XII VIE DE PASCAL
lui-même les mois suivants jusqu^en janvier, avec toutes sortes de liqueurs, et des tuyaux de toute dimension, en présence de plus de cinq cents personnes assemblées. Le vide existait donc, et il fallait rejeter cette ancienne maxime des philosophes, que la nature a horreur du vide.
Pascal préparait un traité entier sur cette matière. Mais il voulut d'abord publier le récit de ses propres expériences, sous forme d'un simple abrégé. Ce fut sans doute en partie pour cela, en partie pour se faire soigner, car tous ses travaux pour la machine d'arithmétique et le reste, l'avaient rendu fort malade, qu'il vint à Paris, avec sa sœur Jacqueline, vers le milieu de 1647. Justement Descartes y vint lui-même quelque temps après, et le 23 et 24 septembre, il fit deux visites au jeune savant. On parla surtout des nouvelles expériences : Descartes, qui définissait la matière par l'idée géométrique de l'étendue, n'admettait point de vide dans l'espace, et soutenait que le vide apparent, qu'on venait de constater, est rempli d'une matière subtile, qui ne tombe sous aucun sens. Pascal protestait poliment. On parla sans doute aussi de la cause qui maintient suspendu le vif-argent dans le tuyau renversé. Pascal y songeait depuis quelque temps et méditait plusieurs expériences pour la découvrir. Descartes, qui avait déjà supposé que c'était le poids de la masse d'air, en pesant sur le mercure de la cuvette au dehors, lui donna, dit-il plus tard, la première idée de l'expérience du Puy-de-Dôme, qui devait vérifier cette supposition.
En octobre 1647, Pascal fît imprimer son Abrégé j et reçut aussitôt les objections d'un jésuite, le P. Noël, partisan du plein comme Aristote et comme Descartes, et qui interprétait en conséquence les expériences de Rouen. La réponse ne tarda guère. Le P. Noël publia ensuite un écrit assez long, U Plein du Vide, Etienne Pascal crut devoir alors se mêler à la querelle, et envoya de Rouen au jésuite une lettre où il lui reproche sa mauvaise foi, le style d'injures qu'il avait afiecté, et il l'estime trop heureux du silence gardé par un jeune homme, qui aurait jgOi lui répliquer en termes capables de lui causer un éternel repentir. Son fils cependant adressait à un vieil ami, M. Le Pailleur, une vive repartie, où il ne se fait pas faute d'employer à l'égard du jésuite une ironie plus mordante et sans doute aussi plus efficace que ne pouvaient être les invectives du père.
Celte polémique, qui dura jusqu'en avril 1648, suffisait, ce semble, à remplir tout le temps de Pascal, avec les soins que
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réclamait sa mauvaise santé. Toutefois, il eut en outre cet hiver bien d'autres occupations. Au mois de mai, son père étant venu à Paris pour une affaire domestique, il dut lui avouer qu'il avait mené souvent sa sœur à l'église de Port-Royal, pour écouter les sermons de M. Singlin; que lui-môme l'avait mise en relations avec cet austère directeur, et qu'enfin Jacqueline, encouragée de plus en plus par lui, était résolue à entrer en religion. Etienne Pascal, qui avait sans doute conservé, malgré son redoublement de piété, les mêmes sentiments qu'autrefois sur la vie religieuse, irrité d'ailleurs de ce qu'on avait agi en tout cela à son insu, répondit qu'il n'y consentirait jamais. Puis, n'ayant plus confiance en ses deux enfants, il donna l'ordre à une ancienne domestique, qui les avait élevés, de surveiller désormais toutes leurs démarches.
Néanmoins, au bout d'une année, en mai 1649, comme Jacqueline persévérait dans sa résolution, il lui demanda seulement
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dans sa maison ». Puis, comme il avait perdu sa charge, lorsqu'on 1648 le Parlement obtint la suppression des intendants, et que Paris était rempli de troubles à cause de la Fronde, il se relira à Clermont avec son fils et sa fille, et tous logèrent chez M. et Mme Périer. Là, Jacqueline ne cessa pas, malgré la distance, de recevoir les avis de Port-Royal; elle adopta un genre de vie à part, veillant et priant beaucoup, travaillant pour les pauvres et soignant les malades, d'ailleurs silencieuse et discrète au milieu des siens, et ne leur parlant jamais de Dieu, sinon par l'exemple/ 1 qui, lui écrivait la mère Agnès, est une sorte de langage que tout le monde entend, et qui instruit mieux que tous autres discours ».
Cependant, de quoi s'occupaient Pascal et son père, de mai 1649 à novembre 1650, à Clermont? M. Périer avait fait l'année précédente, le 19 septembre 1648, sur les instructions de son beaufrère, la fameuse expérience du Puy-de-Dôme, répétée aussitôt par Pascal lui-môme à Paris, au haut de Notre-Dame et de la tour Saint-Jacques. Comme, à mesure qu'on s'élève, le poids de l'air diminue, il s'agissait de savoir si la hauteur du vif-argent suspendu dans le tuyau vide serait la même en bas et au sommet d'une montagne : elle se trouva moindre en liant ; donc cette suspension du vif^^argenl a réellement pour cause la pesanteur
et la pression de l'air, et non pas l'horreur du vide. Pascal publia aussitôt un Récit de la grande expérience de Véquilibre des liqueurSj comme il l'appelle, et se remit sans doute au Traité du vide, qu'il avait promis. En outre, il s'aperçut à Paris que non seulement la diversité des lieux, suivant qu'ils sont plus ou moins élevés, mais aussi la diversité des temps en un même lieu, selon qu'il faisait plus ou moins froid ou chaud, sec ouT humide, causaient de différentes élévations ou abaissements du vif-argent dans le tuyau. Il manda la chose à M. Périer, qui, pour savoir si cela était vrai, entreprit toute une série d'expériences, du commencement de 1649 jusqu'au dernier jour de mars 1651. Pascal et son père vinrent le rejoindre à Glermont une partie de ce temps, et ce fut sans doute alors que leur compatriote Domat, ami de toute la famille, prit part à leurs travaux scientifiques. Enfin M. Périer, non content de ce qu'il pouvait observer lui-même en Auvergne, en informa un autre ami, M. Ghanut, qui se trouvait, comme ambassadeur de France, à Stockholm, avec Descartes. L'un et l'autre firent en commun plusieurs observations sous le climat de la Suède; mais bientôt on apprit à Glermont, par une lettre de M. Ghanut, du 38 mars 1650, que Descartes venait de mourir.
De retour à Paris, Pascal continuait à se montrer curieux de science et même assez jaloux de la gloire que ses inventions lui avaient acquise. Un jésuite, au Collège de Montferrand, la lui contesta dans une thèse soutenue en public. Pascal écrivit aussitôt, sur le conseil de son père, à M. de Ribeyre, président à la Cour des aides de Glermont. Il revendiquait la part légitime qui lui revient après Galilée et Torricelli, dans toutes ces expériences sur le vide ; il s'indignait du reproche de larcin, qui est tel, dit-il, qu'un homme d'honneur ne doit point souffrir de s'en voir accuser. M. de Ribeyre l'apaisa, en protestant que < les paroles qui avaient été dites à Montferrand, étaient plus dignes de mépris que d'être relevées avec tant de soin :», et qu'il connaissait trop, d'autre part, « sa candeur et sa sincérité, pour le croire ciapable d'une chose si contraire à la vertu qui paraissait en toutes ses actions et dans ses mœurs. Je l'honore, ajoutait-il, et la révère en vous plus que votre science. »
Ces lettres sont de juillet et août 1651. Le 24 septembre, Etienne Pascal mourait à Paris. Son fils et sa fille reçurent les consolations de M. Singlin et de la mère Agnès de Port-Royal, qui, d'ailleurs, n'avaient jamais cessé de les voir ou de leur