‹ Opuscules philosophiques, pub. avec une vie de PascalChapitre 11 sur 47 · VIE DE PASCAL. XV · texte numérisé non relu

VIE DE PASCAL. XV

écrire, malgré la vie un peu mondaine de Pascal, à qui les médecins ordonnaient quelques divertissements pour le guérir. Y eutrii en lui à ce moment un retour à des pensées plus religieuses, ou bien ne s'en était-il, au fond, jamais départi? Toujours est-il quMl écrivit, le 17 octobre, à M. et Mme Périer, sur la mort de son père, une lettre de résignation et de dévotion, où les dogmes les plus rigoureux du christianisme sont rappelés avec leur sombre tristesse, et les textes sacrés commentés mot à mot sans pitié. Toutefois, dans la même lettre, après tant de vérités accablantes pour Tesprit humain, les sentiments de la nature ont aussi leur tour, comme dans ces paroles, où la piété du fils s'accorde si bien avec celle du chrétien : c Une des plus solides et des plus utiles charités envers les morts, est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient, s'ils étaient encore au monde; par cette pratique, nous les faisons revivre en nous d. Et plus loin ce chaleureux appel à sa sœur, à son beau-frère, pour conserver intacte l'union de la famille, toujours un peu compromise parla mort du chef: c Je veux avoir pour vous plus de tendresse que jamais, car il me semble que l'amour que nous avions pour notre père ne doit pas être perdu..., et que nous devons principalement hériter de l'affection qu'il nous portait, pour nous aimer encore plus cordialement, s'il est possible. »

Mais Jacqueline Pascal, ayant satisfait au désir que son père avait eu de la garder auprès de lui jusqu'à sa mort, reprit son dessein d^entrer à Port-Royal. Les affaires de famille une fois réglées, elle prévint sa sœur, Gilberte, la veille même de son départ. « Nous ne nous dîmes point adieu, raconte Mme Périer, de crainte de nous attendrir. » Elle ne vit point non plus son frère, « parce quelle craignait que sa vue ne lui donnât au cœur ». Ce fut ainsi qu'elle quitta le monde, le 4 janvier 1652, à l'âge de vingt-six ans et trois mois.

Pascal paraît avoir beaucoup souffert de cette séparation. Par deux fois, il essaya d'empêcher Jacqueline de s'engager irrévocablement, lors de la vêture, qui eut lieu le 26 mai 1652, et de la profession définitive, le 5 juin de l'annôe suivante. Mais il aimait tendrement sa sœur; les deux fois, il ne put la voir sans être touché aussitôt de la peine qu'il lui faisait, et il céda. Quelques difficultés surgirent néanmoins avant la profession pour le règlement de la dot : les trois enfants d Etienne Pascal avaient des intérêts solidaires, et devaient répondre Tun pour l'autre en commun. Mais la maison de Port-Royal montra tant de désinté-

ressèment et de générosité, offrant de recevoir Jacqueline gratuitement, que Pascal; piqué d'honneur, voulut se conduire lui-môme en galant homme, et arranger les choses le mieux quïl lui fût possible.

Ces deux années, 1652 et 1653, sont comme un moment de répit dans la vie de Pascal. Sa mauvaise santé Tobligeait de faire trêve à ses occupations scientifiques comme à ses méditations religieuses. Mais il ne faudrait pas trop ajouter foi làdessus aux témoignages jansénistes. Mme Périer reconnaît ellemême que son frère s'est toujours exempté de vices, et que si remploi de son temps parut alors inutile et frivole, c'est surtout parce que Dieu l'appelait à une plus grande perfection. II envoyait à Christine de Suède sa machine d'arithmétique avec une belle et fière préface, à laquelle Bourdelot, médecin de la reine, répondait dans les termes les plus flatteurs, le 14 mars 1652. En avril de la même année, chez la duchesse d'Aiguillon, au petit Luxembourg, il expliquait la même machine, et répétait en outre ses expériences du vide devant un grand concours de dames et de cordons bleus qui, tous, applaudissaient le nouvel Archimède. L'été, son bon ami, le duc de Roannez, un des rares ducs et pairs en ce temps-là, l'emmenait dans son gouvernement du Poitou avec le chevalier de Méré, qui a conté le voyage. Dans cette petite société d'honnêtes gens, Pascal, qui avait été jusque-là surtout un homme de science, apprit à connaître le monde, où il faut pour réussir, comme le lui disait Méré, un esprit de finesse bien différent de l'esprit géométrique. Pascal eut bientôt l'un et l'autre, et à un degré aussi éminent. Il fit peut-être alors de petits vers galants, soit à Fontenay-le-Comle, pour une dame qui les reçut dans son château, soit à Clermont, pour une demoiselle pleine d'esprit, qu'on appelait la Sapho de l'Auvergne. Peut-être enfin ce fut alors aussi qu'il écrivit le Discours sur les passions de Vamour.

L'été de 1654, il revint à l'étude et s'occupa de théorèmes sur les nombres. Le chevalier de Méré voulait appliquer le calcul aux jeux de hasard, et déterminer en particulier ceci : lorsqu'on interrompt une partie, quelle portion de la mise doit revenir à chacun des joueurs suivant ses chances probables de gain ou de perte. Pascal composa un Traité du Triangle arithmétique, qui lui servit, entre autres choses, à résoudre quelque peu le problème de Méré. Un échange de lettres se fit à ce sujet entre lui et Fermât, de juillet à octobre 1654,* Ils s'annonçaient leurs

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découvertes^ s'encourageaient Tun l'autre, citant môme le mot de Bacon : Beaucoup passeront^ et la science sera augmentée. Fermât, de vingt à vingt-cinq ans plus âgé que Pascal, le même que Descartes saluait dès 1638 comme le plus savant qu'il eût jamais connu en géométrie, et que Pascal plus tard reconnaissait pour le plus grand géomètre de toute l'Europe, traite le jeune mathématicien avec une singulière déférence. Celui-ci, de son côté, avait le sentiment de la grandeur de son œuvre, en soumettant au calcul des choses seulement probables, et il le déclare dans un écrit latin adressé cette même année à la petite académie de savants que M. de Montmort, après le P. Mersenne, réunissait chez lui à Paris. De même que Descartes, trente ans auparavant, s'était flatté d'assujettir aux lois des mathématiques la physique entière, c'est-à-dire toute la nature, Pascal se félicite d'avoir ramené aux règles certaines de la géométrie une matière comme le jeu, où semble régner le hasard avec toutes ses incertitudes.

Ia première conversion de 1646 n'avait donc nullement détourné Pascal des sciences. Pendant ces huit à neuf années de sa vie, écrits et travaux scientifiques, exercices et petits traités de dévotion, alternent les uns avec les autres, et semblent se concilier sans peine. Pascal pcnsait-il pouvoir allier ces deux choses, la science et la piété ? Ou plutôt, celle-ci n'avait sans doute pas encore atteint chez lui la perfection, au sens où l'entendaient les jansénistes. Les lettres qu'il écrivit alors sont presque tout entières des discussions théologiques, où l'on sent comme l'effort d'une intelligence qui s'évertue pour convaincre les autres et elle-même. Aussi la piété de Pascal paraît sèche et sans flamme, comme si le cœur n'y avait point tant de part que l'esprit. Or, ce qui importe pour le chrétien véritable, c'est moins la conversion de l'esprit que la conversion du cœur.

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