M. Havet, d'après le Ms
« parce qu'elles sont conformes
dans tous les hommes, et conformes dans la vérité essentielle, lih^i phrase ne finit point. On obtient un sens , satisfaisant en supprimant parce qu'elles, qui parait être une -glose maladroite. D'autant plus que plus bas Pascal, résumant tous les motifs de douter, rappelle celui-ci :
« Comment nous assurerons-nous qu^elle {Vidée de Vâms, du corps^ etc.) est la même da/t\s tous les hommes? » — Je conserve à la vérité essentielle, au lieu de dans la vérité essentielle, comme une correction heureuse du P. Desmolets et de l'édit. de 1736.
2. C'est l'hypothèse du malin génie, que Descartes avait aussi
reprise, et dont on ne peut se défaire qu'en prouvant d'abord que l'auteur de notre esprit et des notions fondamentales qui s'y trouvent, est l'Être parfait, incapable, par conséquent, de nous tromper.
Pascal dit ailleurs : « .... n'|/ ayant point de certitv^, hors la foi^ si Vhomme est créé par un Dieu bon, par un démon mécha/nt^ ou à Vaventurey il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine. (Art.
VIII, 1, Pensées).
3. L'édit. de 1736 : « .... a été destiné à cette fonction par celui qui Va créé ?» — Conjecture :
a été destiné à Vêtre (juge du vrai) de {ou par) celui qui Va créé. ,
ENTRETIEN AVEC M. DE SÂCï.
connaître*? Qui sait même ce que c'est qu'être, qu'il est impossible de définir, puisqu'il n'y a rien de plus général, et qu'il faudrait, pour l'expliquer, se servir d'abord de ce mot-là même, en disant : c'est? Et puisque nous ne savons ce que c'est qu'âme, corps, temps, espace, mouvement, vérité, bien, ni même être, ni expliquer l'idée que nous nous en formons, commentnous assurerons-nous qu'elle est la même dans tous les hommes, vu que nous n'avons d'autre marque que l'uniformité des conséquences, qui n'est pas toujours un signe de celle des principes ; car ils peuvent bien être différents et conduire néanmoins aux mêmes conclusions, chacun sachant que le vrai se conclut souvent du faux.
(( Enfin il examine si profondément toutes les sciences : et la géométrie, dont il montre l'incertitude dans les axiomes et dans les termes qu'elle ne définit point, comme d'étendue, de mouvement, etc. ; et la physique en bien plus de manières, et la médecine en une infinité de façons -, et l'histoire, et la politique, et la morale, et la jurisprudence, et le reste*; de telle sorte que l'on demeure convaincu que nous ne pensons pas mieux à présent que dans quelques songes dont nous ne nous éveillons qu'à la mort, et pendant lesquels nous avons
1 . Logique de Port-Royal : « Ce que les Académiciens disaient quHl était impossible de trouver la véritéy si on n'en avait des marques^ comme on ne pourrait reconnaître un esclave fugitif qu'on chercherait^ si on n'avait des signes pour le distinguer des autresy au cas qu^on le rencontrât, n^est qu'une vaine subtilité.
Comm,e il ne faut point d'autres m^arques pour distinguer la lumière des ténèbres, que la lu-
mière même qui se fait assez s&ntir, ainsi, il n'en faut point d'autres pour reconnaître la vérité, que la clarté qui l'environne. •» (!•' Discours.)
2. Pascal ne fait ici quUndiquer sommairement, à propos de la géométrie, les deux objections principales qu'il développe ailleurs tout au long, dans le fragment de l'esprit géométrique. Est-ce à la lecture de Montaigne qu'il en aurait été frappé?
PASCAL, OPUSCULES
ENTRETIEN AVEC M. DE SACi.
aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel*. C'est ainsi qu'il gourmande si fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi, que, lui faisant douter si elle est raisonnable, et si les animaux le sont ou non, ou plus ou moins, il la fait descendre de Texcellence qu'elle s'est attribuée, et la met par grâce en parallèle avec les bêtes, sans lui permettre de sortir de cet ordre jusqu'à ce qu'elle soit instruite par son Créateur même de son rang qu'elle ignore; la menaçant, si elle gronde, de la mettre au-dessous de toutes, ce qui est aussi facile que le contraire; et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que pour remarquer sa faiblesse avec une humilité sincère, au lieu de s'élever par une sotte insolence. »
M. de Saci se croyant vivre dans un nouveau pays et enlendre une nouvelle langue, il se disait en lui-même les paroles de saint Augustin : « ô Dieu de vérité ! ceux qui savent ces subli-
1 . Montaigne avait dit : « Ceulx qui ont apparié noire vie à un songe ont eu de la raisonf à Vadventure^ plus quHU ne pensoient.... Noslre raison et nosire âme recevant les fantaisies et opinions qui luy naissent en dormant^ et auctorisant les actions de nos songes de pareille approbation qu^elle faict celles du iour, pourquoy ne fnetionsnous en double si nostre penser, nostre agir, est jms un auUre songer, et noslre veiller quelque espèce de dormir? » {Essais, liv.
U, c. XII.) — Et Pascal ailleurs, dans un passage qu'il a barré, il est vrai : a Enfin^ comme on rêve souvent qu^on rêve, entassant un songe sur Vautre, il se peut
aussi bien faire que cette vie n'est elle-même qu^un songe, sur lequel les autres sont entés, dont notts nous éveillons à la mort, pendant laquelle {laquelle vie) nous avons aussi peu les principes du vrai et du faux que pendant le so7nm>eil naturel. .. » (Éd. Havet, 1. 1, p. 113, note.) — Descartes, qui comptait parmi les raisons de douter les illusions des songes, déclare ailleurs : « .... lorsqu''au milieu de nos songes nous apercevons que nous rêvons, ^est bieti un effet de notre imagination de ce que nous rêvons, mais c'est un ouvrage qui n'appartient qu'à l'entendement seul de nous faire apercevoir de nos rêveries. »
(i?ép. aux 5" object,, i5.)
ENTRETIEN AVEC M. DE SACl. 51
lités de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables? » Il plaignait ce philosophe qui se piquait, se déchirait de toutes parts des épines qu'il se formait^ comme saint Augustin dit de lui-même, lorsqu'il était en cet état. Après donc avoir écouté tout avec patience, il dit à M. Pascal ^ :
a Je vous suis obligé^ monsieur; je suis sûr que si j'avais lu longtemps Montaigne, je ne le connaîtrais pas autant que je fais depuis cet entretien que je viens d'avoir avec vous. Cet homme devrait souhaiter qu'on ne le connût que par les récits que vous faites de ses écrits; et il pourrait dire avec saint Augustin : Ibi me vides j attende*. Je crois assurément que cet homme avait de l'esprit ; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il n'en a, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes. Vous pouvez juger qu'ayant passé ma vie comme j'ai fait, on m'a peu conseillé de lire cet auteur, dont tous les ouvrages n'ont rien de ce que nous devons principalement rechercher dans nos lectures, selon la règle de saint Augustin, parce que ses paroles ne paraissent pas sortir d'un grand fond d'humilité et de piété. On pardonnerait à ces philosophes d'autrefois, qu'on nommait Académiciens, de mettre tout dans le doute. Mais qu'avait besoin Montaigne de s'égayer l'esprit en renouvelant une doctrine qui passe maintenant chez les chrétiens pour une folie? C'est le jugement que saint Augustin fait de ces personnes. Car on peut dire après lui de Montaigne, à l'égard de la jeunesse : il met dans tout ce qu'il dit la foi à part; ainsi nous, qui avons la foi, devons de même mettre à part tout ce qu'il dit. Je ne blâme point l'esprit de cet auteur^qui est un grand don de Dieu, mais il pouvait s'en servir mieux, et en faire plutôt un sacriÛce à Dieu qu'au démon. A quoi sert un bien^ quand on en use si mal? Quid proderaty etc.? dit de lui-même ce saint docteur avant sa conversion. Vous êtes heureux, monsieur, de vous être élevé au-dessus de ces personnes qu'on ap*^ pelle des docteurs, plongés dans l'ivresse de la science, mais
1. M. Havet, d'après le manuscrit : oc Après donc une assez longue patience. » J'ai préféré la leçon de Sainte-Beuve, d'après son manuscrit {Port-Royal, 1867, t. II, p. 387), qui est aussi celle qu'a suivie redit, de 1736 {Mémoires
de Fontaine, t. II, p. 64). — M. de Saci, en sa qualité de « sage eccté-.
siastique », devait savoir écouter patiemment.
2. M. Havet : ibi me vide, attende, Sainte-Beuve et l'édit. de 1736 donnent vides.
ENTRETIEN AVEC M. DE SACI
qui oiit le cœur vide de la vérité '. Dieu a répandu dans votre cœur d'autres douceurs et d*autres attraits que ceux que vous trouvez dans Montaigne. 11 vous a rappelé de ce plaisir dangereux, a jucunditate pesliferâj dit saint Augustin, qui rend grâces à Dieu de ce qu'il lui a pardonné les péchés qu'il avait commis en goûtant trop les vanités ^. Saint Augustin est d'autant plus croyable en cela, qu'il était autrefois dans ces sentiments; et comme vous dites de Montaigne que c^est par ce doute uni-
1. Tel est le texte de M. Havet, d'après le Ms. de la Mazarine.
Sainte-Beuve en donne un autre, d'après son manuscrit, dit-ii :
« .... parce que ses paroles ne viennent point de Vhumilité et de la piété chrétienne^ et qu'elles renversent les fondements de toute connaissa/nce^ et pa/r conséquent de la religion même, (M. de Saci a-t-il dit cela 7 La religion serait donc intéressée à la défense de la philosophie dogmatique, pour combattre ensemble le pyrrhonisme ?) Cest ce que ce saint Docteur a reproché à ces philosophes d'au' trefois, qu^on nommait AcadémiciertSf et qui voulaient mettre tout dans le doute. Mais qu'avait besoin Montaigne de s^égayer Vespril en renouvelant une doctrine qui passe avec raison parmi les chrétiens pour une folie? Si on allègue, pour excus&r Montaigne^ que dcms tout ce qu'il dit il met à part la foi^ nous qui avons la foi, nous devons mettre à part tout ce que dit Montaigne. Je ne blâme point dans cet auteur l'esprit, qui est un grand don de Dieu; mais il devait s''en servir mieuXy et en faire plutôt un sacrifice à Dieu qu''au démon. Pour tiOUSy Monsieur j vous êtes heureux de vous être élevé au-dessus de ces docteurs plongés dans Vi-
vresse de la science, et qui ont le cœur vide de la vérité.... »
(T. II, p. 388 du Port-Royaly 1867.) — Dans ce texte, plus court sauf en un passage, qui parait être une interpolation, on sent un peu d'arrangement, moins de laisser aller, à coup sûr, que dans celui que donne M. Hayet. — Malgré le soin que Pascal avait pris de dire que Montaigne parle seulement de la raison destituée, dénuée de la foi, de la raison sans la révélation, M. de Saci ne se laisse pas prendre à cet air de bon apôtre, et semble même railler doucement la candeur de Pascal, qui croit sincères ces déclarations de Montaigne.
Ne le traite-t-il pas un peu en jeune homme 7 Du moins ce qu'il dit là est toujours bon à dire, c'est son expression, à Végard de la jeunesse.
2. Ce rapprochement de Pascal et de saint Augustin permet à M. de Saci d'être sévère à l'égard de son pénitent, et de lui faire la leçon comme ce saint Docteur se l'était faite à lui-même : qu'il se tienne en garde désormais contre Vivresse de la science oiî sont plongés ceux qu'on appelle les docteurs, qu'il prie Dieu de lui pardonner les péchés qu'il a commis en goûtant trop à ces va/nités. Lui aussi a sacrifié au démon.
ENTRETIEN AVEC M. DE SACI
versel qu'il combat les hérétiques de son temps, ce fut aussi par ce même doute des Académiciens, que saint Augustin quitta l'hérésie des Manichéens. Depuis qu'il fut à Dieu, il renonça à cette vanité, qu'il appelle sacrilège (et fit ce qu'il dit de quelques autres) * ; il reconnut avec quelle sagesse saint Paul nous avertit de ne nous pas laisser séduire par ces discours. Car il avoue qu'il y a en cela un certain agrément qui enlève : on croit quelquefois les choses véritables, seulement parce qu'on les dit éloquemment. Ce sont des viandes dangereuses, dit-il, que l'on sert en de beaux plats : mais ces viandes, au lieu de nourrir le cœur, elles le vident*. On ressemble alors à des gens qui dorment, et qui croient manger en dormant ; ces viandes imaginaires les laissent aussi vides qu'ils étaient*. »
M. de Saci dit à M. Pascal plusieurs choses semblables : sur quoi M. Pascal lui dit que, s'il lui faisait compliment de bien posséder Montaigne et de le savoir bien tourner, il pouvait lui dire sans compliment qu'il possédait bien mieux saint Augustin, et qu'il le savait bien mieux tourner, quoique peu avantageusement en faveur du pauvre Montaigne*. Il lui parut être extrô-
1 . Ci Et fit ce qu'il dit de quelquee autres • manque et dans Sainte-Beuve et dansl'édit. de 1736.
— On Toit que la tactique de se servir du scepticisme pour défendre la religion n'est pas nouvelle :
Montaigne Taurait employée avant Pascal, et saint Augustin avant Montaigne. Cependant, si la parfaite bonne foi de saint Augustin et de Pascal ne laisse aucun doute, il n'en est pas de même de celle de Montaigne, et les coups que ce singulier défenseur du christianisme feignait de porter aux adversaires de la religion, atteignaient d'abord, semble-t-il, ce qu'il prétendait défendre.
2. M. Havet, d'après le Ms. de la Mazarine : elles le séduisent. — Sainte-Beuve, d'après son Ms. sans doute : le laissent vide. L'édit. de i736 : le vident. Le P. Desmolets avait mis : elles le vident. J'adopte
cette correction. Séduisent est une répétition de ce qui précède : laisser séduire par ces discours.
Quant à le laissent vide, c'est d'avance l'expression qui va suivre.
3. M. de Saci reprend ici pour son compte la comparaison de la vie à un songe, si conforme, en effet, au mysticisme chrétien, pour qui la vraie réalité n'est pas ce* monde d'apparences et d'illusions •, mais se trouve hors du temps et dans l'éternité.
4. M. Havet : en faveur de M. Montaigne. Mais nulle part Montaigne n'est ainsi traité dans tout l'entretien. Sainte-Beuve dit :
en faveur du pauvre Montaigne, et suit son Ms., car il continue, en l'expliquant : « /l (M. Pascal) lui parut être extrêmement édifié de tout ce qu'il {M. de Saci) venait de lui représenter. T» {T. II, p. 389, Port-Royal, 1867.) L'édit. de 1736
ENTRETIEN AVEC M. DE SACI
mement édiÛé de la solidité de tout ce qu'il venait de lui représenter^; cependant, étant encore tout plein de son auteur^ il ne put se retenir et lui dit ;
« Je vous assure, monsieur, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de rhomme contre Thomme, qui, de la société avec Dieu où il s'élevait par les maximes de la seule raison, le précipite dans la nature des bêtes*; et j'aurais aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande vengeance, si, étant disciple de PÉglise par la foi, il eût suivi les règles de la morale, en portant les hommes qu'il avait si utilement humiliés à ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer de ceux qu'il les a convaincus de ne pouvoir pas seulement connaître *»
« Mais il agit, au contraire, de cette sorte, en païen.
supprimait les deux {{ et mettait A/. Pascal, M, de Saci. — M. de Saci avait parlé avec la gravité d'un directeur, malgré tous les ménagements polis dont il se servait.
Pascal répond en homme du monde, avec force compliments ; bientôt il s'abandonne à sa verve, et le ton devient cavalier et plaisant par endroits. On voit qu'il n'a pas encore renoncé tout à fait au « pauvre Montaigne », si durement traité par M. de Saci.