VI. Eêthéêique
Mais il est temps que j'arrive, pour l'examiner à son tour, à la dernière partie de la doctrine générale de Diderot, ou à sa philosophie du beau, la plus remarquable de toutes sans contredit, et de laquelle, par conséquent, il convient de ^'occuper avec quelque développement.
Et d'abord, qu^est-ce qu'une philosophie du beau? une science qui est à de certaines œuvres de Thomiâe ce que la morale est à d'autres, et qui les règle autant qu'il se peut, après les avoir expliquées, en conséquence des dispositions qu'elle a remarquées dans l'homme pour le beau et des ca* ractères constitutifs qu'elle a reconnus au beau lui-même ; c'est-à-dire qa*en vue de l'art et de ses travaux divers, elle étudie le beau au double point de vue du sujet et de l'objet, de l'être qui en reçoit l'impression et de celui qui en a en sol la perfection, de l'âme, en un mot, et de toute chose qui lui apparaît comme belle. Cette science, ou du moins des
éléments de cette science se trouvent en assez grand nombre chez Diderot, principalement dans son article sur le heau^ ses Sakmiy ses Pensées sur la peinture et sa correspondance ; je n'exclus pas toutefois plusieurs de ses autres écrits qui en renferment aussi quelque chose. Je commencerai par ce qu'il nous offre de moins didactique à cet égard; je finirai, comme de juste, par son article sur le beau qui tient plus de la doctrine. Ce qu'on peut d'abord remarquer dans Diderot , c'est la manière dont il entend et recommande l'alliance de l'esthétique avec la morale. Ainsi, dans ses Pensées sur la peinture, il dit : « Pourquoi les ouvrages des anciens (dans les arts) ont-ils un si grand caractère? c'est qu'ils avaient tous fréquenté les écoles des philosophes. » « Tout morceau de sculpture ou de peinture doit être l'expression d'une grande maxime, une leçon pour le spectateur; sans quoi, il reste muet. » Dans son Essa4 sur Uk peinture, on le trouve dans les mêmes sentiments : a Deux choses, y dit*il, sont essentielles aux arts: la morale et la perspective. » Dans ses Salons (tome X, page i 78), on lit aussi le passage suivant : a Je ne suis pas un capucin ; j'avoue cependant que je sacriâerais volontiers le plaisir de voir de belles nudités,, si je pouvais hâter le moment ou la sculpture et la peinture,, plus décentes et plus morales, songeraient à coticourlr avec les autres beaux-arts à inspirer la vertu et à épurer les mœurs... Ces objets séduisants contrarient l'émotion de
rame par le trouble qaHls jettent dans les sens. Un tableau, une statue licencieux sont peut-être plus dangereux qu'un mauvais livre. Dites-moi, littérateurs, artistes, répondezmoi : Si un jeune cœur innocent avait été écarté du chemin de la vertu par quelques-unes de vos productions, n'en serieit-vous pas désolés? » —Et lui, qu*a-t-il fait? Gomment ailleurs s'est-il exprimé? et n'a-t-il pas eu à expliquer et à justifier pour son compte le cynisme du genre livre, comme il rappelle, dent il a malheureusement trop souvent abusé ? Mais ne le troublons pas dans sa bonne veine et laissons-le poursuivre sur le même ton : « Pour juger du bon goût, dit-il, il faut bien déterminer de quel côté sont les bonnes mœurs. Où un jeune libertin trouve la beauté d'une femme, nez retroussé, lèvres riantes, œil éveillé, démarche délibérée, moi je tourne le dos avec dédain et j'arrête mes regards sur un visage où je lis de l'innocence, de l'ingénuité, de la candeur, de la sagesse, de la dignité et de la décence. Croyez-vous qu'il soit bien difficile de décider qui a tort du jeune homme ou de moi? Son goût se réduit à ceci : j'aime le vice; le mien à ceci : j'aime la vertu. » Il voudrait encore que le remords eût son symbole et qu'il fût placé dans tous les ateliers. Ce serait un avertissement et un signe pour l'artiste de la gravité et pour ainsi dire de la sainteté de sa mission. Ce serait comme sa conscience en représentation, et il y verrait d'avance, sous une forme sensible, le triste état dans lequel il se trouverait quand il reconnaîtrait qu'il a failli par ses œuvres; et, bien persuadé qu'il ne saurait être vraiment disposé à sentir, à imaginer et à exprimer le beau sans une certaine sérénité, une certaine innocence de l'âme, il se dirait : Cette innocence, cette sérénité n'habite que dans l'âme de l'homme de bien ; il fait nuit dans celle du méchant....; il se dirait, toujours en vue de la pureté et de r»cellence de l'art : Il faut que l'artiste soit désintéressé. Au moment où il pense à Targent, il perd le sentiment du
beau Il faut à l'artiste la verve, le feu sacré, le tison de
Promélhée, le démon de l'inspiration, ce qui vient de la na-
tare et ce que les mattres ne donnent pas; et alors on verserait des sacs d*or à ses pieds qu'on ne le toucherait pas, parce que Tor n'est pas sa ?éritable récompense. Il faut travailler pour soiy et tout homme qui ne se paye pas par ses mains» en recueillant par Tivresse et l'enthousiasme la meilleure partie de sa récompense, fera fort bien de demeurer en repos. » Ainsi pense Diderot sur l'alliance du beau et du bien dans l'âme de l'artiste. Mais ce n*p,si pas encore là proprement et précisément de l'esthétique ', c'est plutôt de la morale en vue de cette science. Cherchons -la donc en elle-même et telle qu'elle se trouve dans d'autres pensées de l'auteur.
Dans une lettre k M^^* Voland (1760), après avoir parlé du dôme de Saint-Pierre de Rome, qui réunit la solidité à la beauté, ou qui, pour mieux dire, a dans sa solidité une condition première de sa beauté, il généralise cette idée et dit s (I La solidité, ou plus généralement la bonté, est la raison continuelle de notre approbation ; cette bonté peut être dans un ouvrage et ne pas paraître, alors l'ouvrage est bon et il n'est pas beau ; elle y peut paraître et ne pas y être, alors l'ouvrage n'a qu'une beauté apparente. Mais si la bonté y est en effet et qu'elle y paraisse, alors il est vraiment beau et bon.... Un morceau d'architecture est beau lorsqu'il a de la solidité et qu'on le voit, qu'il a la convenance requise avec SA destination et qu'elle se remarque ; la solidité est dans ce genre ce qu'est la santé dans le règne animal, d
Si on prenait trop k la lettre quelques-uns des termes de cette opinion, on pourrait croire que Diderot incline vers une théorie que, plus tard, il combattra, et qui consiste à résoudre la beauté dans l'utilité. En effet, dire que la solidité dans un édifice, comme la santé dans un visage, en constitue la beauté, n'est-ce pas, en apparence du moins, ramener le beau à l'utile ? Cependant ce n'est pas là au fond ce qu'entend Diderot, à en juger si l'on veut par la manière dont il va bientôt repousser cette solution; et ce qui est plus vraisemblable, c'est qu'il pense simplement qu'en général le beau n'est que le bien relevé par des circonstances rares et
extraordinaires, comme il le dit dans un endroit, et en ce sens il est dans le vrai, bien que peut-être un peu vaguement; et il laisserait sous ce rapport peu de chose à désirer, s*il déterminait avec plus de précision quelles sont ces circonstances rares et extraordinaires qui sont nécessaires au bien pour devenir le beau.
Dans son article sur le beau, il commence par passer en revae et apprécier rapidement les principales opinions qui ont été proposées sur cette matière. Ainsi Platon, selon lui, a plutôt dit ce que n*est pas le beau, qu*il n'a dit ce qu'il est; et il a plutôt décrit l'impression que nous en recevons, qu'il n'a marqué les traits qui le constituent et en font le charme. Saint Augustin, lui, paraît plus précis, car il a tenu compte du sentiment que produit en nous le beau ; mais il a en même temps cherché à définir le beau en soi, en essayant de montrer que c'est l'unité qui en forme le caractère et l'essence en tout genre. Wolf reconnatt également l'effet dont le beau affecte l'âme; mais il explique la beauté par la perfection, et n'explique pas la perfection elle-même. Il va moins loin que saint Augustin. Crouzas en donne une définition qui est prise, non de la nature de l'objet, mais de la disposition du sujet ; il essaye toutefois de déterminer la beauté en elle-même, et il trouve qu'elle consiste dans la variété, l'unité, la régularité, l'ordre et la proportion. Or ce n'est pas là dire plus que saint Augustin, et c'est le dire avec moins de simplicité; c'est, en outre, surtout parler des œuvres d'architecture. Hutcheson ne satisfait pas non plus par son sixième sens, inventé pour rendre raison du plaisir du beau, et son principe de l'unité dans la variété n'est pas assez général. Shaftesbury, qui fait de l'utile le seul fondement du beau, contente encore bien moins ; c'est l'auteur dont le sentiment est certainement le moins plausible. Le P. André, dans son Essai sur le heau^ est celui qui a le système le plus suivi, le plus étendu et le mieux lié : il se fait surtout remarquer par la manière dont il classe les objets beaux, et dontil analy se les différents genres de beautés; du reste.
il fait consister la beauté dans la régalarité, Tordre, la proportion, la symétrie. Mais il manque à son Bisai, pour le rendre excellent, un chapitre qui contiendrait une analyse plus approfondie des notions de rapports, d'ordre, de proportion, etc. C'est une telle analyse que Diderot lui-même va tenter.
Selon lui, ces notions sont expérimentales Comme toutes les autres; elles Tiennent de la faculté de sentir ou de penser excitée par nos besoins; elles viennent par les sens. Elles sont aussi positives, auiisi distinctes, aussi nettes que celles de longueur, de largeur et de profondeur ; il est donc possible d*en définir Tobjet, et comme cet objet est le beau, il ne s'agit que de déterminer entre elles celles qui sont le plus particulièrement expression de la beauté. Or, IMderot pense que c'est la notion de rapporté qui répond le mieux à cet dbjet. Il appelle donc beau en soi tout ce qui est capable de réveiller dans l'entendement l'idée de rapports, et beau relativement à nous tout ce qui réveille cette idée ; d*où le beau réel et le beau apparent. Et il n'est pas nécessaire pour qu'un objet soit déclaré beau, qu'il soit compris, entendu dans ses rapports; il suffit qu'il soit senti. Mais on aurait tort de croire, d'après l'indétermination de ces rapports, la facilité de les saisir et le plaisir qui en accompagne la perception, que le beau est plutôt une aftaire de sentiment que de raison ; il est l'un et l'autre, selon l'état cfe l'esprit.
Le même principe qui lui sert à définir le beau, lui sert aussi k le diviser et à le classer. Ainsi, considère-t-on les rapports dans les mœurs, on a le beau moral ; dans les lettres, le beau littéraire ; dans la musique, le beau musical ; dans la nature, le beau naturel; dans Fart, le beau artificiel, le beau d'imitation, etc. Il marque de même les divers degrés de la beauté par ceux des rapports dans lesquels elle réside ; ainsi elle commence, s'accrott, varie, décline et disparaît arec les rapports.
Tout est donc dans les rapports. Mais que faut«-il entendre par rapports? Le rapport en général, dit-il, est une opéra-
tion de reDlendement, qui considère soit un être, soit une qualité, en tant que cet être et cette qualité supposent Texistence d'un autre être et d'une autre qualité ; d'où il suit que, quoique le rapport ne soit que dans notre entendement, il n'en a pas moins son fondement dans les choses, de sorte qu'un être beau par les rapports qu'on y remarque, l'est par quelque chose de réel, que notre esprit perçoit par le moyen des sens. La perception des rapports est donc le fondement du beau, on, pour mieux dire et pour donner plus d'exactitude et de conséquence à l'expression de Diderot, le beau est ce qai en soi donne lieu en nous à une perception de rapport. Mais, se demande-t il encore, si d'autres explications du beau sont trop particulières, celle-là n'est-elle pas trop générale et, par là même, vague ? Tous les objets ne sont-ils pas susceptibles de rapports en eux-mêmes entre leurs parties et avec d'autres objets, tandis que tous ne sont pas beaux? A cette objection qu'il se fait, je cherche une solution dans ce qui suit de son article et je ne l'y trouve pas. En revanche, et c'est par où il termine, il excelle à montrer les causes de la diversité des jugements et des erreurs touchant le beau, sans que pour cela il cesse d'y avoir du beau, des objets beaux, qui le sont par les rapporU auxquels ik donnent lieu. Telle est, en somme, et sou» sa forme la plus exacte et la plus scientifique, l'esthétique de Diderot. C'est sous cette forme surtout qu'il convient de la juger.
Je vais l'essayer, mais au préalable je sens la nécessité de présenter quelques vues sur la double question du beau et et du sentiment du beau qui fait le fond de cette théorie.
Si, pour les mieux exposer, j'ai besoin de quelque peu m'étendre, on devra me le pardonner, eu reconnaissant avec moi que ce sont de bien autres développements qui seraient nécessaires pour traiter convenablement une aussi ample et aussi délicate matière.
Et d'abord qu'est-ce que le sentiment du beau ? car c'est par où il faut commencer, puisque c'est seulement sur cette impression, sur cette marque en notre âme et cet effet du
beau> que nous pouvons ensuite juger du beau lui-mèmè. Qu'est-ce que ce sentiment, ou, pour parler plus rigoureusement, et parce qu'il y a ici quelque chose évidem^ ment de complexe, quelles sont les dispositions que déterminent en nous la présence de la beauté? Si j'a?ais à in • diquer celles que le bien y fait naître, je n'hésiterais pas à affirmer^ comme ailleurs je l'ai expliqué (1), que ce sont la sagesse et la bouté, l'une perfection de l'intelligence, et l'autre perfection de Tamour ; celle-ci, goût, zèle, passion^ ardente aspiration du cœur; celle-là, douce et viTe pensée, pure perception de l'entendement ; toutes deux d'accord et en harmonie pour amener l'âme à une plus complète et plus ferme adhésion à l'objet de ses pensées et de ses vœux.
Or ne serait-ce pas quelque chose d'analogue^ que nous éprouverions également à l'égard du beau, s'il est vrai que le beau ne soit que le bien lui-même, avec un caractère particulier d'excellence et d'attrait ? N'est-ce pas une semblable application de la raison et de l'amour ? N'est-ce pas aussi une sorte de sagesse> et, sinon précisément de bonté, du moins de penchant bienveillant et de doux entraînement?
En effet, d'abord à la vue du beau, et quand nous en recevons simplement l'impression dans notre âme, ne reconnaissons-nous pas en nous une délicatesse à la fois et une justesse de perception, une pureté et une suavité, et comme une douce innocence de conception qui ressemble de bien près à la sagesse elle-même. Sapere, être sage, n'est-ce pas avoir pour le beau la même faculté intelligente que nous avons pour le droit, pour le juste et l'honnête» que nous avons pour ce qu'il y a de meilleur dans le vrai ?
Le poète, lui aussi, u'est-il pas sage à sa manière, et sous le nom d'inspiration n'a-t-il pas sa raison^ qui, pour n'être pas celle du philosophe, n'en est pas moins un sens exquis et profond tout ensemble des choses et de leurs rapports au point de vue de cette vérité qui s'appelle la beauté? Le génie
(1) Traité de la Providence.
D*est-il pas avant tout une grande et droite intelligence ? Ensuite ce qne nous éprouYons, et même pins sensiblement pour le beaa» c*est de l'amour. Mais quel amour ? et, en général, qu'est-ce que l'amour ? qu'est-ce qu'aimer? qu*estH^ qui aime en nous ? Ce n'est pas le corps, qui ne peut que se prêter et céder à l'amour, que le manifester et le servir, mais jamais le sentir; c'est l'àme, c'est l'àme, qui seule a qualité pour s'émouvoir et s'affecter, se porter de cceur vers l'objet désirable en lai -même. Il faut même ajouter que c'est dans l'âme le meilleur et le plus pur de son essence, la bonne partie d'elle*même, le bien, en un mot, ou ce qu'elle en a en son fond, qui se prête à ce sentiment. Car, comme quand elle aime, c'est au bien qu'elle aspire, ce ne peut être aussi que du bien, de ce qu'elle en a du moins en elle, qu'elle part pour y tendre, en vertu de cette loi d'affinité et comme d'attraction qui foit que le semblable se platt au semblable, et cherche à s'y unir.
C'est donc le bien qui aime en nous, et comme, d'autre part, c'est de même le bien que nous aimons hors de nous, il s'ensuit que l'amour est un mouvement du bien au bien, du bien qui nous est propre à celui qui nous est étranger, avec aspiration de l'un à s'accroître, à s'augmenter, à se satisfaire par l'autre, ou du moins à s'assimiler à lui et à l'imiter.
Mais, comme il y a bien et bien, il y a aussi amour et amour.
Le bien est en chaque chose la perfection de cette chose, sa nature développée, sa destinée accomplie, son essence portée à l'excellence. Mais comme, Dieu -excepté, chaque chose n'a son bien que d'une manière relative, il s'ensuit, dans l'objet de l'amour, et par suite dan9 Tamour lui-même, un grand nombre de diversités, de variétés et de 'nuances.
Deux principales différences y sont surtout à remarquer.
Ou le bien nous parait tel que, quoique en voie d'achèvement, il nous semble avoir besoin de notre intervention bienveillante, de notre concours, de notre aide, ou du moins de
noire fiifevr» et alors sans doute mus Tainons, «eus poumoAS fluénie 4!aMif r «rec une ? ive fasrion ; mais eependant, h cause de ce qni lai n|iM|ae et en besoin qfa'il • de noos, naiii faimons esi Wenrs, «n pères et en amis; noBS ne l'aiosons pas «n lamamis ^en pUit4t «n peëles ; nons ne l^odnrir rons pas, nous .ne l'adorons pas, noos le chérissons saolement; noosaYons pour lui, selon les drconstanoes, pilié^ soiltdinde, charité, eoin diligent, nais non rayissemenls« trane* porASy cnlte poédjqne et lenthonsiasme. 11 n'a pas è nos yem le caractère «t l-éelat dn beau, et il :ne nous en inspire pas ramonr.
On il arrive ifiie le Wen se movlre é 4mmis, an moins relativemeut, si accompli «n Aninmème, si au-dessus de nos «encours, si pur,et,ien<|uelque sorte, si inviolable dans sa perfection, qu'il ne nous vient pas à la peoeée de faire autre choee à son égard, que de le contempler^ que de l'observer au sens religieux du mot, que de le regarder, «n quelque sorte, sans y >touoiMr, de peur de k profaner, tant tout nous y panÉt exquie et eommeeacré à force de perfection. Et alose aussi nous l'aimons, uaaîs ce n>8t plus avec ce sentiment de protection, de patomité, de charilé eccoundiie, que réclame et obtient de noue le bien qui ne «esuffit pas «t laisse i désirer ; mous l*aiimons d'amour par, nous l'admirous, nous l'adorons, n'aspirant pour tout acte et tout soin envers M, qu'à le conserver tel pour nous et qu'à l'exprimer, qv^ le peindre, qu'à le chanter tel pour les autres. INeu nous garde alors d'y porter k >mMn, nous «saindiiions 4e ie flétrir, et mémo de Rapprocher '«vec «trop de teiUiarHé , oe ne seiait plus l'adorer* fi y a du «respect dans nos transports «t une lerte de mligion dans notre passion; en «un mot» c'est Tamour du beau, lequel, par conséquent, se peut bkn-définlr l'adoration dans l'admiration, avec la poésie pour ^xpnssion.
Que si Tamour du beau se distingue, par ces traits, de Tamour du bkn proprement dit, comment se confondrait-il avec celui de l'utile ? L'un de ces amours n'est pas plus
ViMffêf 4^ là poésie n'M Vinômir\e, ei ie travi^ 4e A*#l^t o4fHde4'<^noiBie.X]lla aime^iiitUe^Mriappé^ylNirjbeioiQ, p^r 19 9UHII9 b^n^ie partie de jl'àine. On wùe le façaa («ir li^ipto p«r/eti|e plus vif de soinmènie ; comme le Vax d^à jdlt, .an raimepnesque avec religion : Tamour dn JMeau, rentbouiipaftiiie qoi «P leflt la forme Ja phia éleiïée, Aient plus du ciel 4|iie «dé |la teroa. Vamopr 4e Ûntile, «a conMiairey est ossenUeltMe^t d^ ce iponde, et.q^oiqiae, ^ sa place /et à a^ .rai^ U,a#t.<^isMnement son méMte, i) ne J'a ,Ci^p€^dani (|yi'^ la jiQOP#ti<ui ^e n'en tpas affecter twi «uUre, et iSivitout de ne pas fiRélteii4i:e k ioe||ii.d'«n^9cipe d'iiiaplrektion po^iqpe. EoUie ,oes 4eiKK siciiatimeiitSy la difttrence est mteie ai jottarq^éie, que, tandîa que celninci p'a m ^pe ^e )a .modîficaitiQny <la <4eatniQiâ(Mi> la .GonaowmAtiQn h son profit d« J*o))jet .qu'il àéam, .rentre De lend^ au contraire, qu'à da cous^f^iIoii, qu'à la .contiesipladoD et commie à te conaécnaUofli .de celni qui l'attire.
L'amour du l>eaa est .mèaae ai peu oelui de l'utile, qu'il. sufljt (fue celui-ci se imèle à ûBlui-là pour je irottUer est l'altéivr. tmp oocupée de Ja possession ou de la pente <de l'utite, il'ème ue songe plus à «dpnirer et i laive admicer ; eUoin'itdose iplus, elle convoi/te. £Ue a'inquièie, elle se se#de, eU^4uikale, elle fait acte d'iotérét; eUe n'a plus cedoisir, ce d^tochement des ,a9Îpa vulgaires, celAe liberté imur la beaiDAéxiiM lui permet d'être à eUe avec désrotion et sans partage* Sm affiiire est l'industrie «t non ptusia poi^aie.
L!aj«KUV diu fbeau est de son genoe et «ne se confond avec aocAQ autse.
Mail, dans ac^n genre Jui-mème, H aelon les cacaotèrcs divers ides lOhoses auxquelles il se rappoate, il offre >plus«ëinne distinction.
Ainfli,.dasis ja«i{éation, il y a 4eux osdres.de Aieanté.: celle dfls êtres ^onés de ndson, et celle dasèlres qni en .sont 'privés; celle ^e i%oinme d'une part, et celle de >la nature de l'autre : or nous n'aimons pas le beau dans i'un et dans l'autre de lia même manière , au même degré , avec |ta nôme pureté .et da même vivacité d'affection ; et on le comprend.
Supérîettre dans rhomme en ce qu^elle a conscience , amonr et possession d^elle-mèmey la beauté a mieux alors ce qa'il font pour nous toucher eit nous plaire, se foire admirer et adorer de nous ; elle est plus à tious et nous sommes plus k elle ; nous lui rendons en plus vifs et plus purs empressements ce que nous eu recevons en plus intimes et plus pénétrants enchantements. Nous l'aimons, en un mot, comme une àme sœur et amie de ta nôtre, mais plus excellente, mieux douée, plus parfaite que la nôtre.
Bien différente, soùs ce rapport, la beauté dans la nature, dans ces âmes sans raison, ou ces forces sans conscience que BOUS y trouvons répandues de toute part autour de nous, moins spirituelle, moins développée, moins faite i notre image, nous charme et nous captive moins, elle nous tient de moins près ; elle nous dit moins et nous lui répondons moins; nous ne lui sommes jamais amis, jamais amants et adorateurs, nous ne lui sommes qu'amateurs; et, à moins d'illusion et de fiction, nous ne l'aimons jamais du même amour que la beauté dans l'humanité; nous n'avons pas même poésie pour l'une que pour l'autre, et, si bien inspirés que nous soyons, en chantant les merveilles, quelles qu'elles soient de la terre et des cieux, nous ne trouvons cependant jamais les mêmes accents et le même enthousiasme que pour célébrer ces autres merveilles, bien autrement ravissantes, de l'ordre spirituel et moral, surtout dans ses types plus élevés.
La nature, par elle-même, n'a qu'une beauté à demi expressive, qui ne satisfait qu'imparfaitement à notre besoin d'admiration ; c'est, dans la création, l'humanité qui est belle, avant tout, à nos yeux ; c'est elle aussi que nous admirons, que nous adorons par-dessus tout.
Mais il est un autre amour du beau que celui que nous avons soit pour l'homme, soit pour le monde , qui s'élève plus haut encore et se rapporte, dans ses aspirations, à leur commun créateur.
Quoiqu'il soit plus difficile d'en parler convenablement, à cause de la mystérieuse essence de l'être auquel il s'adresse,
il faot cependant essayer ici d'en dire quelques mots qui, tout insuffisants qu'ils puissent être, marquent au moins la place que ce sentiment doit tenir dans une théorie d'esthétique.
Quand donc, soit dans le ravissement d^une soudaine intuition, soit dans le recueillement prolongé d'une fervente méditation, nous avons entrevu la céleste beauté, il nous vient au cœur un amour qui, tout en retenant encore quelque chose de ceux de la terre, car aimer est tocgours aimer, en dépouille cependant les faiblesses et les misères, de manière à se montrer digne de son divin objet, et à faire de l'admiration une véritable dévotion. Cet amour, que la langue seule des saints et des poètes pourrait bien exprimer, est Tamour du beau en Dieu.
En pourrai-je donner une idée un peu plus précise, en disant qu'il a quelque chose de celui que, non sans confusion toutefois, et douteuse interprétation, on a appelé l'amour pur? Je ne sais, et surtout je ne voudrais à cet égard ne m'engager dans aucune opinion téméraire et hasardée. Mais, s'il était Trai que, se préservant de tout fâcheux raffinement, et, au lieu dt se tourner k force de subtile ardeur, en un sentim^ent chimérique, et même à certain point dangereux, sans être intéressé, et, comme on disait, mercepaire, il ne se piquât pas d'un détachement de soi, y compris son salut, qui allât jusqu'à l'indifférence, jusqu'à la quiétude ; s'il était, par conséquent, l'amour de Dieu par^dessus tout et comme fin suprême, mais avec un juste retour sur soi, en vue de se sanctifier par son union avec lui, cet amour, qui ne serait plus dès lors qu'un mouvement du bien au bien, du bien fini au bien infini, pour le plus grand avancement de Tun et la plus grande gloire de l'autre, pourrait, ce me semble, assez exactement faire comprendre et expliquer l'amour du beau en Dieu.
Quoi qu'il en soit, il y a en nous cet amour, de même qu'il y a celui du beau dans l'homme et du beau dans la nature.
\iê, eonmié il j a dam le lMa> en quelque ordre de cïMtlê qa*on- le cottifdère^ avec ce ^i' fiiit qu'il est beau, ce qui Mt ipï*û r'ést â& Mie manière plutôt que de Me autre; comme, ayee son essence générale, il a certains caractères pattfcaliers (fal le dtAthig^enCy selon les objets Ans lesqntti iiseÉkontré^eti gfitcicfini, nobles et 9iiblMe,il fa aeissi, et pafr suilev' dafntf Kamear det beau, des diflérenoes dÊadkoguesv. Ainsi il t^éil pa^ peur le gMtoteux ce qu'il est peiu¥ le nôble^ et poUr lé tfAybIe> à son tow, oef qu'il est pour le s#blfme. Devant le premier, H est souriant, enpresséy eares^ siiiit; il adVnlte et adore tefS^ouiis, parce qu'il est sous le cbarnM, mais saui ccr respect dans l'hommage vi ce reeueillemem religieux et pnsque cMntif dans rélonneineDt qu'il éprouve, d'une part pour le nobles de Panlre peur le sublime; Le sublime FéuMut sans doute, l'attire et le captHe, mitis eu le fiiisawt comni» treséaillîr et irèHbler d'adaairatioi^, tert il le* surpasse et Faccable de sa suprtee grandeur. Le noble lui* est quelque chose de moins hïîuty qui le frappe el lui impose moins, ht saisit moins, lui* laisse plus dé pi\% et de' Sécurité. Le gracieux le met plus à l'aise eu^ core et lui inspire plus de faoïtHaritè, plus d'abandon, uu ptilS" douv entfalnttieut, non cependant toiqours sans une décéUte réserve et «ws exquise déltcatesse. Eu fooe d» noblé*. Il est pluï Aigne; en fah» du subKme, plus sévère-, po#f le g#aeleu<, il est plito' deux.
Mair ce n'est pÉs tout ericore, et l'amour du beau est, de plus, sujet à uue fcmle d'émotionsyd'afrectkiÉa et ée passieus qui tiennent aux etrconstances fatofraUes ou conlaaires, au sdn des(juelles il se développe.
De là toutes ces joies et toutes ces douleurs, tous ces désM et cottes ces aversions, toutes ces espérances et toutes ces cfadfttes, Mms ces regrets et toutes ces réjouissances auxquels il est sujet, selon que, dans son rapport avec le présent, l'avenir ou le prisse. Il se (rou*re dans des conditions et reçoit des leo^r^^sioAs qui Itfl sont bonnes ou unfuvisises. De le autant de sources variées de poétiques inspirations.
— im —
Mais je ne pais m^arréter ici à les décrire, pat ce qu'il hmt que je me haie, et qu*il ert tempis que^ de ki première des deui questions que je me suis propesées au sujel de la beauté, je passe à la seconde.
Il s*agit ici du beat» en soi ; quel esl^il? Et d'abord avec quels attributs se montre-uil? A» quels tfaits serecennatt-il? S» on commence par le rechercher dans ce qu'il a de |^os extérieur en quelque, sorte et de plus apparent, sauf •»suite, gradutUement,. à péo^rer plus avaul, le beau, à en juger par les dispositions de notre àme, ausuyoellea il donne naissance, est sans doute principalement aimable^ ou, pour mieux dire, adorable; mais il est aussi intelligible.
En efiet^ conune le temps et l'espace^ comme le nombre et la grandeur,, mais plus eonvenablemeut encore comme le juste et rhonnéte, comme le bien dont il dépend et dans lequel il rentre, le beau est quelque chose de trés^vrat et même de trèa-simple dans sa vérité, puisque tout le monde en juge, l'entend ou du moins le sent^ et que, si on en dispute, ce n'est pas pour lavoir s'il est^ mais qud il est, 0^ il est et jusqu'à quel point il est. Le beau n'est pas partout et toujours également manifeste, ég^alemeot perceptible ; mais là où il est et se montre, si peu qu'il paraisse, il est d'abord admis, et même jusqu'à un certain point compris, même par le commun des intelligences, mais (tes particulièrement par les esprit» d'élite qui le conçoivent et l'expriment, de manière à en donner aui autres cette vive et saisisnnte leçon qu'on nomme la poésie, et d<mt la peinture^ la sculp* tnre, l'arcbitectiire et la musique ne sont que des versions variées* C'est ainsi qu'il a ses grands démonstrateurs, ses grands maîtres^ lesquels ne sont pas, il est vrai, les savants, les philosophes, quoique, quand ils en parlent comme Platon, les philosophes méritent d'être écoutés ; mais les poètes, les artistes, ces inlerprètes inspirés^ qu'il comple dans l'humanité depuis Homère et Virgile jusqu'à Raphaël et Michel- Ange, et depuis Dante et Milton jusqu'à Beethoven et Mosart : heureux génies, qui l'ont saisi en lui^^même et publié
dans leurs œuvres de manière, à n'en pas laisser l'idée obscure et incertaine dans la mémoire enchantée des hommes ravis d'admiration. Le beau est donc intelligible ; il l'est même de manière qu'il n'est pas d'âme, si peu éclairée et si grossière qu'on la suppose, qui n'ait sa facilité, sinon pour le percevoir dans ce qu'il a de plus délicat, de plus exquis et de plus profond, du moins dans ce qu'il a de plus sensible et de plus simple. Mais, comme je l'ai dit aussi, il est par-dessus tout aimable; seulement ill'est à sa manière, et au lieu de l'être, par exemple, comme ce qui n'est pour nous qu'un objet d'approbation, de bienveillante adhésion, il l'est comme un objet si excellent en soi et d'une destinée si accomplie, qu'il n'y a plus à le modifier, mais seulement à le contempler, à le conserver avec une sorte de culte, et, dans le transport à la fois et le respect religieux d'un poétique enthousiasme, à Tadmirer et à le faire admirer. En un mot, il est adorable -, et il l'est surtout là où il est absolu et immuable dans l'être beau entre tous les autres, et qui rend beau tout le reste ; mais, même dans les êtres finis, il a cet attrait merveilleux qui fait que nous ne l'aimons pas simplement, que nous l'aimons jusqu'à la dévotion ; il est, pour le redire, adorable.
Mais si ce sont là des attributs par lesquels il nous frappe d'abord, il ne trahit cependant encore en eux qu'à demi sa nature, et il y a, pour le mieux saisir et le mieux déterminer, à le rechercher plus profondément dans sa constitution même. Or ce qui parait de lui, après qu'on l'a reconnu comme intelligible et adorable, c'est qu'il est une espèce de bien ; car il n'y a que le bien qui se fasse ainsi comprendre et aimer de nous, qui soit un objet de raison et d'affection tout ensemble. Mais quelle espèce de bien le beau est-il précisément? C'est ce qu'il s'agit maintenant de savoir.
Le bien est en toute chose sa destinée accomplie, son essence développée. Or, entre toutes les destinées accomplies, toutes les essences développées, il y en a qui ne le sont que pour être rapportées et sacrifiées à d'autres, que pour être
déiroiles à leur profit et, comme on dit, consommées. Telles sont celles qu'on comprend sous le nom de l'utile. Le beau n'est pas évidemment un tel bien , puisque ce qui le distingue entre tous, c'est d'être goûté, aimé, recherché pour lui-même ; c'est d'être un objet de consenration, d'amoureuse contemplation, et nullement de consommation. Mais il est d'autres biens, d'autres destinées accomplies, d'autres essences développées, qui sont elles-mêmes de nature à être conservées, respectées dans leur int^rité, traitées avec une religieuse sollicitude et des soins bienveillants, qui n'ont plus par conséquent le caractère de l'utile, et qai n'ont pas néanmoins réellement celui du beau. Ce sont celles qui, en voie de perfection plutôt que vraiment parfoites, ont besoin, pour le devenir, du secours d'une active et favorable intervention, et ne peuvent se passer de l'alliance et de l'assistance d'un bien supérieur et plus achevé. Aussi semblent-elles dignes d'estime et d'approbation, mais non d'admiration et surtout d'enthousiasme. Elles n'ont pas la beauté, laquelle, il ne faut pas l'oublier, consiste dans une telle excellence, qu'à la voir ainsi faite, on ne songe plus, comme je l'ai déjà plus d'une fois remarqué, qu'à la contempler, qu'à la considérer avec cette religion dans le ravissement, qui est proprement Padoration.
Tel est, en effet, le beau, qui n'est, par conséquent, ni un bien à consommer ni un bien à conserver à la condition et avec la nécessité d'y toucher pour l'améliorer, mais un bien à conserver avec une telle inviolabilité, un tel droit au respect et à la pure admiration, que notre action à son égard se réduit au religieux hommage de notre foi la plus vive et de notre amour le plus fervent.
Un bien qui ne sert à aucun autre et qui n'a besoin d'aucun antre, mais qui vaut par lui-même et a une si exquise perfection qu'il nous charme et nous ravit par-dessus tout, voilà quel est le beau.
Qe n'est cependant pas encore tout le beau, et il reste certainement plus d'une explication à en donner. Ainsi il est
Féspèce d» bi«D>qae nous ¥61100» de reeonnatlre v il est taie destinée qi|i esl traînent accomplie. Mm qu^est-cé qa*aiie telle destinée? Deax choses en use, peut^on dire, 00, sî Ton aime nHeoc, Fume» de denx ekésesy rbarnfeoBîe de deux éléments, le rapport de dem termes 1 YUa qui est une certaine wMlé d'être, un certain {il?inci|K dfactîon^ Tautre ane certaine vaifiélé de nraies ou de phénoiièiiier, mais tous deux si bien liés^ si bien concertés entre eux, que le second n*est en effet que le juste déveleppemmilt et comme le pur rayoMMmeut du premier, el eekH-^ci, dd son tdié, la loi de vie, le principe et commie le foyet de celui-^Ià.
Ovf s'il en esl ainsi, on peut peuaery avec Didetot, que le beau est dantf un rapport, mais il) faut «Jouter dans un rapport eiquia de eette unité et de cette varièlé dont je tiens de parler. Et e'ést même ]k de qui fait qu'il esM, d'une part, iHleliigible, olDjel de raison, vériléy et, de t'aulre^ adorable, oisjet d'amour et charme merfeille^s^ Mais ce n'tuf pas tout eoiore,/ et, aprè^ têui ce que nou# savons du biau, n'y a-t'^lt pa» à se demander où, par sa natnté^ H réifidé, et a son si^e, en quelque sorte, a quelle espèce d'êtrs II appan^ lienty si o'est à l'esprit ou à la matièffe, à ka force ou au sm'et de la force?
Serait-ce, par hasard, à la matière? Mais eommem la matière, qui n'a rien de cette unité et de celte variété, que j'ai essayé d'ex^iquer^ qui n'a ni direction ni activité propres, qui est indifférente à tout but commei il tout niouvement, qui, dé sof,^ n'esl ca^ble ni d'une deaiinée accomplie, ni d'une essmce acbevée, aurait-elle la beauté ? Bile ne l'a pas ; elle tie l'a, du moins^ que d'emprunt; elle la reçoit d'un autre être, l'exprime, la traduit^ mais elle île la produit pas; la manifeste, mal» ne l'cntgeodre pas, en est le signe sensible, mais nullement la causai
Celte eause^ c'est la force, ou^ pour mieux dire encore, l'âme, ce modèle de toute force, qui a, eti effet, par etcellenee cette vertu dé l'unité et de la varlélé tout ensemble, dout rbeurefase harmoftie constitue la beauté.
C'est donc l'àme que, avafDt tout et par^dessw touly es4 Mke^ du mon», qoai^, fidèle à sa loi, eHe est toiiè ce (|Q*^le doit éM, quand elle aUteiot toute Fa perftotion qm esK d«â9 son essence. Ainsi, c'est Fâme q«i est Mie, om peut le dire, da«s Taixaud, qeoiqu'eHe y soit bien infé> rieare à œ qfo'eUel semonire dans Thomme; c*est presque eoéore Fàmeqni Fesi dans la plante elle -mèfloie; car c'est quelque chose qui y vit, s'y épanouity s'y développe, el, de ee gerne qu'elle annule, fait soi^tir celte harmonieuse variété de fomes et de couleurs dont nous sommes ravis. Mais la |Herre elle-même n'a-t-elle pas aussi pour l'émbeUîr, je ne dis pas so» âme,* je ne vais pas jusque-là, mais ce qui y a cependant du rapport v je veut dire Sa force in- (îme,ao» principe de (^liésion et de compdsition qui la tke pièf*e à- pleine dés matériaux confus eu elle était oonime en^ fouie, Farran|$e^ la dispose, la fait diamant ou perle el la donne k admirer à nés yeux éblouis? Ainsv partout, dans la natureyee ^n'ii y a de beau est l'àme o» dette steur de l'àme qiii^ pour n'en avoir pas tous les attributs supérieuU^ n'en 9 pas moins, an fond, avec éllè^ une droite communauté d^origiile et d'essence.
flfaôs dana f honnne, c'est tout à fait Pâme ; c'est de plein daait eelfe force intelligente, sensible el libre, qui a en sert la beauté; le corps ne l'a pas, il n'en a que l'expression et la manifiestationr au dehors/ Qu'adintrei-voùs , en effet, qu/'honorec-vouB des marques éclatantes de votre ardent enibeasiasme dans le héros, daiks le saint P Est-ce le corps, est-ce cet ensemble d'organes appropriés aux fonctions de la vie? No9^ mais c^'est me pensée, un senttÉtent, une volonté qui, par leur grandeur et leur pureté, vous charment et vous transportent ; c'est Fàme, je le répète, cpii, sous cette enveloppe qu'elte vivifie, sur ce visage où elle parle, dans tout cet extérieur qu'elle remplil de sa présence, brille d'une singulière et rare perfection; et da*s la femme adoi^ée, dans l'enfant' bien-aimé, àf^m ces deux créatures de ehoix aussi, et si belles également, qnoiqu'à un fertre différent , est-ce l'a-
nimal, moins que ranimai, une simi^e combinaison, un simple jeu de molécules dont tous êtes touchés, que vous aimez et admirez? Non, c*est toujours Fàme, Tàme du moins avant tout; et ce sourire, ce regard, ce geste, cette altitude, qui TOUS émeuvent et -vous ravissent, n^ont cette douce puissance et ce divin attrait que par Fesprit qui s'y exprime, et leur communique quelque chose de cette grâce intime dont il a le secret.
Mais, où Tâme est, le plus particulièrement, il fout même dire singulièrement et souverainement belle, c'est en Dieu ; car elle y est Tàme des âmes, Tàme suprême et absolue, celle qui, en créant l'univers, la nature et l'humanité, y a, de toutes parts répandu, par les simples forces ou les esprits dont elle les a pénétrées, des germes de beauté appelés successivement et comme indéfectiblement à édore et à fleurir, et à donner ainsi incessamment le ravissant spectacle des innombrables beautés du monde physique et moral. C'est cette àme divine qui, elle-même toute rayonnante de sa gloire ineffable, a déployé sans l'épuiser, pour en orner toutes les sphères et tous les ordres de la création, cette magnificence 4e poésie, éclatant aussi bien dans le grain de sable que dans la montagne, dans le brin d'herbe que dans le cèdre, dans le plus chétif des animaux que dans l'homme lui-même eu sa grandeur.
Saint et sublime artiste, le seul vrai poëte, puisque seul il fait vraiment œuvre et que seul il crée; puisqu'il n'a qu'à penser, qu'à aimer, qu'à vouloir pour produire, sans travail^ toutes ces innombrables merveilles échappées de sa main, au-dessus desquelles lui-même, la merveille des merveilles, plus grand que toutes les autres, et présent à toutes les autres, il s'élève incomparable dans la région de l'infini.
Ainsi, en toute chose, c'est l'àme ou la force qui est belle et qui l'est d'autant plus qu'elle est plus elle-même, que plus fidèle à sa loi, elle accomplit mieux sa destinée, qu'elle multiplie et varie mieux ses actes ou ses phénomènes selon l'unité de la fin qui lui est assignée.
La matière, Gomme je Tai déjà dit, en elle-même n^est pas belle, elle peut seulement être embellie. Retirez-lui rame ou la force, et tous lui ôtez tout son charme. La pierre qu'abandonne le principe de cohésion qui en tenait liées dans un certain arrangement les parties combinées et leur imprimait comme par enchantement cette forme, cet éclat, ces rares et exquises couleurs, objets de notre admiration, perd à rinstant tout son prix ; la fleur que quitte cette force de végétation et presque d'animation qui la faisait germer, pousser, s'épanouir et se rerétir de ses riches et frais ornements, cesse aussitôt de nous plaire ; l'anhnal auquel foit défaut la rie, l'instinct, l'espèce d*âme dont il est doué, privé de sentiment et bientôt décomposé, n'est plus qu'un corps sans attrait, qu'un cadavre que gagne le hideux de la mort. La matière, en soi, n'est pas belle, et elle le devient seulement.
Toutefois, il importe ici d'en fiaiire expressément la remarque, si la matière n'a pas par elle-même la beauté, la force, de son côté, n'est véritablement belle, que quand dans sa perfection elle a assez de vertu pour se communiquer à la matière. De même qu'il n'y a pas de vraie pensée sans l'expression qui la marque, de même il n'y a pas de vraie beauté sans la forme qu'elle revêt. L'expression ne fait pas la pensée, la forme ne fait pas la beauté ; mais la beauté qui ne prend pas forme, n'est pas la pleine beauté. La beauté qui ne parait pas est la foi qui n'agit pas ; la beauté sans la forme est la foi sans les œuvres. Le propre de la beauté et de l'être en soi et hors de soi, pour soi et pour antre chose que soi, c'est d'être belle et d'embellir ; quand die n'embellit pas, c'est qu'elle n'est point assez belle, c'est qu'elle n'est point tout à fait belle. Ainsi dans l'homme, elle n'est bien tout ce qu'elle est appelée à être, que quand de l'âme son principe, et, en quelque sorte son foyer, elle passe et rayonne sur le visage, dans les yeux, dans la voix, dans l'attitude, dans le geste, dans tout le jeu des organes ; que quand elle a fait beau ce qui de soi ne Tétait pas, et
pnèlé son charme intime m torpi qu'elle nWfie; 4b même/ dans la aature , «qUo beamté ne 8*y 4éploie qu'elle n'y preime figure, oQuleor et inouyeQenty qu'élu n'y ait aes phéno^ mènes, «es aignea et comme son langage» qn-eUe n'y vîfeet ne s'y exprime, fdua ou molm senaiUement» dans l'aiiinisl^ dans ia plante «t jusqn^à un (eentaln point dana la plerKe eUe*m4me«
Et Dieu, de sen c^té, n'eat-ce ^s Aussi pour mimuL ma** ntfesier, mmx glorifier «a beanlé, q«'îl l'a donnée à Arar doire à toutes ces magnificences de la lierre .et des eienx> dont noa ^euz ao«t iravis? Il a caéé par bonté» il a iCiéé anaii par beanté, et aod /i9< eat un taait de puissance et 4e poésie itout ensemble ; sa beaulé» comme sa bonté, se pM i briller dans ses oinyres.
Ainsi, tout en )ne iRariant pas sur ce principe .d'eathétiqne, que la beauté c'est ia force, et en le maintenant, as emki^ traire, d'autant frtns fermement, je ne fois nidle difilcnllé d'admettre que ai la iieaulé c'est la foaoe, e^est .oepoedant da loroe onîe cf^niteableneiit et selon l'ordoe à la «aliène» la ipéipétnttt, l'animant (de aa spiritualité, etae llasslmitant îusqu!à y laiire passer, ^ y exprimer, en qnelfne sorte, les plus pwrs de ses attributs.
004)6 .que la beauté est la force, il «puiA qu'il y a troia ordres de rbeantés, comme îl y ai trois ordres .de forces : U beauté dans l'humanité, la beauté dans >la nature, et la .beaulé dans la divinité. Je ^nsia très^rapidement les distingner, pance que j'ai, au moins en pas8anl,idéjà pins d'une fois marqué ces difféBences^ Ceiqui earaetéiise la beauté dans la oa^ ture, c'est qu!elle y est sans raison ; dana l'^omanité, nu contraire, c'est qu'elle y est donce de nlson, dans Bien ;c^est qu'elle y est douée de raison, asaîs sans aucun des dé^ fants auaquels est sujette la créatum.
La beauté pnîvée de raison ne se connaît, ne s'aime ai ne se possède; elle ne connaît, par conséquent, n'aioM qi Ae possède rien ; elle est incapable de rien (iiire de moral et d'intelligent pour elle ni pour antrui. Elle est bien ton«>
jours Ja bcMiléi mais sans curkisHé, sans soHîcilude et sans 8^ d'ieUe-'faAine, non pkis ^nc de ce qai n'est pas eUe : objeâ admirable^ sans doute, mis qui ne peut ni s^dmieer ni se faire admrer ; chese, en quelque «orie^ et non personne et dent Août i$ charme se termine à la proprijité d'être aimable, sans aimer, sans ponroir jamais s'élever însqu'an .caractère d'amie^ d'amante. Telle eUe panait évidepment daas la pierpe et h planle ; telle elle âe moi^tre même dans l'ani<maU qnoMine cependsnl elle ail en lui un commencement d'iikteUigeBce,4'amour«t de volonté, mais qui, ne dépessaot pas le cercle de rinsttnci, reste privé du charme supérieir de la tece înleUigenle et morale. Oiouée de raison, la beauté ceiae d'étve aveugle, et« par suite, indifférente et fotale; elle se eaity se sent et se veut admirable ; elle s'entend, se pkUiet s'attnche é se faire «dnairer. £tte a le secret, l'amour et la volonté de sa perfection, tant pour elle-même <|«e ponr autroi» partâ(»lièiement i|«aiid nutnrî est son prochain, son semblable, une beanlé du même ordie, une àme bienveillante et amie, liais il y a .cette .diffiftrence entne la beauté denée de «raison 4ans l'ihopitfQe let la beauté douée de raison dan^ fiieui que te Acuité d'admîfer et de se Met admirer, qui est commune à l'un et à Ikulre, InûiiUible dans celuici, eut tr^-^G^^M à faute danSfeeltti**là, «et que, toMiidis que la créature, qui est belle, l'est avec ses illusions, son orgp^îl, son fiipf lam et 9es attwu ^ron^^eurs, le ovéateivr, an contraire, 4'ASjt av^ la >pkuB absolue sainteté. U ^beauté de Dieu» c'M h gloire, et .dans sa ivoire, il est parfait, cminic il fpst ^en toule 9»\t» cfiose, iLa sagesse et .la bonté qn'iU a à rjnfiiv» pour ^re tout ee qu'il est, il les a aussi pour ^re gloaie«F et .beau m loute perfection.
TeUf est la beiqlé dans IMeu, dans l'homme et dans>la nature.
JMaîSidans chacun de ces ordres et avec des analogies qui s'iéleodont .de d'un à l'autre, elle «ffre encore certaines modifications qui, jans cesser de reprodpire ses caractères conatilDliliB, en vaiient .cependant les aspects, de mamère à dé-
terminer en nons, ainsi que je Tai montré, des impressions assez distinctes : je venx fiarler do gracieux, du noble et da sublime, qui sont, en effet, autant de fiices diverses ou, si Ton veut de genres divers de la beauté elle-même.
Qu*est-ce que la grâce? de la beauté, puisqu'elle ravit, mais une beauté qui consiste dans une sorte de vive douceur, de piquante suavité, de délicatesse pleine d'abandon et de réserve à la fois, jamais dans la grandeur. La grandeur^ en effet, voilà ce qui lui manque, non que ce soit en elle précisément un défout, mais telle n'est pas sa nature, et sa perfection est même de ne pas affecter un rang qui ne saurait décemment lui convenir et de ne pas chercher son charme hors de sa modeste vie. L'humble violette a d'ellemême de doux et discrets attraits ; c'est là sa grâce, qu'elle n'aspire pas à la gloire du chêne ou du peuplier , qu'elle se renferme dans sa sphère et y reste belle à sa manière.
La noblesse, de son côté, est aussi de la beauté, mais par quoi distinguée ? par la grandeur. Seulement c'est une grandeur tempérée et comme adoucie par une sorte de séré« nité et de facilité dans l'abord, qui ne troublent ni ne saisissent. Ce n'est pas celle qui tient en quelque sorte du prodige et donne l'idée de l'infini.
Celle-là, c'est au sublime qu'elle appartient slngulière-> ment.
Le sublime, en effet, est grand, mais jusqu'à une hauteur et dans des proportions qui ne permettent plus à notre àme humilié et ravie tout ensemble, qu'un craintif étonnement, tant il l'émerveille et la surpasse à Ift fois, tant II l'enchante et l'accable. Il ne cesse pas d'être beau, puisqu'il est admirable, mais il l'est avec des traits qui, comme je viens de le dire, tiennent de l'infini et en ont l'imposant et grandiose effet sur
nous.
Ainsi, pour prendre des exemples, la nature est gracieuse dans la rose et le colibri; noble dans le lys et le cheval ; sublime dans ces monts qui se dressent jusqu'aux cieux, dans le chêne séculaire bravant, sans Qéchir, la tempête, dans son
lion, roi do désert, son aigle perçant la nue et affrontant hardiment la foudre. L*humanitéy de son eàié^ a sa grâce dans reniant, la jeune fille et la iemnie , sa noblesse dans les grands esprits ou les grands caractères , sa sublimité dans le héros, le martyr et le saint. Dieu lui-même, envisagé sinon dan» son essence, qui demeure immuable, mais dans ses œu* ▼res^ qui sont de tant de façons variées, offre aossi^ à ce point de vue, ces mêmes distinctions de la beauté, et il les marque tour à tour dans toutes ses créatures de choix, qu'il a com* blées de ses dons.
Le bluet et Taile du papillon, pour reprendre Texemple de Diderot, comme Timmensité des cieux et la profondeur des mers, en témoignent suffisamment ; Taigle et le petit oiseau, le lion et la gaielle le disent encore mieux ; mais nul ne l'exprime plus hautement que l'homme lui-même, en son âme si bien faite pour sentir, comprendre et révéler, pour chanter, en hymnes d'amour et de reconnaissance, tout ce qu'il y a de divin dans les trésors de beauté déposés dans son sein. De sorte que, en toute chose, la grâce est toujours, en elle-même, exclusive de la grandeur; la noblesse, au contraire, l'implique nécessairement, mais dans une mesure qui n'a rien de prodigieux ni d'extraordinaire ; le sublime la veut, dans des proportions qui sortent des limites communes et aspirent à l'infini.
Mais, après tontes ces questions sur le beau, et comme appelées, par dles, il y en aurait bien d'autres encore^ pleines d'intérêt â aborder; cependant je n'y toucherai pas, non que je les repousse, loin de là, je les rechercherais bien plutôt si j'en avais le loisir, si c'était ici le lieu, si elles ne m'écartoient pas un peu trop du bot que je me suis proposé ; mais je ne dois pas oublier que ce but était de ne présenter que quelques vues d'esthétique qui me servissent ensuite à juger la doctrine de Diderot.
Or, au point où je les ai conduites, je crois les avoir asset développées pour que je puisse maintenant porter ce ju^ gement, même en assez peu de mots.
Si donc, d'après ce qui vient d'être dit, et pour le résumer brièfemeiit) il esterai, d'une part, que le sentiment du beau consiste dans la vive et pure intuition et l'amour désintéressé jusqu'à l'adoration d'un objet qui n'est autre que l'âme même, ou la force à son état de perfection, et que, de Fautre, le beau en soi, intelligible dans sa yérité, adorable dans sa pureté, ne soit que l'âme ou la force dans son exquise essence, il y a, dans ces principes, des raisons suffisantes pour apprécier exactement l'esthétique de Diderot.
Ainsi, on peut, en premier lieu, certainement remarquer qu'il ne reconnaît d'autre idée du beau et d'autre amour du beau, qu'une idée et qu'un amour sensibles ; ensuite, et par conséquent, qu'il ne voit dans le beau lui-même qu'une chose des sens ; et, de plus, que le ramenant, comme il le fait, sans antre explication, à ce qu'il appelle des rapports, il n'en donne par là qu'une vague et insuffisante définition; qu'en tout, ici, il pèche encore, quoique moins gravement qu'ailleurs, par l'espèce de sensualisme dont il fait profession, et qu'il porte dans son esthétique la peine de sa méta^^ physique : de sorte que, pour avoir, dans celle-ci, trop négligé, trop méconnu, trop nié même l'âme, il s'est trouvé, dans celle-là, condamné à ne bien discerner ni la nature même du beau ni IHmpression qu'il produit sur nous; il ne l'a bien entendu ni au point de vue de* l'objet ni à celui du sujet. Le beau est une chose de l'âme, le sentiment du beau celui d'une chose de l'âme. Diderot, par son système, est et devait rester plus ou moins étranger à cette double vérité. Le spiritualisme l'y eût conduit, le matérialisme l'en a détourné. Voilà pourquoi son esthétique laisse en plus d'un point à désirer ; en théorie, du moins, elle manque de spiritualité.
Mais, à côté de ses défauts, il a aussi ses mérites, et lorsque, de la théorie il passe à la pratique, c'est-à-dire à la critique et à l'appréciation des œuvres de l'art, non plus en vertu de telles ou telles vues spéculatives, mais sous la seule inspiration de son goût vif et prompt et de son ardent senti-
— usinent, on retrouve en lai Tesprit, le cœur, l'âme, tout rhomme que l'on connaît; on retrouve celui dont il a dit lui-mèffle, et dont il a dit avec vérité : a J'ai Tàme haute, il me vient de temps en temps une idée grande et forte, et je sais quelquefois la présenter de la manière la plus frappante ; je sais entrer dans les âmes, les captiver, les émouvoir, les entraîner. Si d' Alembert s'entend infiniment mieux que moi à résoudre une équation différentielle, je m'entends peut-être mieux que lui à foire battre un cœur, à l'agrandir, à l'élever, à lui inspirer un goût solide de la vertu et de la vérité, » et il aurait pu ajouter de la beauté. Tel est en effet Diderot discourant sur les arts, et édifiant de ses leçons les peintres, les sculpteurs, les architectes et même les acteurs; leur parlant comme un des leurs , mais comme un des leurs qui mieux qu'aucun d'eux a le secret de leurs travaux, et excelle à le leur expliquer : juge éminent alors, grand critique et grand maître, qui, grâce à la fécondité et parfois à l'originalité de sa puissante pensée, se fait des disciples qu'il pénètre de ses préceptes, de ses maximes, et que jusqu'à un certain point aussi il dirige par ses exemples, lorsque, la plume à la main, et mieux encore par la parole, il refait, corrige, transforme, crée en quelque sorte de nouveau un tableau, une statue, un monument, et un moment devient peintre, sculpteur, artiste en idéCé Tel est en effet Diderot quand il sent au lieu de philosopher et s'en fie dans ses jugements à ses impressions plutôt qu'à ses principes.
Et maintenant que j'ai longuement, trop longuement peut-être, examiné successivement les principales parties de sa philosophie, sa théologie naturelle, sa psychologie, sa physique, sa morale et son esthétique, il ne me reste plus qu'à rappeler, en les résumant dans un jugement général, toutes les remarques particulières dont il a été l'objet dans le cours de cette étude.
Qu'est-ce donc que Diderot en somme ? Ses amis l'appelaient le philoiophe; c'était trop, beaucoup trop dire, et il y a dans ce témoignage qu'ils lui rendaient plus de faveur que
4e jusiice et de partialité que de vérité. Diderot fut sans doute en son temps un des serviteurs les plus actif» et les plus dévoués de Tesprit philosophique ; mais il n'eu Ibt pas assurément le représentant le plus éminent, le grand person* nage, Thomme par excellence ; il ne fut pas le phUotaphe. On ne peut guère aujourd'hui s'empèeher de sourire, quand on voit, parmi les siens, le choix lui être laissé, en quelque sorte, entre le nom de Socrate et celui de Platon* Diderot n^eslpasde cet ordre; il n*est pas un Descartes; et nonseulement en son siècle il n'est pas le philatophij mais même, à la rigueur, si pour être simplement et justement un fkUo* sophe, il faut quelque peu de cette sagesse, de cet)e con* stance, de cette maturité et de cette solidité de pensée s^ns lesquelles en effet il n'y a pas de vraie philosophie, est-ce un titre auquel Diderot ait bien légitim^ment droit? U est permis d'en douter. Diderot a beaucoup philosophé, mais l'a-t-il toujours fait dans le meilleur et le plus ex^ct sens du mot? Je le laisse à décider.
Ce qu'il y a néanmoins d'incontestable chez lui, c'est qu'il a aimé, servi, défendu la philosophie, et que, si dans celte science on veut voir avant tout une cause, une gnmde et sainte cause, on peut dire qu'il l'a vaillamment embrassée et soutenue; qu'il ne l'a jamais délaissée; qu'il lui a donné, prodigué même des trésors d'intelligence, dont il eut pu, il est vrai, mieux lui ménager la richesse ; génie sans doute incomplet, irrégulier, facile aux écarts, prompt aux excès, mais toutefois puissant et fécond, heureux au moins en certaines veines que parmi tous ses hasards il lui arrive de rencontrer ; ayant dans son école, ou, si l'on aime mieux, dans son parti ( mais ce parti avait sa foi), de l'enthousiaste et de Tapôtre, y portant constamment un rare oubli de lui-nième, et une généreuse facilité au dévouement et au sacrifice. Ne lui soyons donc pas trop durs, soyons-lui équitables, avec cette mesure d'indulgence que permet la vérité; ayons du blâme, un blâme sévère autant qu'il est mérité, pour tout ce qui lui est échappé de fôcbeux par licence d'imagination
et libertinage de raison ; mais consenrons-loi quelque reconnaissance et quelque admiration pour ce qu'il a fait, d'air leurs, dans de meilleurs sentiments, en faveur de Tesprit humain et de ses nécessaires libertés.
TABLE DES MATIÈRES
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