle lui demanda de Targent ; il n'avait que celui que lui procurait sa plume : il traduisit, ou plutôt il arrangea, pour le publier en français, YEsioi sur le mérite et la vertu, le vendit 50 louis et les lui porta (1745). Sur une nouvelle demande, nouvelle publication, qu'il hâta même singulièrement, car ce fut du vendredi saint au jour de Pâques qu'il composa les Pensées philosophiques qui en furent l'objet; il les vendit également 50 louis, dont il fit le même usage (1746). Et je ne vais pas jusqu'au bout, parce que je ne puis tout nommer des œuvres qu'il publia an profit ou sous l'inspiration de cette femme; mais je ne dois pas oublier de dire que ce fut encore à son intention qu'il donna sa Lettre sur les aveugles (1749); et ce qu'il y a de piquant ici, c'est que ce fut pendant sa captivité â Yincennes, que cette lettre lui avait attirée, qu'il acquit la conviction que madame de Puysieux le trahissait.

Cependant Diderot n'était pas tout à ses nécessités et à ses faiblesses, il avait aussi l'âme aux idées, il les aimait pour lui, il les aimait pour les autres ; après la passion de les acquérir, il n'en avait pas de plus vive que celle de les répandre et de les communiquer. Il était donc tout prêt à un

genre de productions qui en exigeait beaucoup et de trèsdiverses; il pouvait suffire à ce besoin de parler de tontes choses à un siècle curieux de toutes sciences, et VEneyclopédie fût fondée. Il s'associa pour cette œuvre particulièrement d*Alembert, qui en fut avec lui le principal auteur, puis nombre d'autres écrivains, parmi lesquels il faut compter les plus illustres du temps. Ce fut alors que, pour de longs jours et des Jours semés de bien des dégoûts, de bien d'ingrats travaux, il s'engagea dans cette vaste et difficile entreprise, de laquelle, au moment de la terminer, il écrivait qu'il s^en était occupé de;puis vingt ans ; que cependant elle n'avait pas fait sa fortune; qu'elle l'avait exposé plus d'une fois à quitter sa patrie ou à perdre sa liberté ; qu'il lui avait consacré une vie qu'il aurait pu rendre plus utile et pins glorieuse, ajoutant ces paroles : « Le sacrifice des talents serait moins commun s'il n'était question que de soi; on se résoudrait plutôt à boire de l'eau, à manger des croûtes et à suivre son génie dans un grenier ; mais pour unâ femme, pour des enfants, à quoi ne se résout-on pas ? Si j'avais à me faire valoir, je ne leur dirais pas : J'ai travaillé trente ans pour vous ; mais je leur dirais : J'ai renoncé pendant trente ans pour vous à la vocation de nature. »

fin effet, collaborateurs, libraires, gouvernement, tout lui devenait, à l'occasion, traverses, obstacles ou hostilités ; il n'y avait que le public qui lui fût favorable.

n faut cependant convenir que les procédés du gouvernement, au moins dans la personne de M. de Malesherbes, ne furent pas toujours fort durs pour lui. Un jour M. de Malesherbes prévint Diderot quil donnerait le lendemain l'ordre d'enlever ses papiers et ses cartons, a Ce que vous m'annoncez là, répondit aussitôt Diderot, me chagrine horriblement; jamais je n'aurai le temps de déménager tous mes manuscrits, et d'ailleurs il n'est pas facile de trouver, en vingt-quatre heures, des gens qui veuillent s'en charger et chez qui ils soient en sûreté. — Envoyez-les chez moi, écrivit de nouveau M. de Malesherbes, l'on ne viendra pas

les y chercher. » Et Diderat envoya la moitié de son cabinet chez celui qui devait y ordonner une perquisition. Il n'y avait pas là de quoi trop se plaindre. Il est vrai qu'il n'eut pas toujours affaire à des magistrats d'une sollicitude aussi bienveillante que celle de M. de Malesherbes.

Mais un coup qui lui fut plus sensible que toutes les tra^ casseries politiques auxquelles il était en butte, et qui en était, au reste, la conséquence indirecte, ce fut l'étrange procédé de son libraire Lebreton : il faut lire la lettre qu'il lui adressa dans cette circonstance pour lui exprimer sa juste indignation. Il s'y élève parfois jusqu'au ton de l'éloquence, et y excite, par les accents énergiques d'une émotion que l'on partage, la plus vive sympathie pour son légitinàe ressentiment. Il venait de publier un volume de VEnq^clopédiey dont il avait revu toutes les épreuves. Il eut besoin d'y rechercher un article qu'il voulait consulter; il le trouve mutilé, recousu, altéré. Il s'étonne, il ne sait comment s'expliquer une telle infidélité. Mais il est bientôt édifié ; tout le volume avait été traité de la même façon : c'était le libraire Lebreton qui, effrayé de la hardiesse des idées de certains morceaux et de la perspective de la Bastille, dont il se croyait menacé, avait, sous l'impression de cette double crainte. Imaginé de tout revoir et de tout retoucher à sa manière. Diderot, en faisant cette découverte, fut comme frappé au cœur : c'était son œuvre, l'œuvre dont 11 répondait devant le public et ses collaborateurs, que l'on avait déshonorée ; c'était comme son enfant sur lequel on avait porté la main. u Mon père, dit la fille de Diderot, faillit en tomber malade; il cria, s'emporta, il voulut abandonner l'ouvrage. Puis, avec le temps, sans se consoler, il se calma ; mais jamais il n'en parla froidement, d

Cependant, une autre douleur qui, si elle ne fut pas aussi vive, fut peut être aussi amère, qu'il éprouva également au sujet de V Encyclopédie, fut l'espèce d'abandon où finit par le laisser d'Âlembert, moitié, par prudence et de peur de compromettre son repos, moitié par intérêt et parce qu'il

n^était pas saUsfiiit par les libraires dans des prélenliond péconiaires qui, il faut Tavouer, n'avaient pas la modération et l'équité de celles de Diderot. On lit dans une des ettres de celui-ci à M^** Voland le récit d'une conversation qu'il eut à cet égard avec d'Âlembert, et dans laquelle, quoique en ternies mesufés et encore assez affectueux, il lui fait cependant sentir avec sévérité le peu de conséquence et de loyauté de sa fâcheuse conduite. A partir de cette époque^ une assez grande froideur régna entre les deux collaborateurs, et ils restèrent quelquefois deux ans sans se voir.

Pour un autre c'eût été assez que cette charge de VBncyelopédie, avec tout le travail et tous les soins pénibles qu'elle imposait ; pour Diderot, ce n'était pas un empêchement à d'autres productions d'un genre même assez différent de celles qu'il avait publiées jusque-là. En effet, pour mettre en pratique certaines théories littéraires qu'il avait avancées, il écrivit pour le théâtre le Fils naturel (1757), qui n'eut pas de succès, et le Père de famille (1758), qui en eut on assez éclatant.

Je ne fais point ici de la critique littéraire, je fois de l'histoire de la philosophie, et comme élément de cette his^ toire, un peu de biographie. Je ne m'arrêterai donc pas à disserter sur les deux drames de Diderot que je viens de nommer. Je me bornerai à dire du Fils naturel que la donnée en est étrange, la conception médiocre, l'exécution fiiible et surtout pleine de déclamations et de lieux communs; et du Père de famille^ qui vaut mieux, que, si on le veut juger avec quelque sévérité, on y trouvera plus de fièvre d'imagination que de véritable passion, plus de mouvement que de pathétique, et de faux naturel que de noble simplicité; de plus, de l'un et de l'autre on peut assurément affirmer qu'ils sont d'un genre qui, sans doute, permet un certain intérêt, mais qui en soi est médiocre, et reste bien audessous des grandes œuvres du théâtre. Il faut entendre à ce sujet Voltaire dans ses justes et piquantes réflexions. Elles sont d'un jpge et d'un maître auquel est chère avant .tout

la dignité de l'art^ qu'il ne peut reconnaître dans des corn-* positions de cet ordre.

A cette époque de la vie de Diderot se place (1769) sa liaison a?ec W^* Yoland, autre épisode de son cœur^ qui dura d'assez longues années, et ne fut pourtant pas le dernier. J'en fais mention ici parce qu'elle fut l'occasion de nombreuses et intéressantes lettres qu'il écrivit à cette personne distinguée, et qui, publiées pour la première fois il y a quelques années, forment à juste titre une partie de ses Mémoires. Il s'y peint en effet tout entier, avec tous ses sentiments, toutes ses pensées, toutes ses habitudes de vie. Il entretient celle à laquelle il s'adresse, avant tout, de sa passion, mais aussi, et surtout en avançant, de ses opinions, de ses travaux, de ses intérêts, de ses amitiés, de tout ce qui le touche, toujours avec un grand abandon d'àme, souvent avec délicatesse, quelquefois aussi avec un sans^éne qu'expliquent en partie les mœurs de son temps, et en partie aussi son propre caractère. Il reste toujours un peu en lui, malgré son âge, du jeune Diderot allant chez M^^* Babuti, la jolie libraire du quai des Augustins, et lui disant, l'œil vif et l'air dégagé : « Mademoiselle, les Contes de La Fontaine, s'il vous platt... un Pétrone, etc. »

J'ai déjà parlé de la facilité avec laquelle Diderot se livrait, se conununiquait, donnait de son temps et de ses soins à qui lui en demandait, à qui venait lui en prendre. U lui arrivait d'en accorder à des intrigants, à des espions, à des fripons, et d'être ainsi souvent dupe, sans cependant se corriger, car à la première occasion il recommençait. Je n'en citerai qu'un exemple, et du genre le plus innocent, pour montrer jusqu'où allait, à cet égard, sa facile complaisance. Épltrea, dédicaces, plans de comédies, pré&ces, discours, il Élisait de tout *, on le savait. Un jour donc un homme vint le prier de lui écrire un avis au public pour de la pommade qui faisait croître les cheveux ; Diderot rit beaucoup et écrivit Vavis.

Il ne gardait guère mieux son argent que sa plume; il le

prodi^ait aussi avec une rare insouciance; il le donnait, le prêtait, le jouait, le répandait en des dépenses qui étaient du. luxe pour sa modeste fortune d'bomme de lettres. Cependant, à la fin, rage venant, et sa fille, le seul enfant qui lui restât de quatre qu'il avait eus, grandissant, il songea, pour lui former une dot, à s'assurer on certain capital, et il résolut de vendre sa bibliothèque : grand sacrifice pour lui I se séparer ainsi de ses amis, de ses maîtres, de ses auxi* liaires assidus; il ne feUait pas moins que la force que peut donner le dévouement paternel pour s'y résigner. On aimait Diderot, on le plaignit ; on s'intéressa à sa situation, et il arriva que, sur l'avis de Grimm, et par l'entremise de son ambassadeur le prince Galitzin, l'impératrice de Russie lui acheta sa bibliothèque, la lui laissa en toute jouissance jusqu'à sa mort, et l'en nomma même bibliothécaire aux appointements de 1,000 fr. par an.

Tant de bonne grâce dans le bienfait toucha vivement Diderot et l'engagea à ne pas se contenter de remerctments par lettres. Il fit donc un voyage en Russie, en 1773 ; il trouva à Saint-Pétersbourg Falcouet, qu'il y avait fait appeler, et avec lequel même il avait entretenu une correspondance pleine d'intérêt. Il eut cependant assez peu à se louer de l'accueil qu'il en reçut. Heureusement que Grimm, son ami de cœur, l'ami de son âme, comme il l'appelle quelque part, l'en dédommagea ; mais ce qu'il y eut de plus particulièrement gracieux pour lui, oc fut Catherine, qui, pendant tout le temps qu'il séjourna auprès d'elle, le vit et l'entretint presque tous les jours, le traita avec toutes sortes d'égards et de bontés. Lui, de son côté, se montra empressé, reconnaissant, déUcat et indépendant tout ensemble. Frédéric, qui n'aime pas Diderot, écrit à ce sujet à d'Âlembert, qu'on le trouve raisonneur ennuyeux, rabâchant toujours les mêmes choses ; mais Catherine ne s'en exprime pas ainsi dans sa lettre à Voltaire ; elle en parle, au contraire, dans les meilleurs termes. Ce qui fait que celui-ci, écrivant à Diderot, s'écrie : « Par ma foi, j'embrasse aussi l'impératrice de toutes les

Rossies. Illustre Diderot» receTez mes transports de joie. » Diderot, lai- même, rapporte que, comme il lui arrivait parfois, dans leurs libres entretiens, de se laisser aller avec elle à quelques paroles un peu vives , elle lui disait : « Ailes toujours, entre hommes tout est permis. » Dans la soirée d'adieux, il y eut un moment où, sur un mot d*amltié qu'elle lui adressa, Fattendrissement le gagna ; mais il gagna aussi son interlocutrice, et il y eut entre eux des larmes échangées.

Je viens de dire le peu de goût que Frédéric avait pour Diderot ; voici, en effet, si on me permet de le faire remarquer en passant, comment il s'en explique dans sa eorres* pondance avec d'Alembert :

« Je ne saurais soutenir la lecture de ses livres, tout intrépide lecteur que je suis ; il y règne un ton suffisant et arrogant qui révolte mon instinct de liberté. Ce n'était pas ainsi qu'écrivaient Aristote, Gicéron, Lucrèce, Locke, Gassendi, Bayle, Newton...; » et plus loin : o Un de ses ouvrages me tomba naguère entre les mains ; j'y trouvai ces paroles : Jeune homme, prends et lis. Sur cela je fermai le livre, comprenant bien qu'il n'est pas fait pour moi, qui ai passé soixante ans ; » et plus loin encore : « Je &is grand cas des Torenne, des Coudé, des Boileau, des Racine, des Bossuet, et, dans ce siècle, des Voltaire et des d'Alembert ; mais ma faculté admirative ou admiratrice étant restreinte à de certaines bornes , il m'est impossible d'englober dans ces actes de vénération des avortons du Parnasse, des philosophes à paradoxes et à sophismes, de faux beaux-esprits, des généraux toujours battus et jamais battants. »

Diderot à Saint-Pétersbourg, comme Descartes à Stockholm, eut à souffrir du rude climat sons lequel il vivait. On pense même qu'il contracta alors le germe de la maladie dont il mourut ; c'est ce qu'il dit, du moins, dans une lettre où il explique comment ce ne sont pas les eaux de la Neva, mais le climat, qui lui furent si funestes. Il avait donc hâte de revenir ; il fut de retour à Paris en 1774, après s'être arrêté

quelque temps en Hollande, et y avoir recueilli différentes observations sur les finances, le commerce, Tadministration et rinstrnction publique, qu'il publia dans son Voyage en Hollandeé

Il avait alors produit la plupart de ses écrits. J'ai eu soin d'en indiquer en passant les principaux, du moins de ceux qui peuvent se nommer. Cependant il en est toute une classe plus particulièrement consacrée à la critique des beaux-arts, tels que YEssai sur la peinture, les Pensées détachées sur la peinture, et surtout les ^ajoiw (1764, 1765, 1767, 1769), dont je n'ai pas fait mention et qui ne doivent pas être oubliés. Je ne dirai quelques mots que de ses Salons d'où sortirent tous les autres. Voici d'abord à quelle occasion il les composa, selon qu'il l'écrit à M^^* Voland. Les amis de Diderot le mettaient volontiers à contribution et ne se montraient pas toujours très-satisfaits de ce qu'ils obtenaient de lui. Grimm l'avait prié de rendre compte pour lui de l'exposition des tableaux (1761) ; sans l'avoir lu, et uniquement parce qu'au lieu d'une lettre sur laquelle il avait compté, il en avait reçu un volume, il en parut assez peu content et le lui témoigna. C'était mal le payer de sa peine. Diderot s'en plaint et dit : « M. l'ambassadeur vient d'en user un peu durement avec moi. Il me demande un mot sur les tableaux ; je les vais voir et j'écris un volume ; je passe les jours et les nuits pour le contenter. Vous verrez par sa lettre comment j*ai réussi.'» Mais Grimm revient bientôt de son premier jugement, ou plutôt il juge après avoir lu, et Diderot, de son côté, dans une autre lettre, écrit : « Savez-vous comment je me suis vengé de Grimm ? d'abord il a lu le volume sur les tableaux et l'a trouvé rempli d'idées neuves et agréables. Pendant qu'il le lisait, je lui ai fait deux autres morceaux que je viens de lui envoyer. » Il ne s'arrête pas là (1766), et, toujours à la place de Grimm, il se charge de la même tâche et avec non moins d'ardeur, a Ce fut un vrai tour de force, dit Grimm, et qu'on ne fait pas impunément à son ftge. Il prit la plume et il écrivit dix-sept jours de suite, du soir au

matiiiy et remplit de style et d'idées plas de deux cents pages. » Da reste, d*après ce qa'il écrit lui-même, c'a été une satisfaction pour lui que cet essai de ses forces. Il s'est convaincu qu'il lui restait pleinement et entièrement toute sa chaleur de trente ans avec un fonds de connaissances et de jugement qu'il n*avait pas alors. Grimm en est demeuré stupéfait ; il jure sur son àme qu'aucun homme sous le ciel n'a fait et ne fera une pareille chose. Quelquefois c'est de la conversation toute pure comme au coin du feu ; d'autres fois c'est tout ce qu'on peut imaginer d'éloquent et de profond. Quant à l'esprit qu'il porle dans cette critique et dans la critique en général , il l'indique en ces termes : « Je suis plus affecté des charmes.de la vertu que des difformités du vice ; je me détourne directement des méchants, et je vole au-devant des bons. S'il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue, un bel endroit, c'est là que mes yeux s'arrêtent, je ne vois que cela, je ne me souviens que de cela. Que deviens-je quand tout est beau ? » Aussi, pour mieux voir en beau les œuvres qu'il juge, pour les mieux avoir selon son goût, son procédé habituel «est de les refaire, en quelque sorte, et de substituer à ce qui y est, ce qu'il estime devoir y être : « L'un des beaux moments de Diderot, dit Marmontel, c'était lorsqu'un auteur le consultait sur -son ouvrage. Si le sujet en valait la peine, il fallait le voir s'en saisir, le pénétrer, et d'un coup d'œil découvrir de quelles richesses et de quelles beautés il était susceptible. S'il s'apercevait que l'auteur avait mal rempli son objet, au lieu d'écouter la lecture, il faisait dans sa tête ce que l'auteur avait nuinqué, par exemple une pièce de théâtre. Après quoi il nous vantait l'ouvrage qu'on venait de lui lire, et dans lequel, lorsqu'il voyait le jour, nous ne retrouvions presque rien de ce qu'il avait cité. » C'est aussi ce qui lui faisait dire par l'abbé Arnaud : « Vous avez l'inverse du talent dramatique ; il doit se transformer dans tous les personnages, et vous les transformez en vous ; » et ce qui lui faisait écrire par M"' Necker : « Je continue à m'amuser infiniment de la

lecture de votre salon ; je n'aime la peinture qu'en poésie, et c'est ainsi que vous avei su nous traduire les oufrages, même les plus communs, des peintres modernes. » Elle di» sait aussi de lui : a Je n'avais jamais tu dans les tableaux que des couleurs plates et inanimées ; son imagination leur a donné pour moi du relief et de la Tie : c'est presque un nouveau sens que je dois à son génie. »

Diderot composa encore plusieurs écrits, deux de ses plus fâcheux romans, son Euai nir le règne de Claude et de WéroUy son BtUretien avec d'Àlembertf et son Rêve de d^Àlemhertf sa Critique d^HelvétiuSf et d'antres opuscules dont il est inutile de tenir compte ici.

Mais il commençait à se plaindre de sa santé ; il disait qu'il n'avait plus d'idées, qu'il éprouvait une continueUe lassitude, qu'il sentait ses forces s'épuiser ; il parlait de son dégoût pour le travail, de l'état d'engourdissement dans lequel il se trouvait chaque matin. Le 19 février 1784, il fut atteint d'un violent crachement de sang, a Voilà qui est fini, dit-il à sa fille; il faut nous séparer; je suis fort, et ce ne sera peut-être pas dans deux jours, mais dans deux semaines, dans deux mois. » A ce premier accident succéda en effet bientôt une attaque d'apoplexie. Il n'y succomba pas sur-le-champ, mais depuis il ne fit que languir, et, le 30 juillet 1784, il expira en prenant son repas.

Durant sa dernière maladie, le curé de Saint-Sulpice vint le voir. Il le reçut à merveille, s'entretint avec lui d'œuvres et d'institutions de charité. Les visites se renouvelèrent, et un jour qu'ils étaient d'accord sur plusieurs points de morale dont ils s'étaient entretenus, le curé se hasarda à lui faire entendre que, s'il imprimait ces maiimes et une courte rétractation de ses œuvres, cela ferait un fort bel efTet dans le monde, a Je le crois, monsieur le curé, répondit Diderot; mais convenea que je ferais un impudent mensonge. » Il eût été, en efTet, difficile de concilier cet acte avec cette pensée qu'il exprimait à ses amis presque à sa dernière heure, au sujet des difTérentes manières d'arriver à la philosophie ;

• Le premier pas vers la philosophie, c^est Fincrédalité. » C*est peot-ètre ici le Heu de dire un mot de cette anecdote qui nous représente Diderot faisant apprendre le catéchisme à sa fille. Voltaire la rapporte et raccompagne de réfleiions assez aigres. Il n*y a pas de raison précise de la contester, et elle peut s*ei[pliqaer sans aucune invraisemblance. Toutefois, il est bon de remarquer que la fille même de Diderot, dans sa Notice sur son père, n*en dit rien, quoiqu'elle eût pu trouver plus d'une occasion d'en parler. De plus, Diderot, dans ses lettres à M"*" Voland, où il revient fréquemment sur les soins qu'il prend de l'éducation de sa fille, n'en dit rien non plus. Il dit même plutôt des choses qui, au lieu de l'appuyer, la combattraient, a Je suis fou à lier de ma fille, écrit-il en un endroit; elle me dit que sa mère prie Dieu et que moi je fais le bien ; que ma façon de penser ressemble à mes brodequins, que je ne mets pas pour le monde, mais pour avoir les pieds chauds ; que, quand elle regarde autour d'elle, elle n'ose pas rire desËgyptîens...; que, si elle était la mère d'une nombreuse famille et avait an enfant bien méchant, bien méchant, elle ne pourrait se résoudre à le prendre par le pied et à lui mettre la tète dans un poêle;» pensée qui, au reste, lui vient tellement de son père, qu'elle se trouve presque textuellement dans les Additions aux pensées philosophiques. Il la peint d'ailleurs comme une enfant d'un esprit très-éveillé et qu'il éveille encore. Elle parait donc assez sevrée de ce lait des Furies dont Voltaire reproche à son père de la nourrir. De sorte que, si, en effet, Diderot s'est occupé de catéchisme avec sa fille, il n'y a pas trop de témérité à supposer que c'était pour le lui faire apprendre plutôt que pour le lui &ire croire : et il pouvait bien le lui enseigner, mais il ne le lui prêchait guère ; ce n'était pas dans sa nature de proposer aun: autres une foi qu'il n'avait pas.

Du reste, pour jeter ici d'avance un coup d'œil sur ses opinions religieuses, je rappellerai que, un moment dévot, il devint bientôt déiste, et de déiste, moins que cela, et moins

encore, et, pour tout dire, athée; on en peut juger par la suite de ses écrits, et c^est ce que nous ferons plus tard. Mais d'avance et d'après des preuves et des témoignages suffisants, on peut, à cet égard, ne conserver aucun doute. Ainsi Naigeon, son confident, son ami, celui auquel il lègue par une lettre le soin de publier ses dernières œuvres, rapporte, en le lui attribuant, ce symbole de foi philosophique :

« Il n'appartient qu*à Thonnète homme d'être athée. Le méchant qui nie Tezistence de Dieu est juge et partie ; c'est un homme qui craint et qui sait qu'il doit craindre un vengeur.... L'homme de bien, au contraire, qui aimerait tant à se flatter d'une rémunération future de ses vertus, lutte contre son propre intérêt. L'un plaide pour lui-même, l'autre plaide contre lui; le premier ne peut jamais être certain du véritable motif qui détermine sa façon de philosopher ; le second ne peut douter qu'il ne soit entraîné par l'évidence dans une opinion si opposée aui[ espérances les plus douces et les plus flatteuses dont il pourrait se bercer. »

On sait, du reste, ce qu'était Naigeon en matière de religion. Il ne se cachait guère et se déclarait même assez hautement; le plus sûr est, à cet égard, de s'en rapporter à ses écrits. Mais il est aussi des anecdotes qui, parce qu'elles ne les démentent pas, peuvent être citées avec quelque crédit. Ainsi, outre qu'on lui prête ce mot : « Je jure qu'il n'y a pas de Dieu, » voici une singulière circonstance où il trouva occasion de protester pour sa doctrine chérie : c'était en 1793 ; un jour, au plus fort de la terreur, il arrive dans une famille qui lui portait un sincère attachement ; il entre la figure bouleversée et donnant tous les signes du plus profond désespoir. On accourt, on s'alarme, on l'interroge : qu'y at-il? quel malheur le menace? Point de réponse. Sans doute sa vie est en danger... il faut le cacher. Où le mettra-t-on ? « Car vous êtes décrété, lui dit^on, vous êtes sur la liste des victimes? — Non; c'est bien pis. — Et quoi donc? — Ce monstre de Robespierre I... il vient de décréter l'Être su-

prème ! » Voilà quel était un des garants des opinions religieuses de Diderot.

Grîmniy de son c^té, dans un morceau à la mènoire de Diderot^ (attribué aussi à M. Meister [1]), s'exprime ainsi : « Quelque Tolontiers que je pardonne aux hommes de ne rien croire, je pense qu'il eût été fort à désirer pour la réputation de Diderot, et peut-être même pour Thonneur de son siècle, qu'il n'eût pas été athée. La guerre opiniâtre qu'il se crut obligé de faire à Dieu lui fit perdre les moments

les plus précfeux de sa vie Cependant, ajoute Grimm,

défenseur passionné du matérialisme, on peut dire qu'il n'en était pas moins idéaliste par sa manière de sentir et d'exister ; il l'était malgré lui et par l'ascendant irrésistible de son caractère. »

C'est dans ce sens à peu près que parle aussi Morellet, lorsqu'il remarque, à l'honneur de la mémoire de Diderot, qu'il avait le désir de faire des prosélytes, non pas précisément à l'athéisme, mais à la philosophie, à la raison. Il est vrai, poursuit-il, que si Dieu et la religion se trouvaient sur son chemin, il ne savait ni s'arrêter ni se détourner; Mais on n'a jamais aperçu qu'il mit aucune chaleur à inspirer ses opinions en ce genre ; il les défendait sans aucune humeur et sans voir de mauvais œil ceux qui ne les partageaient pas.

Sa fille dit également qu'il était très-tolérant à l'égard de ceux qui ne partageaient pas ses opinions en matière de religion, et qu'il pensait qu'il fallait laisser une canne, pour s'appuyer à ceux qui n'avaient pas de jambes.

Quoique, dans la suite de cette biographie, j'aie eu plus d'une occasion de parler des amitiés de Diderot, je ne crois

(1) Ce morceau se trouve compris, sans désignation particulière, dans les œuvres de Grrimm. Mais on sait que Grimm empruntait beaucoup à ses amis et les mettait largement à contribution. Ce même morceau se trouve également dans l'édition des œuvres de Diderot par Naigeon, mais sous le nom de M. Meister.

cependant pas inutile d'y revenir, ne fùt-ce que pour en tirer quelques traits qui achèvent de le faire connaître.

Si je suis dans cette revue Tordre de la célébrité et de Téclat, plutôt que celui de Tintimité, je dois commencer par Voltaire.

Voltaire fut, en effet, un de ses amis; il lui fut bienveillant et favorable, quoique avec quelques mouvements passagers d'impatience et de mécontentement. Mais leur commerce, qui eut surtout lieu par lettres (ils ne se virent en effet qu'une fois et tard, en 1778, et ce (ut après cette entrevue, dans laquelle Voltaire n'eut pas la parole à souhait, qu'il dit : « Cet homme est fait pour le monologue et non pour le dialogue » ), leur commerce', dis-je, fut plutôt une affaire d'o> pinion que de cœur, et de parti philosophique que d'attachement personnel.

Il n'en fut pas de même de Rousseau. Rousseau fut véri* tablement un des amis particuliers de Diderot, mais à sa manière et avec son caractère, exigeant beaucoup et rendant peu, soupçonneux, fantasque, et même, dans le délire de son humeur et de son imagination, manquant de loyauté et se donnant les torts de la rupture. Diderot le lui reprocha vivement et même ne résista pas au désir de s'en expliquer et de s'en plaindre publiquement; ce qui fut fâcheux. Mais il est certain qu'il avait été pour Rousseau plein de chaleur, de dévouement, de soins empressés et de sollicitude.

Une familiarité également intime, quoique plus calme et plus durable, fut celle qui l'unit à d'Alembert. Cependant, à la fin et par les raisons que j'ai rapportées, sans se rompre précisément, elle se relâcha et se refroidit. La faute n'en était pas à Diderot.

D'Holbach, on le sait, l'eut en particulière affection et en société presque habituelle, le recherchait beaucoup et l'atti* rait constamment auprès de lui, soit à la ville, soit à la campagne. Diderot se plaisait dans son commerce : à la campagne surtout il se trouvait chez son ami comme en famille. 11 faut lire, principalement dans ses lettres à M"' Voland, la

description qa'il fait, à plusieurs reprises, de cette vie au Grandval, si doucement remplie par le travail solitaire et la libre méditation du matin, les entretiens du jour, les promenades du soir, la large hospitalité du maître de la maison, et le concours varié et choisi des visiteurs. La charge de Diderot n*y était pas bien lourde : suivre le baron dans les bois, sur les coteaux, à travers les champs ; chemin faisant, causer sans fin d'histoire ou de politique, de chimie ou de littérature, de physique ou de morale; ne s'arrêter, au coucher du soleil et avec la fraîcheur de la soirée, que pour reprendre les mêmes sujets à table, dans cette réunion d'esprits polis, bienveillants et curieux de discussion ; et, ce qui était peut-être un peu moins gracieux, mais ce qui n'était pas cependant une gêne, car c'était un service d'amitié et qui coûtait peu à Diderol, voir, comme il le dit, le baron lui apporter le soir ses chiffons, et les venir chercher le malin , telle était sa vie au Grandval. Il n'y avait, certes, rien là qui dût beaucoup lui peser. Quanta ces dîners du dimanche et du jeudi à la ville, où il s'épanouissait si heureusement dans toute l'abondance et toute la facilité de ses libres pensées, il n'avait pas trop non plus sujet de s'en plaindre : c'étaient pour lai de vrais jours de triomphe.

Diderot fut également en très-bonnes relations avec l'abbé Raynal, pour lequel , au témoignage de Marmontel, il travailla pendant deux ans à VHUtoire des Indes, s'effrayant parfois lui-même de la hardiesse avec laquelle il faisait parler son ami, et lui disant : « Qui osera signer cela ?» A quoi l'abbé répondait : « Moi, et allez toujours. »

Il faut aussi compter parmi ses amis Helvetius, qu'il voyait toutefois assez rarement; Marmontel, que j'ai déjà nommé; l'abbé Morellet, et d'autres qu'il serait trop long d'énumérer.

Mais il en est deux, toutefois, que je dois plus particulièrement mentionner, parce qu'ils lui furent plus intimement unis, Grîmm et Naigeon : l'un pour lequel, comme il l'écrit à M*i* Voland, il prit et garda plus d'une fois le tablier, en-

tendant par là les soins quUl donnait à cette officine de critique dont était chargé le correspondant des soQTerains étrangers ; l'antre, auquel il donna la marque de confiance dont témoigne cette lettre, qu'il n'est peut-être pas sans intérêt de citer : a Gomme je fais un long voyage (le voyage en Russie) et que j'ignore ce que le sort me prépare, s'il arrivait qu'il disposât de ma vie, je recommande à ma femme et à mes enfants de remettre tous mes manuscrits à M. Naigeon, qui aura pour un homme qu'il a tendrement aiméy et qui l'a bien payé de retour, le soin d'arranger, de revoir et de publier tout ce qui lui paraîtra ne devoir nuire ni à ma mémoire, ni à la tranquilité de personne. C'est ma volonté, et j'espère qu'elle ne trouvera pas de contradic^ tion. »

Diderot était à connaître dans ses amitiés ; il l'est aussi dans son extérieur, dans son habitude de corps, dans les traits caractéristiques de sa physinoraie. Or, Grimm nous fournit ici encore quelques traits remarquables dont nous pouvons profiter, et, quoique sans doute il le peigne avec une certaine faveur, il n'en trace cependant pas un portrait sans vérité. Voici comment il le représente : a L'artiste qui eût cherché l'idéal de la tête d'Aristote ou de Platon, eût difficilement rencontré une tête moderne plus digne de ses études. Son front large, élevé, découvert, mollement arrondi, portail l'empreinte imposante d'un esprit vaste, lumineux et fécond. Notre grand physionomiste Lavater croit y reconnaître quelques traces d'un caractère timide, peu entre^ prenant, et cet aperçu, formé seulement d'après les portraits qu'il a pu voir, m'a toujours paru d'une observation trèsfine. Son nez était d'une beauté mâle ; le contour de la paupière supérieure plein de délicatesse; l'expression habituelle de ses yeux, sensible et douce ; mais, lorsque sa tête commençait à s'échauffer, on les trouvait étincelants de feu \ sa bouche respirait un mélange intéressant de finesse, de grâce et de bonhomie. Quelque nonchalance qu'il eût d'ailleurs dans son maintien, il y avait naturellement dans

le port de sa tète, et sartout dès qu*il parlait avec action, beaucoup de noblesse, d'énergie et de dignité. Il semblait qae Tenthousiasme fût devenu la manière d'être la plus haturelle de son àme, de sa voix, de tous ses traits. Dans une situation d'esprit froide et paisible, on pouvait souvent trouver en lui de la contrainte et de la gaucherie, même une sorte d'aflfectation ; il n'était vraiment Diderot, il n'était vraiment lui, que lorsque sa pensée l'avait transporté hors de lui-même. »

Diderot, de son côté, dit, à propos de son portrait par Michel Vanloo, dans lequel il avait peine à se reconnaître : « Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté : j'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste ; mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. . . J'avais un grand front, des yeux très-vifs, d'assez grands traits, la têié tout à fait d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise et à la rusticité des anciens temps. » o II était particulièrement livré à l'étude de la philosophie, dit-il encore de lui-même; on l'appelait le phUosophey et on l'appelait ainsi parce qu'il était né sans ambition, qu'il avait l'àme honnête, et que l'envie n'en avait jamais altéré la douceur et la paîx. Du reste, grave dans son maintien, sévère dans ses mœurs, austère et simple dans ses discours (sur tout cela laissonsle dire, mais ne le croyons pas absolument). Le manteau d'un philosophe était presque la seule chose qui lui manquât, car il était pauvre et content de sa pauvreté. Il n'aimait pas à s'entretenir des affaires publiques, mais des lettres et de la morale, des grandes questions de la philosophie, sor lesquelles, cependant, il avouait qu'il n'avait guère que des doutes à émettre ; car, si on lui demandait ce que c'était que le vrai, le bon et le beau, il n'avait point de réponses prêtes, et cependant il souffrait qu'on l'appelât philosophe. » Ainsi parle Diderot de lui-même.

Et maintenant que, soit d'après son propre témoignage.

soit d'après celui de ses amis, soit aassi d'après les difTé'^ rentes circonstances de sa vie, nous le connaissons soffisam-* menty peut-être est-ce le lieu de le juger en un point auquel j*ai déjà indirectement plus d'une fois touché, mais sur lequel il serait difficile de ne pas expressément s'expliquer» Il s'agit de celles de ses productions que je n'ai, certes, pas la pensée d'analyser et d'examiner, mais qu'il me faut au moins apprécier d'une manière générale.

Diderot, j'aime à le croire, ne les préméditait pas; il n'avait pas le dessein sérieux d'en foire des œuvres de licence et de corruption. Quand , par témérité , par bravade et ivresse d'imagination, il jetait ainsi au dehors cet athéisme et ce cynisme qu'il avait dans l'esprit plutôt que dans le cœur, il ne songeait sans doute pas par ces jeux effrénés de sa pensée à tenter et à perdre les âmes auxquelles il s'adressait ; il ne voulait que leur procurer un de ces moments de folle joie et d'étranges relâchements que la raison peut parfois se permettre ou souffrir, et dont elle sort comme de l'ivresse, honteuse, mais non précisément pervertie et dépravée. Il en jugeait peut-être d'après lui-même , d'après sa propre expérience ; et parce que, ces heures de triste délire passées, ces détestables rêves dissipés, il se retrouvait sain de cœur, et l'honnêteté sauve, il ne craignait pas pour les autres plus de mal que pour lui, et il les traitait, sans trop de scrupule, comme il se traitait lui-même. Mais il oubliait qu'un écrivain, surtout passionné comme il l'était, est un maître accepté, souvent même au delà de ses intentions et de ses vœux, par ceux qu'il séduit, et que, parlant à des femmes, à des jeunes gens, à des hommes de plaisir, pour leur dire, à sa manière, par ardentes peintures et hardis propos : o II n'y a point de Dieu ; il n'y a point 'd'àme ; il n'y a que le corps et ses voluptés; » il oubliait, je le répète, que quatre lignes de lui, comme le déclare une de ses admiratrices, les faisaient plus rêver et les occupaient plus vivement qu'un luvrage complet des prétendus beaux-esprits ; qu'il forçait o'attention^ comme le dit aussi une autre d'entre elles, et

qu'ainsi en prêchant pour ioole foi ralhéisme, et pour toute loi le plaisir, h des cœurs sans défense et déjà à demi gagnés, il exposait sa philosophie à recevoir, entre autres, le commentaire que voici, et qui se trouve dans un dialogue dont je cite teituellement les termes ; ce sont deux femmes qui parlent : M"* d'Epinay qui le rapporte, et M"* de Joilly sa belle^sœur.

— M*"* de Juilly : « Je vous déclare que je ne crois à rien. — M*"* d^Epinay : Mais en Dieu? — Pas même en Dieu, ma petite mère, si vous voulez que je vous le dise. — Paix donc, ma sœur ; si votre mari vous entendait! — Qu'est-ce que cela ferait donc? C'est à son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en Dieu ; mais à son mari, cela est bien égal. » (Mémoires de M*"* d'Epinay.)

On a déjà assez de peine à conduire l'humanité , en y employant les plus sages pensées et les plus sûres maximes : que sera-ce donc si on l'expose témérairement à tous les hasards trompeurs de l'esprit de dente et de licence ? Il ne faut pas croire qu'on peut ainsi sans péril se jouer de ses destinées, et indifféremment lui prêcher Dieu ou la matière, la liberté on la nécessité, le devoir ou la volupté. L'humanité est plus à ménager et à respecter qu'on ne le pense ; elle a plus besoin qu'on ne le suppose d'être prudemment retenue sous la forte discipline du bien et de la vérité. C'est ce que n'a point assez compris, ou trop oublié Diderot, et c'est ce qui lui a fait faire tant de fautes si regrettables, comme écrivain. Il a ' mal jugé de rhooune, et il en a, par suite, mal usé envers lui; il l'a traité comme s'il n'y avait ni à le contenir, ni à le diriger, comme si on pouvait impunément tout oser et tout se permettre avec lui. Son excuse est, si l'on veut, dans cette fâcheuse illusion; elle est aussi dans cette nature toute de fougue et d'emportement à laquelle il résiste si peu et qui le précipite si sou- ?ent. On a dit de lui que c'était un puits d'idées ; mais c'est un puits dont les eaux sont loin d'être toujours calmes et pures, et l'on sait trop ce qui parfois en sort avec débordement.

On pourrait aussi et plus justement le comparer à un vol^ can ; lorsquMl est en feu , il lance de tout pèle-méle> la flamme comme la fomée, la lave dévorante comme la poussière fécondante, des germes de mort comme de vie. Ce sera lày je le répète, si Ton veut, son excuse ; mais ce ne sera pas sa justification ; car ce puits d'idées est mattre de ses ondes, et ce volcan Test de ses jets ; ce génie tout ardent, tout incandescent quUl soit, se possède cependant en ses pensées et en ses imaginations ; il est libre surtout dans la triste publicité qu'il leur donne si légèrement : qu'il en porte donc au moins pour une bonne part la grave et fâcheuse responsabilité. Mais j'ai assez parlé de l'homme, auquel j'aurai d'ailleurs par la suite plus d'une occasion de revenir ; il est temps que je passe au philosophe lui*mème, qui est proprement l'objet de ce travail, dans lequel la biographie ne doit être qu'une introduction à l'étude des doctrines.

EXTRAIT DU GOHPTB RBNDl) toe l'Académie des sciences morales et politiques-,

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