Lacune de deux lignes. Pascal
annonçait sans doute une distinc-
entre deux espèces de sciences.
2. Bacon, dans sa classification des sciences, rapportait déjà les sciences historiques uniquement à
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Celles de la première sorte sont bornées d'autant que les livres dans lesquels elles sont contenues*...
C'est suivant cette distinction qu'il faut régler différemment rétendue de ce respect. Le respect que Ton doit avoir pour...
Dans les matières où Ton recherche seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, comme dans l'histoire, dans la géographie, dans la jurisprudence, dans les langues..., et surtout dans la théologie, et enûn dans toutes celles qui ont pour principe, ou le fait simple, ou l'institution divine ou humaine, il faut nécessairement recourir à leurs livres, puisque tout ce que l'on en peut savoir y est contenu : d'où il est évident que l'on peut en avoir la connaissance entière, et qu'il n'est pas possible d'y rien ajouter».
la mémoire. Quant à Descartes, il méprisait toutes les connaissances d'un caractère historique, et leur refusait le nom de science, qu'il réservait aux mathématiques et à tout ce qui participe d'elles. Pascal ici ne va pas aussi loin.
1 . La science purement livresque est-elle aussi bornée que le dit Pascal ? Sans parler de l'interprétation littéraire, qui varie d'un critique à l'autre, si l'on ne veut tenir compte que des connaissances à tirer des livres anciens, le long travail de dépouillement, entrepris dès la Renaissance, peut durer des siècles encore. « Quand les Latins^ les Grecs ^ les Hébreux et les Arabes seront épuisés un jour^ dira Leibniz, les Chinois^ pourvus encore d'anciens livres., fe mettront sur les rangs^ et fourniront de la matière à la curiosité de nos critiques ; sans parler de
quelques livres des Persans^ des Arméniens, des Coptes et des BramineSf qu*on déterrera avec le temps ^ pour ne négliger aucune lumière que ^antiquité pourrait donner par la tradition des doctrines^ et par Vhistoire des faits. » (L. III, c. ix, 9, Nouveaux Essais.)
2. Les sciences qui ont pour principe le fait simple sont l'histoire et la géographie ; Vintlituiion humaine est le principe de la jurisprudence, et Vinstitulion divine, de la théologie. — L'histoire n'avait pas encore eu Bossuet ni Montesquieu, qui en tirent une science de raisonnement non moins que de faits. — La jujrisprudence attendait la réformel de Domat, dont le livre sur les li>i8 civiles dans leur ordre naturel ne devait paraître qu'en 1§»1. 11 n'y a pas moins de différence entre le Digeste ou le Code et
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S'il s'agit de savoir qui fut premier roi des Français, en quel lieu les géographes placent le premier méridien, quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire? Et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu'ils nous en apprennent, puisqu'on ne veut savoir que ce qu'ils contiennent? C'est Tautorité seule qui nous en peut éclaircir. Mais où cette autorité a la principale force, c'est dans la théologie, parce qu'elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle : de sorte que, pour donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les faire voir dans les livres sacrés; comme, pour montrer l'incertitude des choses les plus vraisemblables, il faut seulement faire voir qu'elles n'y sont pas comprises ; parce que ses principes sont audessus de la nature et de la raison, et que, l'esprit 4^ l'homme étant trop faible pour y arriver par ses propres
Bon nouvel ouvrage, dit-il, «.qu^eri' tre la vue dCun ias confus de matériaux destinés pour un édifice, et la vue de Védifice élevé dans sa symétrie ». — Quant à la théologie, le pur esprit de Port-Royal était de s'en tenir à TÉcriture et aux Pères, c'est-à-dire à la tradition. Saint-Gyran avait dit de saint Bernard : « Ce qui est ad/mirafole en lui^ est que la science lui ayant été donnée comme par infusion^ il n^a voulu néanmoins rien écrire ni rien dire quHl ne Veut trouvé dans la tradition. »
Puis, parlant de saint Thomas :
«c Nul saint n^a tant raisonné sur les choses de Dieu ; il était dans nn siècle où Von donnait beaufiàla philosophie^ et où Von
comm^encait à s'attacher au raisonnement humain, la La critique devient plus vive à l'égard des successeurs : « On commençait à raisonner et à traiter la théologie par méthode. Ils ne lisaient pas beaucoup les ancten«,continue-t-iI, quoique ceux qui les ont suivis les aient Ivs encore moins.... »
Cependant, « il faut toujours aller à notre source ». Pascal condamne toute tentative de renouveler par l'interprétation les dogmes, qui sont fîxés et arrêtes pour toujours.
Il n'a pas l'idée d'un développement possible, d'un progrès du*^ christianisme, comme doctrine. En théologie, toute invention, il le dira plus loin-, est infailliblement une erreur.
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efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences, s'il n*y est porté par une force toute-puissante et sur- ^ ' naturelle^...
Il n*en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : Tautorité y est inutile, la raison seule a lieu d*en connaître*. Elles ont leurs droits séparés : Tune avait tantôt tout Tavantage ; ici Tautre règne à son tour. Mais comme les sujets de cette sorte sont proportionnés h la portée de Tesprit, il trouve une liberté tout entière de s'y étendre : sa fécondité inépuisable produit continuellement, et ses inventions peuvent être tout ensemble sans fin et sans interruption...'.
1. Cette idée, que tout ce qui est Tobjet de la foi est incompréhensible à la raison, Pascal la tenait de son père. Les lectures jansénistes la confirmèrent seulement en lui, et avec elle Tidée de la grâce, cette assistance surnaturelle, qui est nécessaire pour croire. — Descartes pensait de même : « Ayant apprUt dit-il, que les vérités révélées sont aib-dessus de noire inielligenoe, je n'ettsse osé les soumeUre à la faiblesse de mes raisonnements, et je pensais qtte pour entreprendre de les examiner et y rétwstr, il était besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du eielt et d^ètreplus qu^un homme. »
(l** partie, Disc, de la Méth.) — Intelligences, au pluriel, pour « objet de rintelligence »; connaissance s'emploie de même, et plus fréquemment au singulier et au pluriel.
2. Pascal distingue les sens et le raisonnement. La même distinction se trouvait dans sa lettre au
P. Noël, du 29 octobre 1647. Il voulait que ce ce que Von affirma ou nie.... paraisse si clairement et si distinctement de soi-même au sens ou à la raison, suivant qu'il est sujet à Pun ou à Vautre^ que Vesprit n'ait aucun moyen de douter de sa certittkde ». Descartes ne se fiait qu'à l'évidence de notre raison, et point à celle de nos sens.
Mais à la certitude de raison, qu'on ne trouve que dans les mathématiques, Pascal ajoute une certitude expérimentale ou de fait, comme eo physique.
3. Dans ce domaine de la science, Pascal revendique la liberté entière de l'esprit, et affirme son inépui^ sable fécondité. L'homo^ est donc capable ici d'iyi progrès' sans fin, parce que, d'autre part, « notre imagination se lassera plutôt de concevoir que la nature de four« nir ». Mais Pascal parle aussi dans ce passage d'un progrès scms interruption, comme s'il en admettait la continuité.
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C'est ainsi que la géométrie, rarithmétique, la musique, la physique, la médecine, Farchitecture, et toutes les sciences qui sont soumises à Texpérience et au raisonnement, doivent être augmentées pour devenir parfaites*. Les anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux qui les ont précédés ; et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous ne les avons reçues. Comme leur perfection dépend du temps et de la peine, il est évident qu'encore que notre peine et notre temps* nous eussent moins acquis quo leurs travaux séparés des nôtres, tous deux néanmoins joints ensemble doivent avoir plus d'effet que chacun en particulier'.
L'éclaircissement de cette différence doit nous faire plaindre l'aveuglement de ceux qui apportent la seule autorité pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences ; et nous donner de l'horreur pour la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie, au lieu de l'autorité de rÉcriture et des Pères. Il faut relever le cou-
1. La musique et Tarchitecture sont certainement des sciences, non moins que des arts, et celles qui relèvent le plus des mathématiques. Rappelons qu'à douze ans Pascal avait composé un petit traité sur les sons, et que le P. Mersenne, avec qui il fut en relations, était peut-être en ce temps-là l'homme du monde le plus savant en acoustique, ou, comme on disait alors, en musique.
2. Au temps Pascal a soin d'ajouter notre peine. Il complète ainsi Bacon, qui avait dit avant lui : Veritas filia temporis^ non aucloHtatis»
3. On lit dans les Questions iiwuïes ou récréations des sauvants, par le P. Mersenne (Paris, 1634) : « Un hornme peut-il apprendre la philosophie tout seul par sa seule ratiocination, sans la lecture des livres^ ou la conférence des savants hommes ?» Et la réponse : « Comment peut-il observer la multiludCt les distances et les mouvements de tous les astres avec la m^me diligence que Tycho et Kepler ? Comment peut' il trouver tout seul toutes les propositions d'Euclide, d^Arehimède^ de Théodose et d'Apollonius?... »
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rage de ces gens timides qui n*osent rien inventer en physique, et confondre Tinsolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie. Cependant le malheur du siècle est tel, qu^on voit beaucoup d*opinionâ nouvelles en théologie, inconnues k toute Tantiquité, soutenues avec obstination et reçues avec applaudissement; au lieu que celles qu'on produit dans la physique, quoique en petit nombre, semblent devoir être convaincues de fausseté dès qu^elles choquent tant soit peu les opinions reçues : comme si le respect qu*on a pour les anciens philosophes était de devoir, et que celui que Ton porte aux plus anciens des Pères était seulement de bienséance ^ 1 Je laisse aux personnes judicieuses à remarquer l'importance de cet abus qui pervertit Tordre des sciences avec tant d'injustice, et je crois qu'il y en aura peu qui ne souhaitent que cette... s'applique à d'autres matières, puisque les inventions nouvelles sont infailliblement des erreurs dans les matières que l'on profane impunément ; et qu'elles sont absolument nécessaires pour la perfection de tant d'autres sujets incomparablement plus bas, que toutefois on n'oserait toucher. Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre défiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Comme la raison le fait naître, elle
1. Remafrqaez à la fois le zèle scientiflque et le zèle religieux de Pascal. C'est ce dernier qui lui inspire ces fortes paroles : confondre IHnsolence de ces téméraires, avoir de V horreur pour leur malice. On comprend Tardeur que Pascal avait mise, Thiver de 1647, à poursuivre les nouveautés théologiques du capucin Saint-Ange.
D'autre part, c'est par zèle scienti-
fique qu'il voudrait relever le cou' rage de ces timides, ou plutôt de ces aveugles qui ne voient pas que les inventions sont nécessaires au perfectionnement des sciences. Il ne méprise pas pour cela l'antiquité ; mais il lui porte un respect raisonnable {commue la raison le fait naUre^ elle doit aussi le mesurer), un respect de bienséance.
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doit aussi le mesurer; et considérons que, s^ils fussent demeurés dans cette retenue de n'oser rien ajouter aux connaissances qu'ils avaient reçues, ou que ceux de leur temps eussent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés qu'ils leur offraient, ils se seraient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de leurs inventions. Comme ils ne se sont servis de celles qui leur avaient été laissées que comme de moyens pour en avoir de nouvelles, et que cette heureuse hardiesse leur avait ouvert le chemin aux grandes choses, nous devons prendre celles qu'ils nous ont acquises de la même sorte, et h leur exemple en faire les moyens et non pas la fm de notre étude, et ainsi tâcher de les surpasser en les imitant. Car qu'y a-t-il de plus injusle que de traiter nos anciens avec plus de retenue qu'ils n'ont fait ceux qui les ont précédés, et d'avoir pour eux ce respect inviolable qu'ils n'ont mérité de nous que parce qu'ils n'en. ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même
avantage*?
Les secrets de la nature sont cachés; quoiqu'elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets :
1. Artiflce de polémique, qui D*e8t pas indigne du futur auteur des Provincialet. C'est Texemple même des anciens quMi rappelle à leurs partisans outrés, et il invite ceux-ci à Timitation parfaite et raisonnable de ceux qu'ils admirent exclusivement. En outre, Pascal marque, en matière de science, ce qui sera la règle duxvir siècle, même en matière de littérature :
tâcher de eurpMter les anexeiu en leê imitant. Il garde une juste mesure entre les adorateurs aveugles et les détracteurs systémati-
ques, comme Descartes, qui déclare qu^il ne sait pae même ei jamaie il y a eu aucune hommeê avarU lui, et qui parlant ne 9*émeut pae beaucoup de leur autorité, (Éd.
Garnier, II, 399. — Hép. aux abject, de Gassendi.) Pascal ne voulait pas rompre avec le passé, et croyait à un progrès continu et sans interruption. Descartes ne croyait le progrès possible que par une complète rénovation, et faisait recommencer la science à partir de lui.
— Cette heureuse hardiesse rappelle le felidier audet d'Horace.
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le temps les révèle d*âge en âge, et quoique toujours égale en elle-même^ elle n'est pas toujours également connue. Les expériences qui nous en donnent Tintelligence multiplient continuellement; et, comme elles sont les seuls principes de la physique, les conséquences multiplient à proportion*. C'est de cette façon que Ton peut aujourd'hui prendre d'autres sentiments et de nouvelles opinions sans mépris et sans ingratitude, puisque les premières connaissances qu'ils nous ont données ont servi de degrés aux nôtres, et que dans ces avantages nous leur sommes redevables de l'ascendant que nous avons sur eux; parce que s'étant élevés jusqu'à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut, et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d'eux. C'est de là que nous pouvons découvrir des choses qu'il leur était impossible d'apercevoir. Notre vue a plus d'étendue ; et, quoiqu'ils connussent aussi bien que nous tout ce qu'ils pouvaient remarquer de la nature, ils n'en connaissaient pas tant néanmoins, et nous voyons plus qu'eux".
1. ce Let expériences iont le$ setUs principes de la physique. »
Pascal conçoit la physique comme une science tout expérimentcUe et de faitSj à la façon de Bacon bien plas que de Descartes qui voulait en faire une science de raisonnement, en la ramenant à la mathématique : in otiis hibemis (1619) Nalurx mysteria componens cum legibus Malheseos^ utriMSque arcana eadem clavi rese' rari passe ausuA est sperare, dit M. Chanut dans son épitaphe de Descartes.
2. Pascal se montre à la fois reconnaissant envers les anciens,
dont les connaissances, suivant lui, ont servi de degrés aux nôtres, et modeste pour ses propres inventions, où il y a, dit-il, moins de peine et aussi moins de gloire.
Dans sa longue phrase, on retrouve, suivie avec soin, quoique discrètement indiquée, une métaphore que le P. Mersenne présentait ainsi :
«... Comme l'on dit y il est bien facile et m.ême nécessaire de voir plus loin que nos devanciers ^ lorsque nous sommes inontés sur leurs épaules : ce qui n'empêche pas que nous ne leur soyons re~ devahleSf car &est beaucoup d'anvoir commencé^ et de nous avoir
PASCAL; OPUSCULES
18 PRÉFACE StJR LE TRAITE DU VIDE.
Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. On fait un crime de les contredire et un attentat d*y ajouter, comme s'ils n'avaient plus laissé de vérités à connaître. N'est-ce pas là traiter indignement la raison de Thomme et la mettre en parallèle avec rinstinct des animaux, puisqu^on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au lieu que l'instinct demeure toujours dans un état égal? Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune d'elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd 'avec les besoins qu'ils en ont ; comme ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de la conserver, et toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque la nature n'ayant pour objet que de
maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire... toujours égale, de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites *. Il n'en est pas
donné les principes de celte science (la musique). » {Questions harmoniques^ p. 26*2, Paris, iGS'i) Pascal cependant, ainsi que Galilée, avait ouvert des voies nouvelles, au lieu de suivre seulement celles des anciens, comme il le laisse à penser ici. Mais, dit M*' Périer, « mon frère n'a jamais eu de passion pour la réputation. » (Éd. Ilavet, I, Lxvii.) S*il répondit vivement en
une certaine occasion à un jésuite de Montforrand, c'était pour défendre son honneur contre une insigne calomnie.
1 .* Remarquez ces intentions prêtées à la nature : elle a pour objet, elle craindrait que..., elle ne permet pas.... Toutes ces expressions, ainsi que celles de mouvement occulte, de science fragile, science nécessaire, pour désigner
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de même de l'homme, qui n'est produit que pour Tinfinité. Il est dans Tignorance au premier âge de sa vie ; mais il s'instruit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage, non seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs, parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu'il s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement, de sorte que les hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le même état où se trouveraient ces anciens philosophes, s'ils pouvaient avoir vieilli jusques à présent, en ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles*. De là vient
VinsUnct, supposent une idée confuse de finalité dans le monde physique. Pascal ici ne serait donc pas encore partisan de la doctrine cartésienne sur ranimai-machine, ou Fautomatisme des bètes. On sait quUl le devint plus tard, peut-être en 1655, à Port-Royal, où, dit Fontaine, « ii n'y avait guère de aoUtaire qui ne parlât d'automate...; on disait que c'étaient dee horlogee (les bêtes); que ces cris qu^elles faisaient quand on les frappait n'étaient que le bruit dCun petit ressort qui avait été remuée mais que tout cela était sans sentiment.
On clouait de pauvres animaux sur des ais^ par les quatre pattes ^ pour les ouvrir tout en vie, et voir la circulation du sang qui était une grande matière d'entretien, » (T. II, p. 53-3, Mémoires.) 1. Pascal ne sépare pas l'espèce et rindividu. Chez les animaux,
tout est à recommencer, dit-il, à chaque génération nouvelle, comme, dans chaque être en particulier, à chaque nouveau printemps. Leur science apparente ne se conserve pas plus aux moments successifs d'une même vie, qu'elle ne se transmet d'une vie à la suivante. Chez les hommes, au contraire, les connaissances demeurent acquises pour toujours à chaque individu d'abord, grâce à la mémoire, puis à l'espèce entière, grâce aux livres. L'homme s'instruit sans cesse^ et toute la suite des hommes apprend continuellement. Ce fait que rien ne se perd des connaissances une fois acquises devient la cause d'un accroissement sans fin : c'est parce qu^on les conserve, qu'on peut aussi les augmenter. Pascal a un sentiment plus exact des conditions du progrès que Descartes, qui rompait complètement, il le croyait du
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que, par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que Tunivers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement: d'où Ton voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est Tâge le plus distant de Tenfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient Penfance des hommes proprement ; et comme nous avons joint h leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres*.
Ils doivent être admirés dans les conséquences qu'ils ont bien tirées du peu de principes qu'ils avaient, et ils doivent être excusés dans celles où ils ont plutôt manqué du bonheur de l'expérience que de la force du raisonnement*.
moins, avec le passé. — Mais ne force-t-il pas l'antithèse, en opposant à une parfaite continuité dans le progrès humain une interruption incessante de tout apprentissage chez les bêtes : il ne tient compte ni de Vhabitude qui fait bénéficier chacune de son expérience antérieure, ni de Vhérédiié qui fait
bénéficier l'espèce de l'expérience acquise par les parents.
1. Bacon avait dit : AntiguUas sœcuH, juventus mundi. Malebranche reprendra plus tard les mêmes idées. {Reclierche de la Vérité, 1. II, 2* partie, c. m, § 2.)
2. Ainsi Pascal attribue les in- Tentions nouvelles au seul bonheur
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Car n*étaient-iis pas excusables dans la pensée qu^ils ont eue pour la voie de laity quand la faiblesse de leurs yeux n'ayant pas encore reçu le secours de l'artifice, ils ont attribué cette couleur à une plus grande solidité en cette partie du ciel qui renvoie la lumière avec plus de force?
Mais ne serions-nous pas inexcusables do demeurer dans la même pensée, maintenant qu'aidés des avantages que nous donne la lunette d'approche, nous y avons découvert une infinité de petites étoiles, dont la splendeur plus abondante nous a fait reconnaître quelle est la véritable cause de cette blancheur'.
de Vexpérience. C*est la part des modernes. Quant aux anciens, il leur attribue la force du raisonnement. On ne saurait faire plus de concessions à des adversaires.
Le P. Mersenne avait écrit déjà :
a Les anciens ont été plus savants que nous en toutes sortes de sciences^ si Von en excepte quelques nouvelles observations que Von a faites au eielt et quelques artifices^ comme ceux des horloges à roueSf de Vimjprimerie^ du canon^ des lunettes à longue et à courte vue, et de quelques autres nouvelles inventions. Néanmoins il ne favA pas croire que les Grecs aient teUement tiré V échelle après euXy quHl ne reste plus rien à trouver.... t» {Questions inouïes ^ etc., p. i47-8.)
1. La voie lactée fut reconnue pour ce qu'elle est réellement par Galilée, qui dès 1609 observa le ciel avec une lunette. Elle lui parut une poussière d^étoiles^ comme dira Milton, qui en avait causé avec Galilée. Dans sa Dioptrique, publiée avec le Disc, de la Méth., en
1637, Descartes parle ainsi de c ces merveilleuses lunettes qui.... portant notre vue beaucoup plus loin que n'avait coutume d'aller Vim.a^nation de nos pères ^ semblent nous avoir ouvert le chemin, pour parvenir à une connaissance de la nature beaucoup plus grande et plus parfaite qu'ils ne Vont eue. Mais, à la honte de nos sciences^ cette invention si utile et si admirable n^a premièrement été trouvée que par Vexpérience et la fortune. Il y a environ trente ans^ qu'un nommé Jacques Metius de la ville d'Alcmar en Hollande, homme qui n'avait jamais étudié,... mais qui prenait particulièrement plaisir à faire des miroirs et verres brûlants^ en composant même Vhiver avec de la glace f... ayant à cette occasion plusieurs verres de diverses formes, s^avisa par bonheur de regarder au travers de deuXf dont Vun était un peu plus épais au m,ilieu qu'aux extrémités et Vautre au contraire beaucoup plus épais aux extrémités qu'au
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N 'avaient-ils pas aussi sujet de dire que tous les corps corruptibles étaient renfermés dans la sphère du ciel de la lune, lorsque durant le cours de tant de siècles ils n*avaient point encore remarqué de corruptions ni de générations hors de cet espace * ?
Mais ne devons-nous pas assurer le contraire lorsque toute la terre a vu sensiblement des comètes s'enflammer et disparaître bien loin au delà de cette sphère*?
milieu^ et il lei appliqiM si heureusement aux deux bouts d'un tuyaUf que la première des lunettes dont nous parlons en fut composée. » Et Descartes se plaint, à celte date de 1637, que a personne encore n'ait suffisamment déterminé les figures que ces verres doivent avoir. »
1. Suivant Tancien système, le centre du monde était la Terre, autour de laquelle tous les astres paraissent en effet tourner. Les diverses constellations, attachées à la voûte céleste, tournent avec celle-ci et sont emportées dans son mouvement. Chaque planète est attachée de même à une voûte ou une sphère beaucoup plus proche de nous, et qui, outre son mouvement de rotation dans le même sens que la sphère supérieure, tourne d'un mouvement propre en sens inverse, ce qui explique les retards de chaque planète sur les étoiles ûxes. Et comme ces retards varient d'une planète à une autre, toutes ne peuvent pas être attachées à la même voûte, mais chacune doit avoir sa sphère propre ou son ciel. Ainsi la Terre occupe le centre : tout autour est d'abord le ciel de la Lune, puis le ciel de Mercure, celui de Vénus, du Soleil, de Mars, de Jupiter, de
Saturne, au-dessus encore le firmament, le premier et le second cristallin, le premier mobile et enfin l'empyrée.
2. On croyait toutes ces sphères solides comme du cristal. « C'a principalement été TychOh-Brahé qui a brisé pour ainsi dire et renversé les sphères solides^ après avoir le premier observé et démontré que les Comètes traversent les espaces éthérés.... » (Bernier, Abrégé de Gassendi, t. IV»
p. 284, édit. 1684.). Les observations de Tycho sont de 1577, 1585 et 1590. Plus tard on en fit d'autres, et plus exactes, avec le télescope. Un certain Lotharius Sarsius, ou Horatius Grassus, rassembla tout ce qu'on savait des comètes, dans un livre imprimé en 1619, puis en 1626, Libra astronomica, dont s'est servi Descartes. Parlant de Tycho et des autres astronomes, Descartes dit : « Parce quHls disputaient contre les anciens , qui ont compris les comètes entre les météores qui se forment dans l'air au-dessous de la lune, ils se sont contentés de montrer qu'elles sont dans le ciel^ et n'ont osé leur aitribiker toute la hauteur qu'ils découvraient par leur cal^ cul.... Ils ont dit qu'elles étaient
PHEFACE SUR LE TRAITE DU VIDE
C'est ainsi que sur le sujet du vide ils avaient droit de dire que la nature n'en souffrait point, parce que toutes leurs expériences leur avaient toujours fait remarquer qu'elle l'abhorrait et ne le pouvait souffrir.
Mais si les nouvelles expériences leur avaient été con* nues, peut-être auraient-ils trouvé sujet d'affirmer ce qu'ils ont eu sujet de nier par là que le vide n'avait point encore paru ^ Aussi dans le jugement qu'ils ont fait que la nature ne souffrait point de vide, ils n'ont entendu parler de la nature qu'en l'état où ils la connaissaient ; puisque, pour le dire généralement, ce ne serait assez de l'avoir vu constamment en cent rencontres, ni en mille, ni en tout autre nombre, quelque grand qu'il soit ; puisque s'il restait un seul cas à examiner, ce seul suffirait pour empêcher la définition générale, et si un seul était contraire, ce seul....; car dans toutes les matières dont la preuve consiste en expériences et non en démonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que par la
geulemetU au-de8$U8 de la lune^ vers la sphère de Vénus et de Mercure. » Mais a ils eus8en^ encore mieux pu déduire de leurs observations qu'elles étaient audessus de Saturne. » Et il ajoute :
«if espère faire voir ei^près que ces comètes sont des (utres qui font de si grandes excursions de tout côtés dans les cieux^ et si différentes tant de la stabilité des étoiles flxes^ que du circuit régulier que font les planètes aviour du soleil^ quHl serait impossible de les expliquer, conformémerU aux lois de la nature j à moins que de supposer un espace tellement vaste entre le soleil et les étoiles fixes^ dans lequel ces excursions se puissent faire. »
{Principes^ trad. franc., III, art.
42.) — Hévéliua allait bientôt donner une première théorie scientifique des comètes dans sa CometO' graphia (Dantzig, 1668).
1 . Pascal ne veut établir qu'une chose ici : il y a du vide dans la nature, donc celle-ci n'en a point horreur. Quant à la cause du phénomène, il n'y fait pas la moindre allusion. Aussi les nouvelles e3> périences dont il parle seraient les expériences de Rouen , faites en octobre 16'i6 jusqu'en janvier, et dont il publia un petit abrégé en octobre 1647, sous ce titre : Nouvelles expériences touchant le vide.
L'expérience du Puy-de-Dôme sur la cause de ce vide ne se fit qu'en septembre 1648.
PRÉFACE SUR LE TRAITÉ DU VIDE
générale énumération de toutes les parties et de tous les cas différents. C'est ainsi que, quand nous disons que le diamant est le plus dur de tous les corps, nous entendons de tous les corps que nous connaissons, et nous ne pouvons ni ne devons y comprendre ceux que nous ne connaissons point; et quand nous disons que Tor est le plus pesant de tous les corps, nous serions téméraires de comprendre dans cette proposition générale ceux qui ne sont point encore en notre connaissance, quoiqu'il ne soit pas impossible qu'ils soient en nature *.
De même quand les anciens ont assuré que la nature ne souffrait point de vide, ils ont entendu qu'elle n'en souffrait point dans toutes les expériences qu'ils avaient vues, et ils n'auraient pu sans témérité y comprendre celles qui n'étaient pas en leur connaissance. Que si elles y eussent été, sans doute ils auraient tiré les mêmes conséquences que nous et les auraient par leur aveu au* torisées de cette antiquité dont on veut faire aujourd'hui l'unique principe des sciences^.
1 . Aùeune proposition ne saurait être vraiment générale, ou plutôt universelle, à moins qu'elle ne soit nécessaire, et les mathématiques seules en établissent de telles par la démonstration. A défaut de celleci, rénumération complète de tous les cas possibles permettrait d'affirmer à leur sujet quelque chose d'universel. Mais, comme l'énuméra^ tion n'est jamais complète, on ne peut affirmer qu'avec des restrictions, en réservant toujours ce que l'avenir révélera peut-être de nouveau ou même de contraire à l'affirmation primitive., Bacon cependant proposait un autre fondement à Vinduction que cette énumération
impossible, à savoir les expériences ou plutôt l'expérimentation. Pascal, qui s'en est servi avec tant de succès, ne parait pas avoir vu toute la portée de cette méthode, et s'en tient à l'ancienne idée de l'induction, per enumeraiionem simplicem, u&t nulla reperitur instatv- Ha contraria. De même, les logiciens de Port-Royal : aussi songeaient-ils surtout, et avec raison, à prémunir l'esprit contre un procédé dangereux, en effet, et qui devient aisément un sophisme. (Voir nos Études sur les principaux philosophes. Bacon, p. 168-174.)