‹ Opuscules philosophiques, pub. avec une vie de PascalChapitre 24 sur 47 · PASCAL ET MONTAIGNE · texte numérisé non relu

PASCAL ET MONTAIGNE

Pascal lut aussi Montaigne pendant les mêmes années, de 1652 à 1655, et peut-être sur le conseil de Méré, le bel esprit, sans doute amateur de traits d'histoire, de petits contes et de. bons mots, le tout dit d'un air cavalier, comme en foisonnent les J5'8sais. Mlle de Goornay, que Montaigne appelait sa ûlle d'alliance, avait donné plusieurs éditions de cet ouvrage, dont une en 1635, h première oii figure à côté du titre une balance avec ses deux plateaux en équilibre, et la devise Que sçai-je? Elle y mit une préface, où Pascal a pu prendre, pour représenter Dieu, ou plutôt l'univers, la fameuse image du cercle, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Comment n'aurait-il pas été attiré par Montaigne, lorsque beaucoup de contemporains, comme le leur reproche un des rares adversaires de celui-ci, prenaient son disciple. Charron, pour Socrate, et, dans les Essais^ V Apologie dis Ratmond de Sebonde pour l'Évangile? Pascal étudia surtout cette apologie; mais il connaissait aussi les autres chapitres, comme le prouve mainte . citation rapide de passages empruntés çà et là à tout le livre. .Dans le grand ouvrage qu'il méditait pour la défense de la religion chrétienne, Montaigne reparait, et de telle sorte qu'on en a pris l'occasion d'accuser Pascal de larcin littéraire. Cependant ses Pensées ne ressemblent guère à une copie : il est plus court et plus vif que Montaigne; il s'interdit sévèrement ce luxe d'images, et resserre en quelques traits précis et forts ce que Taimable auteur se complaisait à développer sans lassitude et sans fin. Parfois quelque^ mots lui suffisent, semblables à des notes prises à la hâte et qui doivent rappeler plusieurs pages. Peut-être beaucoup de pensées ont été écrites de la sorte, en

1. Peut-être aussi Pascal connaissait-il Épictète par cet autre ouvrage : Les . Propos d* Épictète recueillis par Arrien, translatés

du grec en français, par Jean de Saint- François, dit le P. Goulu, religieux . Feuillantin . (Paris, 1630).

PASCAL, OPUSCULES. 3

34 ENTRETIEN AVEC M. DE SACI

C66 mêmes années 1653 et 1654. Enfin Pascal a fait mieux que de citer Montaigne : ii en a ejtprimé tout le suc et l'essence au point qu'on peut dire avec M. de Saci que^ même si on avait lu Montaigne, on ne le connaîtrait pas autant qu'après cet en-

tretien.

§ 4. M. DE SACI.

« On a pourvu mon frère, écrivait Jacqueline, d'un directeur, qui est un homme incomparable dont il est tout ravi; aussi est-il de bonne race. * M. de Saci était neveu du grand Âmauld, mais à pe« près du même âge que son oncle. Dès l'enfance, il fut sérieux et grave, retranchant de ses études tout ce qui ne regardait pas la piété. « Il se renfermait dans la lecture de l'Écriture et des saints Pères, pour s'en remplir le cœur et en faire ensuite une effusion sur les autres. » Son auteur de prédilection était saint Augustin. Prêtre à plus de trente-cinq ans, il retarda encore le moment de dire sa première messe, et « était si pénétré de la Crainte chaste de Dieu et du respect de sa grandeur infinie, qu'il était comme dans un continuel tremblement en sa présence ». Son jugement sur Descartes, quil connaissait bien, ne fût-ce que par Amauld, fait comprendre l'altitude qu'il garde en dehors de toute philosophie, dans son entretien avec Pascal. Il dit un jour au bon Fontaine que a M. Descartes était, à l'égard d'Aristote-, comme un voleur qui venait tuer un autre voleur, et lui enlever ses dépouilles; qu'Aristote, peu à peu, était enfin devenu le maître des ministres de l'Église ». On le citait, et on déférait à ses citations, non moins qu'à celles de l'Écriture. «Aristotenyant usurpé dans l'Église une telle autorité, n'étail-il pas juste qu'il fût renversé et, dépossédé par un autre tyran, à qui il en arrivera peut-être autant?» M. de Saci parle à l'avance un peu comme Voltaire, qui dira plus tard de Descartes : « C'était beaucoup de détruire les chimères du péripatétisme, quoique par d'autres chimères ; ces deux fantômes se combat* tirent : ils tombèrent l'un après l'autre. » Ainsi s'accordent toujours contre la raison, quand elle dogmatise, le scepticisme pour la railler au nom de la scienc^, le mysticisme pour l'humilier au pied de la^rolx. Cependant, M. de Saci paraît moins mystique encore que Pascal. Un certain bon sens naturel, celui des

ArnauM et de tout Port-Royal^ joint à une particulière connaissance du cceUr humain, le fait hésiter & suivre son illustre pér nitent dans toute l'apologie que celui-ci médite de la religion chrétienne ; du moins fait-il de prudentes réserves, comme si la vérité, offerte aux esprits d'une certaine façon, pouvait prendre à leurs yeux toutes les apparences de l'erreur.

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