L'édit. de 1736 : résulterait
4. M. Havet préfère chassant à la leçon même du Ms. : sachant.
Le P. Desmolets et l'édit. de 1736 avaient été déjà de cet avis. Ajoutons que plus bas (p. 65, 1. 9) Pascal dira : « ... ces contraires, dont Vun chasse Vorgueil et Vautre la paresse.... »
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gesse véritablement céleste, où s'accordent ces opposés, qui étaient incompatibles dans ces doctrines humaines*. Et la raison en est que ces sages du monde placent les contraires dans un même sujet, car Tun attribuait la grandeur à la nature et l'autre la faiblesse à cette même nature, ce qui ne pouvait subsister; au lieu que la foi nous apprend à les mettre en des sujets différents t tout ce qu'il y a d'infîrme appartenant à la nature, tout ce qu'il y a de puissant appartenant à la grâce '. Voilà l'union étonnante et nouvelle qu'un Dieu seul pouvait enseigner, et que lui seul pouvait faire, et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable de deux natures dans la seule personne d'un Homme-Dieu '.
(c Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, de m'emporter ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie qui était seule mon sujet ; mais il m'y a conduit insensiblement; et il est difficile de n'y pas rentrer, quelque vérité qu'on traite, parce qu'elle est le centre de toutes les vérités; ce qui paraît ici parfaitement, puisqu'elle enferme si visiblement toutes celles qui se t^puvent dans
1. Après avoir établi la thèee (Épictète), Vaniithèêe (Montaigne), j^scai opère la synthèse en invoquant Jésu&-Chriât et l'Évangile.
Quant aux doctrines humaines, toutes sont impuissantes : les sages du monde, comme dit dédaigneusement Pascal, ne peuvent trouver la vérité, chacun à part ; ilsne peuvent non plus s'accorder ni même s'entendre entre eux.
2. Voilà bien l'humilité chrétienne : elle fait honneur à Dieu de tout ce qu'il y a de bon dans l'homme, et n'accuse que soi de
toutes ses faiblesses. Tout le mal vient de la créature, et tout le bien du Créateur.
3. Cette théorie des images ou plutôt des figures tiendra une très grande place dans les Pensées.
Pascal la résume ainsi : « Dans les Juifs , la vérité n'éiait que figurée. Dans le ciel^ elle est découverte. Dans l'Église, elle est couverte, et reconnue par le rapport à la figure. La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la figure. »
(Art. XV, 9.)
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ces opinions ^ Aussi je ne vois pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. Car s'ils sont pleins de la pensée de la grandeur de l'homme, qu'en ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de l'Évangile, qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu ? Et, s'ils se plaisent à voir l'infirmité de la nature, leur idée n'égale plus celle de la véritable faiblesse du péché, dont la même mort a été le remède*. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont désiré ; et, ce qui est admirable, ils s'y trouvent unis, eux qui ne pouvaient s'allier dans un degré infiniment inférieur' ! »
M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il était surpris de voir comment il savait tourner les choses. II avoua en même temps que tout le monde n'avait pas le secret comme lui de faire sur ces lectures des réflexions si sages et si élevées. Il lui dit qu'il ressemblait à ces médecins habiles qui, par la manière adroite de préparer les plus grands poisons^ en savent tirer les plus grande remèdes. Il ajouta quC; quoiqu'il voyait bien, par tout ce qu'il venait de lui dire, que ces lectures lui étaient utiles, il ne pouvait pas croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de gens dont l'esprit se traînerait un peir et n'aurait pas assez d'élévation pour lire ces auteurs et en juger^ et savoir tirer les perles du milieu du fumier,
1. La philosophie, pour Pascal, c'est la philosophie morale, et celle-ci mène aisément à la théologie. Quant à la philosophie naturelle, Pascal paraît s'en être assez peu soucié : que! besoin en avaitil ? la science lui suffisait de ce côté-là. — Remarquons aussi que Pascal arrive à la théologie par un progrès régulier île sa pensée, en partant de certaines idées philosophiques, et sans avoir besoin d'une impulsion extérieure. Il s'est con-
verti lui-même, par ses propres réflexions, et ne doit pas sa conversion à autrui.
2. Ainsi rÉvangile enchérit à la fois et sur Épictète et sur Montaigne. Il élève l'homme plus haut que ne pouvait faire Épictète, et l'abaisse et l'humilie bien plus que ne faisait Montaigne.
3. L'Évangile est la vérité suprême, le plus haut degré de vérité.
Épictète et Montaigne s'arrêtent à un degré infiniment inférieur.
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ea
aurum ex siercare Tertullianij disait un Père. Ce qu'on pouvait bien plus dire à ces piiilosopiies, dont le fumier^ par sa noire fumée, pouvait obscurcir la foi ctiancelanle de ceux qui les lisent. C'est pourquoi il conseillerait^ toujours à ces personnes de ne pas s'exposer légèrement à ces lectures, de peur de se perdre avec ces philosophes, et de devenir la proie des démons et la pâlure des vers, selon le langage de l'Ëcriture^ comme ces philosophes Pont été ^.
« Pour Putilité de ces lectures, dit M. Pascal, je vous dirai fort simplement ma pensée. Je trouve dans Épictète un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses extérieures, et pour les forcer à connaître qu'ils sont de véritables esclaves et de misérables aveugles; qu'il est impossible qu'ils trouvent
1. Sainte-Beuve : « ... avantageuses à beaucoup de gens dont Vesprit n'aurait pas assez d'élévation pour lire ces auteurs et en juger ^ et pour savoir tirer quelques perles du milieu de ce fumier, doit il s''élevait même une noire fumée qui pouvait obscur^ cir la foi chancelante de cet*aj qui les lisent; que, par cette raison, il conseillerait... » (Cité t. II, p. 390-1, Port-Royal, i867.) — « J'ai respecté les longueurs », ajoute-t-il. On voit qu'au moins dans un autre Ms. que le sien, il y en avait encore plus qu'il ne pensait.
2. Ce jugement de M. de Saci, qui damne et Montaigne et Épictète, n est-il pas un blâme indirect à l'adresse de Pascal et de sa tentative pour accorder les deux philosophes en les subordonnant à l'Évangile ? M. de Saci, plus tard, aurait-il conseillé à fout le monde la
lecture des Pensées, quoique le remède y fût placé à côté des deux poisons? Pascal avait-il choisi le bon moyen de faire accepter le christianisme à tout le monde ?
Sauf quelques rares esprits qui ne reculent pas devant un mysticisme aussi hardi, ne pouvait-on craindre que beaucoup ne s*arrètassent à l'une ou à l'autre des deux doctrines qu'il sacrifie à TÉvangile, soit à la morale d'Épictète, soit plutôt au scepticisme de Montaigne ? Les réserves prudentes de M. de Saci font prévoir et expliquent les coupures, les atténuations que plus tard Arnauld, Nicole et d'autres partisans d'un christianisme plus sensé, feront au texte même de Pascal, — Je maintiens avec le P. Desmolets et l'édit. de 1736 : la proie des dém,ons, quoique M. Havet donne, d'après le Ms. : Vobjet des démons. Peut-être faut-il lire : le jouet des démons.
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autre chose que Terreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui, hors la foi, se piquent d'une véritable justice; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs opinions, et qui croient* trouver dans les sciences des vérités inébranlables ; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égarements, qu'il est difficile, quand on fait un bon usage de ces principes, d'être tenté de trouver des répugnances dans les mystères : car l'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné de vouloir juger si l'Incarnation ou le mystère de l'Eucharistie sont possibles : ce que les hommes du commun n'agitent que trop souvent*. « Mais si Épictète combat la paresse, il mène k l'orgueil, de sorte qu'il peut être très nuisible à ceux qui ne sont pas persuadés de la corruption de la plus parfaite justice qui n'est pas de la foi'. Et Montaigne est abso-
1. L'édit. de 1736 ajoute ici : «c indépendctfnment de Vexistence et des perfecliona de Dieu.... »
(T. II, p. 72 des Mémoires de Fontaine.) Si Pascal a dit cela, il approuvait Descartes qui prétend fonder la certitude de la science sur la souveraine véracité de Dieu ; et il ne blâme que les savants qui croient pouvoir se passer de métaphysique.
Mais Pascal n'a pas dit cela sans doute.
2. Ainsi Pascal ferait lire Épictète aux Méré, aux Miton, aux Desbarreaux, pour leur faire honte de leur conduite et les ramener à des Sentiments plus élevés. Epictète, joint aux principes d^honnèteté qu'il gardait de l'éducation paternelle, l'aurait empêché lui-même de jouir en paix des plaisirs mondains.
D'autre part, Montaigne est utile pour rabattre le dogmatisme intempérant que la science produit en quelques-uns, et la confiance de ceux qui s'imaginent pouvoir être honnêtes par les seules forces de leur esprit, sans Dieu. — En même temps Pascal livre le secret de la tactique qu'il suivra dans les Pensées : il attaquera la science, même la mathématique, non pour la ruiner, mais pour faire voir qu'elle suppose des choses très peu claires, et qu'eu définitive il n'est pas plus diflicile de croire aux mystères qu'à tant de postulats admis néanmoins sans difficulté.
3. Tout homme juste dont la justice ne vient pas de la foi, ne Test pas d'une façon saine et pure. Sa justice est corrompue.
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lument pernicieux à ceux qui ont quelque pente h. Vimpiété et aux vices. C'est pourquoi ils doivent être réglés avec beaucoup de soin, de discrétion et d'égard à la condition et aux mœurà de ceux à qui on les conseille*. Il me semble seulement qu'en les joignant ensemble, elles ne pourraient réussir fort mal *, parce que Tune s'oppose au mal de l'autre : non qu'elles puissent donner la vertu, mais seulement troubler dans les vices ; l'âme se trouvant combattue par ces contraires, dont l'un chasse l'orgueil, et l'autre la paresse ; et ne pouvant reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnements ni aussi les fuir tous. »
Ce fut ainsi que ces deux personnes d'un si bel esprit s'accordèrent enfin au sujet de la lecture de ces philosophes; et se
1 . Ainsi Épictète peut être très nuisible, Montaigne est absolument pernicieux. Mais l'apologie que Pascal médite n'est-elle pas dangereuse aussi pour la plupart, et utile seulement à quelques-uns ? Elle fait si grande la part de Montaigne, que beaucoup peuvent être tentés de s'en tenir là. Et en revanche elle ôte à la morale stoïque son autorité sur les âmes. Que restera-t-il à ceux qui, s'arrêtant à cette conclusion négative, n'auront pas la force de suivre Pascal au delà? Et cette force, ne l'a pas qui veut : c'est Dieu seul qui la donne. — Je ne sais si des deux poisons, Pascal no regardait pas celui d'Épictète comme le plus dangereux encore, parce qu'il affecte les apparences d'une nourriture saine et fortifiante pour l'âme. Ne dira-t-il pas de la comédie : « C'est une représentation si naturelle et si délicate des pas-
PASCAX, OPUSCULES.
sions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour : principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête? Car, plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées, etc.... » {Pensées, art. XXIV, 64.)
2. Réussir, avoir un succès, ou plutôt un résultat, bon ou mauvais, n'importe. Dans le sens derésulter, Pascal a dit : «c De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée. » {Pensées, art. XVII, 1.) Et dans la ir Provinciale : a Quand il s'agirait de convertir toute la terre, il ne serait pas permis de noircir des personnes innocentes, parce qu'on ne doit pas faire le moindre mal pour en faire réwsstV le plus grand bien.»
{Pascaly éd. Hachette, 1886, 1. 1, p. 364.)