‹ [Opuscules philosophiques]Chapitre 7 sur 12 · V. Morale · texte numérisé non relu

V. Morale

Et d'abord de la morale. Je commencerai par faire remarquer qu'elle est encore dans Diderot bien moins à l'état didactique, que sa doctrine sur Dieu, sur l'âme et sur le monde, et qu'on l'y trouve encore bien plus par traits épars et par fragments. Il la met un peu partout, il l'introduit jusque dans ses Salons^ parmi les plus singuliers contrastes, et souvent, il faut en convenir, en assez étrange compagnie; ce qui a fait dire à un de ses plus spirituels appréciateurs qu'il avait la manie de parler mœurs.

Du reste, elle parait chez lui avec les mêmes variations qu'on observe dans sa métaphysique, sans compter ce qui s'y

joint encore de sa mobile hnnieur et de seft divierses dis-^ positions d'âme.

En premier lieu, elle n'est guère que la morale commune, et sans rien de particulier qui Ten sépare et l'en distingue ; on la trouvera telle dans les notes de l'^MOt sut le mérite et la vertu; dans VBpUre et le Discours prélimùiaire dont il est précédé; dans les lettres à M^* Voland et quelques autres écrits. Ainsi il fait à M"* Voland le récit d'une discussion sur les mœurs qa'il a eue avec un de ses amis, et il lui écrit : « Je lui dis là^dessuB bien des choses dont je ne me souviens plus, si ce n'est que les hommes ont Une étrange opinion de la vertu ; Us croient qu'elle est à leur disposition et qu'on devient honnête homme du soir au lendemain \

maû on ne quitte pas une habitude vicieuse du soir

au lendemain ; c'est pis que la plaie du centaure NessM; on ne l'arrache pas sans douleur et sans cris ; on a plutôt

fait de rester comme on est Ne disons pas de mal^

aimons^nous, pour nous rendre meilleurs; soyons-iMNis^ c^mme nous l'avons été, censeurs fidèles Tcm i l'autre. Readestmoi digne de voub^ inspirei-moi cette candeur, cette franchise, cette douceur qui vous sont naturelles* •• . Vous veillez au fond de mon cœur, vous êtes là et rien de déshonnète ne peut approcher de vous. » Et ailleurs il lui écrit encore : « Et moi, je pense que, pour un homme qui n'aurait ni femme, ni enfants, ni aucun de ces attachements qui font désirer la richesse et qui ne laissent jamais de superflu, il

serait presque indifférent d^étre riche ou pauvre Si je

suis sain d'esprit et de corps, si j'ai l'Ame honnête et la conscience pure, si je sais distinguer le vrai du faux, si j'é^ vite le mal et fais le bien ; si je sens la dignité de mon être» si rien ne me dégrade à' mes propres yeux. • • on peut m'ap* peler milord ou sirrah (qu'importe ?) ; connaître le vni, fiùre le bien, voilà ee qui distingue un homme d'un antre ; le reste n'est rien. La durée de, la vie est si courte, ses vrais besoins sont si étroits, et quand on s'en va il importe si peu d'avoir été quelqu'un ou personne ! Il ne faut à la fin qu'un

morceaa *de toile et quatre planches de sapin Celle

façon de penser tient à Tégalité que j^établis entre les condi* tionSy et an peu de différence que je mets, quant au bonheur, entre le maître de la maison et son portier. » (T. I, p. 139 et 207.)

Ce ne sont certainement là que des sentiments, et comme des mouvements de conscience, parmi divers sujets de conversation ou de commerce, épistobire, mais qui marquent cependant suffisamment sinon une doctrine, du moins une direction morale qui ne manque pas de pureté et d'éléva* lion, qui prend même parfois une certaine teinte de stoïcisme.

On trouve encore dans celte correspondance d'autres passages dans le même sens. Ainsi il y dit que nous avons une notion, un goût de Pordre auquel nous ne pouvons résister, et qui nous entraîne malgré nous ; que la crainte du ressentiment est la plus forte digue de la méchanceté ; il l'avoue, mais il veut qu'à ce motif on en joigne un autre, tiré de l'essence même de la vertu, si la vertu n'est pas un vain mot. Il soutient que le caractère ne s'en efface jamais, même dans les actions les plus basses ; qu'un homme qui préfère son intérêt propre au bien public sent plus ou moins qu'on pouvait faire mieux et qu'il s'estime moins de n'avoir pas la force de ce sacrifice. Il dit encore que tout ce qui porte un caractère de grandeur, de fermeté, de vertu et d'honnêteté le touche et le transporte; que tout ce qui blesse l'esprit humain le blesse.

Biais voici un morceau qui, sans être précisément un traité, en est du moins l'esquisse et forme un certain ensemble de maximes, que Garât, dans ses Mémoires^ trouve rempli d'une morale sublime, ce qui est trop dire, mais qui exhale du moins un certain parfum d'honnêteté qu'on serait heureux de retrouver dans certains de ses autres écrits. C'est la Lettre à la princesse de Nassau, placée sous forme de dédicace en tête de son drame du Pare de famille. 11 y dit au débat * « Quelque distance qu'il y ait de l'àme d'un poëte à celle

d*Qne mère, j*oserai descendre dans la vôtre, y lire et révéler quelqttes-unes des pensées qui l'occupent. »

Il prend de là occasion de mettre dans la bouche de la princesse un certain nombre de maximes relatives à l'éducation d'un enfant, et en particulier d'un jeune prince, dont voici les plus remarquables : « J'élèverai mon enfant, lui fait-il dire ; c'est le moyen de me le bien donner. L'éducation fondera sa reconnaissance et mon autorité* Je lui in-^ spirerai avant tout le libre exercice de sa raison. Un autre principe que je ne cesserai ensuite de lui recommander^ c'est la sincérité envers soi-même, et ce qui en découle^ l'estime et le respect de soi-même. Il y a dans la nature de l'homme deux tendances opposées, l'amour-propre, qui nous rappelle à nous, et la bienveillance, qui nous répand (hors de nous).

« Si l'un (ou l'autre) de ces ressorts venait à se briser, on serait ou méchant jusqu'à la fureur, ou généreux jusqu'à la folie» J'apprendrai à mon enfant à établir un juste rapport entre ces deux mobiles de notre vie. Je réglerai son imagination en vue de la vérité. Je ne me suis pas promis de lui 6ter toutes ses fantaisies, mais j'espère que celle de faire des heureux, la seule qui puisse consacrer les autres, sera au nombre de celles qui lui resteront. Je l'occuperai plus des travaux sérieux des hommes que de leurs œuvres frivoles, et de la dure vie des uns que de la douce condition des autres. Je lui apprendrai qu'il ne faut qu'un seul homme méchant et puissant pour que cent mille autres hommes pleurent, gémissent et maudissent leur existence •-?•; que les hommes n'auraient pas besoin d'être gouvernés s'ils n'étaient pas méchants, et que, par conséquent , le but de toute autorité est de les rendre bons...; que la justice est la première vertu de celui qui commande, et la seule qui arrête la plainte de celui qui obéit ; qu'il est beau de se soumettre soi-même à la loi qu'on impose, et qu'il n'y a que la nécessité et la généralité de la loi qui la fassent aimer ; que si la vertu d'un particulier peut se soutenir sans appui, il n'en est pas de

ihèkne dé celle d'un peuple ; qu'il faut récompenser les genà( de mérite, encourager les gens industrieux, approcher de soi les uns et les autres; qu'il y a partout des hommes dé génie, et que c'est au souverain à les faire paraître. »

La princesse dira encore à son fils : « C'est la prospérité qui TOUS montrera bon, mais c'est radversité qui vous montrera grand. S'il est beau de voir l'homme tranquille, c'est au moment où les hasards se rassemblent sur lui. Fai-^ tes le bien et songez que la nécessité deâ événements est égale sur tous. Soumettez-vous-y, et accoutumez-vous à regarder d'un même œil le coup qui frappe un homme et qui le renverse, et la chute d'un arbre qui briserait sa statue. Vous êtes mortel comme un autre, et, lorsque vous tomberez, un peu de poussière vous couvrira comme un autre. . . Rapportez tout au dernier moment, à ce moment où la mémoire des faits les plus éclatants ne vaudra pas le souvenir d'un verre d'eau présenté, par humanité, à celui qui avait soifé

a Le cœur de l'homme est tantôt serein, tantôt couvert de nuages ; mais le cœur de l'homme de bien, semblable au spectacle de la nature, est toujours grand et beau, qu'il soit tranquille ou agité. L'habitude de la vertu est la seule que vous puissiez contracter sans crainte pour l'avenir. Tôt ou tard, les autres sont importunes. Lorsque les passions tombent, la honte, l'etfnui, la douleur commencent. Alors, on craint de se regarder. La vertu se voit elle-même toujours ^vec complaisance. Le vice et la vertu travaillent sourdement en nous. Ils n'y sont pas oisifs un moment; chacun mine de son côté; mais le méchant ne s'occupe pas à se rendre méchant comme l'homme de bien à se rendre bon ; il est lâche dans le parti qu'il a pris. Faites-vous un but qui puisse être celui de toute votre vie. » Ainsi se terminent les conseils de la princesse à son fils.

11 n'y aurait certainement qu'à adhérer à la plupart de ces

pensées, s'il n'y manquait cependant au fond une idée qui y

fait défaut, même aux meilleurs endroits, et se laisse dési-

rer jusque dans le passage où il est parlé du verre d'eau présenté par humanité k celui qui a soif, mais où il n*est pas ajouté ce mot qui Veut consacré : Eu mémoire de lui. Cette idée, qui est celle de INeu, y est, en effet, partout absente, et ne saurait être remplacée par la notion de cette nature qui, hors de la main de Dieu et sans sa proyidence, n'a plus aucun sens moral. Au moraliste même le mieux inspiré, d'ailleurs, mais qui n'a pas, pour le répandre et en sanctifier ses maximes, le souffle pieux venu de Dieu, on aura toujours à reprocher de trop livrer l'homme à lui-même, et de ne le rattacher pour tout appui qu'à un principe aveugle et nécessaire, au lieu de le relier, de l'unir par le sentiment religieux à cette àme des âmes, de laquelle lui viennent, pour l'exciter ou le soutenir, l'encourager ou le ramener , l'épreuve comme la grâce et la récompense avec la peine.

Mais je n'ai pas achevé de iaire connaître cette première face de la morale de Diderot, et j'ai encore, dans ce dessiein, à rendre compte de son article du Juste et de son article du Plaisir dans VEncyclopédie

Dans le premier, il s'exprime ainsi : « C'est de la nature de l'homme que résulte la propriété de ses actions, lesquelles, en ce sens, ne souffrent pas de variations. . • (Et c'est cette immutabilité des essences qui forme la raison et la vérité éternelles.) Une action qui convient ou ne convient pas à la nature de i'éitre qui la produit, est bonne ou mauvaise moralement, parce qu'elle s'accorde avec l'essence de l'être qui la produit ou qu'elle y répugne. Or, si l'on suppose des êtres créés de façon qu'ils ne puissent subsbtar qu'en se soutenant les uns les autres, il est clair que leurs actions sont convenables ou ne le sont pas, à proportion qu'elles s'approchent ou s'éloignent de ce but, et que ce rapport avec notre conservation fonde les qualités de bon et de droit, de mauvais et de pervers, qui ne dépendent, par conséquent, d'aucune convention arbitraire, et existent non-seulement avant la loi, mais même quand la loi n'existe pas. Si donc nous voulons remplir nus devoirs envers les autres hommes,

soyons jusies et bienfaisaDts : rinjostice, ce principe falil des manx &a genre humain, n'afflige pas sealement ceux qui en sont les victimes; c'est une sorte de serpent qui commence par déchirer le sein de ceini qui le porte. Efle prend naissance dans Tavidité des richesses ou dans celle des honneurs, et elle en fait sortir avec elle un germe d'ifiquiétude et de chagrin. (Au contraire) l'habitude de la justice et de la bienvetllance, qui nous rend heureui principalement par les mouvements de notre cœur, nous rend tels aussi par les sentiments qu'elle inspire à ceux qui nous approchent. •

Dans son article Plaisir, Diderot reprend et poursuit, en quelque sorte, le développement de cette idée de la liaison de la justice, de la bienveillance, et, plus généralement, de la vertu avec le bonheur; il l'étend même ici à nos devoirs envers Dieu. Il est vrai que c'est alors dans VEimyclopéâie et pour V Encyclopédie qu'il écrit, ce qui le fait parler toujours un peu plus selon les sentiments qu'il supposée ses lecteurs que selon les siens propres. C'est une remarque à faire sur la plupart de ses articles. Il n'y est certainement pas ce qu'il est dans ses autres écrits : il y est, en quelque sorte, l'homme public , un personnage qui s'observe et .garde toujours certains ménagements; tandis que, ailleurs et hors de son office, pour ainsi dire, quand il n'est plus que l'homme privé, il se donne plus, et même beaucoup plus de liberté. Si Ton fait cette distinction, on ne s'étonnera pas de l'entendre parler ici du plaisir attaché à nos devoirs envers Dieu et dire : « Ëpicure, fier d'avoir attaqué le dogme d'une cause intelligiBnte, se flatte d'avoir anéanti une puissance ennemie de notre bonheur. Mais pourquoi nous former cette idée superstitieuse d'un être qui, en nous donnant des goûCs, nous offre de toute part des sentiments agréables; qui, en nous composant de diverses facultés, a voulu qu'il n'y en eût aucune dont l'eiercice ne fût un plaisir? Les biens que nous possédons sont-ils donc empoisonnés par l'idée que ce sont des présents d'une intelligence bienfaisante? N'en doivent-

ils pas plutôt recevoir un nouveau prix, 8*il est vrai que rame ne soit jamais plus tranquille et plus parfaite que quand elle sent qu'elle fait de ses biens un usage conforme aux intentions de son auteur? Cette idée, qui épure tous nos plaisirs, porte le calme dans le cœur et en écarte l'inquiétude et le chagrin. Nous devons à la puissance de Dieu le tribut d'une soumission parfaite à tout ce qui résulte de l'établis^ sèment de ses lois ; nous devons à sa sagesse Thommage d'une persuasion intime que, si nous étions admis à ses conseils, nous applaudirions aux raisons de sa conduite. Ces sentiments respectueux, une impression de plaisir les accompa-^ gne, une heureuse tranquillité les suit. »

Ainsi s'exprime Diderot dans ces deux articles de VEncyelopédiej et si on peut y relever un certain défaut de précision, on ne saurait du moins en attaquer la doctrine, dont le fond, du reste, paratt, au moins en quelques points, emprunté àClarke.

Mais il ne va plus an être de même dans ce que nous allons maintenant voir, et ce sera une tout autre morale que Diderot nous prêchera; ce sera celle des passions, et non plus celle de la raison ; celle de la fatalité, et non plus celle de la liberté. En effet, selon lui (Pensées philosophiques)^ on déclame sans fin contre les passions, on leur impute toutes les peines de l'homme, et l'on oublie qu'elles sont aussi la source de tous les plaisirs. On croirait faire injure à la raison si on disait un mot en faveur de ses rivales ; cependant il n'y a que les passions et les grandes passions qui peuvent élever l'àme aux grandes choses. Les passions sobres font les hommes communs. Les passions amorties dégradent les hommes extraordinaires. Ce serait donc un bonheur que d'avoir des passions fortes ? Oui, sans doute, si toutes sont à l'unisson et établissent entre elles une juste harmonie.

Diderot écrit à M'^' Voland sur le même sujet et dans le même sens , mais en gardant moins de mesure : a Tout ce que la passion inspire, dit-il, je le pardonne. 11 n'y a que les conséquences qui me choquent. J'ai, de tout temps, été

Tapologiste des passions fortes ; elles seules m'émeuvent ; qu'elles m'inspirent de Tadmi ration ou de Teffroi, je suis fort. Si les actions atroces qui déshonorent notre nature sont commises par elles, c'est par elles aussi qu'on est porté aux tentatives merveilleuses qui la relèvent (1). »

J'ai déjÀ dit un mot du Supplément du voyage de BougainvilUf et je ne devrais peut-être pas y revenir et paraître le prendre trop au sérieux. Cependant, sans vouloir ni pouvoir entrer, à cet égard, dans aucun détail, il me parait nécessaire de rappeler que le dialogire entre tes deux interlocuteurs y est conduit de manière à donner au sauvage^ è rhomme de la morale des passions brutales et sans frein, tout l'avantage sur le représentant de la morale chrétienne ; de telle sorte que l'un finit par amener l'autre à avoir bien des doutes sur ce que commande ou défend la loi du Christ touchant le mariage et la famille. L'état de nature, ou, pour mieux dire, l'état d'abandon sans règle à tous les instincts des sens, voilà ce qui est proposé par l'un et à peu près accepté par l'autre comme bien préférable à la société chrétiennement constituée. Ainsi, pudeur, fidélité, adultère, inceste, tout cela finit par être dit entre eux choses arbitraires et de convention. C'est, dans toute sa crudité, l'application sans voile de la morale des passions.

Il n'y manque, pour la compléter, que la négation explicite de la liberté. Cette négation, nous allons la trouver d'abord dans le Dialogue avec d'Alembert , ensuite dans une lettre familière.

Dans ce Dialogue, Diderot soutient que la dernière impulsion du désir et de l'aversion , le dernier résultat de tout ce qu'on a été depuis sa naissance jusqu'au moment où l'on est, c'est là tout le jeu de la volonté (p. 213). Est-ce qu'on veut de soi ? La volonté natt toujours de quelque motif interne ou externe, de quelque impression présente, de quel-

(1) Voir également, sur ce sujet, dans les mémoires de Condorcet/ une conversation de Diderot. Tome I, page 154.

que rémiDUcence du passé, de quelque passion, de quelque projet dans raTenir. Après cela> je ne dirai de la liberté qil'un mot, c'est que la dernière de nos actions est l'effet nécessaire d'une cause une, nous, très* compliquée, mais une.^Et le vice et la vertu, que sont-ils?— De la bienùiisance ou de la malfiiisance. On est heureusement ou malheureusement né ; on est irrésistiblement entraîné par le torrent général qui conduit Tun à la gloire et l'autre à l'ignominie. —Et l'estime de aoi, la honte, le remords?-~PBérilité8 fondées sur rignorance et la vanité d'un être qui s'impute à luimême le mérite ou le démérite d'un instant nécessité. — Et les récompenses et les peines ? — Des moyens de corriger Pêtre qii*on appelle méchant et d'encourager celui qu'on appelle bon. — Mais toute cette doctrine n'a-t-elle rien de dangereux? Est-elle vraie ou est-elle fausse? Si elle est vraie, elle peut sans doute avoir des inconvénients ; mais ils sont moindres que ceux du mensonge. Les suites ûcheuses de la vérité, quand elle en a, passent vite ; celles du mensonge ne finissent qu'avec lui (p. 215-216).

La lettre (1*766) que je vais maintenant citer ne dit pas moins. Après avoir parlé dans l'hypothèse où il serait, selon ses expressions, un homme à sermons et à messes, et où, par conséquent, il soutiendrait la liberté, Diderot poursuit dans les termes sqivants : « Ici je vais quitter le ton du prédicateur .pour prendre, si je peux, celui du philosophe. Regardez-y de près, et vous verrez que le inot de liberté est un mot vide de sens; qu'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir d*étre libre ; que nous ne sommes que ce qui convient à Tordre général, à Torganisation, à l'éducation et à la chance des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement. On ne conçoit non plus qu'un être agisse sans motif, que le bras d'une balance agisse sans l'action d'un poids, et le motif est toujours externe, étranger, dépendant d'une nature ou d'une cause quelconque qui n'est pas nous. (Il a dit plus haut qu'il était interne ou externe.) Ce qui nous trompe , c'est U prodigieuse variété de nos actions ,

jointe è Fhabitode que noos avons prise en naissant de confondre le volontaire avec le libre. Nous avons tant loué, tant repris et réciproquement, que c^est un préjugé bien vieut que celui de croire que nous agissons librement. Mais il n*y a point de liberté; il n*y a point d*actionsqui méritent la louange ou le blâme (plus haut, il sauvait au moins verbalement les apparences; ici il ne déguise Hen); il n'y a ni vice ni vertu, rien qu'il faille récompenser on punir. Qnleslce qui distingue les hommes ? La bienfaisance et la malfki* sance. Le malfaisant est un homme quMl faut déiruire et non punir; la bienfaisance elit une bonne fortune et non une vertu. Mais, qttoique l'homme bien ou nuilfiiisant ne soit pas libre, il n'en est paft moins un être qu'on modifie. C'est par cette raison qu'il Êiut détruire le malfaisant sur une plBoe publique. De là les effets de l'exemple, des discours, de l'éducation, des plaisirs, de la douletar.... De là une sorte de philosophie pleine de commisération, qui attache fort aux bons et n'irrite non plus contre le knéchant que contre un ouragan, ... Il n'y a qu'une sorte de causes, à proprement parier : ce sont les causes physiques; il n'y a qu'une sorte de nécessité : C'est la même pour touâ les êtres. IVe rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien, voilà les premier^ principes de la sagesse. »

En ést-oe assez? Est-ce assez de confusion ou de négation touchant les vérités les plus simples à la fois et les plus fondamentales de la morale? Est- ce assez de contradictions entre cette manière si brutale de déclarer qu'il faut détruire et non pas punir le malfeisanf, et cette prétention à une philosophie pleine de commisération et d'humanité? Quelle dureté d'uu côté I quelle fausse philanthropie de l'autre ! Et puis Diderot parle des bons effets de l'exemple, des discours, de l'éducation; mais de la part de qui et à l'égard de qui, quand des deux côtés il n'y a que des êtres également nécessités? Triste et girossier fatalisme qtii finit dignement, en proclamant que ne rien reproche^ àUx autres et ne se repentir de rien, tels sont les premiers principes de la sagesse!

En vérité, il faut se souvenir que Diderot n'a pas toujours pensé et parlé dans le même sens, et qu'il a eu ailleurs de meilleures inspirations, pour ne pas lui appliquer la sévérité de jugement dont, sans droit suffisant, il frappe quelque part de Liamettrie. Mais, heureusemeiit pour lui, Diderot n'est pas partout le même, et avec ses mauvaises parties il a aussi ses bonnes, qui permettent de lui faire une moins étroite et moins rigoureuse justice.

Il a donc ses deux morales : l'une asses irréprochable, et que, par respect humain et convenance, mais aussi par conviction et sentiment intime (cela dépend du moment, des dispositions et des impressions de cette mobile nature), il professe dans certains de ses écrits ; l'autre que je n'ai plus besoin de caractériser, et que, par témérité de pensée, bravade et entraînement logique tout ensemble, il enseigne dans certains autres. Et, ce qu'il y a de fâcheux, c'est que, de ces deux doctrines, celle à laquelle, après avoir flotté plus d'une fois de l'une à l'autre, il semble finir par s'arrête^ celle qui est d'ailleurs la suite naturelle de sa dernière philosophie, est cette morale du fatalisme et des passions, si décevante pour des âmes vives et faibles, ardentes au plaisir et promptes à s'y abandonner. Car à quoi revient-elle? A ceci : Faites ce qui vous platt; vous n'avex pas autre chose à faire ; en tout et toujours cèdes, et laissex-vous aller à l'impression du plaisir ; vous n'aves point de r^le qui vous le défende, point de liberté pour y résister. — Qu'on juge de ce que de telles maximes, déjà assez séduisantes sons cette forme abstraite, mais, en outre, proposées et comme prêchées par images et peintures, et Dieu sait quelles peintures, dans des œuvres qui ne sont certes pas sans verve ni entraînement, pouvaient avoir de dangereux, non pas assurément pour des esprits sérieux et fermes, mais pour des jeunes g^ns, pour des femmes, pour des âmes mal gardées et inexpérimentées, souvent à demi vaincues, et ne demandant pas mieux que de laisser achever leur défaite. Qu'on juge de ce qu'il devait en être au 18* siècle en particulier,

dans ce temps, il faut bien le dire, de peu de foi et de pea de penchant aux choises de Tesprit, et de grand engouement pour celles des sens et de la matière; de peu d*au$térité dans ses mœurs, et en même temps, si toutefois on me permet Texpression, d'une certaine innocence dans sa corruption : tant il savait peu ce quMl faisait et où il allait sur cette pente d'une vie molle et libre à souhait. Dans son insouciance d'enfant, sans expérience et sans prévoyance des funestes effets d'une doctrine dont il se sentait comme caressé et flatté, il ne pouvait guère, à son égard, s'armer de défiance et de résistance. Il lui était plus facile et plus doux d*y céder, et il y céda, il faut le dire, avec un fatal aveuglement, jusqu'au jour où vint la grande et terrible leçon qui était destinée à le rappeler, par une sévère et solennelle épreuve, à d'autres maximes et à une autre discipline; et voilà précisément en quoi Diderot et les autres, peut-être sans le vouloir et trompés par l'illusion commune, le précipitèrent, et l'auraient perdu, si, plus fort qu'eux, le cours des choses, ou, pour mieux dire, la Providence, n'eût fait prévaloir hautement son enseignement sur le leur. Us donnèrent beaucoup à l'aventure en philosophant, et ils ne songèrent pas que l'aventure, les fâcheux hasards de la pensée, les jeux périlleux de l'esprit, déjà peu sûrs pour les forts, peuvent être mortels pour les faibles, et que les foibles sont le grand nombre, la foule, l'humanité, à laquelle on ne saurait ainsi témérairement proposer le mal pour le bien et l'erreur pour la vérité, sans l'exposer à s'égarer, à chanceler et à succomber.

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