CONJECTURE SUR LA DATE
Dans son édition des Œuvres complètes de Pascal (1779), l'abbé Gossut publia, pour la première fois, un long fragment qu'il intitulait : De V autorité en matière de philosophie^ c'està-dire, suivant la signification que ce mot avait encore au dix- Imitième siècle, en matière de science, M. Faugère, dans son édition des Pensées (1844), restitua, d'après une copie manu scrite, le texte exact et le véritable titre de ce morceau : Préface sur le Traité du vide. Ce titre fournit en même temps une indication pour découvrir la date à laquelle ce fragment fut écrit.
Pascal fit ses premières expériences sur le vide, à Rouen, en octobre 1646, jusqu'au mois de janvier suivant. Un an après, en octobre 1647^ il publia un petit ouvrage qui commençait ainsi : a Mon cher lecteur, quelques considérations m'empêchant
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de donner à présent un Traité entier, où fat rapporté quan^ tité (P expériences nouvelles que j'ai faites touchant le vide, et les conséquences que j'en ai tirées, j'ai voulu faire an récit des principales dans cet abrégé où vous verrez par avance le dessein de tout l'ouvrage... »
L'année suivante parut le « Uécit de ta grande expérience de Véquilibre des ligtLews, projetée par le sieur B. Pascal, pour V accomplissement du Traité qu'il a promis dans son Abrégé touchant le vide, et faite par le sieur F. Périer, » C'était la fameuse expérience du Puy-de-Dôme^ qui se fit le 19 septembre
Le 12 juillet 1651, dans une lettre à M. de Ribeyre, Pascal écrit : « Les conséquences (de cette expérience) sont très belles et très utiles... Vous les verrez bientôt, Dieu aidant, dans un traité que j'achève, et que j*ai déjà communiqué à plusieurs de nos amis, où l'on connaîtra quelle est la véritable cause de tous les effets que l'on a attribués à l'borreur du vide. »
Enfin, en 1654, énumérant ses ouvrages dans un petit écrit latin qu'il adresse à la très célèbre Académie de mathématique de Paris, Pascal ajoute : c De vacuo quoque subticeo, quippe brevi iypism.andandum.... »
La conversion de Pascal survint là-dessus, et l'ouvrage dont il parle ici ne fut point imprimé de son vivant. Mais, après sa mort, parurent en 1663 deux petits Traités de V équilibre des liqueurs, et de la pesanteur de la masse de Vair, « Ils étaient tout prêts à imprimer, depuis plus de douze ans, » lit-on dans la Préface.
C'est donc bien le même travail dont Pascal préparait la publication en 1654, et celui qu'il annonçait en 1651, comme déjà presque achevé* Mais l'idée en remontait jusqu'à l'année 1647 ; le 15 novembre, Pascal écrivait à M. Périer, en lui envoyant ses instructions pour l'expérience à faire sur le Puy-de-Dôme : « J'ai peine à croire que la nature, qui n'est point animée, ni sensible, soit susceptible d'horreur,... et j'incline bien plus à imputer tous ces effets à la pesanteur et pression de l'air, parce que je ne les considère que comme des cas particuliers d'une proposition universelle de V équilibre des liqueurs, qui doit faire la plus grande partie du traité que j'ai promis. » Un nouveau titre, celui sous lequel parut un des deux opuscules de 1663, était donc ajouté, sinon substitué dans la pensée de Pascal, dès novembre 1647, au litre primitif: Traité du vide.
Et Pascal fil même disparaître plus tard ce qu'il avait déjà écrit de cet ouvrage ; car M. Périer déclare, lorsqu'il réimprima le récit de l'expérience du Puy-de-Dôme, que « ce grand Traité (du vide) s'est perdu, et qu'on en a seulement trouvé quelques fragments ». La préface qui nous occupe aurait été celle de ce premier traité.
A ces indications y fournies par les titres des manuscrits et des opuscules publiés, s'en ajoutent d'autres, empruntées à l'histoire même des expériences de Pascal. Elles furent de deux sortes : les unes, à Bouen, pour établir qu'il y a du vide, et que la nature le souffre donc, quoi qu'en aient dit les anciens ; et les autres, au Puy-de-Dôme et à la lour Saint-Jacques, pour montrer que la cause qui maintient le [mercure ainsi suspendu dans le tuyau vide est la pesanteur et la pression de l'air au dehors. Ces dernières sont de septembre et octobre 1648; les précédentes, des derniers mois de 1646. Or, dans la Préface sur le Traité du vide, Pascal ne dit mot de la pesanteur ni de la pression de l'air, mais parle des nouvelles expériences, ce qui est justement le titre sous lequel il publia en octobre 1647 son petit abrégé^ pour faire connaître celles de Rouen. Plus tard, au contraire, dans les deux petits traités que nous avons, il aimera mieux tirer les conséquences si importantes de sa découverte de 1648, pour la théorie de l'équilibre des liqueurs, que de s'évertuer encore à combattre une vieille erreur comme celle de l'horreur du vide. C'est pourquoi la Préface sur le Traité du vide semble bien être antérieure à ces nouveaux ouvrages, et peutrétre même à la première idée qu'eut Pascal de l'expérience du Puy-de-Dtoe. Elle aurait donc été écrite dans le courant de 1647.
A ces preuves surtout intrinsèques s'en ajoute une autre, tirée du dehors. Un de ceux devant qui Pascal avait fait ses nouvelles expériences, Pierre Guiffarl, doyen du collège de Rouen, résolut de les défendre contre les interprétations péripatéticiennes qu'en avait données un professeur au même collège, le sieur Picrius. Il écrivit donc à ce sujet un Discours du vide, où l'on retrouve, avec l'éloquence en moins, des idées fort semblables à celles que Pascal développe dans la Préface de son Traité. C'était peut-être le fruit de conversations qu'ils avaient eues ensemble à Rouen, et on ne doit pas s'étonner que quelques bons esprits se soient trouvés d'accord sur les conditions du progrès dans les sciences. Pierre Guiffart ménage d'abord les anciens, ou plutôt leurs partisans. Il déclare que a leurs autorités doivent être les
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oracles qui terminent nos douteS; et les arrêts souverains qui décident nos différends j> ; mais seulement^ a-t-il soin de dire, a lorsque le fil de notre raison se trouve trop court pour nous conduire dans le labyrinthe des difficultés i>. Il recommande donc d'examiner curieusement les choses, et avec un esprit désintéressé; « après quoi, dit-il, ni le respect de Tanliquité, ni l'aversion de la nouveauté, ne doivent aucunement empêcher de prononcer d. Puis il oppose la constance et l'uniformité du monde physique aux changements qui arrivent dans tout ce qui relève de l'homme. « La nature, dit-il, est toujours semblable à soi.... Ses causes agissent sans cesse d'une même manière, et produisent toujours de semblables efl'ets. C'est pourquoi si quelques-uns d'entre eux nous paraissent nouveaux, ils ne le sont néanmoins qu'à l'égard de la connaissance que nous en avons, et non pas à l'égard de la nature.... Mais il n'en est pas ainsi de l'art : il s'augmente ou se perd, selon que Findustrie des hommes s'accroit ou se relâche. i> Il parle même de certaines connaissances qui ont été perdues, puis retrouvées après de longs siècles, et les compare c au fleuve Alphée qui, se perdant en Achaïe, après avoir coulé bien loin sous la mer, renaît finalement en Sicile, près la fontaine Aréthuse 9. Et Pierre Guiffart avait choisi pour épigraphe ces paroles de Sénëque : Patet omnibus verilas , nondum esl occupata, multum etiam ex iUa futuris relictum est. (Epist. 33, I. I.) De plus, en homme de progrès, il défendit encore plus tard les découvertes de Pecquet sur le chyle et les veines lactées, et il disait dès lors des expériences de Pascal : c Ceux qui sont philosophes ne les peuvent voir sans admiration, et ceux qui ne le sont pas le deviennent en les considérant. » Or, son Discours du videporl^ la date du 19 août 1647, pour l'achevé d'imprimer. Ne serait-il pas permis de penser que Pascal, qui avait dû connaître Pierre GuiiTart à Rouen, écrivait sa Préface, où il exprime les mêmes idées, à peu près au même moment?
Quant aux considérations sur la théologie que Pascal joint dans cette Préface à ses vues sur la science, elles n'ont rien qui ne s'accorde avec les sentiments que, dès l'enfance, lui avait inspirés son père : a ce qui est l^objet de la foi ne le saurait être de la raison j et beaucoup moins y être soumis, etc. ». Enfin l'horreur que Pascal manifeste contre la malice de ceux qui osent néanmoins apporter en théologie des raisonnements nouveaux, -^appelle, en même temps qu'elle fait comprendre le zèle excessif
avec lequel il avait poursuivi le sieur de Saint-Ânge^ capucin^ à Rouen, de février à mai 1647.
§ 2. DU PROGRÈS ^AÏfS LES SCIENCES.
Pascal pensait donc, à ce moment de sa vie, pouvoir allier la religion et la science. L'idée qu'il se fait de celle-ci est d'un physicien plutôt que d'un géomètre, et on en trouverait la source dans les ouvrages de Bacon et de Galilée, bien plus que dans ceux de Descartes^ si on voulait chercher ailleurs qu'en Pascal lui-môme, il parle d'une certitode eocpérimentale ou de fait^ comme dira plus tard Leibniz, non moins que d'une certitude de raison. En môme temps, il célèbre avec enthousiasme le progrès des sciences, et s'indigne qu'une soumission servile à l'sLutorité des anciens vienne le retarder ou l'entraver. En cela il donne la main et à Bacon et à Descartes, qui ne doutent ni l'uH^Î l'autre de la puissance presque sans limites que les découvertes scientiûques donneraient à l'homme sur la nature. Descartes n'allait-il pas jusqu'à assurer que par la science ce on se pourrait exempter d'une infinité de maux, tant du corps que de l'esprit, et môme aussi peut-ôtre de l'aflaiblissement de la vieillôsse-^i
Le spectacle des inventions nouvelles «qui s'étaient succédé depui^ deux cents ans, ne laissait personne insensible, et 9à de Saci, le pieux directeur de Port-Royal, peu favorable cepeh^^nt aux sciences profanes et à leurs frivolités, avouait lui-môme que c l'Église, depuis sa naissance, n'avait guère eu de siècle qui fût plus éclairé que celui-ci, et que, s'il eût eu à choisir un siècle pour y naître, il n'en aurait point voulu choisir d'autre d. A plus forte raison, des esprits philosophiques aussi bien que religieux, comme Arnauld et Nicole, dans la Logique de Port-Royal, attendaient beaucoup du progrès des connaissances pour mettre fin à tant de préjugés et « délivrer peu à peu le monde de toutes ces servitudes ji. Malebranche reprend les mômes idées et les développe, au risque de s'attirer le reproche, peu mérité sans doute, de « copiste de Pascal ». Enfin Bossuet, dans son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, disait magnifiquement : « Après six mille ans d observations, l'esprit humain n'est pas épuisé; il cherche et il trouve encore, afin qu'il connaisse qu'il peut trouver jusqu'à l'infini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et à ses inventions. »
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î? Pascal cependant n'a pas pour l'antiquité le mépris exagéré de Descartes, Malebranche et leurs disciples. II la respecte même, et; au lieu de rejeter, comme matière vile, tout le trésor de connaissances qu'elle nous a légué^ il ne veat que Tenrichir par de nouvelles découvertes.
Et ce n'était pas là seulement des dispositions conciliantes qu^il afTeclait pour gagner les partisans des anciens; car, dans la lettre où il envoie à M. Perler ses instructions pour l'expérience du Puy-de-Dôme, le 15 novembre 1647; il avoue qu'il n'a pas encore renoncé à l'horreur du vide. « Je n'estime pas, dit-il, qu'il nous soit permis de nous départir légèrement des maximes que nous tenons de l'antiquité, » et il parle « de la circonspection qu'il apporte avant de s'en éloigner i». Peut-être, en efTet, les changements lents, et toujours en vue du vrai ou du bien, font-ils plus pour le progrès qu'une brusque et complète révolution.
Mais Pascal se reprocherait sa faiblesse, s'il se faisait encore scrupule de quitter les opinions reçues, lorsque, dit-il, la force de la vérité l'y contraint. Et surtout il sMlève contre ceux qui prétendent opposer à des expériences certaines l'autorité d'un vieux texte. N'est-ii pas injuste, en effet, de pervertir l'ordre des sciences, comme font ceux -qui se mêlent de raisonner en théologie et croient aveuglément en physique ; injuste de traiter les anciens avec plus de déférence qu'ils n'en avaient eux-mêmes pou^ leurs devanciers, car ils les abandonnaient et inventaient des choses nouvelles; injiMte enfin de retenir captive la raison de l'homme, qui aspire à accroître sans cesse ses connaissances, et de la mettre ainsi en parallèle avec l'instinct toujours égal des animaux? C'est contre toutes ces injustices que protesle Pascal, et il en appelle à l'équité non moins qu'au bon sens de ses contemporains, à leur conscience non moins qu'à leur raison.
Mais il n'a pas, ce semble, l'ambition qu'auront plus tard les futurs partisans du progrès. Il croit à l'avancement des sciences et sans doute aussi à toutes les commodités qu'elles apporteront de plus en plus à la vie des hommes. Croit-il de même au perfectionnement moral de l'humanité? Il n'en dit mot, du moins. * Après lui, Malebranche, si plein de confiance également dans le progrès scientifique, s'imagine plutôt que, depuis le péché du premier homme, l'hérédité, à chaque génération nouvelle, ajouterait quelque chose à la dépravation humaine, « si la grâce
divioe, dit-il, ne s^opposaitsans cesse à ce torrent ». En morale, ce semble^ Pascal, et avec lui beaucoup d'esprits au dix-septième siècle, pensait ce quMl écrit, en faisant un peu tort cette fois à la science : « La nature de l'homme n^est pas d'aller toujours, elle a ses allées et venues. La fièvre a ses frissons et ses ardeurs, et le froid montre aussi bien la grandeur de Tardeur de la lièvre que le chaud même. Les inventions des hommes de siècle en siècle vont de môme. La bonté et la inaliee du monde -en général en est de même. » (Art. xxiv^ 89, Penséeê.)