DE PASCAL AVEC M. DE SACI
M. Pascal vint aussi^ en ce temps-là, demeurer à Port-Royal des Champs. Je ne m'arrête point à dire qui était cet homme, que non seulement toute la France, mais que toute l'Europe a admiré. Son esprit toujours vif, toujours agissant, était d'une étendue, d'une élévation, d'une sûreté , d'une pénétration et d'une netteté au delà de ce qu'on peut croire... Cet homme admirable enfin, étant touché de Dieu, soumit cet esprit si élevé au joug de J.-C., et ce cœur si noble et si grand embrassa avec humilité la pénitence. II vint à Paris se jeter entre les bras de M. Singlin, résolu de faire tout ce qu'il lui ordonnerait ^ M. Singlin crut, en voyant ce grand génie, qu'il ferait bien de l'envoyer à Port-Royal (des Champs), oii M. Arnauld lui prêterait le collet, en ce qui regarde les autres sciences, et où M. de Saci lui apprendrait à les mépriser. Il vint donc demeurer à Port-Royal ^.
1. Antoine Singlin, né à Paris, vers 1607, mort le 17 avril 1664, Supérieur de la maison de Port- Royal : <c Le talent où il excellait le pluSy c'était dans la conduite des âmes. Son bon sens joint à une piété et d une charité extraordinaires imprimaient un tel respect, que bien quHl n'eût pas la m,ème étendue de génie et de science que M, Aimauld^ non seulement les Religieuses, mais M. Arnauld lui-même^ M. PasccU, M, le Maître et tous ces autres esprits si sublimes ^ avaient
pour lui une docilité d'enfant, et se conduisaient en toutes choses par ses avis. » (Racine, Abrégé de l'histoire de Port-Royal, éd. Hachette, t. IV, p. 474.)
2. Antoine Arnauld (1612-1694) était un homme de science, non moins qu'un théologien. « De toutes les objections qui se firent contre les Méditations de M. Descartes ^ il ne s'en trouva point à qui le public fit plus d'honneur qu'à celles de ce docteur ; et M. Descartes, les jugeant préférables à toutes les autres, ne fut povrU
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M. de Saci ne put se dispenser de le voir par honnêteté, surtout en ayant été prié par M. Singiin ; mais les lumières saintes qu'il trouvait dans l'Écriture et dans les Pères lui firent espérer qu'il ne serait pas ébloui de tout le brillant de M. Pascal, qui charmait néanmoins et enlevait tout le monde. Il trouvait en efTet tout ce qu'il disait fort juste. 11 avouait avec plaisir la force de son esprit et de ses discours ; mais il n'y apprenait rien de nouveau*. Tout ce que M. Tascal lui disait de grand, il l'avait vu avant lui dans saint Augustin*; et faisant justice à tout le monde, il disait : M. Pascal est extrêmement estimable, en ce que, n'ayant point lu les Pères de TÉglise, il avait de lui-même, par la pénétration de son esprit, trouvé les mêmes vérités qu'ils avaient trouvées. Il les trouve surprenantes, disait-il, parce qu'il ne les a vues en aucun endroit; mais pour nous, nous sommes accoutumés à les voir de tous côtés dans nos livres. Ainsi, ce sage ecclésiastique trouvant que les anciens n'avaient pas moins de lumière que les nouveaux, il s'y tenait, et estimait beaucoup M. Pascal de ce qu'il se rencontrait en toutes choses avec saint Augustin.
La conduite de M. de Saci, en entretenant les gens, était de
honteux de s'en faire honneur de son côté comme d'un nouvel appui pour sa philosophie. »
(Baillet, Vie de M. Descartes^ t. II, p. l'24....) — Arnauld fut ensuite le principal auteur de VArt de Penser ou Logique de Port-Royal, et de Nouveaux Éléments de Géométrie, supérieurs, dit-on, à un Essai que Pascal aurait composé sur le même sujet. — Isaac-Louis le Maître (de Saci), 1613-1684, neveu du précédent ; voy . l'introduction, p. 34.
— Prêter le collet à quelqu'un, lutter contre lui : « Je vous prêterai le collet en tout genre d'érudition. » (Molière, Amour médecin, II, 4.) Cf. se colleter. — M. Havet, d'après le manuscrit de la Mazarine, donne : à Portual, simplement ; des Champs ime addition du P. Desmo-
lets et de Tronchaî dans son édition des Mémoires de Fontaine de 1736.
1. Ces derniers mots se trouvent dans redit, de 1736 (t. II, p. 55).
M. Havet les accepte d'après le manuscrit, mais en les mettant après les mots fort juste. Ils semblent mieux à leur place là où nous les laissons.
2. Saint Augustin (354-430), le grand saint de Port-Royal et detous les Jansénistes. Le principal ouvrage de l'évêque d'Ypres, Jansénius, avait pour titre Augu^tinus (Louvain, 1640), et les Jansénistes furent aussi appelés Au^ustiniens.
M. de Saci, Tesprit tout rempli de saint Augustin, croyait le retrouver jusque dans les paroles de Pascal, comme Arnauld dans la philosophie de Descartes.
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proportionner ses entretiens à ceux h qui il parlait. S'il voyait^ par exemple^ M. Champagne, il parlait avec lui de la peinture. S'il voyait M.. Hamon, il l'entretenait de la médecine*. S'il voyait le chirurgien du lieu, il le questionnait sur la chirurgie. Ceux qui cultivaient ou la vigne, ou les arbres, ou les grains, lui disaient tout ce qu'il y fallait observer. Tout lui servait pour passer aussitôt à Dieu et pour y faire passer les autres. Il crut donc devoir mettre M. Pascal sur son fond, et lui parler des lectures de philosophie dont il s'occupait le plus. Il le mit sur ce sujet aux premiers entretiens qu'ils eurent ensemble. M. Pascal dit que ses deux livres les plus ordinaires avaient été Épictète et Montaigne; et il fit de grands éloges de ces deux esprits. M. de Saci, qui avait toujours cru devoir peu lire ces auteurs, pria M. Pascal de lui en parler à fond.
« Epictète, lui dit-il, est un des philosophes du monde qui a mieux connu les devoirs de l'homme. Il veut, avant toutes choses, qu'il regarde Dieu comme son principal objet ; qu'il soit persuadé qu'il gouverne tout avec justice; qu'il se soumette à lui de bon cœur, et qu'il le suive volontairement en tout, comme ne faisant rien qu'avec une très grande sagesse : qu'ainsi cette disposition arrêtera toutes les plaintes et tous les murmures, et préparera son esprit à souffrir paisiblement les événements les plus fâcheux*. Ne dites jamais, dit-il, j'ai perdu cela;
1. M. Champagne, ou Philippe de Champaigne, peintre célèbre du XVII* siècle (t602-i674). — ^M. Hamun (161«-1687),
Tout brillant de savoir, d'esprit et d'i^Io-
[quence,
comme dira de lui Boileau, fut un de ceux qui « prirent un soin tout particulier du jeune Racine». Celuici s'en est souvenu plus tard : il demanda à être inhumé dans le cimetière de Port-Huyal des Champs,
au pied de la fosse de M. Ilamon.
— Il avait étudié la médecine avant sa retraite parmi les solitaires e( se lit le médecin delà maison.
'i. Épictète, Manuel, 34 ; du Vair traduisait ainsi : « Quant à la piété qui est deuë à Dieu, sçach ez que le principal est d'en avoir bonne opinion y comme dé celui qui gouverne toutes choses^ le m,ieux et le plus justement qu'il est pos^ sible, se disposer à luy obéir, et céder à tout ce quil a fail^ et
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dites plutôt, je Tai rendu : mon fils est mort, je Tai rendu ; ma femme est morte, je Tai rendue. Ainsi des biens et de tout le reste. Mais celui qui me Tôte est un méchant homme, dites-vous. De quoi vous mettez-vous en peine par qui celui qui vous l'a prêté vous le redemande?. Pendant qu'il vous en permet Tusage, ayez-en soin comme d'un bien qui appartient à autrui, comme un homme qui fait voyage se regarde dans une hôtellerie'. Vous ne devez pas, dit-il, désirer que ces choses qui se font se fassent comme vous voulez; mais vous devez vouloir qu'elles se fassent comme elles se font*. Souvenez-vous, dit- il ailleurs, que vous êtes ici comme un acteur, et que vous jouez le personnage d'une comédie, tel qu'il plaît au maître de vous le donner. S'il vous le donne court, jouez-le court; s'il vous le donne long, jouez-le long; s'il veut que vous contrefaisiez le gueux,
suivre volontairement ce qu'il ordonne, comme procédant d'un très sage coneeU, Car faisant ainsi vous ne le blasm^rez jainais, jamais votts ne l'accuserez de n'avoir pas soin de vous. »
(p. 296 des Œuvres de Messire Guillaume du Vair, in-f., Paris, 1641.) Pascal cite de mémoire, mais assez exactement.