‹ Opuscules poétiques du général L. N.M.CarnotChapitre 15 sur 116 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

SONNET

JliNcoiiE quelques jours , et nous serons égaux : Grands, petits, confondus, tous réduits en poussière. La Mort, d'un même coup , en promenant sa faulx , Ainsi que Thumble fleur frappe la tige altière.

Ali! qu'importent la pourpre ou les tristes lambeaux, Dont nous sommes vêtus lorsqu'on nous porte en terre? Que sert d'avoir vécu seul avec ses troupeaux , Ou d'un nom immortel poursuivi la chimère ?

Le trépas est terrible à qui doit tout quitter : Mais celui qui n'eut rien n'a rien à regretter. Et l'être qui languit attend que l'heure sonne.

Quand d'un même limon nous sommes tous pétris, Quand nous n'offrons aux vers que les mêmes débris; D'où vient ce fol orgueil auquel on s'abandomie?

LENYIE.

xARMi tous les fléaux de l'ordre social, Qui tyrannisent l'homme, empoisonnent sa vie, Etoiifrent dans son eœur tout sentiment moral, Aucun n'est comparable au serpent de l'envié.

Passion dévorante extraite des enfers, Véritable vautour qui r'»nge les entrailles ; Harpie aux yeux hagards, au langage pervers, Qui s'abreuve de fiel et vit de funérailles.

Aucun lieu n'est exempt de sa contagion; C'est elle qui poursuit Milliade, Aristides, Elle condamne à mort Socrate et Phocion : Nulle vertu n'échappe à ses trames perfides.

Cesl elle qui dissout les plus nobles liens, Qui remplit l'univers de débals mcrcantilles, Qui sème la discorde entre les citoyens , Arme les nations, divise les familles.

( 39 ) Heureux sont ceux auxquels ce monstre est inconnu. Que le bonheur d'autrui ne met point au supplice. Qui satisfaits pour eux des dons qu'ils ont reçus , Honorent le mérite et lui rendent justice!

Mais combien il est peu de ces coeurs généreux ! Cependant la nature est toujours équitable : Fille n'a pas voulu que l'un fût malheureux , Parce qu'un autre avait un sort plus favorable.

Ce sont nos préjugés, nos institutions.

Qui font naître l'orgueil , l'envie et l'avarice :

Mille besoins nouveaux, fruits des opinions ,

Soumettent l'homme à l'homme, et le monde au caprice.

Le hasard t'a fait naître avec assez de bien , Tu peux vivre tranquille, élever ta famille : Mais tu meurs de tristesse, et tu crois n'avoir rien, Vu qu'Albert plus que toi, par sa fortune brille.

Tu vis considéré dans un cercle bourgeois , Ton commerce va bien , on t'estime , on t'honore ; Mais ton égal a su parvenir aux emplois : La fièvre te saisit , le chagrin te dévore.

Tu passes justement pour être bon époux ; Ta femme est sage et belle , on cite ton ménage : Mais peux-tu t'empêcher de devenir jaloux ? Ton ami va , dit-on , faire un grand mariage.

Jusqu'à ce jour Agnès vécut modestement; Mais la tête lui tourne, et c'est un vrai délire : C'est ({ue sa belle-soeur possède en ce moment , Une robe à la mode , avec un cachemire.

Sur un cerveau malade et dif^ne de pitié , Si la raison pouvait conserver quel(pie empire, J'oserais demander : T'a-t-on sacrifié ? Depuis peu ton état est-il devenu pire ?

Serait-ce à tes dépens qu'un tel s'est enrichi? Son élévation t'a-t-elle fait descendre?

L'héritage qu'il fait t'aurait-il appauvri? La place qu'il obtient, y pouvais-tu prétendre?

Ah ! qu'importe, dis-tu, ce qu'est la chose en soi? Nous sommes tous néant •, mais lorsque je compare , Je ne saurais souffrir quelqu'un plus grand que moi : Tout homme pense ainsi , tout le monde s'égare.

— D'accord 5 la passion se laisse décevoir -, Et César nous apprend à bien connaître l'homme , Quand il dit en passant : J'aimerais mieux me voir Premier dans ce hameau , que le second dans Rome.

Je suis aussi jaloux , je veux en convenir : Eh bien! atteints tous deux de même maladie, Voyons si nous pourrons ensemble nous guérir, Et chasser de nos coeurs cette triste manie.

Que gngnons-nous d'abord avec notre cliagrin ? ISous aggravons nos maux , et nos plaintes sont nulles : A nous fâcher ainsi contre notre destin , Nous attirons sur nous mépris et ridicules.

Pour un mieux prétendu nous quittons le vrai bien :

L'àme Hotte incertaine et jamais ne repose :

Un cœur préoccupé ne jouit plus de rien ;

Ce qu'on possède est nul , quand on veut autre chose.

Connaissons-nous d'ailleurs ce que nous désirons? Ces faveurs que l'on croit , par don pur accordées , Savons-nous à quel prix, quelles conditions, Par ces heureux du siècle elles sont possédées ?

Remarquons-nous en eux plus de sérénité ?

Sans contrainte en tout temps les voyons-nous sourire ?

Leur maintien montre-t-il cette franche gaîté

Qui prouve un être heureux et que le calme inspire ?

Il est deux grands écueils pour la félicité ; Le trop et le trop peu : ce défaut de balance Est un mal inhérent à la société :

De l'un provient l'abus , de l'autre l'indigence.

Mais le travail distrait et nourrit l'indigent , Rétablit l'équilibre et forme les vrais sages. L'or donne des palais : mais là , le plus souvent y La détestable envie exerce ses ravages.

I.c riche est le jouet ries plus lâches flatteurs ; L'impcrtun parasiti; à le suivre s'obstine \ Sa sotte ambition croit avec ses grandeurs : Son sommeil est troublé , la crainte le domine.

La nature est toujours abondante en moyens \

C'est nous qui leur manquons, nos besoins s'afTaiblisscnl ;

Avec profusion elle répand ses biens -,

Mais souvent c'est en vain , et nos sens nous trahissent.

Qui veut outrc-passer ce que prescrit sa loi. Eprouve du dégoût les mortelles atteintes \ Si des dons qu'il obtint il pervertit l'emploi, Il en porte bientôt les fatales empreintes.

Des excès qu'il commet il est toujours puni ;

Sa jouissance est fausse et sa santé s'altère 5

De la surabondance il éprouve l'ennui.

Tout lui devient poison, rien ne saurait lui plaire.

Un homme est en pouvoir, on l'enivre d'encens; Mais il est accablé par un trop grand ouvrage ; Il ne peut disposer d'un seul de ses moraens, Son travail obligé le tient en esclavage.

Eu prenant une charge il s'est mis dans les fers ; De résultats sans nombre il s'est rendu comptable : Seul il soutient le poids de cent travaux divers: De succès incertains il s'est fait responsable.

(43 ) Il est circonvenu par les séductions^ Pour ses moindres erreurs on est inexorable ; Réussit-il enfin? à ses intentions, On prête un but perfide, et c'est un grand coupable.

Ceux-ci , pour leurs exploits , viennent d'être anoblis -,

De ceux-là dès long-temps la race est illustrée j

A la froide étiquette ils sont assujettis;

Leurs rubans et leurs croix ne sont qu'une livrée.

Ce brave commandant est créé général ;

Mais il veut être encor gouverneur de province :

Il est déshonoré s'il n'est fait maréchal :

Cet autre est nommé duc, mais il veut être prince,

Florimon fait des vers depuis plus de vingt ans, C'est un très-bel esprit , qu'avec raison l'on vante , Et pour l'Académie il s'est mis sur les rangs : Dans peu c'est fait de lui , s'il n'est un des quarante.

Les jours de ce richard ne sont que volupté : Que faut-il pour jeter le trouble dans son ame ? Le moindre passe-droit qui blesse sa fierté. Un rival préféré, le dédain d'une femme.

Un simple accès de goutte , un rien qui tourne mal , Une cause perdue, un chagrin domestique , Une discussion de cérémonial, Suffit pour dissiper ce bonheur fantastique.

Abjurons, ô mortels! cette fatale erreur, Qui confond à nos yeux follement idolâtres , Le bonheur apparent, avec le vrai bonheur, Les lois de la nature , et les jeux de théâtres.

Aux sublimes beautés dont chacun peut jouir. Pouvons-nous comparer une pompe frivole : Par des plafonds dorés nous laisser éblouir, Quand nous pouvons fixer la céleste coupole?

Que peuvent nous offrir pour dédommagement Les maîtres de la terre en nous rivant des chaînes? Peuvent-ils nous donner un meilleur jugement. Des organes plus sîirs , ou des têtes plus saines ?

Non, mais des dignités, des titres, des cordons : Tout ce qui n'est pas nous ; tout ce qui nous enivre , Attise dans nos coeurs le feu des passions. Et pour la liberté nous empêche de vivie.

La Mort arrive enfin, qui met tout à niveau ^ Marchant d'un pas égal, forçant toutes les portes -, Fit sans distinction entraînant au tombeau Protecteurs, protégés, les rois et leurs cohortes.

Osons donc nous soustraire au sort de l'envieux ; Et voici les conseils que donne la sagesse : l'^réquenter ses égaux, mépriser l'orgueilleux, Et laisser le flatteur croupir dans sa bassesse.

(45) Dédaigner les grandeurs de pure opinion •, Accoutumer ses yeux aux beautés naturelles; Aux grandes vérités élever sa raison.

Attacher sa pensée aux choses immortelles.

S'exercer au travail , et tâcher d'éviter m

Le commerce des grands; se suffire à soi-même^ Restreindre ses besoins, et sans rien convoiter, D'ua cœur indépendant faire son bien suprême.

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