‹ Opuscules poétiques du général L. N.M.CarnotChapitre 22 sur 116 · ODE A LA FOLIE · texte numérisé non relu

ODE A LA FOLIE

O loi ! qui née avec le monde , Dois subsister autant que lui :

Folie en tous temps si féconde , C'est toi que j'implore aujourd'hui.- Mère des passions humaines , Des chutes où tu nous entraines , Déroule à nos yeux le tableau ; Dis combien d'usages barbares , Que de conceptions bizarres.

Eclaire chaque jour nouveau.

Les annales de la folie

Sont l'histoire du genre humain :

A peine eut-il reçu la vie ,

Qu'elle s'en empara soudain.

Jetés sur un globe en ruine ,

Les mortels , dès leur origine ,

A la discorde sont livrés :

En tous lieux le plus fort opprime

Le plus faible devient victime ,

Et de faux dieux sont adorés.

(69) Qui peindra l'orgueil en délire.

Prenant un ridicule essor :

L'avare qui toujours désire , En séchant auprès d'un trésor?

Qui peut raconter les ravages Qu'exercèrent dans tous les âges Le pouvoir et l'ambition :

De combien d'actes de démence, Furent capables la vengeance, L'amour, la superstition?

Qui dira de l'intempérance Quels sont les funestes excès :

Des jeunes gens l'effervescence , Du jeu les sinistres effets ?

L'inquiétude inséparable Do cette soif insatiable , Des dignités et des honneurs :

Des procès l'absurde manie , D'un coeur atteint de jalousie Le désespoir et les fureurs ?

Jamais aucune extravagance Manqua-t-elle de défenseurs ?

La philosophique arrogance Consacra toutes les erreurs. Nous prodiguons le nom de sages , A de fastueux personnages , Qui trompèrent l'antiquité :

(7°) La Grèce adonnëe aux sophistes , Vit ses illustres moralistes Prêcher le cynisme effronté.

Combien d'impertinens mystères , De faux prodiges , de martyrs !

Que de druides sanguinaires , De Talapoins, Bonzes, Fakirs!

Combien de préceptes frivoles, D'imans , de Fétiches , d'Idoles , De Pagodes, de Talismans, De Pythonisse , de Sibylles, De prédictions puériles , D'Aruspices , d'enchantemens î

Jusque chez les hordes sauvages On voit des castes et des rois :

Les préjugés et les usages Y tiennent la place des lois.

Tel a pour aïeule une carpe , Porte des boyaux en écharpe, Ou se décore avec un os.

Chacun vante son origine; Et même l'ordre de l'urine Existe chez les Hottentots.

Le Caraïbe anthropophage, Aime à déchiqueter son corps ; Il déforme et peint son visage :

Là , tout appartient aux plus forts.

(7^ ) Quand la flèche homicide échappe , Malheur à celui qu elle frappe , La rage enivre les guerriers :

C'est après mille et mille outrages , Que parmi ces affreux sauvages , On dévore les prisonniers.

Le monde encore en son enfance ,

Voit paraître Sémiramis :

La fureur des meurtres commence ,

L'Egypte vomit Sésostris.

L'amour met en feu la Phrygie ^

Argos exerce sa furie ,

Sous les auspices de ses dieux ;

Illion est réduite en cendre ,

Et loin des rives du Scamandre,

Les vainqueurs vont se battre entre-eux.

Le bon goût , les arts agréables , Sont dus à ce peuple léger :

Ses chefs-d'oeuvres inimitables Toujours le feront surnager :

Mais de proscrire la rnémoire Des hommes qui faisaient sa gloire , Il eut l'irréparable tort.

D'Alexandre enfin la puissance , L'englobe en cet empire immense , Qu'on voit s'écrouler à sa mort.

(7^ Après avoir conquis la terre, Par tant de hasardeux combats, Rome courbe sa tête aitière , Sous k's plus vils des scélérats.

Néron plongé dans les délices Lui fait adorer ses caprices 5 La terreur éloufle sa voix.

Sous des Goths sa puissance expire ; Elle voit déoiembrer l'empire, Et d'un prêtre subit les lois.

Ativ disputes théologiques L'Orient est abandonné :

Arène ouverte aux soolastiques , Au fanatisme fonené.

Pendant mille ans l'arianisme , Les conciles, le pédantisme, Des empereurs font leur jouet.

Constantinople enfin succombe, Et tout le bas-empire tombe Sous le sceptre de Mahomet.

Par Charlemagne réservée

A supporter un joug cruel ,

La Germanie est abreuvée

De sang humain, au nom du ciel.

La ferveur, la galanterie.

Entraînent l'Europe en Asie,

Pour combattre le Sarrasin.

Dans le désordre et la licence , Des croisés remplis de jactance, Vont périr au bord du Jourdain.

A l'Est , d'innombrables Tartares

Sont amenés par Gengiskan-,

Cent autres hordes de barbares •

Exterminent sous Tamerlan.

Colomb découvre un nouveau monde;

L'Espagnol aussitôt l'inonde ,

Ivre de sa cupidité;

Et sous l'élendard catholique ,

Dans le Pérou , dans le Mexique ,

Assouvit sa férocité.

L'ambition sacerdotale ,

L'orgueil des pontifes romains :

Leurs noirceurs, leur affreux scandale.

Soulèvent les peuples voisins.

Le ciel mis à l'encan s'irrite ,•

U« schisme éclate, il a pour suite

L'horrible guerre de trente ans.

Le Nord triomphe de l'intrigue ;

Mais dans Paris s'ourdit la ligue ,

Et le meurtre des protestans.

En vain la malheureuse France , Serve sous mille usurpateurs, Et vouée à l'intolérance, Pvéclame contre tant d'horreurs .

(74) Quand, de plus en plus opprimée, A la fin , de ses droits armée, Elle lève un bras colossal :

Et bravant la fureur impie, D'une implacable olygarchie , Abat le monstre féodal.

Inabordable dans son île, La fîère et jalouse Albion , Fut, toujours en guerre civile, Un foyer de corruption.

A Cromwel on la voit soumise,- Le monopole à la Tamise Donne l'empire du trident.

Mais cette rapace Angleterre , Ne doit sa puissance éphémère Qu'aux désastres du continent

Tandis qu'on voit en décadence Tomber le règne du croissant ; Le despotisme et l'ignorance , Hâter ce grand événement :

A la honte de sa patrie , Sur les côtes de Barbarie , L'Européen est insulté :

Des forbans nous chargent de chaînes Et dans leurs cités africaines , Nous traînent en captivité.

(75) Mais quoi ! des chrétiens continuent L'infâme commerce des Noirs :

Des sycophantes s'évertuent A trahir leurs plus saints devoirs.

Avec la doctrine infernale De la restriction mentale, On pervertit les nations :

Les vertus ne sont que chimères :

On mutile encore ses frères, Pour en faire des histrions.

Ah ! l'expérience est perdue Pour les peuples et pour les rois :

La raison partout méconnue Fait en vain retentir sa voix.

Honteux parfois de nos faiblesses , Nous nous faisons mille promesses Pour déjouer de noirs complots ; Mais la turbulente folie, A sa marotte nous rallie, Dès qu elle agite ses grelots.

IMITATION

DE L'ODE D'HORACE

Beatiis ille qiiiprocul negotiis etc.

Heureux qui, libre des affaires, Cultive de ses propres mains , Ainsi que les premiers humains.

Le champ qu'il reçut de ses pères î

Son ame, exempte d'avarice, Goûte les douceurs de la paix , Loin des grandeurs, loin des palais , Loin des suppôts de la justice.

Ni la trompette meurtrière , Ni le déchaînement des flots , Ne viennent troubler le repos Dont il jouit dans sa chaumière.

Tantôt il attache sa vigne Aux branches des jeunes ormeaux ; Abat d'infructueux rameaux , Greffe ses plans et les aligne.

(77) Tantôt il visite ses ruches , Ou voit folâtrer ses chevreaux ; Coupe la laine à ses troupeaux , Renferme son miel dans des cruches.

Il cueille aux abords de l'automne , Sa pêche mûre et ses raisins.

Quel plaisir de voir ses jardins Couverts des trésors de Pomone !

Il consacre aux dieux des montagnes, Des prés , des forêts, des vallons , Qui Tenrichissent de leurs dons, Les prémices de ses campagnes.

Quelquefois sous un chêne antique, Sur les bords fleuris des ruisseaux-, Il s'endort au chant des oiseaux.

Dans l'atmosphère balsamique.

Quand les frimas couvrent la terre.

Avec ses chiens il prend l'essor :

Il force un cerf au bruit du cor -, Aux sangliers il fait la guerre.

Parfois c'est un lièvre timide, Qu'il a surpris dans un guéret ; Parfois il prend dans un filet La grive ou le canard avide.

(78) Ah I quel est celui qui n'oublie Dans ces agréables labeurs , L'amour et ses charmes trompeurs , La cour, la ville et leur folie?

Mais la félicité suprême Est de revoir en son séjour, Quand il rentre à la fin du jour, Epouse, enfans , tout ce qu'il aime.

Tout s'empresse dans le ménage ; On a préparé du bon vin , Des légumes pris au jardin , Des œufs , des fruits et du laitage.

Combien ces mets sont préférables Au gibier du mont Imaùs , Aux poissons des bords de l'Indus , Qui des grands surchargent les tables !

Salut , ô mauve salutaire !

Olive née en mes vergers !

Pomme d'or de mes orangers !

Agneau, qu'au loup j'ai pu soustraire I

Mais déjà s'offrent à ma vue Les troupeaux rentrans au bercail :

Que j'aime ce nombreux bétail 5 Ces bœufs ramenant la charrue !

( 79 J Ici ce n'est qu'une famille ; Maître et valets ont même emploi :

Tous sont heureux autour de moi , Serrés près d'un feu qui pétille.

Après un discours aussi sage, Mondor plein d'un projet charmant, Retire, sans perdre un instant, Tout l'argent qu'il plaçait sur gage.

Enthousiasmé de culture, Il quitte son vilain métier , Sans doute, et le voilà fermier?.

Point du tout il refait l'usure.

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