GRANDS DE SON EMPIRE
Le prince des démons , l'effroyable Satan , Ayant au consistoire assemblé son divan , Se lève, et composant , et son geste, et sa langue, Roule ses yeux ardens, puis tient cette harangue.
Illustres compagnons ! ]e vous ai convoqués , Pour vous donner avis des moyens compliqués . Par lesquels sourdement contre nous Ton conspire:, Et de l'état critique où se trouve l'empire. Non qu'on puisse jamais saper ses fondemens : L'enfer brave du ciel les eflbrts impuissaus. Je suis de ce séjour souverain légilime ; Mes droits sont établis, ce sont les droits du crime. En vain Dieu tenterait de nous anéantir ; Immortels comme lui , nous ne saurions périr. Ces lieux sont interdits aux anges de lumière 5 Il existe entre nous une éternelle guerre :
(47 ) Mon odieux rival ne peut franchir ce seuil , Aggraver nos douleurs ni dompter mon orgueil. Mais il s'agit ici du soin de noire gloire : Notre essence est de nuire , et de rendre illusoire Sa prédilection , en séduisant les coeurs , Egarant les humains et corrompant les mœurs. Blasphémer, insulter, narguer la Providence, Sur ses cnfans chéris épuiser la vengeance , Entraîner dans l'abîme et rendre criminel , Celui que son amour destinait pour le ciel : Vous ne l'ignorez point, illustres coryphées ! Des esprits infernaux ce sont là les trophées. Pourrions-nous supporter sans indignation , Qu'on voulût nous ravir notre illustration ? Cependant chaque jour, c'est chose trop connue, De nouveaux arrivés le nombre diminue : Ils ne sont plus ces temps, où, sortant du trépas. Les mortels à l'envi se jetaient dans nos bras. Plus de pacte avec nous , plus de pouvoir magique Nul ne prête l'oreille au cri d'un fanatique. Depuis que la raison lance au loin ses éclairs , L'esprit de tolérance envahit l'univers •, Et nous ne voyons plus de ces guerres sacrées , Au nom d'un Dieu de paix dévaster les contrées 5 Les peuples s'égorger pour leur religion , Ou la faire servir à leur ambition.
Plus de miracles faux, plus de fraude pieuse : L'hypocrite a quitté sa marche tortueuse : La sagesse en tous lieux prêchant l'humanité , Combat , et le faux zèle et l'incrédulité :
(48 ) L'alliée est sans crédit, comme le fanatisme, 'Et partout le bon-sens démasque l'égoisme. C'est peu d'avoir perdu le pouvoir de tromper : Un immense pays vient de nous échapper , Qui s'étend de la Gaule aux colonnes d'Hercule ^ Berceau du jésuitisme et de ce vain scrupule , Qui peuplait les couvens, les cachots et l'enfer. Un zéphir en Espagne a désinfecté l'air, Les Lûchers sont éteints, plus de sainte Hermandade, De doux inquisiteurs, de bénigne estrapade, Pour donner l'avant-goùt de ce qu'on trouve ici. Voilà, chers compagnons, ce qui fait mon souci. Oli-I que sont devenus les siècles d'ignorance, Les persécutions , l'heureuse intolérance , Qui des pauvres humains faisaient le désespoir? Les générations pleuvaient dans ce manoir. Où. sont les Constantin , où sont les Charlemagne , Ces grands convertisseurs de Rome et d'Allemagne? Un Philippe, un duc d'Albe , un Pizarre , un Cortez , Un docteur Escobard , un Guignard , un Sanchez , De nouveaux Albigeois , de nouvelles croisades ; Ces Huguenots sabrés , ces nobles Dragonades -, Ces guerres de trente ans , ces Saints-Barthelemys : Sous la triple couronne un Alexandre Six -, Les fureurs de la Ligue , un massacre d'Irlande ; Frère Jacques-Clément placé dans la Légende ? Quand verrons-nous fleurir ce code féodal , Qui prenait sa racine au séjour infernal ; A beaux deniers comptans vendre les indulgences , Les parts de paradis, les bulles, les dispenses,
(49) Pour la banque du pape ] et dans les cabarets , Octroyer des pardons pour. les futurs forfaits? Que les temps sont changés ! qui voyons-nous encore Venir de loin en loin dans ces lieux qu'on abhorre? Quelques ambitieux que la mort a surpris -, Des amis du bon vin, de jeunes étourdis : D'un amour mallieureux quelque faible victime, Dont un cœur trop sensible a causé tout le crime : Un père de famille , ou d'autres bonnes gens , Auxquels un prêtre a fait refus des sacremens. Nous en serions émus d'une pitié subite , Si chez-nous la pitié n'était point interdite.
Ainsi s'évanouît avec rapidité , La splendeur de ce trône autrefois respecté : Contre nous la raison fait pencher la balance , Et chaque jour ajoute à notre décadence : Ces lieux d'horreur enfin , qui causaient tant d'effroi , Eux, qui faisaient trembler, et le pâtre et le roi, Dans peu , je le crains bien , par un retour bizarre , On n'y croira pas plus qu'aux fables du Ténare. Vous voyez, compagnons, combien il est urgent. D'arrêter ces progrès d'un mal toujours croissant ^ De remonter enfin jusqu'à son origine.
D'extirper le bon sens jusque dans sa i^acine. Hàtons-nous d'étouffer le monstre en son berceau : De la raison humaine éteignons le flambeau. Avec cet instrument l'être le plus débile , Le plus privé d'instinct et le plus indocile 5
( ^û ) L'homini; enfin, sans secours a pu s'organiser, Se réunir en corps , et partout maîtriser Les autres animaux ^ prendre Dieu pour modèle , Et se placer lui-même au sommet de l'échelle. Il parle, écrit, discute, et par l'impression Sait mettre sa pensée en circulation.
C'est là qu'est le poison; l'éclair est moins rapide Que le bon sens porté par la feuille perflde. Qui répand le savoir et dissipe l'erreur. Bientôt l'homme , défait d'une lâche terreur , Soumet les préjugés à sa philosophie , Et lutte avec succès contre la tyrannie : Il veut la liberté, la justice et les lois, Invoque la nature, en réclame les droits. Pensez-vous qu'aujourd'hui se trouvât un seul homme. Assez mal avisé pour mordre dans la pomme Qu'Eve reçut de moi? En vain d'un beau serpent Je prendrais la figure et le meilleur accent : La femme se rirait de ma tendre requête , Et très-impoliment m'écraserait la tête.
L'homme veut tout savoir et tout examiner , Ne croit plus sur parole, et prétend raisonner; Or , comment rétablir avec un tel système Le culte de Baal ? bannir l'Etre suprême. Ou le faire passer pour injuste et cruel? L'homme avec sa raison proclame l'Eternel , Bienfaisant par essence , et par qui tout respire : C'est donc cette raison que nous devons proscrire j Et c'est pour cet objet, illustres compagnons, Qu'ici je vous fais part de mes intentions.
(5i ) Je veux que la raison en mortelle ennemie , Soit , par force ei par ruse, en tous lieux poursuivie. J'ai pour ce grand dessein , déjà fait réunir Dix de mes légions : qu'on les fasse partir, Et sans aucun délai , pour semer la discorde Parmi ces raisonneurs , et dompter celte horde Qu'on nomme race humaine; étouffer le bon sens, Et des siècles passés ramener l'heureux temps. De comte et de marquis les uns joùront le rôle, Assiégeront les cours, encenseront l'idole , En feront rinslrumenl de leur cupidité, Et fermeront l'accès à toute vérité :
Puis sauront , égarant le monarque lui-même , Exercer en son nom l'autorité suprême.
Pour un si digne but tout doit paraître boa 5 Injustice, mensonge, abus, corruption.
Réclamer de faux droits, rétablir l'esclavage. Provoquer les fureurs contre qui porte ombrage j Opprimer , accabler , dépouiller l'orphelin , Telle est leur mission , tel est le droit divin. D'autres, sous des habits de prélats, de chanoines, De prêcheurs ambulans, d'ignorantîns , de moines, Ameuteront le peuple ; et du pied de la croix Lanceront l'anathème et le mépris des lois : Vomiront la terreur, brouilleront les familles, Et des bras de la mère arracheront ses filles. Compagnons , exploitez jusque dans les hameaux : Pour vous indemniser de vos brillans travaux, Vendez les sacremens , opérez des miracles , Et d'un air inspiré proférez vos oracles.
( 52 ) Sachez dîmer encor sur la mendicité ; Engraissez-vous du sang d'un public hébété; Livrez à sa fureur quiconque vous méprise : Se moquer des cagots, c'est insuher Téghsc : La raomerie est tout , les oeuvres ne sont rien , Pourvu qu'on soit tranquille en mourant , tout va bien. Faites-vous tout à tous, et soyez, mes chers frères, Suivant nos intérêts indulgens ou sévères. Avez une morale à l'usage des grands : S^il est avec le ciel des accominodeniens , C'est sans doute pour eux : il est incontestable , Qu'avec de l'or en poche on n'est jamais coupable. Pour riionnêie honmie obscur, gardez donc vos rigueurs : Que le vice éclatant soit comblé de faveurs. Aux gens d ; qualité, loin de troubler leurs joies. De la perdition aplanissez les voies :
Un casuiate habile au confessional , Est l'arbitre suprême et du bien et du mal : Lui seul change à son gré les vertus même en crimes , Et les tissus d'horreurs en actions sublimes. Consultez sur ce point les fils de Loyola j Feuilletez Bellarmin , Bauny , Mariana : Instruisez-vous à fond de leur probabilisme , De leur duplicité , de leur prosélytisme. Il faut bien l'avouer : ces pères de la foi. Dans Fart de tout corrompre en savent plus que moi. N'épargnez, ainsi qu'eux, ni sermens, ni parjures. Ayez toujours en main deux poids et deux mesures : Nul ne sut aussi bien que ces hommes pervers, Joncher d'aimables Heurs la roule des enfers.
( 53) Des dévots charlatans employez le prestige j Répandez sur le globe un esprit de vertige : Sovez les confesseurs de tous les souverains, Et gouvernez par eux le reste des humains.
Ainsi parla Satan : les voûtes en frémirent ;
Et par des cris affreux , les démons applaudirent.