LES PENSÉES
Ce sont bien en effet les Pensées que Pascal esquisse à son directeur dans cet entretien^ qui est comme une confession de ses sentiments les plus intimes. Il porta donc en lui près de dix ans ce grand ouvrage. Car, en comptant les quatre dernières années de sa vie, de 1659 à 1662, où, s'il ne pouvait plus écrire, du moins il y pensait toujours (et encore eut-il la force de tracer plus d'une ligne de sa main défaillante), les trois années 1656, 1657 et 1658 furent employées à cette puissante ébauche, en même temps qu'il travaillait aux Provinciales j^puis aux problèmes sur la roulette; l'année 1655 compléta sa connaissance de TËvangile, que M. de Saci traduisait devant lui ; et les deux ou trois années qui précèdent l'avaient familiarisé avec Épictète et Montaigne, qu'il commenta sans doute alors, jetant de verve sur le papier certaines tirades, ou sublimes d'orgueil intellectuel et moral, ou pleines d'insulte et de dérision pour nos sottises et nos faiblesses. Â celte date de janvier 1655, Pascal est donc au |)oint culminant de son œuvre : il la voit tout entière dans son esprit. Le travail préparatoire sur Épictète et Montaigne est terminé : reste, pour le compléter, une étude h, faire sur les miracles, sur l'Ancien et le Nouveau Testament. Mais Pascal sait, dès lors, et il le dit à M. de Saci, jusqu'où il est sceptique avec Montaigne, et à quel endroit précis il l'abandonne; comment, d'autre part, il suit d'abord Épictète pour se séparer tout à coup de lui avec horreur, comme d'un impie; comment enfin, sûr de la vérité qu'il possède, grâce à l'Évangile, il peut renchérir sur les audaces de ces deux philosophes, bafouer l'homme avec une amertume que ne pouvait avoir Montaigne, le diviniser d'autre part, en recourant à un médiateur que n'a pas connu Épiclète, et enchaîner, si l'on ose dire, ces deux philosophes au char de
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Jésus-Christ, pour servir à sou triomphe. Le dogme de là chute originelle^ à laquelle participe toute Thumanité, le dogme de la réparation apportée ensuite par un divin rédempteur, voilà les deux croyances surnaturelles qui seules, suivant Pascal, peuvent rendre raison de notre nature.