VIE DE PASCAL. XXIII
plus grand esprit. Il était bon de le rappeler aux athées qu'il voulait convaincre, et c'est pourquoi, sur le conseil du duc de Roannez, il reprit un moment ses études de géométrie. Ce fut à propos de la roulettCj ou cycloïde^ c'est-à-dire de la ligne décrite en l'air par un point pris sur une roue qui tourne, depuis lé moment où ce point quitte le sol jusqu'à celui où il y revient : il s'agissait d'en calculer la longueur, l'espace qu'elle renferme, le solide que cet espace engendre, les centres de gravité, etc. Une partie du problème avait été résolue dès 1634 par Roberval; puis, en 1638, par Fermât, Descartes et le père de Pascal luimême. Hoberval s'en occupa de nouveau en 1644, et Pascal y travailla à son tour au printemps de 1658. Il en fit un ouvrage qui parut au commencement de 1659, sous le nom d'Amos Dettonvtlle. La méthode des indivisibles, c'est-à-dire des infiniment petits auxquels on réduit, en la décomposant, une figure d'étendue finie, une courbe, par exemple, à un polygone d'un nombre infini de côtés, était appliquée avec des perfectionnements nouveaux; et si l'on songe que quinze ans plus tard, ce fut à Paris que Leibniz devint géomètre, surtout par la lecture de ce petit livre, peul-étre fut-il redevable à Pascal, non moins qu'à Newton, de ses premières pensées sur le calcul intégral.
Avant de rien publier, Pascal avait proposé un prix à celui qui aurait résolu le problème pour le 1" octobre 1658. Plusieurs mathématiciens envoyèrent leurs essais. L'examen eut lieu en novembre. Entraîné sans doute par son ancienne passion pour les sciences, Pascal s'y laissa de nouveau aller, et poussa ses recherches plus loin peut-être qu'il n'avait songé d'abord. De là une correspondance scientifique avec Huyghens, savant de Hollande, avec le chanoine Sluze, de la cathédrale de Liège. En juillet 1659, celui-ci lui envoya même un de ses livres à examiner, et au mois d'août, Fermât, heureux du retour de son émule à leurs communes études, le pria d'être l'éditeur de ses ouvrages, en le laissant, avec le mathématicien Carcavi, tout à fait libre de développer et de corriger ses solutions.
Mais Pascal avait d'autres pensées, et en outre sa santé de plus en plus mauvaise devait le rendre bientôt incapable de tout travail. Un an après environ, le 10 août 1660, il écrivait au même Fermât a: qu'il était désormais dans des études bien éloignées de cet esprit-là t> ] qu'au surplus ce la géométrie était bonne pour faire l'essai, mais non l'emploi de notre force s. Si lui-même y était revenu un moment, c'était par un motif de piété qui jus-
tifiait sans doute à ses yeux une occupation d'ailleurs inutile pour le salut. Il ajoute, dans cette même lettre, que c'est à peine s'il peut encore écrire ou lire lui-même.
Il ne se relâchait pas cependant pour cela de la pratique des vertus chrétiennes, entendues au sens le plus rigoureux, au point d'étonner même Mme Périer. Elle se plaint doucement qu'il ne lui témoignait pas assez de reconnaissance pour les soins qu'elle lui rendait dans les derniers temps de sa maladie, et en outre qu'il supporta la mort de son autre sœur avec une indifférence voisine de l'insensibilité. Toutefois, s'agissait-il d'obliger les siens, et de rendre service, Pascal était toujours prêt : il prit chez lui son neveu Etienne Périer, lorsque les petites écoles de Port- Royal furent fermées ; auparavant, il s'était déjà chargé d'un enfant, Biaise Périer, à qui son père et sa mère n'avaient même pu apprendre à lire. Peu ménager de son temps et de sa peine, il n'épargnait pas davantage son bien. On cite de lui certain trait de charité faite dans des circonstances délicates, avec une parfaite discrétion. Pour donner, il empruntait et s'endettait. Il alla, l'hiver de 1662, jusqu'à entreprendre, avec le duc de Roannez et quelques autres, une affaire de carrosses à cinq sols, qui devaient parcourir certaines rues de Paris, et, dans son tes* tament, il léguait sa part des bénéGces à l'hôpital de Paris, à celui de Glermont, et un quart seulement à sa famille.
II l'aimait cependant avec tendresse, et si Mme Périer, tout entière à sa douleur, lorsque mourut Jacqueline, fut un peu choquée de voir si peu paraître au dehors l'affliction de son frère, il n'en souffrait pas moins peut-être intérieurement. C'est ainsi qu'en jugèrent des amis qui le connaissaient bien : Nicole, par exemple, dans une lettre de condoléance, priait Mme Périer a de consoler son frère, à qui la nature aura fait sentir ce coup, malgré qu'il en ait ».
Jacqueline Pascal était morte le 4 octobre 1661, à l'&ge de trente-six ans. La persécution redoublait contre Port-Royal : on avait même forcé les religieuses à signer, comme étant de Jansénius, la condamnation de cinq propositions qui, croyaientelles, n'en étaient pas. Sur l'ordre du pape et du roi, le clergé de France avait signé. Jacqueline résista quelque temps : a Puisque les évoques, écrivit-elle, ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d'évêques. i> Elle céda néanmoins; mais elle fut prise de tels remords, que peu de semaines après, elle en mourait. Son frère avait aussi conseillé la résistance ; et,