‹ Opuscules poétiques du général L. N.M.CarnotChapitre 31 sur 116 · PENSÉES DE JOB. Ç · texte numérisé non relu

PENSÉES DE JOB. Ç

Seigneur! écoutez Job. L'homme vit peu d'instans, Et c'est pour la douleur : ses jours sont chancelans : Fleur que l'on foule aux pieds , nuage qui s'efTace , Ombre qui disparait sans qu'il reste de trace (i).

Il languit, il aspire au séjour des tombeaux, Comme le mercenaire au but de ses travaux : Dès le sein de sa mère à l'amertume en proie , II vécut pour souffrir, son trépas fait sa joie (2).

(*) Ces Pensées sont traduites presque littéralement du Livre de Job. Seulement on s'est borné à un petit nombre, et on les a mises dans l'ordre qui a paru le plus convenable pour former un ensemble. On a indiqué par des notes mises au bas des pages , les chapitres et versets du texte, dont les strophes ofifrent la traduction.

(1) Ghap. vu, vers. 9; — chap. xiv, vers, i, 2, 5; — chap. vu, vers. g.

(2) Chap, XIV , vers. 6 ; — chap. m , vers. 21 , 22.

PourqiMÎ donner la vie aux êtres malheureux? A quoi boa la lumière à celui dont les yeux Ne sont que pour les pleurs; qui cherche Ifs ténèbres. Et travaille sans cesse à ses apprêts funèbres? (i)

Non , rien n'est comparable à l'excès de mes maux . Tous mes os sont criblés , mes chairs sont en lambeaux. J'ai dit ; ô pourriture! Oui, vous êtes mou père : Vers ! Vous êtes mes sœurs, et vous êtes ma mère (a).

Je crains le point du jour, signal de mes tourmens : Le soir, j'attends en vain quelques soulagemens : J'espère être la nuit consolé par ma couche ; Mon angoisse s'accroît; les cris forcent ma bouche (3).

O mon Dieu ! Nul espoir n'est-il donc en vos mains ? Oh I m'accorderez-vous quelques jours plus sereins , Avant que je ne tombe en la terre proscrite , Où séjourne la mort, où le chaos habite? (4)

Mais , que dis-je ? c'est là qu'on trouve le repos , Que l'esclave et le maître ont des litres égaux. Là vont s'anéantir et l'orgueil et l'envie : Là se termine enfin le bruit que fit l'impie (5).

(i) Chap. iir, vers. 20, 23; — chap. xvii, vers. 16.

(2) Chap. XXI u , vers. 2; — chap. xix , vers. 20 chap. XVII, vers. i4-

(3) Chap. xvii, vers. ^, i3; — chap. m, vers. 24.

(4) Chap. X, vers. 20, 21, 22.

(5) Chap. m, vers. 17, 19.

Un homme vit superbe au milieu des festins; Un autre vit rongé par les sombres chagrins : Tous deux ils dormiront; et dans la sépulture, Aux vers ils serviront tous les deux de pâture (i).

Ma misère a chassé mes anciens adhérans ; Par ma femme insulté , quitté par mes enfans ; D'hypocrites amis accusent ma constance ; Comme si j'en doutais^ prouvent la Providence (ji).

Non , Dieu n'a pas besoin de ce perfide appui : Les colonnes du ciel frémissent devant lui ; Il commande au soleil , il guide le tonnerre , Il marche sur les flots , il ébranle la terre (3).

Interroge le ciel , interroge les mers ; Interroge l'insecte, et l'habitant des airs : L'abime répondra, les cieux te parleront; L'insecte comprendra , les oiseaux t'instruiront (4).

(ï) Chap. XXI, vers. 23, aS, 26.

(2) Chap. XiX, vers. i4, 17; — chap. xxxvii, vers. 5 et suiv. ; — chap. iv, vers. 5; — chap. xxxiv, vers. 7,8, 37 ,38.

(3) Chap. xxvi, vers. 2, ii; — chap. ix, vers. 6, 7, 8; — chap. xxvni , vers , 26.

(4) Chap. xn , vers. 7 , 8.

( i'7 ) Il a pesé les eaux, il a pesé les vents ; Sa sagesse a dompté l'orgueil des élémens : A la mer en furie il posa des limites ; La mer mugit en vain , ses bornes sont prescrites (i).

Sur le vide il balance , et le septentrion , Et l'astre du matin, et l'ourse, et l'orion. Il élève les eaux, il en gonfle la nue : Sur le néant il lient la terre suspendue (2).

Ecoute le Seigneur confondre ton orgueil 5 Ose lui répliquer, ose lever ton œil.

Eliez-vous là , dit-il , quand je fondais la terre ^ Quand je formais le monde et créais la lumière? (3)

Assujettissez-vous les astres dans leur cours ? Avez-vous séparé les nuits d'avec les jours ? Fites-vous l'arc-en-ciel , la rosée et la grêle? Montrez-vous à l'aurore un lieu marqué pour elle ? (4)

Avez-vous départi le germe aux végétaux , Aux hommes la raison , l'instinct aux animaux ? Quand vous devez mourir, et quand vous deviez naître. Avant que d'exister l'avez-vous pu connaître ? (5)

(i) Chap. xxvm, vers. aS; — chap. xxvi, vers. 10, î7. (2) Chap. XXVI, vers. 7,8; — chap. ix, vers. ■3) Chap. xxxviii, vers. 2, 4» 24.

(3) Chap. xxxviii, vers. 2, 4» 24.

(4) Chap. xxxvni, vers. 12, 22, 28, Si.

(5) Chap. XXXVIII, vers. 21, 36.

( i'8) Dites, qui peut fournir la pâture aux oiseaux? Dites, de l'éléphant et du rhinocéros, Pourquoi l'un est docile et l'autre est indomptable ; Pourquoi l'autruche met sa ponte dans le sable? (i)

Mortels, que sommes-nous vers cette immensité Des œuvres du Très-Haut , du Dieu de vérité ? C'est à nous d'adorer : sur nos vœux téméraires , Gardons-nous de juger d'ineii'ables mystères (2).

Pouvons-nous disputer avec le Dieu jaloux ? Lui dirai-je : Seigneur, pourquoi m'affligez-vous? Moi , qui marchai toujours loin des sentiers du vice 5 Qui fis dans ma maison régner votre justice (3).

Car qui peut être juste aux yeux de l'Éternel ?

L'ange même a failli : devant le Dieu du ciel

La lune est sans éclat, l'étoile n'est point pure :

Combien moins l'homme encor, lui qui n'est que souillure! (4)

(i) Chap. xxxvm, vers. 4« ; — chap. xxxix, vers. 9, 4-

(2) Chap. XXV [ , vers. i4; — chap. xxix, vers. 28; — chap. XLH, vers. 3.

(3) Chap. IX, vers. 3, 12; — chap. xxiii, vers. 12; — chap. XXIX, vers. 14-

(4) Chap. IV, vers. 17, 18; — chap. xxv, vers. 5, 6.

( 119 ) J'ai dit dans mes transports : Pourquoi ces maux cruels, Dont je suis accablé? Vos yeux sont-ils charnels? Et tandis que je traîne une pénible vie , Pourquoi voit-on fleurir la race de l'impie? (i)

Lui pour qui le blasphème est rempli de douceur, Qui dit : Qu'est-il besoin d'honorer le Seigneur? Qui contriste la veuve 5 et dans ses jours de crimes Dépouille l'orphelin , insulte à ses victimes (2).

L'assassin dès Taurore a quitté son réduit ,

Et l'adultère attend le moment de la nuit ;

Ils cherchent les détours ; dans leurs obliques voies ,

Ainsi que les hibous , ils vont chercher leurs proies (3).

Mais ils sont réservés au jour du jugement ^

Déjà le bras vengeur prépare leur tourment :

Ils boiront sa fureur , et du sein des délices ,

Ils seront transportés dans le lieu des supplices (4).

On rira de leurs maux , on les outragera , A leurs cris furieux l'enfer applaudira : Leur chute épouvantable étonnera la terre, Et les fils porteront la peine de leur père (5).

(i) Chap. xxxix, vers. 35 ; — chap. x, vers. 2 , 3,4; — chap. XXI , vers. 7 , 8.

(2) Chap. XXI, vers. i4, ï5; — chap. xxiv, vers. 3, 4> n-

(3) Chap. XXIV, vers. i4, i5.

(4) Chap. XXI, vers. 20, 3o; — chap. xx, vers. 22, 23.

(5) Chap. XXII, vers. 19; — chap. xxi , vers. 19, 33; — chap. XVIII , vers. 20.

Mais il sera béni l'appui des malheureux , Qui fut l'oeil de l'aveugle , et le pied du boiteux : Qui, méprisant l'orgueil d'une vaine richesse. Voulut lui préférer le don de la sagesse (i).

Au sein de rÉternel , et comblé de faveur ,

Alors il comprendra le but du Créateur,

El le prix de ces maux, souflrance passagère,

Par lesquels Dieu voulut l'éprouver sur la terre (2).

(i) Chap. XXIX, vers. i3, i5; — chap. xxviii, vers. 12, i5, 16.

(2) Chap. xix, vers. aS, zj ; — chap. xxiii, vers. 10.

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