ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SAGI
g 1. DATE DE l'entretien.
Pascal se convertit à la fin de !*année 1654. Le billet qu'on trouva après sa mort, cousu dans son habit, et que Condorcet devait appeler son amulette, marque le moment décisif; la nuit du lundi 23 novembre. En outre, on a de Jacqueline, la sœur de Pascal, en religion soeur de Sainte-Euphémie, trois lettres écrites au cours même des événements. La première est du 8 décembre : Jacqueline annonce à Mme Périer l'heureux changement de leur frère. La seconde, du 19 janvier 1655, est adressée à Pascal lui-même, pendant son séjour à Port-Royal des Champs. Enfin la troisièine, écrite en deux fois par la religieuse à ses heures perdues, le 25 janvier et le 8 février, raconte à Mme Périer les détails de la conversion. Tout le mois de décembre, Pascal resta sous la direction spirituelle de sa sœur, sur le conseil de M. Singlin, le directeur de la maison, que ses infirmités retenaient à la campagne. Quand celui-ci revint à Paris, et qu'il eut entendu son pénitent, il jugea bon de l'envoyer à Port-Royal des Champs, < pour être plus à soi qu'il n'était, à cause du retour de son bon ami, le duc de Roannez. d Pascal partit donc, le lendemain de la fête des Rois, c'est-à-dire le 7 janvier, avec le duc de Luynes, pour aller dans une de ses maisons, sans doute au château de Vaumurier. < Il était bien juste, lui écrit sa sœur, que tout ce qui peut encore ressentir le
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monde dans le désert^ vous relînt captif après avoir eu tant d'éloignement de tout ce qui vous en pouvait délivrer. » Mais parce qu'il n'était pas là encore assez seul à son gré, il demanda et obtint une cellule parmi les solitaires de Port-Royal. 11 y demeura jusqu'aux premiers jours de février, où quelques affaires le forcèrent à retourner à Paris : c il est ici depuis jeudi », écrivait la sœur de Sainte-Euphémie le 8 de ce mois ; ici, c'està-dire au couvent de la rue Saint-Jacques, dans une des chambres réservées aux personnes pieuses qui y venaient faire des retraites. — A Port-Royal des Champs, Pascal avait voulu suivre . le train ordinaire de la maison : comme les Messieurs, il se levait à cinq heures du matin, assistait à tout l'ofûce, depuis prime jusqu'à compiles, mangeait, comme eux, avec une cuiller de bois et dans de la vaisselle de terre^ songeait même à jeûner, quoique malade, comme « pour braver toutes les règles de la médecine », et avec cela se portait à merveille, si bien que Jacqueline lui écrivait que vraiment c la santé dépend plus de Jésus-Christ que d'Hippocrate, et que le régime de l'âme guérit le corps ». Et lui, déclare que sa joie est extrême de se voir traité et logé en prince, mais en prince au jugement de saint Bernard, c'est-à-dire dans l'ordre de la pauvreté et de la charité, non pas de la richesse, ni de la science, au point que sa sœur, tout heureuse de le trouver si gai dans la solitude, ne sait néanmoins comment M. de Saci s'accommode d'un pénitent si réjoui. La même allégresse se retrouve dans l'entretien de Pascal avec cet autre directeur : toute la ferveur du néophyte, qui se venge de ses anciennes idoles en les brisant, pour exalter d'autant le Dieu nouveau qu'il adore, éclate en paroles entraînantes, en reparties sublimes, dans lesquelles le sage et pieux solitaire admire en silence les eflels de la grâce, et ne songe, comme Néarque avec Polyeucte, qu'à modérer ce zèle, qu'il juge un peu ardent. La date de VÉntretien est donc do janvier 1655.
g 2. PASCAL ET ÉPICTÈTE.
Pascal, dans cet Entretien, parle beaucoup d'Épictète et de la morale stoïque. En 1651 déjà, lors de la mort de son père, écrivant à M. et Mme Périer, il rappelle les paroles de Socrate et de Sénèque, « qui n'ont rien de persuasif en cette occasion » :
que disent-ilSj en effet; sinon que, la mort étant naturelle à l'homme, on aurait tort de s'en affliger ? Et Pascal leur préfère Jésus-Christ, avec ses divines consolations. Les années suivantes, sans doute, il lut Ëpictëte, puisque, à la date de janvier 1655, il en parle comme d'un de ses livres les plus ordinaires.
On peut se demander s'il le lisait dans le texte original. Il n'en était pas incapable, puisque, avec le latin, son père voulut qu'il apprit le grec. Cependant, comme on avait traduit nombre de fois déjà le Manuel de ce philosophe, probablement Pascal le lut en français. De toutes ces traductions, la plus connue était alors celle de Guillaume du Yair, qui fut premier président au parlement de Provence sous Henri IV, évêque de Lisieux, et deux fois garde des sceaux pendant la minorité de Louis XIII. Ce personnage, non moins stoïcien dans sa conduite que dans ses livres, était, dira Casaubon dans son commentaire du Manuel en 1659, celui qui avait le mieux dépisté le vrai sens d'Épictète, tmus Varius sensum subodorattts est. On donna une dernière et belle édition de ses œuvres à Paris, en 1641. Mais elle avait été précédée de dix autres, sans compter les éditions partielles, qui parurent du vivant de l'auteur. Il ne s'était pas contenté de traduire le Manuel ; mais, dans d'autres ouvrages, comme la Philosophie morale des stoïqueSj et les Traités de la constance et consolation es calamités piUtliques, reprenant les idées du philosophe, il en faisait l'application aux événements contemporains, et en tirait pour lui-même et ses amis des leçons de courage et de dignité. C'est ainsi que, pendant la pre* mière moitié du dix-septième siècle, il contribua, bien plus que Juste Lipse avec son traité {aiin, Manvductio ad stotcam philo^ sophiam (1604), guide de la philosophie stoïcienne, à faire connaître et goûter cette noble doctrine aux gens du monde; et lorsque Balzac écrivait qu'enfin « il était permis de parler librement de Zenon et de Chrysippe, depuis la mort de Juste Lipse et de M. le garde des sceaux du Vair s, en s'insurgeant contre leur influence à tous deux, il ne faisait que l'attester davantage. Aussi l'on a pu dire avec JBstice que du Vair, après Montaigne, est celui qui a mis en circulation le plus d'idées philosophiques en France -, mais les siennes étaient toutes du même ordre, tandis que Montaigne en répandait bien d'autres, et à pleines mains, avec une folle prodigalité ^
i. Sur Guillaume du Vair, lire I raire, par E. Cougny. (Paris, une Étude historique et litté- \ 1857.)
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Peut-on assurer maintenant que Pascal a connu Ëpictète par les ouvrages de du Vair? D'abord; les quelques fragments du philosophe quMt cite dans son Entretien, semblent empruntés pour l'expression et pour le tour à la traduction de celui-ci. Ensuite, la couleur religieuse qu'il donne, en la forçant un peu^ aux idées d'Ëpictète, est aussi celle que leur donnait du Vair en rinterprétant avec un esprit chrétien qui apparaît encore mieux dans un autre de ses traités, la sainte philosophie. C'est là que la soumission stoïque à tous les événements de ce monde devient aux yeux de l'évéque de Lisieux une pieuse résignation^ rendue plus douce par la confiance vraiment filiale du chrétien, qui marche en la vie, « suivant pas à pas nostre Dieu, et le tenant par la robbe ». Pascal, d'ailleurs, a lu certainement quelque chose de du Vair, au moins à son insu, puisqu'il a lu Charron, et que celui-ci, dans son livre De la sagesse, a reproduit mot pour mot maint passage de son contemporain, en particulier pour dépeindre les passions. Mais Pascal parle aussi de l'opinion, a cette maîtresse d'erreur, » à peu prés, au moins pour le fond des idées, comme en avait parlé du Vair, et dans son Art de persuader, certain endroit rappelle assez bien une page du môme auteur, qui avait aussi écrit un Traité de l'éloquence française. Enfin voici peut-être la preuve décisive : le chevalier de Méré, lorsqu'il raconte le voyage qu'il fit en Poitou avec le duc de Boannez et ce mathématicien que l'on pense être Pascal, dit en se moquant de celui-ci : « t{ admirait Vesprit et Vélo^ quence de M. du Vair ». Si le voyage se fit, comme on peut le croire, en I6b2t oii le duc de Roannez se trouva dès le mois de juillet, dans son gouvernement du Poitou, c'est bien le moment où Pascal lisait les philosophes, et d'abord Épictéte. Outre le Manuel, un peu bref, quoique si bien rempli, il aurait lu les développements de du Vair sur la morale stoïque, ce qui aide à comprendre comment il en a si bien pénétré le fond. Quant au dédain que le chevalier de Méré, ce parfait modèle de l'/ionnéte homme, ou de l'homme de cour, manifeste pour le vieil auteur et son style un peu suranné, on le retrouve chez d'autres contemporains, Balzac, La Mothe le Vayer, Vaugelas. Guillaume du Vair était lu néanmoins; et juste au temps de la Fronde où nous sommes, en 1652, Gassendi, l'apologiste d'Ëpicure, approuvait fort néanmoins le prince Louis de Valois de lire, pour se fortifier contre les malheurs publics, et le Traité de la constance, et la Philosophie morale des Slotques, Pascal pouvait donc lire
aussi du Vair et Padmirer à cause de son esprit et de son éloquence, surtout si. Ton songe que c'était pour son père et pour lui presque un. compatriote, étant d'une famille originaire d'Au* vergne'. .